LXV.

Magnus, resté seul auprès du cadavre, ne s'était pas aperçu du la

désertion des bergers. Il était toujours à genoux, mais il ne priait

pas, il ne pensait pas, sa force était brisée. Il ne sentait son

existence que par la souffrance aiguë de son front qu'il avait ébranlé

et presque fracassé sur le pavé. Cette commotion physique, jointe aux

émotions affreuses de son âme, avait achevé de le plonger dans un

affaissement qui ressemblait à l'imbécilité.

Mais en voyant devant lui cette figure pâle de Sténio, qui dormait du

sommeil des anges, il s'arrêta, sourit affreusement à son blanc linceul

et à sa couronne de fleurs, et murmura d'une voix émue:--O femme! ô

beauté!...

Puis il prit la main du cadavre, et le froid de la mort apaisa son

délire et chassa les trompeuses illusions de la fièvre. Il reconnut que

ce n'était pas là une femme endormie, mais un homme couché sur le

cercueil, un homme dont il se reprochait la perte.

Il regarda autour de lui, et, ne voyant rien que les flancs noirs du

rocher où vacillait la flamme des torchas, n'entendant rien que le vent

qui mugissait dans les mélèzes, il sentit tout l'effroi de la solitude,

toutes les terreurs de la nuit tomber sur son crâne comme une montagne

de glace.

Il crut voir quelque chose se mouvoir et ramper sur le rocher auprès de

lui. Il ferma les yeux pour ne plus voir; il les rouvrit et regarda

involontairement. Il vit une figure effrayante qui se tenait immobile et

noire à son côté. Il la regarda pendant près d'une heure, sans oser

faire un mouvement, retenant son haleine de peur d'éveiller l'attention

de ce fantôme, qu'il croyait prêt à se lever et à marcher vers lui. Le

flambeau de résine, qui jetait le profil de Magnus au mur de la grotte,

s'éteignit, et le fantôme disparut sans que le moine eût compris que

c'était son ombre.

Des pas légers effleurèrent les buissons de la colline. C'était

peut-être un chamois qui s'approchait curieusement des flambeaux. Magnus

se signa et jeta un regard tremblant sur le sentier qui menait à la

vallée. Il crut voir une forme blanche, une femme errante et seule dans

la nuit. Le désir inquiet fit bondir son coeur avec violence; il se

leva prêt à courir vers elle, la peur le retint. C'était un spectre qui

venait appeler Sténio, une ombre sortie du sépulcre pour hurler dans les

ténèbres. Il enfonça son visage dans ses mains, s'enveloppa la tête de

son capuchon, et se roula dans un coin, décidé à ne rien voir, à ne rien

entendre.

Aucun bruit n'arrivant plus à son oreille, il se rassura un peu et leva

la tête. Il vit l'abbesse des Camaldules agenouillée près de Sténio.

Il voulut crier, sa langue s'attacha à son palais. Il voulut fuir, ses

jambes devinrent plus froides et plus immobiles que le granit du rocher.

Il resta l'oeil hagard, la main ouverte, le visage ombragé de son

capuchon.

Lélia était penchée sur le lit funèbre. Son voile blanc cachait à demi

son visage; elle semblait aussi morte que Sténio. C'était la digne

fiancée d'un cadavre.

Elle avait écouté les discours des bergers; elle avait voulu contempler

la poussière de Sténio. Guidée par le phare sinistre allumé devant la

grotte, elle était venue seule, sans effroi, sans remords, sans douleur

peut-être!

Cependant, à l'aspect de ce beau front couvert des ombres de la mort,

elle sentit son âme s'amollir; la tendre pitié adoucit la rudesse de

cette âme sombre et calme dans le désespoir.

«Oui, Sténio, dit-elle sans s'inquiéter ou sans s'apercevoir de la

présence du moine, je te plains, parce que tu m'as maudite. Je te

plains, parce que tu n'as pas compris que Dieu, en nous créant, n'avait

pas résolu l'union de nos destinées. Tu as cru, je le sais, que je

prenais plaisir à multiplier tes tortures. Tu as cru que je voulais

venger sur toi les douleurs et les déceptions de mes premières années.

Tu te trompais, Sténio, et je te pardonne l'anathème que tu as prononcé

contre moi. Celui qui juge nos pensées avant même que nous puissions les

prévoir, celui qui feuillette à toute heure le livre de nos consciences

et qui lit sans ambiguïté les desseins mystérieux qui n'y sont pas

encore inscrits, celui-là, Sténio, n'a pas accueilli tes menaces et ne

les réalisera pas. Il ne te punira pas, parce que tu as été aveugle. Il

ne châtiera pas ta faiblesse, parce que tu as refusé de te confier dans

une sagesse qui n'était pas la tienne. Tu as payé trop cher la lumière

qui est venue éclairer tes derniers jours pour qu'il te reproche d'avoir

longtemps erré dans les ténèbres. Le savoir douloureux et terrible que

tu emportes avec toi n'a pas besoin d'expiation, car ta lèvre s'est

desséchée en goûtant le fruit que tu avais cueilli!

