LXIV.

Sténio erra les nuits suivantes autour du monastère; mais il n'y put

jamais pénétrer. Les escarpements de la montagne ne lui offrirent plus

de passage, même au péril de ses jours. On avait fait sauter le bloc de

laves qui joignait la montagne aux terrasses du couvent par une rampe

escarpée, presque impraticable. Ce dangereux sentier, jeté comme un pont

sur l'abîme, n'avait pas effrayé Sténio. Il fut miné, et Sténio trouva

un jour au fond du ravin les pics qui la veille baignaient leurs crêtes

dans les nuages. De l'autre côté de la montagne, les murs du monastère

n'offraient plus la moindre brèche où l'on pût poser le pied. Les

gardiens de la porte avaient été changés: ils étaient désormais

incorruptibles. Sténio chercha, imagina, essaya tous les moyens; aucun

ne lui réussit. Il épuisa le reste de ses ressources d'argent et acheva

de ruiner sa santé mal raffermie, sans pouvoir percer les murailles

enchantées qui lui cachaient l'objet de ses rêves. L'abbesse, informée

de ses tentatives, lui fit dire plus d'une fois en secret que tout était

inutile, qu'elle ne pouvait consentir à le revoir, et qu'elle prendrait

toutes les mesures pour déjouer son obstination. Sténio persévérait dans

son dessein avec un aveuglement qui tenait de près à la folie.

Il avait cédé à l'ascendant qu'elle exerçait sur lui, la nuit où il

l'avait quittée, abattu et troublé. Mais à peine s'était-il retrouvé

seul avec ses pensées, qu'il s'était reproché de n'avoir pas su vaincre

l'incrédulité de Lélia par une obsession plus ardente. Il avait rougi de

cet instant de naïveté qui l'avait rempli de honte, de douleur et de

découragement en sa présence, et il s'était promis d'être à l'avenir

moins timide ou moins crédule.

Mais cet avenir n'amena rien de ce qu'il rêvait. Sous prétexte d'une

retraite, pratique de dévotion usitée à de certaines occasions,

l'abbesse avait fait fermer le couvent. Les conférences et les

prédications étaient suspendues. Lélia ne craignait point la présence de

Sténio, elle ne pouvait plus l'aimer; mais elle voulait respecter ses

voeux autant dans l'apparence que dans la réalité; car pour un esprit

aussi droit et aussi logique que le sien, la rigidité des démarches

était inséparable de celle des pensées. D'ailleurs, elle n'espérait en

aucune façon guérir Sténio. Elle s'était montrée au-dessus de tout

préjugé et de toute crainte puérile en lui parlant comme elle avait osé

le faire; il lui semblait que tout avait été dit cette nuit-là et qu'il

serait au moins inutile d'y revenir. Elle pria Dieu pour lui du fond de

son âme, et demeura avec sa tristesse habituelle, se souvenant à toute

heure qu'elle avait aimé Sténio, mais se rappelant rarement qu'il

existait encore.

Sténio tomba dans une tristesse mortelle. La franchise et la raison de

Lélia l'avaient écrasé. Son amour-propre n'osait plus lutter contre

l'invincible vérité qui parlait en elle. Il ne songeait plus à la faire

descendre dans son opinion ou dans celle des autres de la position

élevée où elle s'était assise dans sa douleur et dans sa majesté. Chaque

jour détruisait en lui la confiance du libertin; l'invincible résistance

de Lélia lui prouvait bien qu'elle regrettait l'amour d'une façon

abstraite, et sans songer à aucun homme.

Sténio fut obligé de s'avouer dans le fond de son âme qu'elle avait

vaincu. Cette guerre sourde et patiente qu'ils s'étaient faite l'un à

l'autre en marchant avec persistance vers les deux buts les plus

extrêmes de la volonté, se terminait enfin par le triomphe de Lélia.

