Ainsi le gouvernement britannique était averti officiellement, et,

depuis lors, la question financière prenait une tournure politique.

L’année 1870 marque une nouvelle étape. L’importance tangible de

l’Egypte comme carrefour se révèle à l’Europe. Cette situation est due à

des causes multiples intimement liées. D’abord, il y eut en Egypte une

affluence progressive d’étrangers, surtout sous Ismaël, en raison de la

renaissance de la prospérité matérielle et commerciale des grandes

villes comme le Caire et Alexandrie, de la facilité des communications

grâce à l’introduction des chemins de fer et des bateaux à vapeur, et

enfin des privilèges accordés aux étrangers par le vice-roi. C’est ainsi

qu’en 1827 les Européens acquirent le droit de propriété en Egypte

(droit qui leur fut accordé par la Turquie seulement en 1867). En outre,

en 1840, en vertu d’un traité conclu avec les puissances, Mohamed Aly,

qui avait le monopole du commerce, autorisa les étrangers à commercer

librement et directement avec les habitants.

En 1836, il y avait en Egypte 3.000 étrangers ; en 1840, 16.000 ; en

1846, 50.000 ; en 1870, 100.000.

Une autre cause capitale résulte de l’achèvement du Canal de Suez en

1869. Ce n’était pas seulement la route des Indes, c’était aussi une

voie de pénétration africaine. Le Canal constituait, pour ainsi dire, la

clé de voûte d’un empire britannique étendu sur l’Asie et sur l’Afrique.

Le percement du Canal coïncidant avec les découvertes géographiques, le

progrès des communications modernes et le besoin d’expansion

commerciale, avait préparé la naissance de l’impérialisme britannique.

Vers 1868, une évolution se fait dans le parti libéral anglais

relativement au mouvement des colonies. Dès lors, non seulement on peut

conserver l’empire, on peut encore l’étendre davantage et faire de

l’ensemble des colonies un bloc _matériellement_ homogène. L’acquisition

de l’Egypte dans ces conditions serait un point de défense avancé pour

l’Inde et en même temps un point de départ pour la création d’un empire

africain. « L’Egypte, écrivait un diplomate français, n’est pas

seulement l’inépuisable contrée que chacun connaît, la clef du Canal de

Suez et la route des Indes. Ce sera aussi, probablement, la première

voie ouverte au trafic du Centre-Afrique. De là l’intérêt essentiel,

pour tous ceux qui doivent avoir part à ce commerce, non pas à détenir

directement la terre des Pharaons, mais à ne pas la laisser devenir la

proie d’une nation rivale. L’Angleterre seule en a rêvé la possession

exclusive. Voyant son domaine des Indes chaque jour plus exposé par le

développement de la puissance moscovite en Asie, elle devait être tout

naturellement amenée à rechercher une compensation à la perte éventuelle

de cet immense estuaire de son exportation. Aussi, depuis un demi-

siècle, a-t-elle suivi d’un œil jaloux toutes les questions qui se

rattachaient au commerce africain et à ses voies[13]. »

Les dettes d’Ismaël et le Canal de Suez avaient créé des intérêts

économiques et politiques qui assuraient la prépondérance de la France

et de l’Angleterre en Egypte. Une rivalité fatale s’ensuivit. Après

1870, l’Angleterre voulut profiter de l’affaiblissement de la France

pour la supplanter dans ce pays. Dès 1871, des Anglais proposaient à

Ferdinand de Lesseps l’achat des actions du Canal, mais se heurtaient à

un refus de pourparlers. Ayant échoué pour le moment dans sa tentive à

se saisir du Canal, l’Angleterre se tourna du côté des finances

égyptiennes. _Toutefois, sa responsabilité ne se précise pas avant_

1876.

Ismaël continuait ses opérations financières insensées. Son ministre des

Finances, Ismaïl Saddyk, qui avait succédé en 1868 à Raghib Pacha,

l’ancien ministre de Saïd et son mauvais génie, eut en 1871 l’idée de la

_Moukabala_ (compensation), qui joua un rôle important dans l’histoire

financière et contribua au mécontentement général. C’est une institution

spéciale, créée ostensiblement en vue d’éteindre les dettes de l’Egypte

en anticipant six années d’impôts en échange d’un dégrèvement perpétuel

de moitié de l’impôt. Sur une somme de 27 millions qui constituait sa

dette consolidée, la _Moukabala_ a rapporté immédiatement 8 millions,

mais « l’opération s’était compliquée de traites escomptées à des

banquiers ».

