Magnus, resté seul auprès du cadavre, ne s'était pas aperçu du la
désertion des bergers. Il était toujours à genoux, mais il ne priait
pas, il ne pensait pas, sa force était brisée. Il ne sentait son
existence que par la souffrance aiguë de son front qu'il avait ébranlé
et presque fracassé sur le pavé. Cette commotion physique, jointe aux
émotions affreuses de son âme, avait achevé de le plonger dans un
affaissement qui ressemblait à l'imbécilité.
Mais en voyant devant lui cette figure pâle de Sténio, qui dormait du
sommeil des anges, il s'arrêta, sourit affreusement à son blanc linceul
et à sa couronne de fleurs, et murmura d'une voix émue:--O femme! ô
beauté!...
Puis il prit la main du cadavre, et le froid de la mort apaisa son
délire et chassa les trompeuses illusions de la fièvre. Il reconnut que
ce n'était pas là une femme endormie, mais un homme couché sur le
cercueil, un homme dont il se reprochait la perte.
Il regarda autour de lui, et, ne voyant rien que les flancs noirs du
rocher où vacillait la flamme des torchas, n'entendant rien que le vent
qui mugissait dans les mélèzes, il sentit tout l'effroi de la solitude,
toutes les terreurs de la nuit tomber sur son crâne comme une montagne
de glace.
Il crut voir quelque chose se mouvoir et ramper sur le rocher auprès de
lui. Il ferma les yeux pour ne plus voir; il les rouvrit et regarda
involontairement. Il vit une figure effrayante qui se tenait immobile et
noire à son côté. Il la regarda pendant près d'une heure, sans oser
faire un mouvement, retenant son haleine de peur d'éveiller l'attention
de ce fantôme, qu'il croyait prêt à se lever et à marcher vers lui. Le
flambeau de résine, qui jetait le profil de Magnus au mur de la grotte,
s'éteignit, et le fantôme disparut sans que le moine eût compris que
c'était son ombre.
Des pas légers effleurèrent les buissons de la colline. C'était
peut-être un chamois qui s'approchait curieusement des flambeaux. Magnus
se signa et jeta un regard tremblant sur le sentier qui menait à la
vallée. Il crut voir une forme blanche, une femme errante et seule dans
la nuit. Le désir inquiet fit bondir son coeur avec violence; il se
leva prêt à courir vers elle, la peur le retint. C'était un spectre qui
venait appeler Sténio, une ombre sortie du sépulcre pour hurler dans les
ténèbres. Il enfonça son visage dans ses mains, s'enveloppa la tête de
son capuchon, et se roula dans un coin, décidé à ne rien voir, à ne rien
entendre.
Aucun bruit n'arrivant plus à son oreille, il se rassura un peu et leva
la tête. Il vit l'abbesse des Camaldules agenouillée près de Sténio.
Il voulut crier, sa langue s'attacha à son palais. Il voulut fuir, ses
jambes devinrent plus froides et plus immobiles que le granit du rocher.
Il resta l'oeil hagard, la main ouverte, le visage ombragé de son
capuchon.
Lélia était penchée sur le lit funèbre. Son voile blanc cachait à demi
son visage; elle semblait aussi morte que Sténio. C'était la digne
fiancée d'un cadavre.
Elle avait écouté les discours des bergers; elle avait voulu contempler
la poussière de Sténio. Guidée par le phare sinistre allumé devant la
grotte, elle était venue seule, sans effroi, sans remords, sans douleur
peut-être!
Cependant, à l'aspect de ce beau front couvert des ombres de la mort,
elle sentit son âme s'amollir; la tendre pitié adoucit la rudesse de
cette âme sombre et calme dans le désespoir.
«Oui, Sténio, dit-elle sans s'inquiéter ou sans s'apercevoir de la
présence du moine, je te plains, parce que tu m'as maudite. Je te
plains, parce que tu n'as pas compris que Dieu, en nous créant, n'avait
pas résolu l'union de nos destinées. Tu as cru, je le sais, que je
prenais plaisir à multiplier tes tortures. Tu as cru que je voulais
venger sur toi les douleurs et les déceptions de mes premières années.
Tu te trompais, Sténio, et je te pardonne l'anathème que tu as prononcé
contre moi. Celui qui juge nos pensées avant même que nous puissions les
prévoir, celui qui feuillette à toute heure le livre de nos consciences
et qui lit sans ambiguïté les desseins mystérieux qui n'y sont pas
encore inscrits, celui-là, Sténio, n'a pas accueilli tes menaces et ne
les réalisera pas. Il ne te punira pas, parce que tu as été aveugle. Il
ne châtiera pas ta faiblesse, parce que tu as refusé de te confier dans
une sagesse qui n'était pas la tienne. Tu as payé trop cher la lumière
qui est venue éclairer tes derniers jours pour qu'il te reproche d'avoir
longtemps erré dans les ténèbres. Le savoir douloureux et terrible que
tu emportes avec toi n'a pas besoin d'expiation, car ta lèvre s'est
desséchée en goûtant le fruit que tu avais cueilli!