Elle était inébranlable dans sa résignation douloureuse; elle était sans

faiblesse pour Sténio, sans pitié pour elle-même. Et Sténio avait plié

le genou devant elle, il l'avait implorée; et, ce qui le consternait le

plus, c'est qu'il l'aimait encore, il l'aimait plus que jamais, il

l'aimait comme il ne l'avait pas encore aimée.

Mais il était trop tard pour que cet amour fût salutaire à elle ou à

lui. Elle n'espérait plus rien de la part des hommes, et lui aussi avait

perdu la faculté d'espérer quelque chose de lui-même. Il ne pouvait

abandonner la débauche. Cette impudente maîtresse s'était emparée de sa

vie, et le poursuivait jusqu'au sein des rêves les plus doux et des

images les plus pures. Elle lui était nécessaire pour lui faire oublier

quelques instants la perte de l'idéal. Aussi l'idéal ne pouvait-il

reprendre vie dans son âme; l'âme s'épuisait dans ce partage entre le

désir exalté et la réalisation abrutissante. On le vit prendre souvent,

à l'entrée de la nuit, le chemin des montagnes, et rentrer le matin,

pâle, épuisé, l'air farouche et le front chargé d'ennuis. Il allait

souvent s'asseoir sur le rocher de Magnus. De là il voyait les dômes du

couvent, les ombrages du cimetière et les rives de ce lac où il avait

promené tant de sombres rêveries et où la tentation du suicide l'avait

si souvent retenu des nuits entières penché sur l'abîme.

Un jour, il reçut une lettre de Trenmor qui lui reprochait vivement sa

coupable indifférence et l'invitait à venir le rejoindre. Trenmor était

engagé dans de nouvelles entreprises du genre de celles où il avait déjà

attiré Sténio. Il était toujours plein de foi en la sainteté de sa

mission, sinon d'espoir dans le succès prochain de ses travaux. La

constance de son dévoûment et l'ardeur de sa propagande irritèrent

Sténio. Mécontent de son inaction et de son impuissance, il essaya de

nier encore les vertus qu'il n'avait pas; et puis, sa conscience qui

était restée saine, la noblesse innée et inaltérable d'une moitié de son

être réclamèrent puissamment contre ces blasphèmes. Sténio eut un

dernier accès de désespoir qui ne réveilla plus aucune énergie ni pour

le mal, ni pour le bien. Il alla au bord du lac et n'en revint plus.

Il était venu vers minuit frapper à la porte de l'ermite. Celui-ci,

habitué à le voir venir à toute heure troubler ses prières ou son

sommeil, commençait à ne pouvoir plus supporter cet hôte fantasque et

dangereux. Il était effrayé de ses déclamations impies et blessé surtout

de l'insistance cruelle qu'il mettait à faire saigner ses blessures mal

fermées. C'était un étrange plaisir pour Sténio que de tourmenter le

prêtre. On eût dit qu'il était heureux de trouver dans cet homme, voué à

la peur et à la souffrance, un exemple de l'inutilité de tout effort

humain, une preuve de l'impuissance de la foi religieuse devant la

fougue des instincts et les emportements de l'imagination. Il se

vengeait avec lui de la honte que lui causait la force glorieuse de

Trenmor et de Lélia, et il abusait lâchement de la faiblesse de cet

adversaire, croyant qu'après avoir ébranlé sa confiance en Dieu il

assurerait la sienne propre dans l'athéisme; mais il le faisait souffrir

en pure perte, et Dieu le punissait de son orgueil en augmentant son

incertitude et son effroi après qu'il avait réussi à troubler cette âme

tremblante et tourmentée.