Grâce à cet argent rentré dans le Trésor, les fêtes de l’hiver de 1871

surpassèrent encore en éclat celles des années précédentes. Au début de

1872, de nouvelles fêtes coûteuses furent amenées par le mariage du

prince Tewfick avec la fille d’El-Hami Pacha. Au mois d’avril 1872, un

nouvel emprunt de £ 4.000.000 (Oppenheim et neveu) permit au khédive de

s’embarquer le mois suivant pour Constantinople.

Ayant en vue une opération financière de grande envergure, il

travaillait alors à obtenir un firman qui lui eût accordé une liberté

financière complète et les droits d’un souverain quasi indépendant. Ses

faits et gestes incroyables ont été rapportés par l’ambassadeur anglais

à Constantinople, Sir Henry Elliot. Dès son arrivée, il offrit à Sa

Majesté 50.000 fusils de fabrication anglaise. Deux semaines plus tard,

à l’occasion de l’anniversaire de son avènement, il lui présenta un

magnifique service de table en or garni de pierres précieuses et de

5.000 carats de diamants. Ce n’est pas tout. Au mois de septembre 1872,

un nouveau firman cassa le veto de 1869, autorisa le khédive à faire des

emprunts sans conditions ni réserves. Une dépêche adressée par Sir H.

Elliot à Lord Granville, le 14 octobre 1872, rapportait que ce firman

avait été obtenu directement du Sultan en dehors du Divan, contre une

somme de £ 900.000 offerte au Sultan personnellement, de £ 25.000 au

Grand-Vizir, de £ 15.000 au ministre de la Guerre et de £ 20.000 aux

divers fonctionnaires du Palais.

Après la chute de Mahmoud Pacha, le nouveau Cabinet se proposait

d’annuler le firman qui n’avait pas été, contrairement à l’usage,

enregistré à la Porte.

Midhat Pacha suggéra alors à l’ambassadeur anglais que, dans l’intérêt

de l’Egypte, un document obtenu par des moyens semblables devait être

répudié comme illégal et sans valeur. Sir Elliot répondit en ces

termes : « Je l’ai prié d’abandonner une pareille idée. La parole du

Sultan a été donnée au vice-roi et, dans tous les cas, elle doit être

tenue[14]. »

« Ce fait était sans doute, dit un auteur anglais modéré dans ses vues,

l’honneur même et la saine logique diplomatique. En tout cas, il dégagea

Midhat Pacha de la responsabilité de cette transaction corrompue, et,

par là, rendit notre propre ambassadeur plus ou moins responsable de ce

qui s’ensuivit[15]. »

Ayant recouvré par ces moyens sa liberté d’action, Ismaël retourna au

Caire au mois d’août 1872. Il trouva le Trésor vide et la misère

grandissante. « Les banquiers ont engagé toutes les ressources de

l’Egypte à tel point qu’il est devenu impossible de servir les intérêts,

le déficit va sans cesse croissant[16]. »

Pendant ce temps, le khédive, qui a des vues sur le Yemen et sur

l’Abyssinie, médite un emprunt colossal. Il ne s’arrête pas au bord de

la banqueroute : il s’y jette.

Ismaël négocie avec les financiers un nouvel emprunt dont le montant

nominal s’élève à £ 32.000.000. Jusqu’à la dernière heure, il voulait

abandonner Oppenheim et neveu pour un groupe français rival qui, paraît-

il, lui offrait de meilleurs termes. « La nuit qui précéda la signature

finale, dit M. Mac Coan, une vive discussion eut lieu au Palais d’Abdin

entre Son Altesse et le jeune représentant (et diplomate) de la _firme_,

au cours de laquelle ce dernier — fort de sa connaissance des affaires

précédentes — laissa entendre à l’autocrate que son crédit était à leur

merci et qu’il n’obtiendrait rien s’il venait à manquer à sa parole. Le

lendemain matin, le contrat fut signé.

« Bien que le prix exact du contrat de cette opération n’ait jamais été

révélé, les conditions et les résultats connus en étaient fort onéreux.

Elle était garantie par tous les revenus et toutes les ressources de

l’Egypte. L’intérêt était de 7 p. 100, plus 1 p. 100 d’amortissement.