«Mais Dieu, j'en ai la ferme confiance, Dieu nous réunira dans
l'éternité. Assis ensemble à ses pieds, nous assisterons à ses conseils,
et nous saurons alors pourquoi il nous a séparés sur la terre. En lisant
sur son front radieux le secret de ses volontés impénétrables aux yeux
mortels, ta colère et ton étonnement seront comme s'ils n'avaient jamais
été.
«Alors, Sténio, tu n'essaieras plus de me haïr; tu n'accuseras plus mon
injustice et ma cruauté. Quand Dieu, faisant à chacun de nous la part
qu'il mérite, distribuera nos travaux selon nos forces, tu comprendras,
ô infortuné! que nous ne pouvions pas ici suivre la même route, ni
marcher au même but. Les douleurs qu'il nous a envoyées n'ont pas été
pareilles. Le maître sévère que nous avons servi tous deux nous
expliquera le mystère de nos souffrances. En ouvrant devant nous
l'éclatante perspective d'une éternelle effusion, il nous dira pourquoi
il lui a plu de préparer la réunion de nos deux âmes par les voies
obscures que notre oeil ne soupçonnait pas.
«Il te montrera, Sténio, dans sa nudité saignante, mon coeur à qui tu
imputais le dédain et la dureté. La terreur que tu as ressentie en
écoutant mes paroles, l'humiliation qui obscurcissait ton regard quand
je t'avouais que je ne pouvais t'aimer, la confusion tremblante de tes
pensées se changera en une compassion sérieuse. Lélia, que tu croyais si
fort au-dessus de toi, que tu désespérais d'atteindre, Lélia s'abaissera
devant toi; tu oublieras, comme elle, l'admiration et le respect dont
les hommes environnaient ses pas, tu sauras pourquoi elle allait seule
et sans jamais demander secours.
«Confondus sous l'oeil de Dieu, dans une félicité progressive, chacun
de nous accomplira courageusement la tâche qu'il aura reçue. Nos
regards, en se rencontrant, doubleront notre confiance et nos forces: le
souvenir de nos misères passées s'évanouira comme un songe, et il nous
arrivera de nous demander si vraiment nous avons vécu.»
Elle se pencha sur Sténio, détacha de sa couronne une fleur flétrie
qu'elle mit sur son coeur, et reprit le sentier de la vallée sans
avoir fait attention au moine, qui, debout dans l'ombre, adossé au mur
de la grotte, dardait sur elle ses yeux étincelants.
La raison de Magnus l'avait abandonné; il ne comprenait rien aux
discours de Lélia. Il la voyait seulement, et il la trouva belle; sa
passion se réveillait avec violence, il ne se souvenait plus que des
désirs qu'il avait si longtemps comprimés et qui le dévoraient plus que
jamais.
Quand il la vit parler à Sténio, une affreuse jalousie, qu'il n'avait
jamais connue parce qu'il n'avait pas eu occasion de la ressentir,
éclata en lui. Il aurait frappé Sténio, s'il l'eût osé; mais ce cadavre
lui faisait peur, et le désir s'allumait en lui encore plus intense que
la vengeance.
Il s'élança sur les traces de Lélia; et, comme elle tournait le sentier,
il la saisit par le bras.
Lélia se retourna sans crier, sans tressaillir, et regarda cette figure
hâve, cet oeil sanglant, cette bouche tremblante, sans peur et presque
sans surprise.
«Femme, lui dit le moine, tu m'as assez fait souffrir, console-moi,
aime-moi.»
Lélia, ne reconnaissant pas dans ce moine chauve et voûté le prêtre
qu'elle avait vu jeune et fier peu d'années auparavant, s'arrêta
étonnée.
«Mon père, lui dit-elle, adressez-vous à Dieu; son amour est le seul qui
puisse consoler.
--Ne te souvient-il plus, Lélia, répondit le moine sans l'écouter, que
c'est moi qui t'ai sauvé la vie! Sans moi tu périssais dans les ruines
du monastère où tu passas deux ans. Tu t'en souviens, femme? je me jetai
au milieu des décombres près de m'écraser, je t'emportai, je te mis sur
mon cheval, et je voyageai tout le jour en te tenant dans mes bras, et
je n'osai pas seulement baiser ton vêtement. Mais dès ce jour un feu
dévorant s'alluma dans ma poitrine. En vain j'ai jeûné et prié, Dieu ne
veut pas me guérir. Il faut que tu m'aimes: quand je serai aimé, je
serai guéri; je ferai pénitence, et je serai sauvé. Autrement je
redeviendrai fou, et je serai damné.
--Je te reconnais bien, Magnus, répondit-elle. Hélas! voilà donc le
fruit de tes expiations et de tes combats!
--Ne me raille pas, femme, répondit-il avec un regard sombre; car je
suis aussi près de la haine que de l'amour; et, si tu me repousses... je
ne sais pas ce que la colère peut me conseiller...
--Laisse mon bras, Magnus, dit Lélia avec le calme du dédain.
Assieds-toi sur cette roche, et je vais te parler.»
