LA GENÈSE
DE L’ESPRIT NATIONAL ÉGYPTIEN
DU MÊME AUTEUR
OUVRAGES EN FRANÇAIS :
=La Question d’Egypte= (Depuis Bonaparte jusqu’à la Révolution de 1919).
=La Révolution Egyptienne= (D’après des documents authentiques et des
photographies prises au cours de la Révolution), en 2 vol. (le 1er
épuisé). —
PRÉFACE DE M. AULARD
Librairie Vrin, 6, place de la Sorbonne, Paris.
OUVRAGES EN ARABE :
=La Poésie Contemporaine= :
I. — =Mahmoud Sami El-Baroudy= (Sa vie et son œuvre).
II. — =Ismaïl Sabry= (Sa vie et son œuvre).
=Histoire du Mouvement de l’Indépendance et de l’Unité Italiennes=
(Conférences faites à l’Université du Caire).
M. SABRY
* * * * *
LA
Genèse de l’Esprit
National Egyptien
(1863-1882)
[Décoration]
1924
_AVANT-PROPOS_
_L’Egypte moderne offre à l’historien un vaste labyrinthe où
s’enchevêtrent les faits les plus complexes et les plus délicats. En
abordant le règne d’Ismail qui constitue une phase décisive dans son
histoire, on se rend immédiatement compte de cette vérité, car la
question de l’opinion publique s’y complique du problème financier, et
le problème financier s’y complique de l’œuvre de réformes ; et
l’ensemble des faits se complique encore des difficultés internationales
et de l’ingérence étrangère. Il fallait dégager les faits
méthodiquement, les classer et composer, avec des matériaux épars et
informes, une œuvre simple et claire où la nuance historique du détail
et la note exacte de l’ensemble fussent notre premier souci. Ce n’est
pas tout ; nous nous sommes appliqué de notre mieux à combler les
lacunes que présentait l’histoire de cette époque dans tous les ouvrages
égyptiens, anglais et français. Pour y arriver, il fallait rechercher
l’inédit que les gens gardent jalousement. Les_ Mémoires _d’Arabi Pacha,
non encore publiés, nous ont éclairé sur le rôle de certains de ses
compagnons ; mais, surtout, les Mémoires inédits de Mohamed Abduh nous
ont rendu des services inestimables. Mohamed Abduh est une des plus
grandes figures de l’Islam au XIXe siècle : c’est le plus grand
réformateur et sociologue égyptien. Il possédait au plus haut point le
sens de l’évolution, cette transformation lente et intérieure du peuple,
plus forte et plus féconde en résultats durables qu’une révolution
brusque et passagère. Arabi Pacha représente le côté militaire de la
révolution de 1881-82, mais il est resté étranger au mouvement
intellectuel qui a précédé cette révolution et dont Mohamed Abduh et son
maître, le célèbre Gamal-Eddin-Al-Afghan, étaient depuis 1871 les
véritables initiateurs. C’est pourquoi ces Mémoires sont les seuls,
peut-être, qui relatent avec précision et un souci marqué de
l’impartialité, des faits déjà lointains et si mal connus._
_Cependant ces Mémoires écrits longtemps après les évènements, leurs
auteurs ayant voulu plutôt fixer certains points d’histoire, quelques
grands faits et quelques grandes dates, ne pouvaient présenter un réel
intérêt que dans la mesure où des détails substantiels viendraient à
l’appui. La source principale de ces détails, du point de vue qui nous
intéresse, devait être la presse, et particulièrement la presse
égyptienne rédigée dans la langue même du pays. C’est vers la fin du
règne d’Ismaël, à partir de 1877, que parurent en Egypte les journaux
d’opposition dont les premières collections manquent aujourd’hui, non
seulement dans les bibliothèques du Caire, mais aussi dans les bureaux
des journaux qui paraissent encore depuis cette date. Disons tout de
suite que nous avons eu l’heureuse fortune de trouver quelques-unes de
ces rares collections chez des particuliers et d’anciennes familles._
_Grâce à ces Mémoires, à ces journaux de langue arabe, au_ Progrès
Egyptien _(1868-1870) dont une collection se trouve à la Bibliothèque
Nationale du Caire, aux journaux français et anglais qui avaient des
correspondants particuliers en Egypte, aux ouvrages pleins
d’observations de certains auteurs ou voyageurs, et aussi aux souvenirs
précis de quelques survivants que nous avons interrogés, nous croyons
pouvoir présenter au lecteur un tableau aussi complet que possible de
cette période d’histoire traitant particulièrement du règne d’Ismail et
de la révolution égyptienne (1863-1882). C’est une période capitale dans
l’histoire de l’Egypte contemporaine, sous le double point de vue des
origines de la formation de son esprit national, des origines de
l’intervention de la France et de l’Angleterre dans ses affaires
intérieures, et de l’occupation anglaise qui en fut la conséquence._
_Nous nous faisons un devoir et un plaisir de remercier MM. Talaat bey
Harb, le directeur de la banque_ Misr, _Cheik Rachid Rida, le rédacteur
de la revue_ El-Manar, _et le disciple de Mohamed Abduh, Youssef bey El-
Moelhy, le fils d’Abd-el-Salam El Moelhy, le champion du premier
mouvement constitutionnel en Egypte, Abd-el-Samii Arabi effendi, le fils
d’Arabi Pacha, et deux hauts fonctionnaires qui préfèrent garder
l’anonymat et qui ont eu l’obligeance de nous communiquer des documents
qui constituent l’une des meilleures contributions à l’histoire de cette
époque._
_Enfin ma reconnaissance émue va vers mes anciens maîtres de Sorbonne,
et il m’est particulièrement agréable de dire ici toute ma gratitude à
mon éminent maître, M. Emile Bourgeois, qui a bien voulu guider mes
recherches et m’aider de son expérience, on ne peut plus féconde, dans
ce travail._
INTRODUCTION
Le peuple nilotique est un grand peuple historique. Son type national
fixé depuis la plus haute antiquité a traversé tous les siècles et
participé à tous les phénomènes de transformation sans perdre ses
caractéristiques propres ou ses traits essentiels. L’Egyptien moderne
n’est pas _arabe_ mais _arabisé_, parce qu’il a hérité de la langue et
de la religion des Arabes. Il est le même homme qu’il y a plusieurs
milliers d’années.