Cette nuit-là, l'ermite feignit de dormir profondément et n'ouvrit point

à Sténio. Mais, quand le jeune homme se fut éloigné, Magnus craignit

d'avoir manqué à la patience et à l'humilité en refusant cette épreuve

que lui envoyait le ciel. Il lui sembla que Sténio lui avait crié à

travers la porte un adieu étrange, et qu'il nourrissait quelque projet

sinistre. Il se leva pour le rappeler. Sténio était déjà loin; il

marchait avec rapidité vers le lac, en chantant d'une voix altérée le

refrain d'une chanson graveleuse. Magnus se hâta de rentrer dans sa

cellule et se mit en prières. Mais au bout d'une heure il sentit comme

un avertissement secret et se rendit au bord du lac. La lune était

couchée; on ne distinguait au fond de l'abîme qu'une vapeur morne

étendue sur les roseaux comme un linceul. Un silence profond régnait

partout. L'odeur des iris montait faiblement sur la brise tiède et

nonchalante. L'air était si doux, la nuit si bleue et si paisible, que

les pensées sinistres du moine s'effacèrent involontairement. Un

rossignol se mit à chanter d'une voix si suave, que Magnus rêveur

s'arrêta à l'écouter. Était-il possible qu'une horrible tragédie eût

pour théâtre un lieu si calme, une si belle nuit d'été?

Magnus reprit lentement et en silence le chemin de sa cellule. Il

remonta le sentier enveloppé de ténèbres, dirigé par l'instinct et

l'habitude, au travers des arbres et des rochers. Quelquefois pourtant

il se heurta contre le roc, et se trouva enveloppé et comme saisi par

les branches pendantes des vieux ifs. Mais aucune voix plaintive, aucune

main tiède encore ne l'arrêta. Il s'étendit sur les joncs de sa couche,

et les heures de la nuit sonnèrent dans le silence.

Mais il essaya vainement de s'endormir. A peine avait-il fermé les yeux

qu'il voyait se dresser devant lui je ne sais quelles images incertaines

et menaçantes. Bientôt une image plus distincte, plus terrible, vint

l'assaillir et le réveiller: Sténio avec ses blasphèmes, ses doutes

impies, Sténio qu'il avait laissé seul au sein de la nuit lugubre. Il

lui semblait le voir errer autour de sa couche et l'entendre recommencer

ses questions injurieuses et cruelles pour tourmenter l'âme du pauvre

prêtre. Magnus se souleva, et, s'asseyant sur sa couche, la face appuyée

sur ses genoux tremblants, il s'interrogea, comme pour la première fois,

sur les desseins de Sténio. Pourquoi le poëte lui avait-il crié cet

adieu d'une voix si solennelle? Est-ce qu'il allait rejoindre Trenmor?

Mais Sténio avait raillé la veille les desseins et les espérances de son

ami. Était-ce Lélia qu'il poursuivait? A cette pensée le prêtre bondit

sur sa couche; un instant il souhaita la mort de Sténio.

Mais bientôt ce désir impie fit place à des inquiétudes plus généreuses.

Il craignit que, las de lutter contre un Dieu inexorable, Sténio n'eût

accompli quelque projet sinistre. Il se rappelait avec effroi certaines

paroles affreuses que le jeune homme avait dites la veille sur le néant

qui absolvait le suicide, sur l'éternité qui ne le défendait pas, sur la

colère divine qui ne pouvait le prévenir, sur l'indulgence

miséricordieuse qui devait le permettre. Magnus n'avait pas oublié que

la vie présente était pour Sténio un châtiment qui défiait toutes les

peines à venir dont l'Église le menaçait.

Le prêtre consterné parcourut sa cellule à pas précipités. Il ne pouvait

s'assurer de ce qu'était devenu Sténio avant le retour de la lumière. Il

tomba dans une douloureuse rêverie.

Il repassa dans sa mémoire toutes les années de sa jeunesse; il compara

ses douleurs aux douleurs de Sténio; il se glorifia dans sa résignation;

il essaya de mépriser le colère du malheureux qu'il venait de repousser.

Il balbutia quelques paroles hautaines et dédaigneuses; il murmura entre

ses dents, ébranlées par le jeûne et l'insomnie, quelques syllabes

confuses, comme s'il voulait se féliciter d'une victoire décisive sur

ses passions; puis il récita à la hâte quelques versets mutilés qui

consolèrent son orgueil, sans adoucir l'amertume de son coeur.

