Les deux contrôleurs désignés pour surveiller les dépenses et les

recettes furent le baron de Malaret et M. Romaine. En outre, les chemins

de fer et le port d’Alexandrie, ayant engagé leurs revenus pour le

payement des intérêts devaient être administrés par un Conseil composé

de deux Anglais, un Français et un Egyptien. Le général Mariott fut

nommé président de l’administration des chemins de fer. Ce point acquis,

Lord Goschen s’empressa de désigner au début de 1877 un commissaire

anglais de la Dette publique : le Major Baring (le futur Lord Cromer)

qui arriva en Egypte le 2 mars 1877.

Le régime du condominium devait fonctionner ainsi, mais la combinaison

était fatalement vouée à un échec, car elle ne répondait pas à la

situation réelle du pays : « Il fallut longtemps, dit Lord Milner, pour

mettre la dette de l’Egypte sur un pied convenable. En attendant le pays

était destiné à éprouver beaucoup de nouveaux désastres. Le premier

règlement de son passif, effectué en novembre 1876, sur les propositions

de MM. Goschen et Joubert, fut de très courte durée. Cet arrangement

était, en vérité, raisonnable eu égard à l’exposé de situation qui avait

été fait pour ces messieurs ; malheureusement cet exposé était

complètement erroné. Que les comptes eussent été sciemment ou non

embrouillés, ce qui est certain, c’est qu’ils ne révélaient pas la

situation réelle ».[31]

On conçoit aisément, dans ces conditions, que le condominium eût de

nombreux adversaires. Ils s’attendaient à voir son œuvre échouer au

terme de juillet 1877, date du premier grand coupon, avec toutes les

charges d’amortissement et autres qui y étaient rattachées. « L’argent

demandé (2.074.975) écrivait le Consul anglais Lord Vivian, à son

gouvernement, le 12 juillet, fut entièrement payé hier. Mais je crains

que ces résultats n’aient été atteints au prix de sacrifices ruineux

pour les paysans par la vente forcée de la future récolte, et par la

perception des taxes d’avance. Tout cela doit être, sous une forme ou

sous une autre, arraché à un pays déjà écrasé par les taxes. Mais j’ai

bien peur cependant que l’_administration européenne_ ne soit

inconsciemment en train de sanctionner la ruine complète de la richesse

agricole de l’Egypte, et j’estime que les Anglais sont en train

d’encourir une sérieuse responsabilité. »

Des événements imprévus vinrent encore aggraver le chaos financier et

ébranler le régime provisoire du Condominium, provisoire au moins dans

la pensée de ses auteurs anglais. La guerre turco-russe éclata au

printemps de 1877, et l’Egypte fut contrainte par le Sultan d’envoyer un

contingent de 30.000 hommes entretenus aux frais du gouvernement

égyptien. Cette dépense inattendue fut acquittée au moyen d’une

majoration de 10 % sur les impôts réguliers. Ce n’est pas tout ; une

baisse extraordinaire du Nil en 1877, et une inondation provoquée,

l’année suivante, par une hausse sans précédent ruinèrent les campagnes.

Du point de vue intérieur, la prépondérance anglaise que le condominium,

en tant que victoire française, essayait d’empêcher, fut de nouveau

assurée. En effet, la guerre turco-russe, en affaiblissant la Turquie,

dont l’Egypte dépendait, et en amenant un rapprochement anglo-turc,

porta un rude coup à la force de résistance d’Ismaïl et l’inclina du

côté anglais.

Du point de vue extérieur, par l’acquisition de Chypre, l’Angleterre

domina le Canal de Suez. D’autre part, l’appui naturel accordé par

Bismarck à l’Angleterre, au Congrès de Berlin, en 1878, n’autorisait pas

M. Waddington à rouvrir la question et faire sanctionner officiellement

par les puissances réunies, le principe de l’égalité sur lequel reposait

le condominium, qui n’existait pas en fait.

On peut dire, en toute justice, que l’administration anglaise est la

principale responsable du mauvais gouvernement et de l’effondrement

financier qui marquèrent les dernières années du règne d’Ismaïl.

