qui constituent l’une de ses plus coûteuses erreurs. Voulant réparer les
pertes causées par la chute des prix du coton après la fin de la guerre
d’Amérique, il conçut le projet d’établir des sucreries sur ses propres
domaines. Douze grandes usines, dont plusieurs durent être abandonnées
faute d’aliment, furent construites et pourvues d’un outillage fort
coûteux. Tout le système aboutit à un vaste échec.
Ismail essaya également de créer, sur le modèle du Crédit foncier, un
système de banques dans les villages, pour sauver les fellahs des
usuriers, mais il perdit dans cette aventure £ 900.000 suivant Mulhall.
On peut considérer également comme travaux improductifs ses palais
innombrables, ses expéditions scientifiques et ses expéditions
militaires pour venir en aide à la Turquie ou dominer le Centre-Afrique.
Quant aux travaux productifs, mais conduits d’une mauvaise façon ou
hâtivement, ils révèlent l’incapacité d’Ismaël dans les affaires, et,
dans une certaine mesure, un manque de scrupule chez la plupart des
concessionnaires et entrepreneurs qui trouvaient toujours moyen de
s’appuyer sur la justice consulaire pour réclamer des sommes
supplémentaires contre un risque imaginaire ou probable. M. Cave et M.
Mulhall s’accordent à dire que les entrepreneurs européens comptaient 80
% de bénéfice. « Lorsqu’Ismaël venait à dépenser, dit l’auteur de
l’_Angleterre en Egypte_, pour lui-même ou pour le pays quelqu’un de ces
emprunts, il s’arrangeait toujours de manière à en avoir le moins
possible pour son argent. Les contrats passés par la Daïrah (domaine
privé) et le gouvernement furent de véritables monuments de gaspillage.
Les prix payés en bon argent comptant, pour le matériel venu d’Europe,
étaient établis sur la même échelle que ceux des marchandises fournies
par un tailleur à la mode à un jeune homme riche d’espérances, mais ne
jouissant pour le moment d’aucuns revenus. »
Pour donner un exemple de ces contrats, rappelons que le khédive ayant
accordé les travaux du port de Suez à des entrepreneurs français, jugea
bon de charger des entrepreneurs anglais, MM. Grienfields, des travaux
du port d’Alexandrie. Le compte de ces Messieurs se montait à £
2.904.499. Plus tard, sur la requête de M. Wilson, M. Duport, ingénieur
du gouvernement égyptien à Alexandrie, a envoyé à la Commission
supérieure d’enquête, une évaluation du prix de revient des travaux du
port. « Il n’est pas nécessaire, dit le rapport préliminaire, d’en
donner les détails ici. Il suffira de dire que M. Duport évalue à £
1.394.000 le prix de revient des mêmes travaux, pour l’exécution
desquels la réclamation de MM. Grienfields s’élève à £ 2.542.000 sans
rien compter pour les intérêts qui ont été calculés à 10 %. »
La politique financière d’Ismaël a non seulement abouti à la création
d’une dette générale nominale de 90 millions exigeant une annuité de 6
millions, mais aussi à l’endettement des paysans forcés par les méthodes
gouvernementales de perception d’avoir recours à l’usurier.
Malgré cette situation critique, il n’était pas impossible de trouver
une solution équitable pour les deux parties, si la question ne s’était
compliquée, depuis 1876, d’intérêts politiques qui ont retardé le
règlement véritable des finances égyptiennes jusqu’à la promulgation de
la loi de liquidation en 1880.
M. Cave, avait dans son rapport, indiqué la seule solution pratique de
la question : « l’Egypte est capable, dit-il, de porter la charge de
toutes ses dettes présentes à un _taux raisonnable d’intérêt_ ; mais
elle ne peut continuer à renouveler des dettes flottantes à 25 % et à
faire de nouveaux emprunts à 12 ou 13 % d’intérêt pour faire face à ces
augmentations de sa dette, qui ne rapportent rien à son Trésor ».
Le plan de Cave se résumait dans la consolidation et l’unification de
toutes les dettes sur la base d’un intérêt modéré compatible avec l’état
du pays ; mais, pour alléger les charges financières, l’ajournement des
échéances était nécessaire. C’est pourquoi il suggérait qu’une offre fût
faite aux porteurs de titres, de nouvelles rentes à 7 % remboursables en
1926 à la place des bons dont ils sont détenteurs, payables de 1892 à
1903.