Il y avait tant d'autorité dans sa voix que le moine, habitué à la
soumission passive, obéit comme par instinct et s'assit à deux pas
d'elle. Son coeur battait si fort qu'il ne pouvait parler. Il prit
dans ces deux mains sa tête saignante et douloureuse, et rassembla tout
ce qui lui restait de force et de mémoire pour écouter et comprendre.
«Magnus, lui dit Lélia, si, lorsque vous étiez jeune encore et capable
de réaliser une existence sociale, vous m'eussiez consultée sur votre
avenir, je ne vous aurais pas conseillé d'être prêtre. Vos passions
devaient vous rendre impossibles ces devoirs rigides que vous
n'accomplissez que de fait. Vous avez été un mauvais prêtre; mais Dieu
vous pardonnera, parce que vous avez beaucoup souffert. Maintenant il
est trop tard pour que vous rentriez dans la vie ordinaire; vous avez
perdu la force d'atteindre à aucune vertu. Il faut vous en tenir à
l'abstinence. Vous devez attendre dans la retraite la fin de vos
souffrances; elle ne saurait tarder: regardez vos mains, regardez vos
cheveux gris. Tant mieux pour toi, Magnus! que ne suis-je aussi près de
la tombe! Va, malheureux, nous ne pouvons rien les uns pour les autres.
Tu t'es trompé, tu t'es retranché de la vie, et tu as senti le besoin de
vivre; maintenant tu t'en effraies, et tu crois qu'il te serait possible
encore d'être heureux. Insensé! il n'est plus temps d'y songer. Tu
aurais pu trouver le bonheur dans la liberté, il y a quelques années; ta
raison aurait pu s'éclairer, ton âme s'endurcir contre de vains remords.
Mais aujourd'hui, l'horreur, le dégoût et l'effroi te poursuivraient
partout. Tu ne pourrais pas connaître l'amour, tu le prendrais toujours
pour le crime, et l'habitude de flétrir du nom de péché les joies
légitimes te rendrait criminel et vicieux, aux yeux de ta conscience,
dans les bras de la femme le plus pure. Résigne-toi, pauvre ermite,
abaisse ton orgueil. Tu t'es cru assez grand pour cette terrible vertu
du célibat; tu t'es trompé, te dis-je. Mais qu'importe? Tu arrives au
terme de tes maux; songe à ne pas en perdre le fruit. Tu n'as pas été
assez grand pour que Dieu te pardonnât le désespoir. Soumets-toi.»
Magnus avait écoulé vainement; son cerveau se refusait à tout emploi de
facultés. Il souffrait, il croyait comprendre que Lélia le raillait; la
figure tranquille et fière de cette femme l'humiliait profondément. Il
la détestait par instants et voulait la fuir; mais il se croyait saisi
et fasciné par l'oeil du démon.
Lélia ne faisait plus attention à lui. Elle rêvait et semblait projeter
quelque chose.
«Écoute, lui dit-elle après un instant de silence et d'incertitude: tu
vas m'obéir, et, au lieu de te livrer à des pensées indignes de ta
vocation, tu vas m'aider à rendre à ce cadavre les derniers honneurs. Il
a été assez errant, assez tourmenté, assez vagabond dans cette vie; il
faut que sa dépouille repose en paix et qu'elle ne soit pas foulée par
le pied des passants. Je sais une place où elle dormira ignorée, privée
des cérémonies de l'Église, puisque telle est la volonté de monseigneur;
mais non privée du respect que l'on doit aux sépultures, et des prières
collectives qu'on récite dans l'enceinte des cimetières. Prends ce
cadavre sur tes épaules, et suis-moi.»
Magnus hésita.
«Où voulez-vous que je porte ce mort? dit-il avec effroi. Monseigneur
lui refuse la sépulture bénite, et vous parlez de le déposer dans un
cimetière?
--Fais ce que je te dis, reprit Lélia. Je sais mieux que toi la pensée
de monseigneur. Forcé d'obéir aux règlements de l'Église, et ne voulant
point, en cette circonstance, encourager par une infraction l'indulgence
qu'on pourrait accorder au suicide, il a dû te commander des choses
qu'il m'autorisera à enfreindre. Obéis, Magnus, je te l'ordonne.»
Lélia savait bien que sa volonté fascinait Magnus. Il obéit
machinalement et sans savoir ce qu'il faisait. Il porta le corps de
Sténio jusqu'au cimetière des Camaldules. Dans un angle obscur de ce
jardin, on avait déraciné le matin même un if brisé par la foudre. Cette
fosse, ouverte par le hasard, n'était pas encore comblée. L'ermite, aidé
de l'abbesse des Camaldules, y déposa le cadavre, et le recouvrit de
terre et de gazon; puis il reprit, tremblant et consterné, le chemin de
son ermitage, tandis que Lélia, agenouillée sur la tombe du poëte,
implorait pour lui cette mansuétude et cette sagesse infinie qui
n'infligent pas de châtiments sans retour, et qui remettent dans le
creuset de l'éternité le métal brisé par les épreuves de cette vie.