Chaque fois que l'horloge du monastère sonnait au loin les heures,

Magnus tressaillait; il accusait la marche du temps; il regardait le

ciel; il comptait les étoiles obstinées; puis, quand le son

s'évanouissait, quand tout rentrait dans le silence, quand il se

retrouvait seul avec Dieu et ses pensées, il recommençait machinalement

sa prière monotone et plaintive.

Enfin, le jour parut comme une ligne blanche à l'horizon, et Magnus

retourna au bord du lac. Le vent n'avait pas encore soulevé ses voiles

de brume, et le moine ne distinguait que les objets voisins de sa vue.

Il s'assit sur la pierre où Sténio avait coutume de s'asseoir. Le jour

grandissait lentement à son gré, son inquiétude croissait. A mesure que

la lumière augmenta, il crut distinguer à ses pieds des caractères

tracés sur le sable. Il se baissa, et lut:

«Magnus, tu feras savoir à Lélia qu'elle peut dormir tranquille. Celui

qui ne pouvait pas vivre a su mourir.»

Après cette inscription, la trace d'un pied, un léger éboulement de

sable, puis plus rien que la pente rapide où la poussière du sol incliné

ne gardait plus d'empreinte, et le lac avec ses nénuphars et quelques

sarcelles noires dans la fumée blanche.

Agité d'une terreur plus vive, Magnus essaya de descendre dans le ravin.

Il alla chercher une bêche dans sa cellule, et, s'ouvrant avec

précaution un escalier dans le sable à mesure qu'il y enfonçait son pied

incertain, il parvint, après mille dangers, au bord de l'eau tranquille.

Sur un tapis de lotus d'un vert tendre et velouté, dormait, pâle et

paisible, le jeune homme aux yeux bleus. Son regard était attaché au

ciel, dont il reflétait encore l'azur dans son cristal immobile, comme

l'eau dont la source est tarie, mais dont le bassin est encore plein et

limpide. Les pieds de Sténio étaient enterrés dans le sable de la rive;

sa tête reposait parmi les fleurs au froid calice qu'un faible vent

courbait sur elle. Les longs insectes qui voltigent sur les roseaux

étaient venus par centaines se poser autour de lui. Les uns

s'abreuvaient d'un reste de parfum imprégné à ses cheveux mouillés;

d'autres agitaient leurs robes diaprées sur son visage, comme pour en

admirer curieusement la beauté, ou pour l'effleurer du vent frais de

leurs ailes. C'était un si beau spectacle que cette nature tendre et

coquette autour d'un cadavre, que Magnus, ne pouvant croire au

témoignage de sa raison, appela Sténio d'une voix stridente, et saisit

sa main glacée comme s'il eût espéré l'éveiller. Mais, voyant qu'il ne

respirait plus, une peur superstitieuse s'empara de son âme timorée; il

se crut coupable de ce suicide, et, prêt à tomber auprès de Sténio, il

laissa échapper des cris sourds et inarticulés.

Des pâtres de la vallée qui passèrent sur l'autre rive du lac virent ce

moine désolé qui faisait de vains efforts pour retirer de l'eau le

cadavre de Sténio. Ils descendirent par une pente plus douce, et avec

des branches et des cordes ils emportèrent l'homme mort et l'homme

vivant sur l'escarpement de l'autre bord.

Les pâtres ne savaient pas le secret de la mort de Sténio; ils portaient

religieusement sur leurs épaules le moine et le poëte; ils

s'interrogeaient entre eux d'un regard avide et inquiet, interrompant

quelquefois le silence de leur marche pour essayer quelque timide

conjecture; mais pas d'un d'entre eux ne soupçonnait la vérité.