« On est en droit d’espérer que si la gravité de la situation est
expliquée aux porteurs de titres, ils consentiront à un arrangement qui
les sauverait de la perte lourde, conséquence inévitable d’un
effondrement financier. »
On ne saurait méconnaître la justesse des vues qu’exprime ce langage
plein de bon sens. Il fallait modérer les exigences, ou plutôt les
inquiétudes légitimes des créanciers munis de droits incontestables.
D’autant plus que quelques intermédiaires avaient réalisé de très gros
bénéfices aux dépens du contribuable égyptien et de l’honnête
« bondholder ». M. Cave lui-même ne craint pas d’affirmer que la
malheureuse position financière du pays « est due en grande partie aux
conditions onéreuses de l’emprunt de 1873, contracté dans le but formel
de liquider la dette flottante qui s’élevait à cette époque à £
28.000.000 ». Cette opération qui n’a rapporté que £ 11.000.000 argent
comptant, a, d’après le rapport « considérablement accru les profits
revenant aux négociateurs de l’emprunt » dont le montant était de £
32.000.000.[22]
Mais le plan financier, malgré toutes ses apparences, avait son côté
politique : « Il y a cependant, ajoute M. Cave, une condition
essentielle dont dépend le succès d’un plan de ce genre. Le khédive
devrait placer, à la tête d’un Control Department, une personne qui
impose la confiance générale, comme par exemple l’agent financier[23]
envoyé par le Gouvernement de Sa Majesté pour prendre service sous Son
Altesse.
« Ce Control Department » recevrait directement du percepteur certaines
branches du revenu et devrait avoir une surveillance générale sur la
levée des impôts. Si les percepteurs étaient dans tout le pays, placés
sous les ordres de ce département, il aurait le pouvoir d’empêcher les
fraudes commises au détriment du Trésor, d’une part, et l’extorsion
exercée sur les fellahs, d’autre part.
« Le khédive devrait s’engager à prendre en considération les
recommandations faites à Son Altesse par son « Control Department » et à
porter remède aux cas bien établis de mauvaise administration qui lui
seraient signalés. Par ce moyen, un élément important de richesse et de
prospérité futures serait introduit dans le pays, car les fellahs, ainsi
protégés contre l’oppression et devenus capables d’employer le surplus
extorqué maintenant par les percepteurs, en augmenteraient
considérablement les ressources actuelles. » L’attitude d’Ismail avant
et après la publication du rapport indique nettement que ses objections
contre l’œuvre de la mission portaient uniquement sur la partie
politique, et qu’il souhaitait un arrangement financier conforme aux
principes suggérés par le rapport.
En effet le _Times_ du 5 janvier 1876, dans un article de fond, annonce
que le khédive a renvoyé Nubar Pacha, le ministre du Commerce. « On
allègue, dit-il, qu’Ismaël Pacha ne trouve pas la mission de M. Cave à
son goût, et qu’il en veut à Nubar Pacha, supposé responsable d’avoir
amené ce monsieur dans le pays, et aussi d’avoir suivi une politique
conforme aux suggestions anglaises. »
D’autre part, au cours d’une interview avec M. W. Beatty Kingston, après
la publication du rapport, Ismaël déclarait :[24] « Si je pouvais
asseoir à un taux raisonnable toutes mes dettes flottantes d’Etat,
j’arriverais facilement à balancer mes rentrées et mes dépenses sans
faire tort à qui que ce soit, et je n’aurais plus besoin d’emprunter à
un taux extravagant et ruineux, qui tôt ou tard ne manquerait pas
d’amener une banqueroute officielle. »
Il est probable qu’Ismaël, encouragé par l’exemple de la Turquie,
méditait une banqueroute _officielle_. D’autant plus que le gouvernement
anglais, depuis l’achat des actions du Canal, mettait comme condition
pratique du règlement financier une mainmise sur l’Egypte.