Les contractants prirent la moitié du montant nominal « ferme » et le

reste au choix, et firent le lancement dans le public de la première

partie à 84 1/4. Ce lancement ne fut pas un succès. Mais assez

d’obligations avaient été déjà placées pour couvrir le risque des

contractants d’autant qu’ils avaient profité librement d’une condition

de leur convention qui permettait le versement des billets du Trésor

comme argent comptant à 93 p. 100. On racheta de ces papiers — de

vieille date pour la plupart — pour £ 9.000.000 — au taux moyen de 65 p.

100, pour les verser à un taux plus élevé, tandis que la moitié « au

choix » de l’emprunt était finalement lancée à 70, le produit de

l’emprunt étant ainsi réduit à £ 20.740.077. En somme, si l’on déduit

les £ 9.000.000 de billets du Trésor, une somme nette de £ 11.750.000

fut reçue contre une nouvelle dette de £ 32.000.000 à 8 p. 100

d’intérêt. Les annales des emprunts d’Etat n’ont probablement jamais

enregistré une opération aussi ruineuse pour le débiteur, ni si

profitable pour les créanciers et leurs amis[17]. »

Il est certain que cette opération extravagante ne fait honneur ni à

Ismaël ni aux intermédiaires dont les obligations avaient passé entre

les mains innocentes des porteurs de titres.

Ismaël ne s’arrête pas sur cette pente ruineuse ; avec une insouciance

qui déroute, il prépare et envoie encore des expéditions scientifiques

ou militaires dans le Centre-Afrique, sur la mer Rouge, en Abyssinie. Et

naturellement le Trésor se vide à nouveau et Ismaël, aux abois, cherche

son salut dans un nouvel emprunt.

C’est alors que Disraeli réussit un grand coup : il achète à Ismaël en

1875 ses actions du Canal (176.602 sur 400.000) pour £ 4.000.000.

« Ce fut, dit M. Farman — _Egypt’s Betrayal_ — un grand coup réalisé par

Disraeli, mais un coup de grâce pour le khédive, la plus grave faute

politique aussi bien que financière de sa vie. »

Voici le détail des faits. En novembre 1875, Disraeli, sans consulter la

Chambre des Communes, autorisa la maison Rothschild à acquérir ces

actions au prix de £ 4.000.000. Mais ce ne fut pas un achat régulier,

car l’acquéreur réel — le gouvernement britannique agissant pour le

compte de la nation — fut aussi créancier, puisque le gouvernement

égyptien devait payer un intérêt de 5 p. 100 jusqu’au 1er juillet 1894.

La somme ne fut accordée que le 4 février 1876, et la loi ne fut votée

par le Parlement qu’au mois d’août suivant.

En 1896, ces actions valaient à Londres £ 24.000.000 ; en 1915, £

30.000.000. Mais le profit pécuniaire n’est pas à comparer avec les

conséquences politiques incalculables.

En Europe, ce marché fut un coup de théâtre.

« Si ce n’est pas une prise de possession matérielle territoriale de

l’Egypte, c’est un premier pas. L’Angleterre s’est donné un client qui a

besoin de plus de 100 millions pour liquider ses dettes ; elle ne peut

plus l’abandonner ; elle surveillera ses finances, elle viendra encore

une fois et sous d’autres formes à son secours, et, naturellement, il

lui faudra d’autres gages, des sûretés nouvelles ; où cela conduira-t-

il ?[18] »

Désormais, la balance n’est plus égale entre la France et l’Angleterre,

qui aura à défendre non seulement un intérêt financier local, mais

encore un intérêt politique durable, celui de garder la route des

Indes[19].

Depuis l’achat des actions d’Ismaël, l’Angleterre prépare méthodiquement

sa mainmise sur l’Egypte. 1876 marque le commencement d’une nouvelle

étape décisive.

Deux jours après l’achat des actions, le 27 novembre 1875, une mission

spéciale, présidée par M. Cave, se rend en Egypte pour vérifier la

position financière du khédive[20] :

« Le premier objet de votre mission, dit le gouvernement anglais, sera

de conférer avec le khédive au sujet de _l’assistance administrative_

qu’il réclame.

