Cette politique plus élevée de 1878 sera reprise par M. de Freycinet,

dans des circonstances semblables, en 1882 ; mais, dans les deux cas,

l’action avait le défaut de ne pas coïncider avec le moment

psychologique. Elle n’était pas suffisamment préparée pour venir à bout,

d’une façon ou d’une autre, de l’opposition de Bismarck, l’allié de

l’Angleterre et le maître de l’Europe.

La conclusion du rapport de la Commission supérieure d’enquête était

très caractéristique : « On ne saurait méconnaître, disait M. Wilson,

que le chef de l’Etat dispose d’une autorité sans limites. » Ismail

étant ainsi déconsidéré, on le dépouille de son autorité, non au profit

du peuple égyptien, mais au profit de l’étranger. On invite le khédive à

former un « ministère responsable ». Par un rescrit du 28 août, le

khédive charge Nubar, l’ancien ministre arménien acquis à l’influence

anglaise, de former un ministère dont feront partie sir Rivers Wilson,

comme ministre des Finances et M. de Blignières, le contrôleur français,

comme ministre des Travaux Publics. Ainsi le contrôle franco-anglais,

qui était la base du Condominium, devait disparaître et la nouvelle

combinaison assurait à l’Angleterre, en la personne de M. Wilson, la

prépondérance financière et politique en Egypte[38].

La première tâche du ministère européen était de pourvoir au paiement du

coupon de novembre, en négligeant totalement les détenteurs de la dette

flottante et les autres créanciers des Daïras (domaines privés) et de

l’Etat « sacrifiés aux créanciers de la Dette unifiée ».

Les vastes domaines du khédive et de sa famille avaient été également

restitués à l’Etat contre une liste civile accordée au khédive. Et pour

payer le coupon, on usait des méthodes condamnées d’Ismaïl. Un mois à

peine après son arrivée au pouvoir, M. Wilson est envoyé à Londres pour

négocier avec les Rothschild un emprunt de £ 8.500.000 garanti par les

propriétés de la famille khédiviale livrées aussitôt en hypothèque. Sur

£ 6.276.000 — produit de cet emprunt émis à 73 — £ 1.225.000 ont été

appliquées au coupon de novembre, £ 500.000 au tribut versé à la Porte

et £ 212.000 à la commission des Rothschild. Il restait seulement £

4.360.000 pour la liquidation de la dette flottante, but avoué de cette

opération.

Il y avait quatre mois que le ministère Wilson était au pouvoir quand la

nouvelle année (1879) s’ouvrit « sans aucune amélioration dans la

situation du pays. Les méthodes fiscales oppressives de l’ancien régime

personnel, dit M. Mac Coan, étaient encore en vigueur ; cependant le

Trésor était vide, et les fonctionnaires indigènes restés sans payement,

l’armée et les créanciers locaux se plaignaient tous bruyamment comme si

cela était d’hier. Seuls les fonctionnaires européens — qui sont légion

— étaient contents, recevant entièrement et ponctuellement leurs gros

appointements.[39] »

A vrai dire, le ministère Wilson, en étendant délibérément le gâchis

financier et le désordre administratif, ce qui était contraire à ses

promesses de réforme maintes fois réitérées, ne considérait pas les

intérêts du peuple égyptien, ni même les intérêts véritables des

créanciers. En même temps que la misère publique, le nombre des

fonctionnaires étrangers allait en augmentant. Entre 1864 et 1870 il y

avait 160 Européens au service du gouvernement ; de 1871 à 1875 il y en

avait 120 en plus ; mais en 1876 il n’y avait pas moins de 119

_fonctionnaires nouveaux_ ; pas moins de 131 en 1877 et 1878 ; de 208 en

1879, de 250 en 1880, de 122 en 1882. En mars 1882 environ 1.300

fonctionnaires touchaient plus de 350.000 livres par an.

De 1876 à 1882 c’est la période de « pénétration pacifique

administrative » à laquelle a succédé une période dite « d’occupation

administrative ».

La constitution du ministère européen avait créé dans le pays quelque

espoir vite déçu : « Il est presque incroyable, écrivait le _Times_ du 5

décembre 1878, et cependant c’est un fait, qu’avec tous nos contrôleurs

européens et au moment où les journaux de Londres célébraient le salut

de l’Egypte (la formation du ministère), ces paysans mêmes qui furent

chassés de chez eux par les crues récentes, et dont les animaux, les

ustensiles et les maisons furent emportés par les eaux, étaient

poursuivis pour l’arriéré de leurs taxes. »

Le 31 mars 1879 le même journal écrivait : « Les résidents du Delta

disent qu’on est en train de percevoir le troisième quart de la taxe de

cette année, et que les vieilles méthodes de perception sont appliquées.