Du reste Ismaïl, dans la même interview, se plaignait que la mission
Cave, dont le rapport parut dans le _Times_, le 4 avril 1876, bien loin
d’aplanir ses difficultés financières, n’eût fait que les aggraver :
« L’Angleterre, dit-il, qui a tiré de si grands profits, bien plus
grands que ceux d’aucune autre nation, des immenses sacrifices faits par
l’Egypte pour achever le Canal de Suez, sacrifices qui sont la cause de
nos embarras actuels, l’Angleterre est à même, grâce aux travaux de M.
Cave, d’apprécier pleinement ce que nous coûtent ces grands ouvrages qui
ont donné la richesse à autrui bien plus qu’à nous. _Je n’ai jamais cru
un instant que l’Angleterre, du fait qu’elle a acheté les actions du
Canal de Suez et envoyé un haut fonctionnaire pour examiner mes comptes
vise à mettre l’Egypte sous sa dépendance_. » Ce qui nous intéresse ici,
ce n’est pas le plaidoyer d’Ismaïl mais son cri d’alarme... C’est alors
qu’il s’est tourné vers la France et mis d’accord avec le groupe Outrey-
Pastré. Par deux décrets parus respectivement le 2 et le 7 mai, le
khédive créa la Caisse de la Dette publique[25] et convertit toutes ses
dettes flottantes et consolidées en une dette unifiée portant 7 %
d’intérêt sur le capital nominal, et amortissable en 65 ans.
Les obligations de la plupart des emprunts, en vue de la présente
conversion, furent acceptées au pair, mais celles de la dette flottante,
qui souvent portaient un taux de 20 et 25 eurent, comme compensation, un
boni de 25 % ; en d’autres termes, elles furent acceptées à 80.
Il va de soi que ce projet, de même que le précédent, et pour les mêmes
causes, n’était pas bien vu par le gouvernement britannique. Le 5 mai,
le _Times_ disait : « De deux choses l’une : ou bien un gouvernement
amical prêterait ouvertement son crédit au khédive sur la garantie d’une
autorité protectrice concédée en retour, ou bien le khédive
personnellement devrait faire face à la nécessité de proposer un projet
qui fût sien propre. »
Le correspondant du même journal à Alexandrie écrivait le 7 mai : « Le
khédive a confié à contre-cœur le règlement de ses finances à des mains
françaises, et la dette consolidée de £ 90.000.000 sera un fait
accompli.
« On espérait qu’une fois cette conversion forcée accomplie, M. Wilson
aurait pleins pouvoirs pour entreprendre la tâche de la réforme
administrative qui est le premier besoin du pays, et qu’aucun autre ne
pourrait entreprendre avec plus de chances de succès.[26] »
Disraeli trouvant que « le projet présentait de graves défauts sur
plusieurs points » refusa de nommer un Commissaire anglais pour la
Caisse de la Dette. De son côté, M. Wilson quitta l’Egypte.
« Finalement, dit M. Rothstein — _Egypt’s Ruin_ — le gouvernement décida
d’oublier son projet préféré dans l’intérêt des créanciers. Il était
évident que la France serait à même, tant que la question en jeu prenait
un aspect purement financier, de faire échec aux plus ingénieux efforts
du gouvernement britannique pour forcer le khédive d’accepter un
protectorat.
« Les choses étant ainsi, il semblait inévitable que l’Angleterre
renonçât pour un temps à son ambition et fît un compromis avec la France
afin de sauvegarder au moins les intérêts des créanciers anglais. »
L’Angleterre ne pouvant avoir raison d’Ismaïl et régler seule la
question égyptienne, force lui est de s’entendre avec la France, quitte
à s’arranger dans la pratique à acquérir la prépondérance. C’est là,
croyons nous, l’origine du Condominium.
On parlait à Londres de l’envoi de Lord Goschen pour représenter les
créanciers anglais qui réclamaient au gouvernement, avec insistance, un
nouvel arrangement avec le khédive.
En attendant Disraeli délégua en Egypte un diplomate distingué, Lord
Crépigny Vivian, qui représentait l’Angleterre à Bucarest. Le duc
Decazes appela aussitôt le baron de Michels, ancien collègue de Lord
Vivian, pour jeter au Caire les bases de la politique commune du futur
Condominium.