L'évanouissement de Magnus semblait à ces intelligences rudes et

grossières un spectacle de pitié, plutôt qu'un objet de sympathie. Ils

se demandaient comment un prêtre, voué par son devoir à consoler les

vivants et à bénir les trépassés, perdait courage comme une femme, au

lieu de prier sur celui que Dieu venait de rappeler à lui. Ils ne

comprenaient pas comment l'ermite, qui avait suivi tant de funérailles,

qui avait recueilli les derniers soupirs de tant d'agonisants, se

conduisait si lâchement en présence d'un cadavre, pareil pourtant à tous

ceux qu'il avait vus.

Au réveil de la nature succéda bientôt le réveil de la vie active. Les

travaux interrompus recommençaient avec le jour naissant. Quand les

habitants de la plaine aperçurent de loin les pâtres qui s'avançaient,

ils s'empressèrent autour d'eux; mais, à la vue des branches entrelacées

où reposaient Magnus et Sténio, la question qu'ils allaient faire expira

sur leurs lèvres; leur curiosité naïve fit place à une tristesse morne

et muette: car la mort ne passe inaperçue qu'au milieu des villes

populeuses et bruyantes. Dans le silence des champs, au milieu de la vie

austère des campagnes, elle est toujours saluée comme la voix de Dieu.

Il n'y a que ceux qui passent leurs jours à oublier de vivre qui se

détournent de la mort comme d'un spectacle importun. Ceux qui

s'agenouillent soir et matin pour demander au ciel et à la terre la

possibilité de vivre, ne passent pas indifférents devant un cercueil.

Non loin des bords du lac où ils avaient trouvé Sténio, les pâtres

firent halte et déposèrent leur pieux fardeau sur l'herbe humide. Le

soleil levant colorait l'horizon d'un ton de pourpre et d'orange. On

voyait flotter sur le versant des collines une vapeur abondante et

chaude; descendue du ciel, la fécondante rosée y remontait comme

l'ardeur sainte d'une âme reconnaissante retourne à Dieu, qui l'a

embrasée de son amour. Chaque narcisse de la montagne était un diamant.

Les cimes nuageuses se couronnaient d'un diadème d'or. Tout était joie,

amour et beauté autour du catafalque rustique.

Un groupe de jeunes filles traversait le val pour mener au bord des lacs

les génisses aux flancs rayés, et pour confier aux échos ces rudes

ballades, plus simples que prudentes, dont quelquefois le refrain

arrivait jusqu'aux oreilles des Camaldules en prières. Ces bruns enfants

de la montagne s'arrêtèrent sans terreur devant le spectacle funèbre;

mais sous leurs larges poitrines d'homme, la simple nature avait laissé

vivre le coeur droit et compatissant de la femme. Elles

s'attendrirent, sans pleurer, sur la destinée de ces deux infortunés, et

se chargèrent de l'expliquer aux pâtres.--Celui-ci, dirent-elles en

montrant le moine, est le frère de celui qui est noyé. Ils auront voulu

pêcher les truites du lac; le plus hardi des deux se sera risqué trop

avant; il aura crié au secours, mais l'autre aura eu peur et la force

lui aura manqué. Il faut cueillir des herbes pour le guérir. Nous lui

mettrons des feuilles de sauge rouge sur la langue et de la tanaisie sur

les tempes. Nous brûlerons de la résine autour de lui, et nous

l'éventerons avec des feuilles de fougère.

Tandis que les plus grandes de ces filles cherchaient dans l'herbe

mouillée les aromates qu'elles destinaient à secourir Magnus, quelques

matrones récitèrent à demi-voix la prière pour les morts, et les plus

jeunes montagnardes s'agenouillèrent autour de Sténio demi-recueillies

et demi-curieuses. Elles touchaient ses vêtements avec un mélange de

crainte et d'admiration.--C'était un riche, disaient les vieilles; c'est

bien malheureux pour lui d'être mort.

Une petite fille passait ses doigts dans les cheveux blonds de Sténio,

et les essuyait dans son tablier avec un soin qui tenait le milieu entre

la vénération et le plaisir sérieux de jouer avec un objet inusité.