On sait que, jusqu’aujourd’hui, le fellah (paysan) représente l’élément
prépondérant et constitutif de la race, et que la majorité des classes
supérieures, formées depuis Méhémet-Ali, est précisément sortie du
peuple, c’est-à-dire des couches purement autochtones.
Il serait intéressant d’étudier l’évolution du type national et ses
facultés d’assimilation et de résistance au cours des siècles depuis les
invasions des Pasteurs jusqu’aux luttes suprêmes contre les Perses.
La période gréco-romaine qui date de 332 av. J.-C. est une période
décisive dans l’histoire de l’ancienne Egypte. Le pays était épuisé par
des luttes séculaires et les Romains ont savamment travaillé à étouffer
le sentiment national et toute velléité de résistance. L’Egypte, traitée
comme le domaine personnel de l’empereur, était mise en coupe réglée.
Elle devait fournir le blé à Rome et lui servir de grenier. Il en
résulta que la richesse se concentra en quelques mains et que la misère
fut le sort du plus grand nombre.
« La conséquence de cette pauvreté, dit M. J. G. Milne, apparut dans
l’indifférence avec laquelle les Egyptiens regardèrent tout changement
dans leur Etat et dans l’absence totale de toute tentative de participer
au gouvernement de l’Etat ou de l’Eglise. Ils avaient sombré si bas que
même les controverses religieuses ne pouvaient pas les réveiller. »[1]
Le clergé égyptien était dépositaire des traditions de l’Egypte
pharaonique, mais, lorsque Théodose ordonna en 381 de J.-C. (241 avant
l’Hégire) l’abolition de l’ancienne religion et la fermeture des
temples, c’en était fait de la vieille Egypte. Le bloc de ses mœurs et
de ses idées était en décomposition. Les Egyptiens qui embrassèrent le
christianisme furent depuis lors appelés _Coptes_. Le christianisme est
resté la religion officielle pendant 259 ans (381-640 de J.-C.). La
langue nationale qui charrie toute une littérature, « c’est-à-dire un
trésor commun de sentiments et d’idées », a été pratiquement abolie, car
elle a subi une profonde modification dans la forme pour se rapprocher
du grec par suite de l’abandon des inscriptions hiéroglyphiques dont
l’écriture était peu aisée et dont les figures rappelaient aux chrétiens
les anciens cultes de l’idolâtrie.
La période du christianisme en Orient est une triste période d’histoire
marquée par des guerres civiles, des persécutions religieuses, des
querelles de dogmes et de rites, des orgies, des débauches et une
dépravation de mœurs imitée de Byzance.
C’est alors que Mahomet, fondateur d’une nouvelle religion, fit son
apparition dans le monde. L’Egypte, fatiguée de la domination byzantine
et livrée aux luttes des deux factions, les Coptes ou Jacobites et les
Grecs ou Melchites, attendit les Arabes comme des sauveurs. Amrou
conquit l’Egypte en 640.
L’administration des Arabes fut pendant longtemps bienfaisante pour la
prospérité matérielle de l’Egypte. Sauf une minorité restée copte, la
majorité des Egyptiens embrassa l’Islam. Quant à la langue, « les Arabes
conquérants, en dédaignant l’idiome des peuples vaincus, leur ont
imposé, avec le joug, l’obligation d’apprendre leur langue. Cette
obligation même devint une loi, lorsque, sur la fin du premier siècle de
l’Hégire, le Callife Oualid Ier prohiba la langue grecque dans tout
l’empire : de ce moment l’arabe prit un ascendant universel. »[2]
C’est de cette époque que date l’histoire de l’Egypte moderne, arabe par
sa langue, sa religion et sa culture. Elle est restée, néanmoins, elle-
même : les Arabes établis en Egypte n’ont pas dépassé 100.000 et cet
apport hétérogène — le plus dangereux peut-être que le pays ait connu
dans une période de décadence invétérée — n’a pas rompu l’homogénéité de
la race.
Mais les Arabes entendaient conserver leur nouvelle conquête. Les chefs
de l’islamisme y envoyèrent des lieutenants avec une sorte de garde
prétorienne. Ils avaient soin de changer souvent les représentants de
leur autorité, de peur qu’une longue jouissance ne leur inspirât l’idée
d’usurper le pouvoir et de se déclarer indépendants. D’autre part, les
scissions religieuses et le changement fréquent des dynasties qui
régnaient sur l’Islam avaient livré le pays aux guerres intestines et
aux viscissitudes continuelles. C’est ainsi qu’il passa successivement
au pouvoir des _Ommiades_ (635 de J.-C.), des _Abbassides_ (750), des
_Thoulonides_ (869), des _Fatimites_ (968). C’est Djouhar, le général du
Calife fatimite El-Moezz, qui fonda, l’an 359 de l’Hégire, 970 de J.-C.,
la nouvelle ville Misr-El-Kahira (la ville victorieuse) qu’on appelle en
Europe : Le Caire. Sous le règne des derniers sultans de cette dynastie,
la milice turque devint la maîtresse absolue de l’empire.
En 1171, les _Ayoubites_ prirent le pouvoir avec Saladin, qui se déclara
indépendant. Avec Malek-el-Saleh, massacré par les chefs de son armée,
s’éteignit la dynastie des Ayoubites.
Alors commença le règne des _Mameluks_, cette milice qui veillait à la
garde des sultans. C’étaient des émirs turbulents et batailleurs, dont
les milices, formées de mameluks (anciens esclaves circassiens), se
faisaient sans cesse la guerre pour s’emparer du pouvoir.
En 1517 (923 de l’Hégire), Sélim battit les Circassiens et conquit
l’Egypte qui, dès ce jour, forma une province de l’empire ottoman.
Les Turks, pour maintenir leur domination, divisèrent le pays en
prétures ou pachaliks administrés par 23 Beys pris parmi les mameluks,
tous soumis au Pacha envoyé de Constantinople comme gouverneur de la
province. Mais le Pacha était, en réalité, surtout depuis la révolte
d’Aly Bey, le prisonnier des mameluks, véritables maîtres du pays. Sous
leur domination, le pays fut en proie aux chocs tumultueux des partis, à
l’oppression, à l’ignorance et à la misère. Ce fut le régime de la
féodalité.