« Vous ne manquerez pas d’obtenir incidemment des renseignements du plus

haut intérêt à la fois pour l’Egypte et pour ce pays. »

Les garanties spéciales n’étaient plus suffisantes. Désormais le gage

sera l’administration même. « Avec la mission Cave, dit M. Mac Coan, il

y eut, de la part du gouvernement de Lord Beaconsfield, un commencement

d’ingérence et de pression qui le rendit à peine moins responsable que

le khédive lui-même de la plupart des actes ultérieurs. L’histoire du

rôle joué depuis cette époque par le Foreign Office et ses agents, telle

qu’elle a été racontée dans les livres bleus, ne peut être un sujet de

fierté pour aucun Anglais impartial. Bien que, dans la plupart des

chapitres précédents, nous ayons manifesté peu de sympathie pour le

caractère et les méthodes d’Ismaïl, on est presque forcé de le plaindre

pour beaucoup de choses qui lui sont arrivées depuis cette date. Avec

toutes les qualités qui avaient fait de lui le maître despotique de

l’Egypte, Ismaïl était incapable de se mesurer contre des Européens

expérimentés, dont plusieurs étaient aussi peu scrupuleux que lui-même,

et tous soutenus par leurs gouvernements. »

Depuis l’arrivée de M. Cave, l’entourage du vice-roi était divisé en

deux camps : le camp français et le camp anglais dont les compétitions

rendaient fort difficiles la solution du problème financier à l’avantage

de l’Egypte et de ses créanciers.

Ismaïl, avec une certaine habileté qu’on ne peut se refuser à lui

reconnaître, avait profité de cette rivalité pour retarder le travail de

la mission anglaise qui préconisait le contrôle de l’administration

financière du pays. Ismaïl réclamait des administrateurs et des

financiers européens relevant pratiquement du gouvernement égyptien pour

mettre de l’ordre dans ses affaires financières. Mais le gouvernement

anglais entendait établir un contrôle général sur l’administration, une

sorte de mainmise qui garantirait les intérêts des créanciers européens

et sauverait l’Egypte de ses pires embarras. « La conclusion, écrivait

le _Times_ du 29 janvier 1876 — lors de la présence de M. Cave en Egypte

— est que seule une réforme radicale dans le gouvernement et les

finances égyptiens donnerait la sûreté à l’Etat. Sans doute serait-il

possible pour l’Egypte de conclure un meilleur arrangement avec ses

créanciers si elle avait meilleur crédit. Mais comment l’aurait-elle ?

Toutes les conjectures à ce sujet semblent fondées sur l’idée que, d’une

façon ou d’une autre, le khédive sera amené à se soumettre aux _Conseils

britanniques_ avec l’humilité la plus complète, que l’Angleterre

entreprendra la gestion des finances égyptiennes, et qu’une portion du

crédit anglais sera transférée à l’Egypte pour aider son gouvernement à

transformer son passif et à diminuer sensiblement ses payements annuels.

Mais cela suppose un _lien_ entre les deux gouvernements pour lequel il

n’y a pas la moindre justification, et une disposition de la part du

souverain égyptien dont nous cherchons en vain une preuve quelconque. »

Il s’agit d’un type de protectorat anglais que désignent souvent les

termes élastiques de « _british guidance_ et _relation_ », et qu’Ismaïl

devait accepter, voire réclamer pour établir un équilibre financier

permanent. Pour l’Angleterre, la question politique ne se séparait pas

de la question financière.

Ismaïl avait simplement accepté, sans aller plus loin, l’offre de M.

Cave de prendre comme conseiller financier M. Rivers Wilson, contrôleur

général de l’Office de la Dette nationale anglaise.

Mais la France était là. Le duc Decazes, ministre des Affaires

étrangères, ne voulait pas laisser l’Angleterre régler seule la question

financière qui était la clé de la question d’Egypte. L’arrivée de M.

Outrey, ancien Consul général au Caire, était certainement pour beaucoup

dans l’échec de la mission Cave. Après le départ de ce dernier au début

de février 1876, M. Outrey et un groupe de capitalistes français,

présidé par M. Pastré de la banque _Anglo-Egyptian_, proposèrent au

khédive l’établissement d’une banque « nationale » d’Egypte sous la

direction internationale de commissaires désignés par la France,

l’Angleterre et l’Italie, et qui aurait pour mission de consolider la

dette flottante à 9 % d’intérêt.

Le duc Decazes tenait à obtenir la coopération de l’Angleterre dans

cette entreprise ; et il informait Lord Derby que les deux gouvernements

devraient agir de concert dans les affaires égyptiennes.

