LXVI.

La mort de Sténio fut le signal d'autres événements tragiques. Le

cardinal mourut, peu de temps après, d'un mal si rapide et si violent

qu'on l'attribua au poison. Magnus avait abandonné son ermitage. Il

avait erré plusieurs jours dans les montagnes, en proie à un affreux

délire. Les montagnards consternés entendirent ses cris lamentables

retentir dans l'horreur de la nuit; ses pas inégaux et précipités

ébranlèrent le seuil de leurs chalets et les y retinrent jusqu'au jour

éveillés et tremblants. Enfin, il disparut et alla s'ensevelir dans un

couvent de chartreux. Mais bientôt d'étranges révélations sortirent de

cet asile, et allèrent bouleverser les existences les plus sereines et

les plus brillantes. Annibal succomba sans être appelé à aucune

explication. Plusieurs évêques qui l'avaient secondé dans ses vues

généreuses, grand nombre de prêtres les plus distingués du clergé par

leurs lumières et la noblesse de leur conduite, furent disgraciés ou

interdits. Quant à Lélia, on pensa que de tels châtiments seraient trop

doux pour l'expiation de ses crimes, et qu'il fallait lui infliger

l'humiliation et la honte. L'inquisition instruisit son procès. Le

prélat puissant qui l'avait soutenue dans sa carrière était abattu. Les

animosités profondes, résultat de cette nouvelle direction donnée par

eux et par leurs adhérents aux idées religieuses, et qui avaient grondé

sourdement sous leurs pieds, éclatèrent tout à coup et prirent leur

revanche. On versa le venin de la calomnie sur la tombe à peine fermée

du cardinal, libation impure offerte aux passions infernales. On

rechercha les actions secrètes de sa vie, et, au lieu de blâmer celles

qui auraient pu être répréhensibles, on les passa sous silence pour ne

s'occuper que des dernières années de sa vie; années qui, sous

l'influence de Lélia, étaient devenues aussi pures que l'âme de Lélia le

souhaitait pour sympathiser entièrement avec celle du prélat. On prit

plaisir à répandre la fange du scandale et de l'imposture sur cette

amitié sacrée qui eût pu produire de si grandes choses dans l'intérêt de

l'Église, si l'Église, comme toutes les puissances qui finissent, n'eût

pris à tâche de se précipiter elle-même dans l'abîme où elle dort

aujourd'hui sans espoir du réveil.

[Illustration: Il la saisit par le bras... (Page 133.)]

L'abbesse des Camaldules fut donc accusée d'avoir été l'épouse adultère

du Christ et d'avoir entraîné dans des voies de perdition un prince de

l'Église qui, avant sa liaison funeste avec elle, avait été, disait-on,

une des colonnes de la foi. En outre, elle fut accusée d'avoir professé

des doctrines étranges, nouvelles, pleines de passions mondaines, et

toutes imprégnées d'hérésie; puis d'avoir entretenu des relations

criminelles avec un impie qui s'introduisait la nuit dans sa cellule;

enfin, d'avoir mis le comble au délire de l'apostasie et à l'audace du

sacrilège en faisant inhumer le cadavre de cet impie dans la terre

consacrée aux sépultures des Camaldules: infraction aux lois de

l'Église, qui refusent la sépulture en terre sainte aux athées décédés

de mort volontaire; infraction aux règles monastiques qui n'admettent

pas la sépulture des hommes dans l'enceinte réservée aux tombes des

vierges.

A ce dernier chef d'accusation, Lélia connut d'où partait le coup dont

elle était frappée. Elle n'en douta plus lorsque, appelée à rendre

compte de sa conduite devant ses sombres juges, elle se vit confrontée

avec Magnus. Toutes ces turpitudes lui causèrent un tel dégoût qu'elle

se refusa à toute interrogation, et n'essaya pas de se justifier. Magnus

était si tremblant devant elle, qu'en face de juges intègres le trouble

de l'accusateur et le calme de l'accusée eussent suffi pour éclairer les

consciences. Mais la sentence était portée d'avance, et les débats

n'avaient lieu que pour la forme. Lélia sentit dans son coeur trop de

mépris pour accuser Magnus à son tour. Elle se contenta de lui dire, en

le voyant chanceler et s'appuyer sur les bras du familier du

saint-office: «Rassure-toi, la terre ne s'entr'ouvrira pas sous tes

pieds. Ton supplice sera dans ton coeur. Ne crains pas que je te rende

blessure pour blessure, outrage pour outrage. Va, misérable, je te

plains, je sais à quelles lâches terreurs tu obéis en me calomniant. Va

te cacher à tous les yeux, toi qui espères gagner le ciel en commettant

l'iniquité; que Dieu t'éclaire et le pardonne comme je te pardonne

moi-même!

[Illustration: Elle avait cessé de vivre (Page 139.)]

Lélia fut accusée aussi par deux de ses religieuses qui l'avaient

toujours haïe à cause de son amour pour la justice, et qui espéraient

prendre sa place. Elles l'accusèrent d'avoir eu des relations avec les

carbonari, et d'avoir aidé, conjointement avec le cardinal, à l'évasion

du féroce et impie Valmarina. Enfin elles lui firent un crime d'avoir

disposé avec une prodigalité insensée des richesses du couvent, et

d'avoir, dans une année de disette, fait vendre des vases d'or et des

effets précieux dépendants du trésor de leur église pour soulager la

misère des habitants de la contrée. Interrogée sur ce fait, Lélia

répondit en souriant qu'elle se déclarait coupable.