Telle était la condition de l’Egypte lors de l’expédition française de
1798. L’occupation française qui prit fin le 15 octobre 1801 a eu des
résultats positifs pour la renaissance égyptienne. La destruction de la
cavalerie des mameluks par Napoléon a rendu plus facile à Mohamed Aly la
tâche de leur extermination et de celle de leurs chefs, créant ainsi un
élément d’ordre et de paix. En second lieu, les séances publiques de
l’Institut, les théâtres, les fabriques, l’imprimerie et les journaux
fondés par les Français ont été pour les Egyptiens une véritable
révélation. Un historien contemporain de cette époque, _Abd-ul-Rahman al
Djabarty_, résumait ainsi ses impressions sur une séance de l’Institut
d’Egypte : « On nous fit d’autres expériences toutes aussi
extraordinaires que les premières et que des intelligences comme les
nôtres ne pouvaient ni concevoir ni expliquer. » Enfin, cette expédition
a jeté les bases de l’amitié franco-égyptienne. Désormais, la France est
intéressée au sort de l’Egypte par des intérêts de sentiment, c’est-à-
dire par des traditions et des souvenirs, et par des intérêts matériels
de plus en plus nombreux en Egypte.
En un mot, l’expédition française a posé en Egypte le principe d’un
mouvement civilisateur[3].
Heureusement pour le pays, un homme devait tirer la grande leçon de
cette expédition et donner à l’Egypte les cadres d’une nation moderne.
Ce fut Mehemet-Ali. Mehemet-Ali était un Albanais qui s’était d’abord
distingué dans un épisode de la lutte contre Napoléon et qui parvint, en
gagnant le Sultan et les ulémas du Caire, à se faire élire (1805-1806)
pacha d’Egypte. L’histoire de Mehemet-Ali est fort connue. Nous voulons
simplement en rappeler les traits essentiels. Le nouveau pacha trouvait
le pays en pleine décadence morale et matérielle, mais le pays lui
offrait, par contre, l’avantage de l’homogénéité grâce à l’unité de
langue, de croyance, de race, et à l’unité géographique. Depuis Amrou,
faute de gouvernement et d’une dynastie nationale qui eût identifié ses
intérêts avec les intérêts du peuple et tiré par son initiative et sa
volonté de réforme une nationalité du chaos, la dépopulation, provoquée
par la misère et l’anarchie, augmentait sans cesse, le désert menaçait
le don du Nil, et tout un peuple était séquestré dans l’ignorance. Car
le peu de science qui restait était l’apanage des ulémas de l’Université
religieuse d’Al-Azhar au Caire. « En lisant avec attention l’histoire
des événements qui se sont passés en Egypte depuis deux cents ans,
disait Napoléon dans ses Mémoires, il est démontré que, si le pouvoir,
au lieu d’être confié à 12.000 Mameluks, l’eût été à un pacha qui, comme
celui d’Albanie, se fût recruté dans le pays même, l’empire arabe,
composé d’une nation tout à fait distincte, qui a son esprit, ses
préjugés, son histoire et son langage à part, qui embrasse l’Egypte,
l’Arabie et une partie de l’Afrique, fût devenu indépendant comme celui
du Maroc. »
Méhémet-Ali conçut la vaste ambition de fonder une dynastie et un grand
Etat indépendant. Pendant la première période de son règne, il cherchait
surtout à constituer à son profit et au profit de sa famille l’empire
arabe. Il a mené victorieusement de nombreuses guerres contre la
Turquie, en Syrie et en Asie Mineure. On connaît la célèbre victoire de
Konyeh (1832). Mais le trait de génie de Méhémet-Ali, et c’est un fait
capital, fut de saisir les rapports qui existent entre la formation
d’une armée moderne et toutes les branches d’une formation nationale.
Tout d’abord, pour accomplir une œuvre solide conforme à ses desseins,
cette armée devait être égyptienne. Depuis la bataille de Konyeh, il
s’occupa avec le colonel Sève de l’organisation d’une armée de fellahs
qui étaient depuis la domination grecque remplacés par des milices
étrangères pour la défense du territoire : « La formation d’une armée
régulière, disait Clot bey, a eu des résultats généraux très utiles pour
l’Egypte. D’abord elle accoutumait à un ordre sévère un pays qui n’avait
connu jusqu’alors que l’anarchie et qui, habituellement, était la proie
d’une milice turque et albanaise, soldatesque indisciplinée, turbulente
et oppressive.
« Elle établissait l’unité, la hiérarchie, la régularité, là où tout se
décomposait et s’affaiblissait ; elle le préparait à avoir un esprit
national, à reprendre la fierté et la confiance en soi, sentiments
nécessaires à une nation indépendante. »[4]
C’est grâce à cette armée égyptienne qu’Ibrahim, le fils de Méhémet-Ali,
défit les Turcs à Nézib en 1839. Il s’apprêtait à mettre la main sur
Constantinople, mais les puissances, à l’instigation de Palmerston,
arrêtèrent la marche victorieuse des Egyptiens et imposèrent à Méhémet-
Ali le fameux traité de 1840-41 qui réserva l’hérédité de l’Egypte à la
famille de Méhémet-Ali et consacra son autonomie administrative. Ce
traité établit la charte constitutive de l’Egypte moderne.
Pour rendre cette armée indépendante de l’étranger, Méhémet-Ali fut
amené peu à peu, afin de subvenir à tous ses besoins dans le pays même,
à développer toutes les ressources morales et matérielles du pays et à
se servir d’étrangers comme d’instructeurs _intérimaires_.
Napoléon avait dit : « Encore vingt ans d’une administration comme celle
des Mameluks et l’Egypte perd le tiers de ses terres cultivables. » Pour
créer l’abondance dans les campagnes et favoriser l’accroissement de la
population, le vice-roi ouvrit des canaux, construisit les fameux
barrages et créa un grand système d’irrigation. Il introduisit la
culture du coton qui constitue encore de nos jours la principale
richesse du pays.