Cette situation est due aux préoccupations politiques de l’Angleterre

qui excluaient, pour le moment, la nécessité urgente de mettre de

l’ordre dans les affaires égyptiennes. La guerre russo-turque n’avait

fait qu’augmenter ces préoccupations. Pour s’en rendre compte, il est

bon de rappeler la campagne menée dans la presse anglaise, en 1877, par

le célèbre écrivain anglais Edward Dicey, pour soutenir énergiquement la

nécessité d’une occupation immédiate de l’Egypte par l’Angleterre ou

tout au moins, d’une sorte de protectorat du gouvernement britannique.

Dans un article paru en juin dans la _Nineteenth Century Review_,

intitulé : _Our route to India_, il disait : « Nous devons être à même

de garder le Canal de Suez ouvert à nos vaisseaux en tous temps et dans

toutes les circonstances ; et pour y arriver, nous devons légalement

prendre pied dans le Delta d’Egypte d’une façon beaucoup plus décisive

qu’à présent.

« En deux mots, si la France était placée devant l’alternative d’une

guerre générale et de l’annexion de l’Egypte par l’Angleterre, elle

choisirait la dernière sans hésitation. Toutes les fois que la France

recouvre sa puissance et se débarrasse du cauchemar de l’Allemagne, elle

recommence sa rivalité traditionnelle avec l’Angleterre dans le Levant.

Mais, en ce moment, nous pourrions faire ce que nous ne pouvions pas

faire pendant les dernières soixante-quinze années, et ce que très

probablement nous ne pourrions pas faire dans deux ans, c’est-à-dire

prendre possession de l’Egypte sans courir le risque d’une guerre avec

la France. »

Dans la _Revue Britannique_, (décembre 1877), M. Dicey fit paraître un

article intitulé : _Le Khédive et le Protectorat de l’Angleterre_. Cet

article était évidemment destiné à l’opinion française : « Le côté

politique, dit-il, et le côté financier de la question égyptienne sont

si étroitement liés qu’il est impossible de les séparer. Si, sous une

forme quelconque mais réelle, par l’intervention directe ou bien par

l’action d’officiers ou d’administrateurs anglais, nous nous assurons un

contrôle efficace sur le gouvernement de l’Egypte, il est évident que

nous arriverons ainsi à assumer plus ou moins la responsabilité des

exécutions des engagements de l’Egypte envers ses créanciers européens

et aussi la responsabilité de l’administration même du pays. »

En attendant une mainmise officielle et complète, l’Angleterre mettait

pratiquement la main sur l’administration du pays et exerçait, dans ce

sens, une pression _indirecte_ sur Ismaïl : « On vit successivement

pourvoir le général Mariott, commissaire anglais des chemins de fer, du

titre de directeur général, ce qui plaçait son collègue français dans

une position subordonnée. Un Anglais fut introduit dans le Conseil

sanitaire en violation du privilège réservé à nos nationaux depuis

Méhémet Ali, _et l’administration égyptienne fut, en quelques semaines,

littéralement bondée de titulaires britanniques_.

« Le vice-roi, s’enhardissant peu à peu, revenait alors à son premier

plan, sous une forme détournée, en appelant Gordon Pacha au gouvernement

général du Soudan avec des pouvoirs illimités et la liberté d’organiser

à sa guise les débouchés et les routes commerciales du Centre-Afrique.

Vint ensuite la convention anglo-égyptienne sur la traite des esclaves

avec des clauses qui donnaient implicitement aux agents de la Reine le

droit de créer et d’entretenir une police à eux dans les eaux

égyptiennes. Un autre traité pour la reconnaissance de la souveraineté

khédiviale sur la côte des Somalis servait de prétexte à des concessions

commerciales. »[32]

Ce plan de séduction — comme l’appelle le baron des Michels — qu’Ismaïl

poursuivait auprès des Anglais était en réalité suggéré et encouragé par

eux. En compensation, ils le soutenaient dans la lutte qu’il rouvrait

contre les créanciers. De là la sollicitude apparente pour le paysan

égyptien et la dénonciation des charges financières très lourdes qui

pesaient sur l’Egypte, dans l’unique dessein d’éliminer pratiquement la

France, avec l’aide d’Ismaïl, et de déconsidérer ensuite le khédive aux

yeux de ses sujets, pour s’installer à sa place. De là également l’idée

d’une nouvelle enquête où les mots de réforme administrative et de

justice pour le paysan ne servaient qu’à masquer des visées politiques,

comme l’événement l’a prouvé.