Au bruit du leurs voix confuses, le prêtre s'éveilla et promena autour

de lui des yeux égarés. Les matrones vinrent baiser sa main décharnée et

lui demandèrent dévotement sa bénédiction. Il frissonna en sentant leurs

lèvres se coller à ses doigts.

«Laissez, laissez, leur dit-il en les repoussant, je suis un pécheur;

Dieu s'est retiré de moi. Priez pour moi, c'est moi qui suis en danger

de périr...»

Il se leva et regarda le cadavre. Assuré alors qu'il ne faisait pas un

rêve, il tressaillit d'une muette et intérieure convulsion, et se rassit

par terre, accablé sous le poids de son épouvante.

Les pâtres, voyant qu'il ne songeait pas à leur donner des ordres, lui

offrirent de porter le cadavre au seuil de l'église des Camaldules.

Cette proposition réveilla toutes les angoisses du moine.

«Non, non, dit-il, cela ne se peut. Aidez-moi seulement à me traîner

jusqu'à la porte du monastère.»

Magnus avait vu de loin la voiture du cardinal approcher du couvent. Il

l'attendit à la porte; et, quand il le vit descendu, il l'emmena à

l'écart et s'agenouilla devant lui.

«Bénissez-moi, monseigneur, lui dit-il, car je viens à vous souillé d'un

grand crime. J'ai causé la damnation d'une âme. Sténio, le voyageur,

l'ami du sage Trenmor, le jeune Sténio, cet enfant du siècle que vous

m'aviez permis d'entretenir souvent pour tâcher de le ramener à la

vérité, je l'ai mal conseillé, j'ai manqué de force et d'onction pour le

convertir; mes prières n'ont pas été assez ferventes; mon intercession

n'a pas été agréable au Seigneur, j'ai échoué... O mon père! serai-je

pardonné? Ne serai-je pas maudit pour ma faiblesse et mon impuissance?

--Mon fils, dit le cardinal, les desseins de Dieu sont impénétrables, et

sa miséricorde est immense. Que savez-vous de l'avenir? Le pécheur peut

devenir un grand saint. Il nous a repoussés, mais Dieu ne l'a pas

abandonné, Dieu le sauvera. La grâce peut l'atteindre partout et le

retirer des plus profonds abîmes.

--Dieu ne l'a pas voulu, dit Magnus dont l'oeil fixe était attaché sur

la terre avec égarement, Dieu l'a laissé tomber dans le lac...

--Que dites-vous? s'écria le prélat en se levant. Votre raison est-elle

troublée? Le pécheur est-il mort?

--Mort, répondit Magnus, noyé, perdu, damné!...

--Et comment ce malheur est-il arrivé? dit le cardinal. En avez-vous été

témoin? N'avez-vous pas essayé de le prévenir?

--J'aurais dû le prévoir, j'aurais dû l'empêcher; j'ai manqué de

persévérance, j'ai eu peur. Il venait presque tous les soirs à mon

ermitage, et là il parlait des heures entières d'une voix haute et

lamentable. Il accusait le sort, les hommes et Dieu; il invoquait une

autre justice que celle en qui nous nous confions; il foulait aux pieds

nos croyances les plus saintes; il appelait le néant; il raillait nos

prières, nos sacrifices et nos espérances. En l'entendant blasphémer

ainsi, ô monseigneur, pardonnez-moi! au lieu d'être enflammé d'une

sainte indignation, je pleurais. Debout à quelques pas de lui,

j'entendais à demi ses paroles funestes. Quelquefois le vent les

saisissait au passage et les emportait vers le ciel, qui seul était

assez puissant pour les absoudre. Quand le vent se taisait, cette voix

lugubre, cette malédiction épouvantable revenait frapper mon oreille et

glacer mon sang. J'étais lâche, j'étais abattu, j'essayais d'élever un

rempart entre les traits empoisonnés de sa parole et mon âme tremblante.