Il se consacra à l’organisation économique, administrative et
intellectuelle de l’Egypte qu’il tira du chaos du moyen âge et fit
admettre au rang des Etats modernes. Il introduisit des sciences et des
industries nouvelles. Par exemple, il fonda, au Caire, la première usine
de tissage, quatre usines de filatures ; dix autres furent créées dans
la Basse-Egypte, huit fondées en Haute-Egypte. Diverses industries
virent le jour, dont les principales furent la fabrication des draps,
des cordes, des tapis, des essences, des bougies, etc... Une usine de
verrerie, une fabrique de papier, des savonneries, des fonderies de
canons, des manufactures d’armes, des forges, des ateliers de
métallurgie furent installés.[5]
C’est ainsi que Méhémet-Ali a voulu donner au pays tous les moyens de
secouer le joug industriel de l’étranger. Il fonda même à Alexandrie,
pour la marine égyptienne, un grand arsenal dirigé par Cérisy bey.
« Peu à peu, dit Clot bey, l’instruction des arabes (Egyptiens) permit
de licencier la plus grande partie des Européens. Dans les derniers
temps tout se faisait par les ouvriers du pays ; il ne restait que
quelques maîtres français pour surveiller principalement l’emploi des
matières... L’arsenal d’Alexandrie où tout se faisait par des Arabes et
qui pouvait rivaliser avec tous les arsenaux du monde prouve d’une
manière évidente ce qu’on peut obtenir d’eux. Les hommes du peuple en
Europe ne présenteraient jamais dans le même temps des résultats aussi
remarquables. »[6]
Méhémet-Ali fonda également des écoles et envoya des missions
égyptiennes en Italie et surtout en France. Nous devons ici rendre
hommage à la hauteur de vues qui inspirait les Français de cette
époque : Tel M. Jomart, ancien ingénieur de l’armée d’Orient, qui
s’adressa au consul français d’Alexandrie pour continuer les recherches
scientifiques commencées par l’expédition. Son intention était de
rattacher à la France ce pays classique et de lui lier celui-ci par la
reconnaissance en lui fournissant les moyens d’instruction et de
développement moral. Ce plan fut mis à exécution en 1826 lorsque le
vice-roi lui confia une première mission de 44 élèves. Plusieurs jeunes
gens sortirent des écoles françaises licenciés et docteurs ès sciences,
docteurs en médecine et pharmaciens.
Tel aussi Clot bey, qui fonda en 1827 l’école de médecine d’Abouzabel.
Dans une lettre adressée en 1826 à S.E. Osman Noureddin bey, major
général de l’armée, pour la création d’une école de médecine, Clot bey
disait : « Les institutions utiles, pour être durables, ont besoin
d’être nationales et indépendantes d’un concours d’étrangers que leurs
intérêts, leurs caprices ou mille circonstances diverses peuvent
contraindre à retourner dans leur patrie... C’est donc uniquement parmi
les nationaux qu’il faut trouver des médecins et des professeurs. C’est
d’ailleurs le seul moyen d’atteindre le grand but de la civilisation et
d’avoir des hommes vraiment dévoués aux intérêts de la nation. »
Après cette école, d’autres écoles furent établies successivement. Il y
eut 40 écoles primaires dans la Basse-Egypte, 26 dans la Haute-Egypte,
sans compter 2 écoles préparatoires et des écoles spéciales (du génie,
dit Polytechnique, d’artillerie, de cavalerie).
Grâce à ces missions et à ces écoles, à l’impulsion donnée à l’industrie
et à l’agriculture, au règne de l’ordre et à la stabilité, aux victoires
militaires qui ne manquaient pas d’avoir des répercussions sur l’âme
populaire, l’_instinct national_ se réveilla et une nouvelle classe
moyenne commença de se former pour se substituer peu à peu à
l’aristocratie privilégiée turque et guider cet instinct.
Peut-être pourrait-on reprocher à Méhémet-Ali de n’avoir pas accéléré ce
mouvement de transformation sociale, s’étant occupé surtout de conquêtes
et d’agrandissement territorial. Quoi qu’il en soit, la vaste entreprise
de cet « aventurier de génie » a imprimé une secousse à l’Egypte
endormie et ouvert la voie à ses successeurs. A la fin de son règne, le
chiffre de la population avait plus que _doublé_ et celui du commerce
_sextuplé_.
Méhémet-Ali s’éteignit en 1849 après avoir fait jouer un moment à
l’Egypte, comme le disait M. de Freycinet, le rôle d’une grande
puissance.
Dans l’intervalle qui sépare le règne de Méhémet-Ali de celui d’Ismail,
trois vice-rois gouvernèrent l’Egypte tour à tour. Le premier, Ibrahim,
qui, du vivant de son père, avait lutté victorieusement contre les
Turcs, ne resta guère que six mois sur le trône. Sous Abbas Ier
(1848-1854) l’œuvre de Méhémet-Ali a été arrêtée par une politique
despotique dépourvue de grandeur.
Saïd (1854-1863), le prédécesseur d’Ismaël, avait une sage politique qui
indiquait une volonté de réformes progressives chez son auteur. Méhémet-
Ali avait pressuré la population par ses impôts successifs et sa
conscription arbitraire qui enlevait nombre de bras à l’agriculture au
cours de ses nombreuses guerres. Saïd fixa l’assiette des impôts sur une
base équitable et accorda même aux villages la remise entière de tout
l’arriéré des contributions. Pour favoriser la liberté commerciale, il
abolit les octrois et les douanes intérieures, ces impôts vexatoires qui
gênaient le commerce. Quant au service militaire, il décida de conserver
à l’armée son caractère national en renvoyant des milices étrangères
amenées par Abbas, abrégea la durée du service et obligea toute la jeune
génération à s’y soumettre indistinctement. Saïd aimait sincèrement le
fellah et le traitait avec humanité, ayant été lui-même élevé avec les
enfants du peuple. En 1838 M. J. Mengin disait, en parlant du jeune
prince : « Son éducation s’est faite en mer, destiné qu’il est, depuis
l’origine, au commandement naval. Ce jeune homme a développé de bonne
heure une aptitude singulière. Entouré à bord d’enfants de son âge, tous
pris dans la classe du peuple, nourri et élevé comme eux, il rappelle
sous un rapport le jeune Sésostris, à qui son père avait donné pour
condisciples des Egyptiens de tout rang, nés le même jour que lui, et
qui furent pendant toutes ses expéditions, vaillants et fidèles. »
Saïd haïssait les Turcs et les remplaçait au fur et à mesure par des
Egyptiens, dans les hauts emplois administratifs. Il donna même au
paysan la terre qui appartenait encore de droit à l’Etat et lui permit
de disposer librement de ses produits, ayant renoncé au monopole et aux
contributions en nature : « La réforme opérée par Saïd Pacha dans le
régime de propriété et de culture des terres, dit M. Paul Merruau, a
toute l’importance d’une révolution sociale. A notre avis, il n’y a pas
d’aiguillon plus puissant de transformation morale et de progrès chez un
peuple que la propriété. »[7]
En opérant ces réformes et en empêchant le retour des abus par des
règlements précis, Saïd mit fin à l’arbitraire, à la vénalité et au
népotisme des fonctionnaires provinciaux et cheiks des villages qui, du
temps de Méhémet-Ali, commettaient sur les fellahs des exactions au nom
de l’autorité.