En attendant, la conduite du gouvernement britannique dans la question

de l’administration, ne pouvait pas inspirer la confiance. Elle n’était

pas conforme aux principes de bon gouvernement et de bonnes finances,

énoncés solennellement par M. Cave, puis par Goschen, et plus tard par

Wilson. Pourtant, plus que dans aucun autre pays, il existe en Egypte

des rapports étroits entre une bonne administration et la prospérité

matérielle. L’entretien des travaux publics tels que les canaux, par

exemple, assure à l’agriculture de ce pays un bon rendement, qui, à son

tour, garantit pratiquement le paiement de l’impôt foncier, principale

source du revenu. Or le revenu est l’espoir des créanciers. En mettant

fin aux exactions du passé, à la perception anticipée des taxes, et à

l’usure à laquelle le contribuable devait avoir recours, en un mot en

ménageant le paysan, on favorisait la richesse agricole. De même, en

assurant aux fonctionnaires égyptiens le payement régulier de leurs

traitements, on empêchait la corruption qui engendre tous les vices

administratifs et empêche toute prospérité.

Une bonne administration exigeait d’abandonner tous les expédients

exorbitants d’Ismaïl, en matière de finance, et de ménager l’avenir.

C’était l’intérêt commun des débiteurs et des créanciers.

Il est certain qu’en 1877 et 1878 toutes les prévisions financières

furent bouleversées par une situation économique exceptionnellement

mauvaise, à laquelle il fallait remédier par des sacrifices temporaires

et par la suppression de quelques abus, dont la réforme dépendait

uniquement du contrôle européen. Les résidents étrangers, au nombre de

plus de 100.000, étaient, en vertu des capitulations, exonérés de toutes

les taxes à l’exception des droits de douane sur les marchandises

importées. Comme, d’autre part, ils jouissaient de l’inviolabilité de

domicile, leurs bateaux chargés de contrebande pouvaient entrer dans les

ports et défier les autorités égyptiennes : « Pour entrer dans le

domicile d’un étranger, dit Lord Milner — _l’Angleterre en Egypte_ —, la

présence du consul ou d’un représentant du consul est nécessaire ; or,

dans des centaines de cas, le consul sait demeurer introuvable jusqu’au

moment où le corps du délit : marchandises volées, tabac de contrebande,

hachich ou n’importe quoi a pu être prudemment enlevé, et, en vérité, à

ne s’en tenir qu’à la contrebande, les cas où les droits de l’Etat ont

été fraudés sous le courant des capitulations fourniraient à eux seuls

la matière de tout un chapitre. En effet, dans un port égyptien, le

navire d’un étranger est tout aussi inviolable que sa maison sur terre,

et les exemples sont innombrables de bateaux connus pour transporter de

la contrebande qui ont dû, pendant des semaines, être surveillés jour et

nuit par des garde-côtes avant qu’on pût obtenir l’assistance de l’agent

consulaire, qui pouvait seul permettre de monter à bord ; lorsque

l’indispensable fonctionnaire arrivait enfin, les bateaux prenaient

simplement la mer pour recommencer le même jeu sur un point plus

favorable jusqu’à ce qu’ils eussent réussi à débarquer leur

chargement. »