«Mais Dieu, j'en ai la ferme confiance, Dieu nous réunira dans

l'éternité. Assis ensemble à ses pieds, nous assisterons à ses conseils,

et nous saurons alors pourquoi il nous a séparés sur la terre. En lisant

sur son front radieux le secret de ses volontés impénétrables aux yeux

mortels, ta colère et ton étonnement seront comme s'ils n'avaient jamais

été.

«Alors, Sténio, tu n'essaieras plus de me haïr; tu n'accuseras plus mon

injustice et ma cruauté. Quand Dieu, faisant à chacun de nous la part

qu'il mérite, distribuera nos travaux selon nos forces, tu comprendras,

ô infortuné! que nous ne pouvions pas ici suivre la même route, ni

marcher au même but. Les douleurs qu'il nous a envoyées n'ont pas été

pareilles. Le maître sévère que nous avons servi tous deux nous

expliquera le mystère de nos souffrances. En ouvrant devant nous

l'éclatante perspective d'une éternelle effusion, il nous dira pourquoi

il lui a plu de préparer la réunion de nos deux âmes par les voies

obscures que notre oeil ne soupçonnait pas.

«Il te montrera, Sténio, dans sa nudité saignante, mon coeur à qui tu

imputais le dédain et la dureté. La terreur que tu as ressentie en

écoutant mes paroles, l'humiliation qui obscurcissait ton regard quand

je t'avouais que je ne pouvais t'aimer, la confusion tremblante de tes

pensées se changera en une compassion sérieuse. Lélia, que tu croyais si

fort au-dessus de toi, que tu désespérais d'atteindre, Lélia s'abaissera

devant toi; tu oublieras, comme elle, l'admiration et le respect dont

les hommes environnaient ses pas, tu sauras pourquoi elle allait seule

et sans jamais demander secours.

«Confondus sous l'oeil de Dieu, dans une félicité progressive, chacun

de nous accomplira courageusement la tâche qu'il aura reçue. Nos

regards, en se rencontrant, doubleront notre confiance et nos forces: le

souvenir de nos misères passées s'évanouira comme un songe, et il nous

arrivera de nous demander si vraiment nous avons vécu.»

Elle se pencha sur Sténio, détacha de sa couronne une fleur flétrie

qu'elle mit sur son coeur, et reprit le sentier de la vallée sans

avoir fait attention au moine, qui, debout dans l'ombre, adossé au mur

de la grotte, dardait sur elle ses yeux étincelants.

La raison de Magnus l'avait abandonné; il ne comprenait rien aux

discours de Lélia. Il la voyait seulement, et il la trouva belle; sa

passion se réveillait avec violence, il ne se souvenait plus que des

désirs qu'il avait si longtemps comprimés et qui le dévoraient plus que

jamais.

Quand il la vit parler à Sténio, une affreuse jalousie, qu'il n'avait

jamais connue parce qu'il n'avait pas eu occasion de la ressentir,

éclata en lui. Il aurait frappé Sténio, s'il l'eût osé; mais ce cadavre

lui faisait peur, et le désir s'allumait en lui encore plus intense que

la vengeance.

Il s'élança sur les traces de Lélia; et, comme elle tournait le sentier,

il la saisit par le bras.

Lélia se retourna sans crier, sans tressaillir, et regarda cette figure

hâve, cet oeil sanglant, cette bouche tremblante, sans peur et presque

sans surprise.

«Femme, lui dit le moine, tu m'as assez fait souffrir, console-moi,

aime-moi.»

Lélia, ne reconnaissant pas dans ce moine chauve et voûté le prêtre

qu'elle avait vu jeune et fier peu d'années auparavant, s'arrêta

étonnée.

«Mon père, lui dit-elle, adressez-vous à Dieu; son amour est le seul qui

puisse consoler.

--Ne te souvient-il plus, Lélia, répondit le moine sans l'écouter, que

c'est moi qui t'ai sauvé la vie! Sans moi tu périssais dans les ruines

du monastère où tu passas deux ans. Tu t'en souviens, femme? je me jetai

au milieu des décombres près de m'écraser, je t'emportai, je te mis sur

mon cheval, et je voyageai tout le jour en te tenant dans mes bras, et

je n'osai pas seulement baiser ton vêtement. Mais dès ce jour un feu

dévorant s'alluma dans ma poitrine. En vain j'ai jeûné et prié, Dieu ne

veut pas me guérir. Il faut que tu m'aimes: quand je serai aimé, je

serai guéri; je ferai pénitence, et je serai sauvé. Autrement je

redeviendrai fou, et je serai damné.

--Je te reconnais bien, Magnus, répondit-elle. Hélas! voilà donc le

fruit de tes expiations et de tes combats!

--Ne me raille pas, femme, répondit-il avec un regard sombre; car je

suis aussi près de la haine que de l'amour; et, si tu me repousses... je

ne sais pas ce que la colère peut me conseiller...

--Laisse mon bras, Magnus, dit Lélia avec le calme du dédain.

Assieds-toi sur cette roche, et je vais te parler.»