M. Merruau écrit avec raison, dans sa remarquable étude, après avoir
évoqué le libéralisme en Occident : « mais en Orient, dit-il, le cours
des idées est tout différent. Il faut avoir des facultés peu communes
pour parvenir, même avec les meilleures leçons, à s’élever au-dessus du
niveau général des principes admis dans cette société fataliste,
organisée pour l’immobilité et soumise pendant si longtemps à la
tyrannie la plus dégradante. Par cela seul qu’un souverain de l’Orient
se montre imbu des principes libéraux, il fait preuve d’une grande
supériorité d’esprit. Sous ce rapport Mohammed Saïd ne le cède à aucun
prince de l’Europe. Il a déjà fait plus que tous ses prédécesseurs, sans
exception, pour l’émancipation de ses sujets et pour la civilisation de
l’Egypte : non pas cette civilisation superficielle qui consiste dans la
transplantation d’institutions exotiques, incomprises par la grande
masse de la population, mais dans une amélioration profonde de la
condition du peuple. »
Les réformes de Saïd ont été une véritable révolution pacifique dans la
transformation intérieure du peuple. En Europe les innovations, le
progrès et les idées de liberté et d’égalité ont demandé des siècles de
luttes et de révolutions pour s’implanter. L’Orient, plus que l’Europe,
avait besoin de souverains et de grands hommes qui possèdent le sens de
cette évolution si féconde. En méconnaissant cette vérité et en
poursuivant une politique d’agrandissement hors de proportion avec ses
moyens, le successeur de Saïd affaiblira le pays et consommera sa perte.
Saïd, certes, ne continua pas l’œuvre de Méhémet-Ali sur une vaste
échelle. Sous son règne, le pays jouissait de la paix et de la
prospérité. Mais, si le pays était riche, l’Etat, par contre, était
pauvre et même endetté grâce à la libéralité du vice-roi qui, le
premier, rompit les digues en faveur des aventuriers étrangers.
D’autre part Saïd donna, en 1854, à Ferdinand de Lesseps, l’autorisation
de construire le canal de Suez. Ce canal et la dette constituent les
deux facteurs principaux qui joueront, aux dépens de l’Egypte, de par la
faute d’Ismail, un rôle décisif dans les relations économiques et
politiques entre l’Egypte et les grandes puissances, particulièrement la
France et l’Angleterre.
[Note 1 : Roman RULE : _A History of Egypt_, Londres, 1898.]
[Note 2 : VOLNEY : _Voyage en Egypte_, 1786.]
[Note 3 : _La Société royale de géographie d’Egypte_ vient de publier
des documents inédits, recueillis aux archives du Foreign Office, sous
le titre : _L’Egypte indépendante, projet de 1801_. Ils montrent, disait
M. Georges Douin dans la préface, que « l’idée de l’indépendance
égyptienne, née sous les auspices de l’expédition de Bonaparte, s’était,
des la prime aube du XIXe siècle, fait jour dans l’esprit des Egyptiens.
L’un d’eux, le copte Moallem Yacoub, se fit leur porte-parole, mais une
mort prématurée, survenue en août 1801, l’empêcha de soumettre et de
plaider cette cause auprès des Cabinets de l’Europe. »
Yacoub passa, après le débarquement de Bonaparte en Egypte, au service
des Français qui « se présentaient en amis et prêchaient un évangile
nouveau : celui de la Liberté. » Dès la capitulation du Caire (27 juin
1801), il quitta la ville avec l’armée française pour aller s’embarquer
à destination de la France. Il prit passage avec le général Belliard, le
10 août, sur la frégate anglaise la _Pallas_. Il mourut des suites d’une
maladie, le 16 août, après s’être, toutefois, ouvert au commandant
anglais de la _Pallas_ de ses projets que révèlent les documents
retrouvés.
Il partait à la tête d’une _légation égyptienne_ formée de notables
coptes. La thèse principale de Yacoub, qui voulut s’adresser d’abord à
l’Angleterre est, selon M. G. Douin, que cette nation a, plus que toute
autre puissance, intérêt à la réussite du projet d’indépendance de
l’Egypte. L’Angleterre tient, en effet, le sceptre des mers ; elle
possède le pouvoir d’empêcher la France de s’emparer de l’Egypte ; mais
si elle-même s’avisait de tenter cette conquête, elle serait certaine de
se heurter à son tour à l’hostilité de la première puissance militaire
du Continent. L’Egypte indépendante est donc le moyen de contenir ces
deux ambitions rivales, mais avec un avantage décidé pour l’Angleterre
assurée, par son commerce de mer, de profiter des productions de cette
vaste région de l’Afrique dont l’Egypte constitue le débouché naturel.
Pour ménager les susceptibilités de l’Angleterre et assurer le succès de
l’entreprise, la Légation comptait cacher à la France l’ouverture des
négociations et le but de son voyage en Europe. Mais la mort prématurée
de son chef le général moallem Yacoub (Jacob), au cours de la traversée,
mit brusquement fin au projet « de négocier avec les puissances de
l’Europe, l’indépendance de l’Egypte », projet qui était, dans la pensée
de ses auteurs, voué à un échec, sans le concours de la Grande-
Bretagne.]
[Note 4 : CLOT (A.-B.) : _Aperçu général sur l’Egypte_, 2 vol. in. 8,
1840.]