On estimait que l’exemption des taxes et la contrebande faisaient perdre

au Trésor au moins £ 500.000 par an. Du reste, le consul anglais, dans

un rapport adressé à son gouvernement, le 30 juillet 1877, signalait ces

abus : « Les revenus de l’Egypte, dit-il, pourraient être

considérablement accrus sans imposer de nouveaux sacrifices aux

cultivateurs déjà surchargés de taxes, en corrigeant les abus de la

contrebande faite par les Européens et en les forçant à payer leur part

de contribution aux revenus du pays... En ce qui concerne les douanes,

leur ruine provient sans doute en partie de la contrebande organisée sur

une vaste échelle par les Européens « dont les navires notoirement

chargés de contrebande, peuvent demeurer près de la côte pendant

plusieurs jours sans être l’objet d’aucune visite. Si, une fois, ils

réussissent à débarquer leurs marchandises et à les déposer dans un

magasin appartenant à un Européen, malheur aux autorités qui oseraient y

toucher... Le pays est plein de marchandises frauduleusement importées

et vendues ouvertement sous l’œil des autorités impuissantes à

intervenir[33]. »

Le khédive pria M. Vivian « d’obtenir des Européens les taxes qu’ils

devaient payer » et « d’arrêter la vaste contrebande pratiquée avec

impunité ». Lord Derby, après un intervalle de sept mois, le 4 mars

1878, répondit que « cet appel du khédive ne peut pas être tout à fait

négligé par le gouvernement de Sa Majesté, surtout dans le désordre

présent des finances égyptiennes ; le khédive pourrait avoir l’assurance

de sa bonne volonté de l’aider dans la suppression des abus _pourvu que

Son Altesse donnât une preuve satisfaisante de son intention sérieuse de

réformer son administration financière_ et se prêtât réellement à

exécuter les arrêts des tribunaux de la Réforme ».

Cette offre tardive faisait discrètement allusion à une enquête projetée

dont nous étudierons ultérieurement les conséquences ; en tous cas, elle

équivalait pratiquement à un simple refus.

Cependant, pour réaliser des économies, l’entretien des travaux publics

était arrêté depuis 1876 ; le désordre administratif et le gâchis

financier ne faisaient que croître. Le 30 novembre 1877, le consul

anglais écrivait : « Les sujets du khédive se plaignent du paiement

intégral des créanciers, alors que ses propres employés, la partie la

plus essentielle de la machine administrative, sont laissés sans

paiement. Le 17 janvier 1878, il rapportait à Lord Derby que « durant

les douze mois précédents, l’Egypte a payé sur un revenu de £ 9.543.000

une somme de £ 7.473.909 aux porteurs de titres, laissant après le

paiement du tribut à la Porte et l’intérêt sur les actions du Canal de

Suez vendues à l’Angleterre, seulement £ 1.070.000 pour les dépenses

nécessaires du gouvernement. »

Quant à l’état du pays proprement dit, l’auteur de l’_Egypt’s Ruin_ nous

dépeint la misère qui régnait à cette époques : « Les eaux du Nil, dit

M. Rothstein, à l’automne de l’année précédente (1877) étaient très

basses ; il s’ensuivit une grande disette de récoltes. En outre, les

animaux furent frappés d’une peste désastreuse et le marché du coton

subit une très forte baisse. On voyait alors la Haute-Egypte ravagée par

une famine telle qu’on n’en a pas entendu parler depuis plusieurs

générations. Femmes, enfants allaient de village en village mendier de

quoi manger, et, dans plusieurs cas, ils avaient pour seuls aliments les

rebuts des rues. On a calculé que la famine n’emporta pas moins de

10.000 personnes pendant l’été de cette année, sans compter celles qui

périrent de dysenterie et d’autres maladies semblables. Néanmoins, quand

le khédive demanda l’ajournement du coupon de mai (1878), il fut

accueilli par un refus brutal. M. Vivian et M. Romaine eux-mêmes étaient

favorables à l’ajournement du paiement de ce coupon particulièrement

meurtrier. Le gouvernement anglais, cependant, fit la sourde oreille à

toutes les sollicitations et donna l’ordre, par dépêche, de payer

immédiatement le coupon. Des provinces entières furent ruinées et

dépeuplées pour longtemps. Le coupon de juillet fut payé dans des

circonstances semblables. »[34]

De son côté, l’ancien commissaire de la Dette, Lord Cromer, disait dans

son livre _Modern Egypt_ : « Des mesures furent prises en vue de

percevoir l’argent nécessaires pour le payement du coupon (de mai 1878).