Elle fut condamnée à être dégradée de sa dignité en présence de toute sa

communauté. On attira autant de monde qu'on put à ce spectacle; mais peu

de personnes s'y rendirent, et celles que la curiosité y poussa s'en

retournèrent émues profondément de la dignité calme avec laquelle

l'abbesse, soumise à ces affronts, les reçut d'un air à faire pâlir ceux

qui les lui infligeaient.

Elle fut ensuite reléguée dans une chartreuse ruinée que la communauté

des Camaldules possédait dans le nord des montagnes, et dont elle

faisait entretenir une partie pour servir d'asile pénitentiaire à ses

délinquantes. C'était un lieu froid et humide, où de grands sapins

toujours baignés par les nuages bornaient l'horizon de toutes parts.

C'est là que, l'année suivante, Trenmor trouva Lélia mourante, et

l'engagea de tout son pouvoir à rompre son voeu et à fuir avec lui

sous un autre ciel. Mais Lélia fut inébranlable dans sa résolution.

«Que m'importe, quant à moi, lui dit-elle, de mourir ici ou ailleurs, et

de vivre quelques semaines de plus ou de moins? N'ai-je pas assez

souffert, et le ciel ne m'a-t-il pas concédé enfin le droit d'entrer

dans le repos! D'ailleurs je dois rester ici pour confondre la haine de

mes ennemis et pour donner un démenti à leurs prédictions. Ils ont

espéré que je me soustrairais au martyre; ils seront déçus de leur

attente. Il n'est pas inutile que le monde aperçoive quelque différence

entre eux et moi. Les idées auxquelles je me suis vouée exigent de ma

part une conduite exemplaire, pure de toute faiblesse, exempte de tout

reproche. Croyez bien qu'au point où j'en suis une telle force me coûte

peu.»

Trenmor la vit s'éteindre rapidement, toujours belle et toujours calme.

Elle eut cependant, vers sa dernière heure, quelques instants de trouble

et de désespoir. L'idée de voir l'ancien monde finir sans faire surgir

un monde nouveau lui était amère et insupportable.

«Eh quoi! disait-elle, tout ce qui est est-il donc comme moi frappé à

mort et destiné à périr sans laisser de descendant pour recueillir son

héritage? J'ai cru, pendant quelques années, qu'à la faveur d'un entier

renoncement à toute satisfaction personnelle j'arriverais à vivre par la

charité et à me réjouir dans l'avenir de la race humaine. Mais comment

puis-je aimer une race aveugle, stupide et méchante? Que puis-je espérer

d'une génération sans conscience, sans foi, sans intelligence et sans

coeur?»

Trenmor s'efforçait en vain de lui faire comprendre qu'elle s'était

abusée en cherchant l'avenir dans le passé. Il ne pouvait être là,

disait-il, qu'un germe mystérieux dont l'éclosion serait longue, parce

qu'il lui fallait, pour s'ouvrir à la vie, que le vieux tronc fût abattu

et desséché. Tant qu'il y aura un catholicisme et une Église catholique,

lui disait-il, il n'y aura ni foi, ni culte, ni progrès chez les hommes.

Il faut que cette ruine s'écroule, et qu'on en balaie les débris pour

que le sol puisse produire des fruits là où il n'y a maintenant que des

pierres. Votre grande âme, celle d'Annibal et de plusieurs autres se

sont rattachées au dernier lambeau de la foi, sans songer qu'il valait

mieux arracher ce lambeau, puisqu'il ne servait qu'à voiler encore la

vérité. Une philosophie nouvelle, une foi plus pure et plus éclairée, va

se lever à l'horizon. Nous n'en saluons que l'aube incertaine et pâle;

mais les lumières et les inspirations qui font la vie de l'humanité ne

manqueront pas plus à l'avenir des générations que le soleil ne manque

chaque matin à la terre endormie et plongée dans les ténèbres.

L'âme ardente de Lélia ne pouvait s'ouvrir à ces espérances lointaines.

Elle n'avait jamais su s'accommoder des promesses de l'avenir, à moins

qu'elle ne sentît l'action qui doit produire ces choses agir sur elle ou

émaner d'elle. Son coeur avait d'infinis besoins, et il allait

s'éteindre sans en avoir satisfait aucun. Il eût fallu à cette immense

douleur l'immense consolation de la certitude. Elle eût pardonné au ciel

de l'avoir frustrée de tout bonheur si elle eût pu lire clairement dans

les destins de l'humanité future quelque chose de mieux que ce qu'elle

avait eu elle-même en partage.

Une nuit Trenmor la rencontra sur le sommet de la montagne, il faisait

un temps affreux, la pluie coulait par torrents, le vent mugissait dans

la forêt, et les arbres craquaient de toutes parts. De pâles éclairs

sillonnaient les nuages; Trenmor l'avait laissée dans sa cellule si

épuisée et si faible qu'il avait craint de ne pas la retrouver vivante

le lendemain. En la rencontrant ainsi errante sur les rochers glissants,

et toute baignée de l'écume des torrents qui se formaient et

grossissaient autour d'elle, Trenmor crut voir son spectre, et il

l'invoqua comme un pur esprit; mais elle lui prit la main, et,

l'attirant vers elle, elle lui parla ainsi d'une voix forte et l'oeil

enflammé d'un feu sombre.

Lélia · 第 107 / 110 题