Ceci paraît étrange à côté des nouvelles disant que les gens meurent sur

le bord des routes, que de grandes étendues de terre restent sans

culture à cause des charges du fisc, que les paysans ont vendu leur

bétail, les femmes leurs parures, et que les usuriers remplissent les

bureaux des hypothèques de leurs demandes de forclusion. »

Finalement le ministère de la « réforme » proposa à Ismaïl la

banqueroute. Ismaïl ne put se résoudre à cette « humiliation » et,

s’appuyant sur un nouveau courant national de sentiments et d’idées qui

s’était formé en Egypte contre l’ingérence étrangère, fit aussitôt une

déclaration (5 avril 1879) aux termes de laquelle l’Egypte n’était pas

en déconfiture ; il déclarait vouloir gouverner avec et par un conseil

de Ministres indigènes responsables devant une Chambre de délégués ; il

communiquait en même temps aux Consuls généraux un plan financier

garanti par les différents partis et notables de l’Egypte. Il renvoya,

en conséquence, les ministres européens, et chargea Chérif-Pacha de la

formation d’un nouveau ministère purement égyptien.[40]

Ismaïl, ou plutôt le pays, entendait mettre fin à l’ingérence franco-

anglaise dans les affaires intérieures et liquider à son avantage la

situation financière et politique. Mais les puissances se sont chargées

de la liquider elles-mêmes par la déposition d’Ismaïl (26 juin 1879),

par la promulgation de la loi de liquidation de juillet 1880, et par

l’occupation de l’Egypte en 1882.

Ne pouvant nous occuper ici que de l’aspect financier de la question,

nous devons rendre justice à la France qui a pris l’initiative de

l’assainissement financier de 1880. C’est également la France qui a

voulu, en 1876, en proposant la fondation d’une banque nationale,

résoudre la question uniquement sur le terrain financier. Sur ce

terrain, il n’était pas difficile de s’entendre avec les créanciers dont

les intérêts couraient les plus gros risques par suite de l’épuisement

du pays, du chaos financier, du gâchis administratif, de la négligence

des travaux publics et du marasme dans les affaires, qui ont caractérisé

les dernières années du règne d’Ismaïl. L’Egypte n’avait pas besoin de

diplomates, mais d’experts financiers et de bons comptables. Etant donné

l’état exceptionnel du pays en 1877 et en 1878, état nullement prévu par

le Condominium, une suspension provisoire de payements eût permis au

pays de récupérer un peu ses forces, d’assurer le bon fonctionnement de

la machine administrative et de poursuivre parallèlement l’œuvre de

relèvement et l’extinction graduelle de la dette.

Malheureusement l’Angleterre posait comme condition _sine qua non_ de la

guérison financière une mainmise politique. La France, ne voulant pas

laisser l’Angleterre régler seule la question égyptienne, a été

entraînée à s’enfermer dans une sorte de tête-à-tête avec les Anglais en

Egypte : « Il aurait fallu, dit M. de Freycinet, appeler en tiers les

autres puissances, prendre des mesures collectives comme on l’avait fait

pour la Caisse de la Dette publique. »

Depuis 1876, l’Angleterre a envoyé successivement M. Cave, M. Goschen et

M. Wilson mener des enquêtes en Egypte. Chaque fois, comme nous l’avons

vu en toute impartialité, chacun de ces messieurs dénonçait à son tour

et avec plus de force les abus criants, et proclamait la nécessité de

réformes. A chaque enquête succéda l’envoi d’un nouveau contingent de

fonctionnaires anglais peu soucieux de soulager le pays des maux qui

l’obligeaient à solliciter des concours étrangers. On dirait que, dans

cette période (1876-1879), l’Angleterre redoutait que l’Egypte, une fois

guérie financièrement, rejetât une tutelle encore mal affermie. Ces

préoccupations politiques ont eu, pour la prospérité matérielle du pays,

des résultats désastreux qui ont amené le ministère Wilson à déclarer

l’Egypte en état de banqueroute.