Deux pachas, parmi les hommes gantés de fer furent envoyés dans les

provinces. Ils étaient accompagnés d’un corps de prêteurs prêts à

acheter d’avance les récoltes des cultivateurs. Ainsi le bas Nil ayant

diminué la récolte, les paysans d’Egypte furent privés des bénéfices qui

devaient, en tous cas, dériver de la hausse de prix consécutive à la

rareté. »

On parlait alors au Caire et à Londres de faire une nouvelle enquête,

qui aurait eu en réalité pour but principal d’assurer officiellement à

l’Angleterre la prépondérance financière et politique et d’annuler

pratiquement le Condominium. Car, pour l’Angleterre, la question

financière et la question politique étaient intimement liées : « Sans

doute, disait un correspondant du _Times_, l’une des plus grandes

institutions financières à Paris est « jusqu’au cou » dans les valeurs

égyptiennes, mais cinq ans de protectorat anglais régleraient cette

affaire. »[35]

Le 4 avril 1878, un décret khédival nomma une Commission avec « les

pouvoirs d’enquête les plus étendus ». Elle était composée d’un

président : Ferdinand de Lesseps ; de deux vice-présidents : Sir Rivers

Wilson et Riaz Pacha ; et des quatre commissaires de la Dette : M. de

Blignières, commissaire pour la France, Captain Baring pour

l’Angleterre, de Kremer pour l’Autriche et Baravelli pour l’Italie.

Cette commission présidée effectivement par Sir Rivers Wilson était

décidée d’avance à hypothéquer les domaines privés du khédive avant de

demander des sacrifices aux créanciers. « Elle débuta, raconte le baron

des Michels dans ses _Souvenirs_, par un coup d’éclat en réclamant de

Son Altesse l’abandon sur sa cassette de deux millions de livres

sterling pour éteindre les dettes les plus criardes, payer la solde

arriérée des petits employés et assurer l’exécution des jugements. A

cette demande si inattendue, Ismaïl fut positivement affolé... Il pensa

d’abord à se jeter dans les bras du Sultan et à acheter de lui le droit

de faire banqueroute à son exemple. Le lendemain de la victoire de

Plevna, il rêva de s’adresser au Tzar... « C’est ma ruine que l’on

cherche », s’écria le khédive en abordant l’agent de la Reine, « on veut

me dépouiller de ma fortune personnelle, puis, par un firman de la

Porte, on me renverra d’Egypte ! »

Dans un premier rapport, adressé au khédive le 11 mai 1878, le vice-

président Wilson disait : « Mais la Commission, qui doit, aux termes

mêmes du décret qui l’institue, rechercher les moyens d’assurer la

marche régulière des services publics, ne pouvait pas ne pas se

préoccuper d’assurer cette marche régulière pendant le cours de ces

opérations.

« Or, elle estime que le non-paiement des traitements des fonctionnaires

est absolument incompatible avec le fonctionnement régulier de

l’administration.

« Non seulement, comme l’a dit le tribunal du Caire, les fonctionnaires

de l’Etat sont, en ce qui concerne leur traitement, des créanciers

privilégiés, mais, si l’on considère que le gage des créanciers de

l’Etat est précisément le produit de tous les impôts, et que, pour

donner quelque valeur à ce gage, il est de toute nécessité que rien ne

vienne arrêter ou suspendre la marche des services publics, on doit

reconnaître qu’il est de l’intérêt même de tous les créanciers que le

paiement régulier des traitements soit assuré. »

Faisant allusion à ce rapport, le consul français écrivait le 24 mai à

son gouvernement : « La solde des employés était en retard de six, huit,

dix et jusqu’à seize mois, et le plus grand nombre d’entre eux était

maintenu systématiquement dans un tel état de besoin et de misère, que

bien des gens commençaient à se demander si le pays était réellement

épuisé et hors d’état d’alimenter le Trésor. »[36]

La Commission ne bornait pas sa sollicitude aux fonctionnaires : elle

s’intéressait aussi au sort des paysans. En effet, un grand rapport

préliminaire du 20 août 1878, présenté au khédive par sir Rivers-Wilson,

au nom de ses collègues « chargés de préparer les réformes qu’exige

l’intérêt des contribuables aussi bien que celui des créanciers »,

disait : « Aujourd’hui il (le fellah) ne trouve ni dans la loi, ni dans

l’organisation administrative, aucune garantie contre les extorsions des

agents du fisc.