[Note 5 : _Voir le Rapport de la Commission du Commerce et de
l’Industrie_, Le Caire, 1918.]
[Note 6 : CLOT : _Aperçu général sur l’Egypte_, 2 vol. in. 8, 1840.]
[Note 7 : Paul MERRUAU : _L’Egypte contemporaine_, 1840-1857, de Méhémet
Ali, à Saïd Pacha. Paris, 1858.]
CHAPITRE PREMIER
=Les Finances du Khédive
et l’Intervention franco-anglaise
dans les affaires d’Egypte=
De même que le règne de Mohamed Aly, le règne d’Ismaël a connu la
grandeur et la misère du double point de vue politique et social. Depuis
son avènement, en 1863, jusqu’à l’ouverture solennelle du Canal de Suez
en 1869, Ismaël gouverne en maître et l’Egypte fait figure de grand
état. C’est la période éclatante du règne. Puis commence une période de
déboires politiques et financiers, de gâchis administratif et social qui
provoqua l’ingérence étrangère. L’année 1879, qui termine le règne
marque le point culminant de la misère publique. C’est à l’école de
cette grande épreuve que se forma un état d’esprit nouveau où se
cristallisèrent, pour ainsi dire, les causes lointaines et immédiates de
la révolution de 1881-82.
Ismaël est le véritable continuateur de l’œuvre de Mohamed Aly, mais il
n’avait peut-être pas la vigilance et la prévoyance de son aïeul. Il est
vrai que par moments, sa tâche était plus vaste et, à certains égards,
plus délicate. C’était l’époque de transition par excellence. C’était
aussi l’époque de la pénétration pacifique européenne qui, de
désintéressée qu’elle était d’abord, devenait insinuante et envahissante
avec la concession du Canal de Suez, en 1854, et la rivalité franco-
anglaise, et trouvait même dans les fautes du souverain et dans sa
prodigalité, les mobiles déterminants de son action.
Sous Mohamed Aly cette pénétration, grâce à la collaboration française,
était plutôt morale et civilisatrice. Sous Saïd et Ismaël, le progrès
matériel favorisant l’affluence des étrangers et le développement des
intérêts français et anglais en Egypte, il se produisit une pénétration
financière qui se transformait en une _ingérence lente_ et méthodique,
prélude d’une _intervention politique officielle_, suivie d’une
_intervention armée_.
Les finances égyptiennes fournissent un chapitre décisif à l’histoire
contemporaine. La crise a pour origine première une dette de trois
millions de livres contractées par Saïd vers la fin de son règne, en
1862.
« Le mouvement de spéculation engendré et lancé par le Second Empire
était alors à son apogée. C’était l’heure où les Capitaux, en quête de
gros intérêts et de dividendes fabuleux, se ruaient vers les pays
lointains. D’autre part la disette de coton, causée par la guerre
d’Amérique, attirait l’attention sur le Levant, et spécialement sur
l’Egypte dont le crédit, malgré les embarras intérieurs, était vierge au
dehors. Il y avait là de quoi tenter les convoitises de la haute
finance ».[8]
Ainsi l’avènement d’Ismaël a coïncidé avec celui de la haute finance
internationale. Les capitaux affluaient à Alexandrie, des immigrants y
venaient en grand nombre, de nombreux journaux européens financiers et
autres, de nouveaux théâtres, de nouvelles Compagnies y étaient fondés
(Glacière de Kom el Dick, Compagnie égyptienne d’embarquement et de
débarquement, Compagnie égyptienne de trafic et de Commerce, etc...
C’était l’âge d’or des commerçants étrangers. Et l’accord ne tarda pas à
régner entre le khédive et les banquiers cosmopolites établis à
Alexandrie. « Depuis l’avènement de Saïd, qui entra le premier dans
cette voie déplorable, dit M. Faucon, l’Egypte emprunta à 20 0/0 puis
réduisit successivement ce taux jusqu’à 12 0/0. De leur côté, les
banquiers trouvaient en Europe de l’argent en dépôt à 3, 4, et au plus 5
0/0. L’écart constituait leur profit ».[9]
De même que la Turquie, l’Egypte a fait appel au crédit public ; mais
Ismaël a abusé de cette force féconde et s’est laissé entraîner par les
facilités qu’elle lui offrait sans en discerner, ni les conséquences
financières, ni les conséquences politiques. Il avait hâte de venir à
bout de son plan, et c’est là qu’il faut chercher aussi l’origine de
l’effondrement final.
Les difficultés provinrent aussi de la prodigalité d’Ismaël. Mais il est
bon de rappeler tout d’abord qu’au lendemain de son avènement, au cours
d’une grande réception offerte aux hauts fonctionnaires indigènes et aux
Consuls étrangers, le nouveau vice-roi en réponse à l’adresse Consulaire
prononça un discours-programme, du plus haut intérêt :
« Je suis fermement décidé, dit-il, à consacrer à la prospérité du pays
que je suis appelé à gouverner, toute la persévérance et l’énergie dont
je suis capable. La base de toute bonne administration est l’ordre et
l’économie dans les finances. Cet ordre et cette économie, je les
poursuivrai par tous les moyens en mon pouvoir, et afin de donner un
exemple à tous, et en même temps une preuve de ma ferme intention, j’ai
résolu d’abandonner le système de mes prédécesseurs en fixant pour moi-
même une liste civile que je ne dépasserai jamais. Cette mesure m’aidera
à consacrer au développement de l’agriculture toutes les ressources du
pays, et je serai à même d’abolir le système funeste de la corvée, suivi
jusqu’ici par le gouvernement égyptien dans ses travaux, et qui est la
principale et pour ainsi dire l’unique cause qui empêche le pays de
prendre tout le développement dont il est susceptible.
« Une attention particulière sera prêtée au commerce libre dans les
actes gouvernementaux et répandra l’aisance dans toutes les classes de
la population. Quant aux questions morales, l’instruction publique, qui
est la base de tout progrès, et une bonne administration de la justice,
qui est la base de la sécurité publique, seront l’une et l’autre l’objet
de ma sollicitude ; de l’ordre dans les finances et l’administration
publique et de la bonne administration de la justice résulteront une
facilité et une sécurité plus grandes dans les relations de l’Egypte
avec les puissances européennes.