Le baron des Michels, dans ses Mémoires[27], après avoir rappelé les
souvenirs qui attachaient la France à l’Egypte depuis Mehemet Ali et ces
_intérêts de sentiment_ qui poussaient les Français à modérer et
contenir les ambitions britanniques « pour conserver à l’Egypte
l’indépendance de fait que nous l’avions aidée à conquérir », écrit :
« Ces situations respectives se compliquèrent à un moment donné
d’éléments nouveaux. Le khédive Ismaïl avait emprunté à l’Europe des
sommes colossales ; notre pays en avait fourni la plus grande part et
nos nationaux se voyaient menacés d’une spoliation analogue à celle que
le Sultan venait de consommer impunément. Cette fois-ci il ne s’agissait
plus d’intérêts de sentiment. L’Angleterre le comprit et la crainte de
nous voir procéder seule à une intervention dont elle pouvait tout
redouter dans la suite, la disposa à modérer son intransigeance et à
ouvrir, jusqu’à un certain point, l’oreille aux suggestions d’entente. »
Le baron des Michels nous fait ensuite une portrait coloré d’Ismaïl, en
qui il ne voit qu’un _comédien_, et résume ainsi la situation : « Quand
le bruit se répandit chez nous que le vice-roi se préparait à jouer son
dernier acte et à se déclarer insolvable ; ce fut un _tolle_ général ;
les grands établissements financiers, fortement engagés, prirent la
direction du mouvement ; on réclama des mesures coercitives, et le duc
Decazes saisit, avec la finesse qui lui était propre, le moment
favorable pour intervenir à Londres.
« Je partis dans les premiers jours de septembre avec des instructions
dont les deux points préliminaires et essentiels pouvaient se résumer
ainsi : ajournement de toute idée de banqueroute, invitation du khédive
à MM. Goschen et Joubert de venir procéder sur place à une liquidation
générale. »
Pour éclairer le sens des mots : « liquidation générale », nous nous
permettons de rappeler que la France, ne pouvant régler la question
financière sans l’appui de l’Angleterre, et l’Angleterre ne pouvant
régler la question administrative sans l’appui de la France, un
compromis s’imposait entre la thèse française et la thèse anglaise.
De cette nécessité découle le Condominium, qui devait être, en tant que
système établi, le but principal de la première liquidation.
Cela ressort clairement des faits qui précèdent et des propres paroles
du baron de Michels. Dans un discours il menace le khédive de demander
sa déposition à la Porte, au cas où il eût tenté de mettre à exécution
les idées de banqueroute qu’on lui prêtait. Ismaïl, raconte le baron des
Michels, répondit d’une voix sourde et suffoquée : « Mais si je ne puis
pas payer... si l’Egypte est épuisée... Croyez-vous, en me mettant le
couteau sur la gorge, me créer les ressources qui me manquent ? » Notre
opinion, répliquai-je, est tout au contraire que les ressources de
l’Egypte sont très suffisantes pour permettre à son prince de faire face
à toutes ses charges. Mais, avant tout, il est une première satisfaction
que vous devez accorder à vos créanciers : répudiez publiquement comme
mensongère et offensante pour vous, toute velléité de banqueroute,
démentez les bruits déjà propagés d’une suspension prochaine, et
demandez en même temps aux gouvernements français et anglais de vous
envoyer des Conseillers de haute compétence auxquels vous abandonnerez
les pouvoirs nécessaires, les soins de remettre en bon ordre les
finances de votre pays. »
Après quelque résistance, rendue vaine par l’entente de l’Angleterre et
de la France, Ismaïl accepta l’envoi de MM. Goschen et Joubert. C’est à
ces deux hommes qu’incombait la tâche « de dégager les éléments d’une
liquidation et de poser les bases d’une réorganisation générale de
l’administration financière ».