Mais l’Angleterre était hostile à cette association avec la France. Le

projet français, sur le terrain financier, favorisait surtout les

détenteurs de la dette flottante, Français pour la plupart, tandis que

les principaux créanciers de la dette consolidée étaient des Anglais,

qui n’avaient pas intérêt à voir cette dette grossie par les dettes

flottantes du khédive. En second lieu, sur le terrain politique, le

projet français, soit en établissant pratiquement une coopération anglo-

française en Egypte, soit en plaçant la question financière dans un

cadre international, était contraire au but avéré de l’Angleterre qui

tendait à établir un contrôle anglais sur l’administration égyptienne.

M. Disraeli déclarait franchement à la Chambre des Communes que « le

gouvernement britannique n’était pas préparé à accepter tout projet d’un

arrangement bancaire semi-privé, et considérerait seulement le projet

d’une commission proprement dite de contrôle financier[21]. »

D’où son refus de nommer un commissaire anglais à la dite banque et

l’abandon du projet par le khédive.

« L’attitude du gouvernement français, dit M. J. Claudy, l’auteur

anonyme de l’_Histoire financière de l’Egypte depuis Saïd_, était

commandée par les intérêts énormes qu’avait pris le Crédit Foncier. Tout

autre était la conduite du gouvernement anglais. On l’accusait de

travailler sourdement à ruiner le khédive afin d’avoir l’occasion de se

présenter en sauveur. Si odieux que pût paraître un plan de cette

nature, il faut admettre que plusieurs faits concordaient à en démontrer

l’existence. »

L’auteur parle ensuite de l’obstruction systématique du gouvernement

anglais à tout projet et son manque d’esprit de suite ; il continue :

« Il avait été le premier à demander que l’administration financière de

l’Egypte fût soumise à un contrôle européen.

« A la Bourse de Londres, l’acharnement à déprécier les valeurs

égyptiennes était devenu tel que les manœuvres de la spéculation ne

suffisaient plus à l’expliquer.

« Enfin, il était difficile de se rendre compte autrement que par des

raisons politico-financières, du mobile qui avait dicté à M. Disraeli

son discours du 23 mars (1876). Le public attendait avec une vive

impatience la publication du rapport de M. Cave dans l’espoir d’y

trouver les moyens de conjurer la crise. Quel ne fut pas son étonnement

quand M. Disraeli vint déclarer à la tribune de la Chambre des Communes

que le khédive, invoquant l’état précaire de ses finances et la nature

confidentielle des informations qu’il avait fournies, demandait que le

rapport ne fut pas publié. Il y eut en Bourse une explosion de colère

qui se fondit en une débâcle. »

A la vérité, après l’échec du premier projet, le gouvernement français

envoya en Egypte M. Villet, ancien inspecteur général des finances, pour

contrebalancer M. Rivers Wilson. M. Villet apportait un nouveau projet :

celui d’une Commission de la Dette Publique qui n’aurait aucun contrôle

sur les finances, mais agirait simplement comme un receveur pour le

compte des créanciers, après la consolidation et l’unification de toutes

les dettes sur des bases déterminées.

Ismaïl, en se montrant prêt à accepter ce plan, excitait la fureur de

Disraeli, qui travaillait à ruiner son crédit et à l’empêcher

d’équilibrer ses finances. Commentant le discours de Disraeli, le

khédive disait : « Ils ont creusé ma fosse. »

Au fond, le rapport de M. Cave n’était pas si défavorable à Ismaïl.

Celui-ci eut beau demander ensuite sa publication ; le coup était porté.

Le rapport débute en ces termes :

« On peut dire que l’Egypte est dans une période de transition ; elle

souffre des défauts du système d’où elle sort et de ceux du système où

elle s’efforce d’entrer. Elle souffre de l’ignorance, de la

malhonnêteté, de la prodigalité et de l’extravagance de l’Orient, qui

ont amené le suzerain au bord de la ruine, et en même temps des grandes

dépenses causées par des tentatives précipitées et irréfléchies pour

adopter la civilisation de l’Occident. »

Ce n’est pas l’Orient proprement dit qui est mis en cause ici, c’est

Ismaïl en personne, auquel M. Cave ne manque cependant pas de rendre

justice : « Les revenus de l’Egypte, dit-il, ont augmenté de £ 55.000

par an en 1804, £ 3.300.000 en 1830 et £ 4.937.000 en 1864, la deuxième

année de l’administration du khédive, £ 7.377.912 en 1871. L’extension

des chemins de fer en 1874-75 a été de 1.210 milles. Les importations

ont atteint, de 1863 à 1875, £ 61.939.736, contre £ 29.641.155, de 1850

à 1862, ce qui indique une augmentation de 100 pour 100 en 13 années.