La déposition d’Ismaïl a laissé à l’Egypte un héritage lourdement

hypothéqué par l’étranger. Désormais, une dette publique de 100 millions

pèsera sur ses épaules et restera le gage de sa servitude.

[Note 8 : _Histoire financière de l’Egypte_ depuis Saïd Pacha jusqu’à

1876 (l’avant propos est signé J. C., Alexandrie, 31 décembre 1877).]

[Note 9 : M.-T. FAUCON : _La Ruine de l’Egypte_. L’emprunt égyptien et

les capitalistes français, 1873.]

[Note 10 : _Revue des Deux Mondes_, 1876.]

[Note 11 : M.-T. FAUCON : _L’Emprunt égyptien et les capitalistes

français_.]

[Note 12 : Voir _Spoiling the Egyptians_, par Seymour Keay, 1882. C’est

une étude des finances égyptiennes d’après les documents officiels du

Parlement Britannique.]

[Note 13 : Baron des MICHELS : Voir le chapitre consacré au Condominium

franco-anglois (origine et genèse) dans _Souvenirs de Carrière_, Paris-

Plon, 1901.]

[Note 14 : _Parliamentary Paper_ « Egypt No 4, 1879 », p. 31.]

[Note 15 : Mac COAN : _Egypt under Ismaïl_, 1889.]

[Note 16 : T. FAUCON : _L’Emprunt égyptien et les capitalistes

français_, 1873.]

[Note 17 : Ces détail qui se trouvent dans l’ouvrage cité de M. Mac Coan

sont confirmés par M. Cave dans son rapport en 1876.]

[Note 18 : MAZADE (Chronique) : _Revue des Deux mondes_, déc. 1875.]

[Note 19 : L’Angleterre ne tarda pas à préciser et affirmer la portée

politique. Deux ans plus tard, lors de la guerre turco-russe (1877) le

premier anglais Lord Derby, parlant du danger d’une guerre navale aux

environs du canal, déclara officiellement : « Toute tentative de bloquer

ou entraver par un moyen quelconque le canal ou ses approches serait

envisagée par le gouvernement de Sa Majesté comme une menace pour l’Inde

et comme un grave dommage pour le commerce du monde. D’après ces deux

considérations, tout acte semblable, dont le gouvernement de Sa Majesté

espère et croit qu’aucun des deux belligérants ne voudrait le commettre,

serait incompatible avec le maintien par le gouvernement de Sa Majesté

d’une attitude de neutralité passive.]

[Note 20 : « M. Cave était un personnage de trop d’importance pour que

sa mission se bornât à recueillir les éléments d’un rapport sur la

situation. Il était accompagné d’un personnel emprunté à la fois à la

Chancellerie de l’Echiquier et au Foreign Office. A en juger par les

fonctions diverses que remplissaient les auxiliaires dont il s’était

entouré, sa mission devait tenir à la fois de la politique et de la

finance. » (_Histoire financière de l’Egypte_, depuis Saïd Pacha).]

[Note 21 : Hansard. « Parl. Debates ». Vol. 22, 1876, p. 1418. Cité par

T. Rothstein, l’auteur d’_Egypt’s Ruin_, qui a donné sur la mission Cave

et ses appendices les renseignements les plus complets et les plus

précis.]

[Note 22 : D’après une étude financière de M. Mulhall, parue dans la

_Contemporary Review_ en octobre 1882, quand Ismaïl fut déposé (1879) la

dette de l’Egypte avait atteint 100 millions. Mais le khédive n’obtint

pas 100 millions des bondholders. Le total reçu par Saïd, Ismaïl et

Tewfick jusqu’à aujourd’hui a été de 50 1/2 millions dont Ismaïl reçut

42 millions.

Un tableau détaillé de Seymour Keay — _Spoiling the Egyptians_ — montre

qu’en 1882 l’Egypte a déjà remboursé aux créanciers tout le capital

prêté par eux, avec un intérêt de 6 0/0 per annum, bien que, suivant le

London Stock Exchange List, elle reste encore débitrice de £

90.000.000.]

[Note 23 : L’agent financier dont il s’agit devait être M. Rivers Wilson

que M. Cave, en route pour Londres lors de son retour, avait rencontré à

Paris et mis au courant de la situation réelle du pays.]

[Note 24 : B. KINGSTON : _Monarchs I have met_, en 2 vol., Londres,

1887.]