Comme nous l’avons vu, c’est le gouvernement anglais et les créanciers
anglais qui avaient pris l’initiative de faire un nouvel arrangement
avec le khédive. Au début de juillet, au cours d’une réunion de
créanciers à Londres, Lord Goschen fut invité à se rendre au Caire,
accompagné de M. Joubert, pour négocier avec le khédive un règlement de
la dette consolidée plus avantageux pour ses créanciers que celui du
groupe du Crédit foncier. Lord Derby, en vue de hâter ce règlement,
exerça officiellement, par l’intermédiaire du colonel Stanton, au Caire,
une pression sur le khédive : « Ce cas de l’Egypte, dit M. Mac Coan —
_Egypt under Ismaïl_ — est le seul où notre Foreign Office soit ainsi
intervenu. Dans la même année où la mission de MM. Goschen et Joubert
recevait tout l’appui de Downing Street, il n’y avait pas moins de dix-
sept Etats retardataires sur la « liste noire » de la corporation des
« bondholders » étrangers, pour un chiffre rond de £ 400.000.000 ; et il
n’y a pas une seule dépêche consulaire qui porte la trace d’un mot de
protestation de la part de notre gouvernement en faveur des prêteurs ».
Lord Goschen arriva en Egypte au mois d’octobre. Son premier geste fut
d’ignorer complètement la présence d’Ismaïl Saddyk, le ministre des
finances, qu’il savait opposé à son plan. Le conseiller du khédive
estimait qu’un règlement général sur la base de 7 % d’intérêt était
onéreux pour l’Egypte et que, d’autre part, l’administration financière,
c’était la mise en tutelle de l’Egypte. Pour être juste, il faut dire
que, quel que soit le jugement qu’on porte sur la politique financière
d’Ismaïl et de son Conseiller, ils étaient dans le vrai lorsqu’ils
soutenaient — et c’était, dit-on, l’opinion de M. Cave — que le maximum
d’intérêt que l’Egypte pouvait payer sur une dette de 90 millions, ne
devait pas excéder 5 %. Pour une fois les événements leur ont donné
raison ; nous nous gardons bien, toutefois, de taxer d’injustice le côté
purement financier de l’œuvre de Goschen.
Ismaïl Saddyk était le chef du parti égyptien qui ne voulait pas de
l’ingérence étrangère de plus en plus marquée dans l’administration
depuis 1870. Il était sourdement hostile au parti turc dont Chérif était
le chef. Néanmoins, sous le règne d’Ismaïl, les deux partis avaient un
pacte d’alliance temporaire contre toute immixtion de l’Europe dans les
affaires intérieures du pays.
Décidé à repousser toute tentative de mainmise sur l’administration,
Saddyk préparait un contre-projet et s’efforçait de gagner le khédive à
ses vues. Cependant quelque agitation se produisait dans les provinces.
Saddyk était accusé d’essayer de créer un soulèvement, de menacer même
le khédive qui cédait à la pression étrangère. Le khédive, forcé de
choisir entre le parti étranger représenté par les puissances et le
parti de la résistance représenté par Saddyk, résolut de se débarrasser
de son ministre. « Au cours d’une interview que j’ai eue avec le khédive
après l’arrestation de Saddyk (en date du 10 novembre), je l’ai trouvé
très excité. Il était apparemment mécontent du Mufettich (surnom de
Saddyk). Il m’a expliqué comment il l’a élevé, de simple fellah qu’il
était, à la plus haute situation d’Egypte, et m’a raconté qu’il
cherchait à fomenter des troubles.
« Ayant déjà une certaine connaissance des méthodes autocratiques des
gouvernements orientaux, j’en conclus que l’ex-ministre était déjà
mort. »[28]
En effet, Ismaïl invita perfidement son ministre à l’accompagner jusqu’à
son palais sur le Nil ; Saddyk y fut assassiné. Aussitôt le gouvernement
lança la fausse nouvelle d’un voyage de Saddyk dans le Haut Nil, suivie
de celle de sa mort. A vrai dire, l’ancien conseiller d’Ismaïl n’était
pas populaire, surtout parmi les fellahs cruellement pressurés, mais les
circonstances tragiques de sa fin excitaient la pitié de tous et l’acte
d’Ismaïl contenait en lui-même la condamnation de l’absolutisme.