« J’espère, Messieurs, que, convaincus des sentiments dont je suis
animé, vous me prêterez toujours votre appui loyal et éclairé. »
Comme nous le verrons, Ismaël n’a pas exécuté la partie essentielle de
son programme, celle où il affirmait hautement que « la base de toute
bonne administration est l’ordre et l’économie dans les finances ».
Se croyant un financier émérite, il commença par concevoir de grands
projets et par s’aventurer dans de vastes entreprises qui nécessitaient
de sa part des dépenses exagérées et des gaspillages contraires à tout
principe de bonne économie et de bonne administration.
Ismail avait le goût du luxe et de l’ostentation. En hiver et à
l’occasion, soit d’un anniversaire, soit d’un retour de voyage, soit de
l’arrivée d’un étranger, bals, courses, opéras, banquets, illuminations
contrastaient singulièrement avec la misère publique. _On chantait le
« Te Deum » pendant que le peuple mourait de faim._ Pour citer un
exemple entre mille, Ismaël offrit, en 1869, à la reine Olga 100.000
francs destinés à soulager les réfugiés Crétois, cependant que ses
propres sujets étaient dignes de pitié.
« A la veille d’une suspension de paiements, dit M. Paul Merruau, et
lorsqu’il était déjà facile de la prévoir, un théâtre subventionné fut
construit au Caire ; un opéra fut demandé à un compositeur justement
célèbre. On eut sur les bords du Nil la primeur de cette œuvre. On s’y
donna le luxe de nous en permettre l’emprunt. Paris eut l’honneur de
recevoir du Caire le plus délicat de ses divertissements.
« Le gouvernement d’Egypte eut à Paris un agent chargé d’engager les
célébrités féminines de nos petits théâtres. Comme contraste avec
l’opéra de Verdi, le vice-roi s’intéressa aux opéras que M. Richard
Wagner doit faire représenter prochainement à Beyrouth. Il donna 10.000
francs pour contribuer à l’éclat de cette solennité allemande. »[10]
Lors des fêtes de l’inauguration du Canal de Suez Ismaël déploya un
faste inouï. D’après M. Mac Coan (_Egypt under Ismaël_) les dépenses
totales depuis le début jusqu’à la fin étaient estimées à £ 1.300.000.
Sur cette somme £ 10.000 furent dépensées à une histoire officielle,
imprimée sur peau d’éléphant, avec clichés tirés seulement à trois cents
exemplaires.
« L’impression typographique de ce magnifique volume fut faite par un
correspondant très connu qui aurait reçu 1.000 livres pour son
manuscrit. »
Ces profusions d’Ismaël attiraient vers lui les aventuriers, les
spéculateurs qui lui avançaient de l’argent à des conditions
exorbitantes, ou l’engageaient dans des entreprises ruineuses. De leur
côté les intermédiaires, si honnêtes que fussent leurs intentions,
étaient obligés de lui imposer des conditions très dures pour se
garantir contre le risque, car sa prodigalité et sa politique financière
n’étaient pas de nature à relever son crédit.
Par cette politique financière Ismaël entendait poursuivre à l’intérieur
l’exécution d’un vaste plan d’agriculture et de travaux publics et, à
l’extérieur, étendre la domination égyptienne en Afrique et assurer son
indépendance politique à l’égard de la Turquie. Au lieu de consolider
l’indépendance administrative du statu quo et d’établir méthodiquement
sur la base d’un absolutisme éclairé un gouvernement fort, respecté par
l’étranger, Ismaël voulait faire trop grand, et n’avait pas l’appui du
sentiment populaire.
Mohamed Aly avait pressuré le pays par son système de « presse » pour
l’armée et par ses impôts, mais il avait fait jouer à l’Egypte le rôle
d’une grande puissance et entrepris son œuvre géniale avec les
ressources du pays sans laisser de dettes. Saïd donna la terre aux
paysans, établit l’impôt sur une assiette fixe, favorisa la liberté du
commerce et créa un système de recrutement égal pour tous et
nécessairement plus équitable. Par ses réformes profondes il se rendit
populaire. Mais si Saïd avait appliqué des principes d’ordre aux
finances et développé l’instruction publique sur une plus grande
échelle, il eût été un vice-roi idéal. Ismaël aurait dû profiter des
leçons de l’expérience en continuant l’œuvre de ses prédécesseurs. Son
discours-programme au début du règne jetait théoriquement les meilleures
bases du travail futur. Mais, sur une échelle plus ou moins grande
l’œuvre de Mohammed Aly et celle de Saïd étaient détruites par Ismaël
dans leurs parties les plus saines et les plus fécondes. L’absence de
bonne comptabilité et de bonnes finances dans le pays menait au
désastre. Ce qui engage gravement la responsabilité d’Ismaël c’est que
de 1863 à 1876, c’est-à-dire pendant treize années, il n’a fait aucun
effort sérieux pour se ressaisir à temps sur la pente, mettre fin à ses
prodigalités et décider des économies radicales ; il préféra conclure de
grands emprunts à des taux ruineux, de petits emprunts à courte échéance
« renouvelés à des taux de plus en plus élevés, et qui s’augmentant des
arrérages à chaque renouvellement, s’accumulèrent en une dette flottante
énorme s’élevant au triple ou au quadruple des sommes primitivement
avancées à l’Etat ».
Il travailla lui-même à ruiner son crédit au dehors et continua au
dedans à aggraver le mauvais état de ses finances en s’ingéniant à créer
de nouveaux impôts que le gouvernement réclamait d’avance aux paysans,
les mettant dans la nécessité de faire à perte des ventes anticipées ou
de s’en detter dans des conditions non moins onéreuses. « Le percepteur,
disait Lord Milner dans une très heureuse formule, a frayé le chemin à
l’usurier. »
Mais sa faute financière, la plus grave peut-être, ce fut sa politique à
Constantinople. Il voulait acquérir par la force de l’argent ce que
Mohamed Aly avait cherché vainement à acquérir par la force des armes.