« Actuellement, on ne peut pas ne pas en tenir compte, et il est de

toute nécessité de faire concorder les échéances de l’impôt dû par

chaque cultivateur avec l’époque de ses récoltes. Tel est à la fois

l’intérêt du Trésor et l’intérêt du contribuable.

« De l’avis unanime de toutes les personnes que nous avons interrogées

sur la situation économique du pays, ces ventes par anticipation et ces

emprunts à des taux qui s’élèvent souvent à 7 % par mois sont une des

causes principales de la situation précaire des populations agricoles.

Les fonctionnaires égyptiens et les agents consulaires nous ont donné

sur ces opérations scandaleuses les renseignements les plus concordants

et les plus précis. Le jour où il est contraint au remboursement d’une

dette que les intérêts ont rapidement doublée ce ne sont pas seulement

ses bestiaux et ses récoltes que le fellah est obligé de vendre à vil

prix, c’est sa terre même. Les usuriers, auxquels les tribunaux ne

peuvent refuser l’exécution de contrats en apparence réguliers,

deviennent ainsi propriétaires d’étendues de terre considérables, et la

petite propriété, au préjudice de l’intérêt même du pays, tend peu à peu

à disparaître. »

Depuis 1876 tous les enquêteurs anglais ne manquaient pas de signaler

que ces abus allaient à l’encontre des intérêts des débiteurs et de

leurs créanciers. M. Rivers Wilson reprit le même thème de réforme avec

plus d’autorité et non sans un certain apparat. Nous suivrons dans le

chapitre consacré à l’opinion publique toutes les péripéties de

l’enquête. D’ores et déjà nous pouvons constater que chaque nouvelle

enquête menée au nom des réformes signifiait une mainmise plus complète

sur l’administration dans son ensemble et une diminution du pouvoir

d’Ismaïl au détriment de la France et de l’indépendance administrative

de l’Egypte qu’elle l’avait aidée à conquérir et à conserver depuis

Méhémet-Ali.

Les _Souvenirs_ du baron des Michels, nous renseignent sur l’état

d’esprit de cet apôtre des réformes : « Ce fut donc, dit-il, avec une

véritable surprise que je vis M. Wilson, à la différence des

Commissaires d’Autriche et d’Italie, qui s’efforçaient de réduire

l’enquête aux proportions d’une étude financière, s’appliquer tout

d’abord à lui attribuer une portée beaucoup plus large. Toujours lancé

dans des considérations sociales et humanitaires, le vice-président

anglais paraissait beaucoup plus préoccupé d’instruire le procès

d’Ismaïl que de recueillir les indications sur les ressources du

pays[37]. Cette disposition d’esprit empruntait aux conversations

particulières de M. Wilson un caractère de réelle gravité. A ses yeux il

n’y avait de bons fonctionnaires en Egypte que ses compatriotes, et il

ne fallait pas hésiter à en multiplier le nombre ; les fellahs étaient

pressurés, on ferait acte de justice en les plaçant sous la protection

d’une administration étrangère... Le bruit commençait, d’ailleurs, à se

répandre tout bas au Caire, qu’après la dissolution de la commission

d’enquête, l’idée d’un ministre étranger reviendrait et que M. Wilson

serait ce ministre... Ce n’était plus de l’intérêt des créanciers et de

la liquidation financière qu’il allait désormais être question, mais du

sort même de l’Egypte, et l’avenir commençait à se dessiner pour moi

sous un aspect des plus inquiétants. »

L’auteur explique ensuite qu’après le retour des ambitions exclusives

des Anglais, le temps était venu « d’envisager les choses d’un point de

vue plus élevé et plus désintéressé, de soumettre en un mot au Congrès

de Berlin la question de l’internationalisation de l’Egypte. Il

s’agissait d’étendre sur le terrain administratif et économique, les

accords qui avaient servi de base à la réforme judiciaire. »

La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882) · 第 4 / 26 段