Le correspondant du _Times_ écrivit : « Le départ de Saddyk est
considéré comme la fin d’un vieux système. Ismaïl Saddyk était le chef
d’un parti opposé à l’influence européenne et à tout progrès de la
civilisation. La chute du Mufettich qui, dit-on, avait préparé un
contre-projet, est très favorable au succès ».[29]
Goschen ayant cherché à faire le procès de Saddyk devant les tribunaux
mixtes institués en 1876, il est probable que le khédive, pour prévenir
ou étouffer toute révélation scandaleuse que son conseiller intime eût
été amené à faire sur les agissements de son maître, prit le parti de
mettre fin à ses jours. Mais on a tort de croire qu’Ismaïl était
partisan d’une entente avec les deux gouvernements sur les bases
indiquées : « M. Goschen, dit le baron des Michels, en quittant Londres,
flottait entre ses sentiments naturels de loyauté et ses appétits
britanniques ; il avait inscrit dans son programme comme condition
fondamentale de tout arrangement, des sacrifices financiers à réclamer
de la France et des avantages politiques à obtenir pour l’Angleterre. »
Des Michels raconte ensuite dans ses _Souvenirs_ que le principe de
l’égalité parfaite, après avoir été combattu et discuté « fut enfin
définitivement consacré par un décret portant nomination de deux
contrôleurs généraux, l’un français et l’autre anglais, qui allaient se
partager l’administration financière de l’Egypte. Ce décret fut arraché
à la signature du khédive le 18 novembre 1876. Je dis « arraché » car,
jusqu’à la dernière seconde, nous eûmes la crainte d’échouer au port
tant le vice-roi, exaspéré du résultat des négociations, s’acharnait à
les entraver ».
Lord Goschen avait obtenu de la France des sacrifices financiers en
faveur des créanciers anglais de la dette consolidée. Son but, dit-il,
était de soulager l’Egypte et de fortifier au profit des créanciers la
certitude de recevoir l’intérêt auquel ils avaient droit.
Les sacrifices faits par les créanciers, suivant Goschen sont :
1o Différence entre 5 % et 7 % sur la préférence
stock de 15.000.000 liv. st. monte à 300.000
2o La réduction dans le boni accordé à la dette
flottante de l’Etat, montant à 3.400.000 liv.
st. épargne une charge annuelle de 7 % sur ce
montant 338.000
3o 1 % sur 59.000.000 liv. st. de dette unifiée,
portion retenue pour le rachat de la dette,
monte à 590.000
---------
Sacrifice annuel Liv. st. 1.128.000
D’après M. Rothstein — _Egypt’s Ruin_ — Goschen a réussi à conclure avec
les créanciers français un compromis suivant lequel la dette flottante
devait être consolidée, mais il fallait réduire à 10 % le boni de ses
détenteurs. En outre, la dette de la Daïra (domaine privé du khédive)
devait être exclue de la Dette consolidée et former avec la Dette
flottante un groupe séparé, portant un intérêt nominal de 5 %. De même,
les emprunts de 1864, 1865 et 1867 devaient être exclus de la Dette
générale consolidée pour des raisons techniques, mais en réalité parce
que MM. Frühling et Goschen, intéressés dans ces emprunts, voulaient
qu’ils continuassent à porter l’ancien intérêt de 10 à 12 %. Ainsi la
Dette consolidée proprement dite était réduite à 59 millions portant un
seul intérêt de 7 %. Il devait être créé, en outre, principalement en
vue de la conversion, une nouvelle Dette Privilégiée de 17 millions à 5
%. Dans leur ensemble les annuités de la dette se montaient à £
6.565.000, ou environ 66 % de son revenu nominal.
Quant aux résultats politiques de la mission Goschen, ils découlent avec
force de ce principe fécond habilement posé par le délégué britannique :
_une garantie de bonne administration_. Ce principe donnait satisfaction
au gouvernement anglais, aux créanciers et même aux paysans égyptiens à
qui on disait qu’on s’intéressait à leur sort.
A vrai dire, depuis 1876, l’administration égyptienne constituait le
véritable gage des créanciers et de leurs Etats. Les gardiens de ce
gage, c’étaient les contrôleurs généraux, la Caisse de la Dette et les
tribunaux de réforme.
A la tête de la nouvelle hiérarchie administrative européenne se
trouvait le contrôle. Le nombre des fonctionnaires étrangers allait en
augmentant : « Les arrangements financiers, dit Lord Cromer, eurent
moins de résultats pour l’avenir de l’Egypte, que les changements
introduite sur son conseil (de Goschen) dans l’administration du
pays ».[30]