[Note 25 : « L’acte qui précède (l’institution de la Caisse de la Dette)

constitue la première atteinte portée à l’autorité du khédive. Malgré la

modération des termes, l’abdication de sa part est visible et désormais

les créanciers étrangers formeront un pouvoir dans l’Etat. Ismaïl

acceptant cette mise en tutelle, c’eût été aux créanciers de choisir les

tuteurs, et non aux gouvernements. L’immixtion de ceux-ci altère et

aggrave les obligations qu’ils ont envers leurs nationaux ; ils ne sont

plus maîtres de déterminer la limite dans laquelle leur action

s’exercera. De cette erreur initiale ont découlé la plupart des faits

qui ont amené la crise de 1882 ». (De Freycinet : _La Question

d’Egypte_).]

[Note 26 : Voir le _Times_ du 15 mai 1876.]

[Note 27 : Baron des MICHELS, ancien ambassadeur : _Souvenirs de

Carrière_ (1855-1886). Paris-Plon, 1901.]

[Note 28 : M. FARMAN, ancien consul général des Etats-Unis au Caire :

_Egypt’s Betrayal_.]

[Note 29 : Le _Times_ du 21 novembre 1876.]

[Note 30 : Lord CROMER : _Modern Egypt_.]

[Note 31 : Lord MILNER : _L’Angleterre en Egypte_.]

[Note 32 : Baron des MICHELS : _Souvenir de Carrière_ (1855-1886).

Paris, 1901.]

[Note 33 : « Egypt No 2 1879 », p. 77.]

[Note 34 : Sir Alexandre Baird qui fut chargé officiellement « d’aider

au soulagement de la population » adressa par la suite un rapport — cite

par Lord Cromer — au ministère des Finances ; les faits relatés par M.

Rothstein y sont confirmés.]

[Note 35 : Le _Times_, 26 mars 1878.]

[Note 36 : _Documents diplomatiques_, affaires d’Egypte 1880.]

[Note 37 : Le baron des Michels a vu juste. Son opinion, du reste, est

confirmée par M. Rivers Wilson dans ses Mémoires : « Après mon retour

d’Egypte en 1876, écrit-il, j’étais constamment consulté par la

Trésorerie et le Foreign Office en tout ce qui a rapport aux affaires

égyptiennes. La lettre suivante, adressée par la Trésorerie au Foreign

Office, et rédigée par moi, pose les bases sur lesquelles, à mon avis,

l’enquête devait être conduite :

(_Extrait_)

« 4 février 1878.

« La désignation de la Commission d’enquête à laquelle fait allusion la

dépêche de M. Vivian (22 déc. 1877) semble offrir une occasion favorable

et légitime à toute influence que le gouvernement de Sa Majesté jugerait

bon d’exercer sur le khédive pour le progrès de nos intérêts... C’est

pourquoi l’attention des membres de la Commission devrait être dirigée

non seulement vers un examen des recettes et des dépenses actuelles,

dont les résultats seraient plus ou moins exacts, mais encore vers _la

question plus vitale des causes qui ont amené ce pays naturellement

riche à une condition si déplorable_. » (Sir Rivers Wilson : _Chapters

of my official life_), 1916.

A vrai dire M. Goschen avait essayé déjà d’élargir le cadre de l’enquête

pour instruire le procès d’Ismaïl, mais la soumission d’Ismaïl et

l’assassinat de Saddyk, l’ancien ministre des Finances, lui donnèrent

probablement satisfaction. Toutefois le but principal étant de

déposséder Ismaïl de son pouvoir — but plutôt politique — M. Wilson ne

pouvait réaliser ses fins qu’en dénonçant le gouvernement personnel du

khédive et en instruisant son procès.]

[Note 38 : Non seulement Nubar mais même le gouvernement britannique

était opposé à la nomination de M. de Blignières : « J’ai reçu, écrivit

M. Rivers Wilson dans ses mémoires en date du 31 mai 1878, une lettre du

chancelier de l’Echiquier disant qu’une lettre que je lui avais écrite

au sujet de ma nomination comme ministre des Finances avait été soumise

à l’examen du Cabinet. » « Le Cabinet, dit le chancelier, jusgea qu’il

serait désirable d’encourager l’idée de votre acceptation du ministère

des Finances... Nous pensons comme vous que vous seriez dans une

meilleure position sans un second français (_french double_). »]

[Note 39 : Mac COAN : _Egypt under Ismaïl_.]