Il y avait tant d'autorité dans sa voix que le moine, habitué à la

soumission passive, obéit comme par instinct et s'assit à deux pas

d'elle. Son coeur battait si fort qu'il ne pouvait parler. Il prit

dans ces deux mains sa tête saignante et douloureuse, et rassembla tout

ce qui lui restait de force et de mémoire pour écouter et comprendre.

«Magnus, lui dit Lélia, si, lorsque vous étiez jeune encore et capable

de réaliser une existence sociale, vous m'eussiez consultée sur votre

avenir, je ne vous aurais pas conseillé d'être prêtre. Vos passions

devaient vous rendre impossibles ces devoirs rigides que vous

n'accomplissez que de fait. Vous avez été un mauvais prêtre; mais Dieu

vous pardonnera, parce que vous avez beaucoup souffert. Maintenant il

est trop tard pour que vous rentriez dans la vie ordinaire; vous avez

perdu la force d'atteindre à aucune vertu. Il faut vous en tenir à

l'abstinence. Vous devez attendre dans la retraite la fin de vos

souffrances; elle ne saurait tarder: regardez vos mains, regardez vos

cheveux gris. Tant mieux pour toi, Magnus! que ne suis-je aussi près de

la tombe! Va, malheureux, nous ne pouvons rien les uns pour les autres.

Tu t'es trompé, tu t'es retranché de la vie, et tu as senti le besoin de

vivre; maintenant tu t'en effraies, et tu crois qu'il te serait possible

encore d'être heureux. Insensé! il n'est plus temps d'y songer. Tu

aurais pu trouver le bonheur dans la liberté, il y a quelques années; ta

raison aurait pu s'éclairer, ton âme s'endurcir contre de vains remords.

Mais aujourd'hui, l'horreur, le dégoût et l'effroi te poursuivraient

partout. Tu ne pourrais pas connaître l'amour, tu le prendrais toujours

pour le crime, et l'habitude de flétrir du nom de péché les joies

légitimes te rendrait criminel et vicieux, aux yeux de ta conscience,

dans les bras de la femme le plus pure. Résigne-toi, pauvre ermite,

abaisse ton orgueil. Tu t'es cru assez grand pour cette terrible vertu

du célibat; tu t'es trompé, te dis-je. Mais qu'importe? Tu arrives au

terme de tes maux; songe à ne pas en perdre le fruit. Tu n'as pas été

assez grand pour que Dieu te pardonnât le désespoir. Soumets-toi.»

Magnus avait écoulé vainement; son cerveau se refusait à tout emploi de

facultés. Il souffrait, il croyait comprendre que Lélia le raillait; la

figure tranquille et fière de cette femme l'humiliait profondément. Il

la détestait par instants et voulait la fuir; mais il se croyait saisi

et fasciné par l'oeil du démon.

Lélia ne faisait plus attention à lui. Elle rêvait et semblait projeter

quelque chose.

«Écoute, lui dit-elle après un instant de silence et d'incertitude: tu

vas m'obéir, et, au lieu de te livrer à des pensées indignes de ta

vocation, tu vas m'aider à rendre à ce cadavre les derniers honneurs. Il

a été assez errant, assez tourmenté, assez vagabond dans cette vie; il

faut que sa dépouille repose en paix et qu'elle ne soit pas foulée par

le pied des passants. Je sais une place où elle dormira ignorée, privée

des cérémonies de l'Église, puisque telle est la volonté de monseigneur;

mais non privée du respect que l'on doit aux sépultures, et des prières

collectives qu'on récite dans l'enceinte des cimetières. Prends ce

cadavre sur tes épaules, et suis-moi.»

Magnus hésita.

«Où voulez-vous que je porte ce mort? dit-il avec effroi. Monseigneur

lui refuse la sépulture bénite, et vous parlez de le déposer dans un

cimetière?

--Fais ce que je te dis, reprit Lélia. Je sais mieux que toi la pensée

de monseigneur. Forcé d'obéir aux règlements de l'Église, et ne voulant

point, en cette circonstance, encourager par une infraction l'indulgence

qu'on pourrait accorder au suicide, il a dû te commander des choses

qu'il m'autorisera à enfreindre. Obéis, Magnus, je te l'ordonne.»

Lélia savait bien que sa volonté fascinait Magnus. Il obéit

machinalement et sans savoir ce qu'il faisait. Il porta le corps de

Sténio jusqu'au cimetière des Camaldules. Dans un angle obscur de ce

jardin, on avait déraciné le matin même un if brisé par la foudre. Cette

fosse, ouverte par le hasard, n'était pas encore comblée. L'ermite, aidé

de l'abbesse des Camaldules, y déposa le cadavre, et le recouvrit de

terre et de gazon; puis il reprit, tremblant et consterné, le chemin de

son ermitage, tandis que Lélia, agenouillée sur la tombe du poëte,

implorait pour lui cette mansuétude et cette sagesse infinie qui

n'infligent pas de châtiments sans retour, et qui remettent dans le

creuset de l'éternité le métal brisé par les épreuves de cette vie.

Lélia · 第 106 / 110 题