Les exportations ont quadruplé pendant la même période, ayant augmenté

en valeur de £ 36.339.543 à £ 145.939.736.

Durant ces 13 années, la croissance de la population d’Egypte a été

considérable et les naissances sont en excédent sur les décès de

636.809. L’éducation a été l’objet d’une attention particulière, le

nombre des écoles établies sur le modèle européen ayant passé de 185 en

1862 à 4.817 en 1875.

« Ces 4.817 écoles, avec 6.048 maîtres et 140.977 élèves, accusent une

augmentation de 1.072 élèves et 1.651 maîtres sur l’année précédente.

« La qualité de l’éducation donnée varie nécessairement, mais, dans

l’ensemble, elle a certainement progressé, et, dans plusieurs cas, elle

est nettement très supérieure.

« Ces statistiques montrent que le pays a fait de grands progrès de tout

ordre, sous le souverain actuel ; mais ces progrès n’empêchent pas la

situation financière d’être très critique. Cependant, les dépenses,

quoique lourdes, n’auraient pas à elles seules produit la présente

crise, qui peut être attribuée presque entièrement aux conditions

ruineuses d’emprunts contractés pour de pressants besoins qui, dans

plusieurs cas, provenaient de causes sur lesquelles le khédive avait

bien peu le pouvoir d’agir. »

D’après ce rapport, le total des recettes et des dépenses effectuées de

1864 à 1875 inclusivement, soit en 12 années, s’établissait comme suit :

RECETTES

Par revenus £ 94.281.000

Actions de Suez 3.977.000

Emprunts 31.714.000

Dette flottante 18.243.000

-----------

Total £ 148.215.000

DEPENSES

Administration £ 48.868.000

Tribut à la Porte 7.593.000

Travaux d’utilité publique 30.240.000

Dépenses extraordinaires, d’aucunes d’une

utilité discutable et d’autres sous pression

des parties intéressées 10.540.000

Intérêts et amortissements 34.899.000

Canal de Suez 16.075.000

-----------

Total £ 148.215.000

Les annuités totales renfermant l’intérêt et l’amortissement sur les

emprunts à court terme se montaient à £ 1.246.686 ; sur l’emprunt de

1862, à 263.972 ; sur l’emprunt de 1868, à 953.303 ; sur l’emprunt de

1873, à 2.565.670. Le total était de : £ 5.029.631. Et cette somme ne

comprenait aucun payement, soit pour intérêts et commissions, soit pour

remboursement de capital sur aucune partie de la dette flottante.

L’emprunt de 1873 à lui seul absorbe toutes les ressources du pays. Une

somme de 34.898.000 a été payée comme intérêt en dix ans, et, cependant,

le principal de la dette était plus grand que jamais.

« Il est certain que le rapport de Cave, dit l’auteur de _Egypt under

Ismaïl_, est un document d’une honnêteté incontestable. Mais le défaut

saillant de ce rapport est qu’il ne tient pas compte des frais énormes

de corruption à Constantinople, ni de la colossale extravagance du

khédive lui-même. »

Peut-être ce défaut est-il dû à l’absence de données précises faute de

comptabilité. La confusion était d’autant plus grande que le khédive

n’avait pas fixé pour lui-même une liste civile, et que les revenus de

ses propres domaines n’étaient pas séparés des revenus de l’Etat. En

fait, le pouvoir personnel d’Ismaïl absorbait tous les pouvoirs : il

était l’administrateur, le grand juge et le trésorier de l’Etat. Il n’y

avait ni bonne comptabilité ni bonnes finances.

« Des sommes immenses, dit le rapport, sont dépensées à des travaux

improductifs suivant l’usage de l’Orient, et à des travaux productifs

mais conduits d’une mauvaise façon ou hâtivement. Le khédive a

évidemment tenté de poursuivre, avec un revenu limité et dans le cours

d’un très petit nombre d’années, des travaux qui auraient dû être

répartis sur une plus longue période, et qui auraient pesé lourdement

sur les ressources d’un Trésor beaucoup plus riche. »

La genèse de l'esprit national égyptien (1863-1882) · 第 2 / 26 段