[Note 40 : M. Rivers Wilson ne dit naturellement pas un mot dans ses

Mémoires des manifestations de l’opinion publique en Egypte et ne voit

dans l’opposition nationale qui a déterminé l’attitude d’Ismaïl qu’une

farce. C’est pourquoi il assigne plutôt à son renvoi comme cause

principale l’indécision et l’inconséquence du gouvernement de Sa

Majesté : « Cette inconséquence, dit-il, a atteint, pour ainsi dire, son

point culminant en mars, dans la déclaration extraordinaire de Sir

Stafford Northcote, chancelier de l’Echiquier au Parlement ; il

déclarait, en effet, que j’étais simple fonctionnaire du khédive, qui

était libre de me congédier à chaque instant. La nouvelle fut

télégraphiée au Caire où son effet fut instantané, et depuis ce moment-

là notre sort fut réglé. »

(Sir Rivers Wilson : _Chapters of my official life_.)]

CHAPITRE II

=L’œuvre d’Ismaïl=

L’œuvre d’Ismaïl est étendue et témoigne de l’intelligence de son

auteur. Elle est attestée encore par les traces profondes qu’elle a

laissées dans le progrès économique et social de l’Egypte contemporaine.

Ismaïl était doué d’une énergie infatigable, d’une vive intelligence et

d’éminentes facultés administratives. Il renouvela par ses réformes la

face de l’Egypte et étendit la domination égyptienne depuis la côte

méditerranéenne jusqu’aux régions équatoriales. C’était le « Napoléon de

l’Orient ». Lors de ses visites en Europe, il était reçu avec pompe

comme un « hôte royal » dans ses grandes capitales. Les empereurs, les

rois et les princes s’empressaient à l’envi de lui conférer des honneurs

royaux. Le _Times_ écrivait, le 6 janvier 1876 : « L’Egypte est un

exemple merveilleux de progrès. Elle a avancé, en soixante-dix ans,

autant que plusieurs autres pays en cinq cents. »

Elle a avancé au milieu des embarras de toutes sortes causés par ceux-là

mêmes qui avaient aidé à réaliser l’œuvre de réforme. Ismaïl, en effet,

a fait appel à l’Europe, mais l’Europe n’envoie pas toujours le meilleur

d’elle-même. Seul, Mohamed Aly avait tiré, à bon compte, le maximum de

profit de la présence des Européens en Egypte. Sir John Bowring dans un

rapport[41], adressé à Lord Palmerston en 1849, disait : « L’Egypte

reçut un immense bienfait de la présence des Européens. Non seulement

ils rendirent directement service par le savoir répandu, mais le fait

qu’ils avaient été intimement associés à toutes sortes de progrès

introduits dans le pays a imposé partout un grand respect pour leurs

talents supérieurs, une tolérance pour leurs opinions, dont l’influence

se propageait parmi le peuple. »

Seulement il ne faut pas oublier que Mohamed Aly avait affaire à une

colonie européenne très restreinte qu’il traitait avec modération, mais

aussi avec fermeté ; que la plupart des Européens, ses collaborateurs,

étaient des Français de grand mérite dévoués à sa cause, qu’il s’en

servait partout comme d’instructeurs _intérimaires_ remplacés au fur et

à mesure par des Egyptiens ; qu’il savait, avec une habileté politique

instinctive contrebalancer l’influence anglaise en Egypte par

l’influence française. Mais Saïd et Ismaïl, dépourvus tous deux de la

vigilance ferme et de l’esprit politique de Mohamed Aly d’une part, et

submergés par un flot d’étrangers attirés soit par une prospérité

proverbiale, soit par les facilités récentes des communications

modernes[42], soit par une protection _capitulaire_ illimitée, furent

incapables _d’équilibrer_ le gouvernement d’un pays dans une période de

transition. Cependant cette faiblesse faisait souvent place à une

résistance impuissante à vaincre les difficultés _systématiques_

inhérentes au statut juridique des Européens en Egypte.