Au cours de ses voyages à Constantinople Ismaël dépensa des millions
pour acheter ou corrompre le Sultan lui-même, les ministres, les hauts
fonctionnaires du royaume, les journaux, les diplomates. S’il put
obtenir quelques avantages réels, il n’en est pas moins vrai qu’ils sont
loin de compenser tant de sacrifices d’argent qui ont grevé lourdement
le budget. Non seulement il dépensa plusieurs millions — 5 au moins —
mais il augmenta le tribut annuel d’environ 400.000 livres. « Le
principal canal d’écoulement du trésor égyptien est Constantinople, avec
ses innombrables dignitaires et fonctionnaires, en faveur desquels
s’exercent la munificence, la générosité, et quelquefois la prodigalité
d’Ismaïl Pacha[11]. »
Ismaïl obtint de la Porte trois firmans (1866, 1867, 1873), dont le
dernier constituait la nouvelle Charte politique de l’Egypte. Il
accordait l’hérédité au trône en ligne directe de père en fils, le titre
de khédive et l’extension de ses prérogatives quant à la force armée
(limitée par le traité de 1841) et au droit de conclure des emprunts et
des traités commerciaux.
L’indépendance de l’Egypte était élargie et consolidée en théorie. Mais,
pratiquement, une large brèche était ouverte dans cette indépendance
même, et la Porte, en encourageant Ismaël dans cette voie, travaillait
inconsciemment à livrer la province à une tierce puissance. Il est vrai
que la Porte, jusqu’à 1872, n’avait pas autorisé Ismaël à conclure des
emprunts, mais, en acceptant ses énormes « pourboires », elle se
rendait, en partie du moins, responsable du gâchis financier qui jetait
Ismaël dans un engrenage funeste.
Cette dette, après le Canal de Suez, ouvrait la porte toute grande à
l’ingérence de l’étranger, d’autant plus qu’Ismaël avait affaire à des
Rothschild, à des Frühling-Goschen, à des Oppenheim, qui avaient des
accointances avec la diplomatie internationale et possédaient de
puissants moyens d’action.
Au début du règne, la dette nationale laissée par Saïd était
contrebalancée par la prospérité cotonnière nouvelle. Le revenu des
exportations, qui était de 4 millions en 1862, était estimé à 14
millions en 1864. Mais la guerre civile en Amérique cessa aussitôt
(1865) et Ismaël s’engagea, _sans l’autorisation de la Porte_, dans son
système ruineux d’emprunts contractés à des taux exorbitants et gagés
spécialement sur des portions déterminées des ressources de l’Etat.
1o Emprunt 1862. Frs. 82.345.000.
Emis par Saïd Pacha. Garantie spéciale, les revenus du Delta.
2o Emprunt de 1864. Frs. 142.605.000.
Premier emprunt d’Ismaël. Garantie spéciale, les revenus de la Basse-
Egypte, moins ceux du Delta.
3o Emprunt de 1866. Frs. 7.500.000, garanti en capital et intérêts sur
les chemins de fer égyptiens.
4o Emprunt de 1868. Frs. 297.250.000, spécialement garanti par les
revenus des douanes de l’Egypte, le produit des écluses de tous les
affermages, des droits sur les immeubles, sur le petit bétail, sur les
pressoirs à huile et des droits de passage sur le Nil.
Ainsi, entre 1863 et 1868, Ismaël emprunta environ £ 20.000.000 à
Londres et à Paris. « Se considérant comme le seul maître de l’Egypte,
disait le baron de Malortie, il donna la terre en hypothèque pour
construire une maison hors de proportion avec ses moyens. » Méhémet Ali,
il est vrai, considérait toutes les terres d’Egypte comme sa propriété,
qu’il gérait au profit de l’Etat, et l’Etat, après tout, c’était le
pays. Ismaël, au contraire, par sa mauvaise gestion, hypothéqua
inconsciemment l’indépendance de l’Etat au profit de l’étranger. Car, le
jour où il ne sera plus à même de faire face à ses engagements, les
financiers mettront la main sur le gage.
Par ce système d’expédients ruineux qui ne ménage pas l’avenir, Ismaïl
cherchait à se tirer de ses embarras présents. Déjà en 1867 sa situation
financière était compromise.
« L’agriculture, écrivait M. Gallion-Danglar dans ses _Lettres
Contemporaines_ (lettre de septembre 1867), est pour le présent dans un
état déplorable. Cela n’empêchera pas l’administration de réclamer
bientôt les impôts, qui vont être encore augmentés avec une brutalité
qui n’épargne pas les coups de bâton au contribuable.
« Notez qu’il s’agit d’extorquer une troisième année anticipée. Les
revenus du pays, qui s’élèvent à 125 millions de francs, sont absorbés
par les intérêts et l’amortissement fort lent des emprunts. Les employés
indigènes et ceux des Européens qui n’ont pas de contrat ne sont pas
payés depuis huit mois. La _daira_ ou Caisse particulière du vice-roi
emprunte à 20 et 24 % par an. Pendant ce temps-là, le pacha d’Egypte
sème des millions dans les capitales de l’Europe et s’évertue bonnement
à engraisser son maigre et triste suzerain de la substance du peuple
égyptien. »
Une correspondance en date du Caire, février, parue dans l’_Opinion
Nationale_ du 11 mars 1868, disait : « Dans le courant de l’été dernier,
il fut question de payer un mois à chacun (des employés) : grande liesse
parmi les pauvres diables ; les fonds étaient prêts au ministère des
Finances. Tout à coup, la mère d’Ibrahim Pacha, le fils préféré
d’Ismaël, annonce son départ pour Stamboul et fait demander tout
l’argent disponible. On s’empressa de le lui donner, et les employés du
gouvernement en sont pour leur fausse joie. »
La Porte s’alarmait et voulait dégager apparemment sa responsabilité. Un
firman, paru en 1868, interdisait d’accorder aucun emprunt à l’Egypte
_sans l’autorisation préalable du gouvernement turc_.
Néanmoins, les conseillers du khédive le persuadèrent qu’il pourrait
engager les revenus de ses propres domaines sans la permission de la
Turquie, et un nouvel emprunt de 7 millions (dont 5 millions seulement
furent versés) fut conclu en 1870 avec Bischoffsheim au taux de 13 %. La
Porte s’adressa alors directement au gouvernement anglais, comme étant
la puissance représentant les principaux créanciers, « protestant à
l’avance contre tout arrangement financier, non sanctionné au préalable
par Sa Majesté Impériale le Sultan, et qui affecterait directement ou
indirectement les revenus de l’Egypte[12]. »