Pour illustrer ces difficultés qui entravaient l’œuvre de progrès, il

suffit de rappeler les capitulations et la réforme judiciaire. En 1251,

Saint Louis passait avec le Sultan d’Egypte le premier traité des

_Capitulations_[43]. Le roi de France fut autorisé à nommer à Alexandrie

un consul permanent pour appliquer aux ressortissants français la

législation française en cas de contestations, et garantir la sécurité

de leur commerce. Depuis le XIIIe siècle, les relations commerciales

entre l’Egypte et les grands ports, Venise et Marseille, se

multiplièrent. « Les Croisades furent le signal d’une renaissance dans

le commerce de la Méditerranée. Après le passage de Marseille sous la

domination des rois de France, il y eut une politique méditerranéenne en

France. »[44]

Il est à remarquer que le projet du canal de Suez, à l’étude depuis

cette époque, a la même origine que les Capitulations, à savoir une idée

_commerciale_ et _politique_. « Depuis 1498 (Vasco de Gama contourna le

Cap de Bonne Espérance) une lutte de quatre siècles entre les peuples

occidentaux. Les uns auront pour but d’ouvrir une route plus courte

d’Europe aux Indes par l’Egypte et la mer Rouge ; les autres de

contrarier ce projet, en lui préférant la voie du Cap et en essayant de

se l’approprier. »[45]

Les rois de France conclurent avec l’Egypte d’autres traités renouvelés

et confirmés par Sélim, qui conquit l’Egypte en 1517, et par Soliman en

1528. Mais c’est en 1535 que furent signés entre le Grand Seigneur et

François Ier des Conventions définitives qui sont l’ensemble et le

prototype de toutes les capitulations. « Remaniés et complétés en 1581,

1604 et 1740, les traités franco-ottomans ont tous consacré les deux

principes des Capitulations de 1535 qui sont : l’extraterritorialité des

négociants et voyageurs européens en terre musulmane et le droit de

protection des représentants du roi de France étendu sur tous les

chrétiens indistinctement. »[46]

Mais le but précis des capitulations était de _favoriser le commerce en

le protégeant_. Cela ressort nettement de la Capitulation de 1604 :

Art. 2. — Que tous les Vénitiens et Anglais en hors, les Espagnols,

Portugais, Catalans, Ragusois, Gênois, Anconitains, Florentins, et

généralement toutes les autres nations quelles qu’elles soient, puissent

librement _venir trafiquer_ par nos pays, _sous l’aveu et la sûreté de

la bannière de France_, laquelle ils porteront comme leur sauvegarde ;

et de cette façon ils pourront aller et venir _trafiquer_ par les lieux

de notre empire, comme ils y sont venus d’ancienneté, et _qu’ils

obéissent aux Consuls français_, qui résident et demeurent par nos

havres, ports et villes maritimes. Nous commandons aussi que les sujets

du dit empereur et ceux des princes ses amis, alliés et confédérés,

puissent, sous son aveu et protection, venir visiter librement les

saints lieux de Jérusalem, sans qu’il leur soit fait ou donné aucun

engagement.

Ce sont des concessions gracieuses et unilatérales dans l’intérêt du

trafic, en même temps qu’un acte de tolérance d’un grand souverain. En

1802 elles devinrent des traités _bilatéraux_ intervenus entre la France

et la Turquie et revêtirent la forme d’un engagement international.

Grâce à ces capitulations, le commerce se développa dans l’Empire

ottoman et surtout en Egypte, entrepôt de l’Inde, de l’Arabie et

l’Afrique Centrale. « Seule, la France, disait M. Vandal[47], possédait

au Caire une nation[48] ; seule jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, elle y

tenait un Consul ; et si quelques autres Européens se risquaient sur les

bords du Nil, ils devaient invoquer notre protection et se confondre

dans nos rangs. » Avec le temps, l’Empire ottoman s’affaiblissant et le

nombre des étrangers augmentant sans cesse, les Capitulations, d’abord

_protectrices_ devinrent _offensives_. Les procès étant du ressort des

autorités consulaires, les criminels se réfugièrent dans l’impunité.

D’un autre côté au lieu d’un Consul, tous les Consuls appliquaient les

droits capitulaires à leurs nationaux et il y avait conflit de

juridictions qui empêchaient l’exercice de la justice, chaque fois que

deux ou plusieurs étrangers étaient impliqués dans une même affaire. La

souveraineté de l’Etat était ainsi pratiquement annulée par une infinité

de petites souverainetés étrangères dans l’Etat. Cette situation était

intolérable dans un pays comme l’Egypte qui voulait progresser sans

embarras. M. Paul Merruau, dans une étude fort intéressante[49], trace

le tableau suivant de la condition des étrangers dans ce pays :

La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882) · 第 5 / 26 段