C'était en vain. Le découragement, le désespoir s'insinuaient en moi

comme un venin. Je voulais l'interrompre, l'idée de son affreux sourire

enchaînait ma langue. Je voulais le réprimander, l'audace de son regard

contempteur me paralysait à ma place. Je n'avais plus qu'une pensée,

qu'un besoin, qu'une tentation insurmontable: c'était de le fuir,

c'était d'échapper à ce danger que je ne pouvais détourner de lui et qui

m'envahissait moi-même. Alors il me priait de le quitter, et je le

quittais machinalement, heureux de me soustraire à ma souffrance et

d'aller me réfugier aux pieds du Christ. Je m'occupais trop de moi-même,

j'oubliais trop la garde du pécheur que Dieu m'avait confié. Au lieu de

prendre la brebis égarée sur mes épaules, j'avais peur de la solitude,

de la nuit et des loups dévorants. Je revenais seul au bercail; mauvais

pasteur, j'abandonnais la brebis égarée... et quand je revins, je ne la

trouvai plus. Satan avait enlevé sa proie. L'esprit du mal avait

entraîné cette victime dans le gouffre de l'éternelle perdition.

--Mais quoi! où est Sténio? s'écria le cardinal en voyant que Magnus

parlait dans l'égarement de la fièvre. Que savez-vous de sa mort?

--J'ai trouvé ce matin dans les herbes du lac ce corps où l'âme ne

réside plus; je n'ai plus rien à faire, rien à espérer pour Sténio.

Ordonnez-moi une rude pénitence, monseigneur, afin que j'aille

l'accomplir et laver mon âme.

--Parlez-moi de Sténio! s'écria le cardinal d'un ton sévère.

Oubliez-vous un peu vous-même. Votre âme est-elle plus précieuse que la

sienne pour que nous l'abandonnions ainsi? Commençons par prier pour le

pécheur que Dieu a châtié, nous verrons ensuite à vous purifier. Où est

le corps du jeune homme? Avez-vous récité les psaumes sur sa dépouille

mortelle? L'avez-vous aspergée de l'eau qui purifie? l'avez-vous fait

porter au seuil de la chapelle? Avez-vous dit au chapitre de se

rassembler? le soleil est déjà haut dans le ciel, qu'avez-vous fait

depuis son lever?

--Rien, dit le moine consterné; j'ai perdu le sentiment de l'existence;

et quand je suis revenu à moi-même, je me suis dit que j'étais perdu.

--Et Sténio? dit Annibal impatienté.

--Sténio! reprit le moine, n'est-il pas perdu sans retour? Avons-nous le

droit de prier pour lui? Dieu révoquera-t-il pour lui ses immuables

arrêts? N'est-il pas mort de la mort de Judas Iscariote?

--De quelle mort? dit le prélat épouvanté. Le suicide?

--Le suicide, répondit Magnus d'une voix creuse.»

Le cardinal joignait les mains dans un sentiment d'horreur et de

consternation inexprimables. Puis, se tournant vers Magnus, il le

réprimanda.

«Une telle catastrophe s'est passée presque sous vos yeux, un tel

scandale s'est accompli, et vous ne l'avez pas empêché! Et vous êtes

allé prier comme Marie quand il fallait agir comme Marthe! Vous avez été

lever le front devant le Seigneur comme le Pharisien! Vous avez dit:

«Regardez-moi et bénissez-moi, mon Dieu, car je suis un saint prêtre; et

cet impie qui meurt là-bas peut se passer de vous et de moi!» Vous avez

été rêver et dormir quand il fallait vous attacher aux pas de ce

malheureux, vous jeter à ses pieds, vous traîner dans la poussière,

employer les larmes, les menaces, les prières et la force même pour

l'empêcher de consommer son affreux sacrifice! Au lieu de fuir le

pécheur comme un objet d'horreur et de scandale, ne fallait-il pas

baiser ses genoux et l'appeler mon fils et mon frère pour attendrir son

coeur et lui faire prendre courage, ne fût-ce qu'un jour, un jour qui

eût suffi peut-être pour le sauver: le médecin déserte-t-il le chevet du

malade dans la crainte de la contagion? Le Samaritain se détourna-t-il

de dégoût en voyant la plaie hideuse du Juif? Non, il s'en approcha sans

crainte, il y versa le baume, il le prit sur sa monture et le sauva. Et

vous, pour sauver votre âme, vous avez perdu l'occasion de ramener

l'enfant prodigue aux bras du père: c'est vous, c'est vous, âme étroite

et dure, qui frémirez d'épouvante quand Dieu criera au milieu de vos

nuits sans sommeil: «Caïn, qu'as-tu fait de ton frère?»

--Assez, assez! monseigneur, dit le moine en tombant sur le visage et en

traînant sa barbe dans la poussière; épargnez mon cerveau qui se brise,

épargnez ma raison qui s'égare... Venez, s'écria-t-il en s'attachant à

la robe du prélat, venez avec moi prier sur sa dépouille, venez

prononcer les mots qui délient, venez toucher l'hysope qui lave et qui

blanchit, venez dire les exorcismes qui brisent l'orgueil de Satan,

venez verser l'huile sainte qui enlève toutes les souillures de la

vie...»

Le cardinal, touché de sa douleur, se leva triste et irrésolu.

«Êtes-vous bien sur qu'il se soit donné la mort lui-même? dit-il avec

hésitation; n'est-ce pas l'effet du hasard, ou (disons mieux) d'une

sévérité céleste qu'il ne nous est pas permis d'interpréter, et au bout

de laquelle son âme aura trouvé le pardon? Que savons-nous? Il peut

s'être trompé... Dans les ténèbres... Un accident peut arriver. Parlez

donc, mon fils, avez-vous des preuves certaines du suicide?»

Magnus hésita; il eut envie de dire que non; il espéra tromper la

clairvoyance de Dieu, et, au moyen des sacrements de l'Église, envoyer

au ciel cette âme condamnée par l'Église; mais il ne l'osa pas. Il avoua

en frémissant toute la vérité: il rapporta les paroles écrites sur le

sable: «Magnus, va dire à Lélia qu'elle peut dormir tranquille.»

«Il est donc vrai! dit le prélat en laissant couler ses larmes; il n'y a

pas moyen d'échapper à cette funeste lumière. Pauvre enfant! Mon Dieu!

votre justice est sévère et votre colère est terrible!...--Allez,

Magnus, ajouta-t-il après un instant de silence, faites fermer les

portes de cette chapelle, et priez quelque bûcheron ou quelque berger de

donner la sépulture à ce cadavre. L'Église nous défend de lui ouvrir les

portes du temple et de l'ensevelir en terre sainte...»

Cet arrêt effraya Magnus plus que tout le reste. Il frappa sa tête avec

violence sur le pavé, et son sang coula sur sa joue livide sans qu'il

s'en aperçût.

«Allez, mon fils, dit le prélat en le relevant; prenez courage.

Obéissons à la sainte Église, mais espérons. Dieu est grand, Dieu est

bon; nul n'a sondé jusqu'au fond les trésors de sa miséricorde.

D'ailleurs nous sommes des hommes faibles et des esprits bornés. Aucun

homme, fût-il le chef de l'Église, n'a le droit de condamner un autre

homme irrévocablement. L'agonie du pécheur a pu être longue. En se

débattant contre les approches de la mort, il a pu être éclairé d'une

soudaine lumière. Il a pu se repentir et faire entendre une prière si

fervente et si pure qu'elle l'ait réconcilié avec le Seigneur. Ce n'est

pas le sacrement qui absout, c'est la contrition, vous le savez; et un

instant de cette contrition sincère et profonde peut valoir toute une

vie de pénitence. Prions et soyons humbles de coeur. Dans la jeunesse

de Sténio, les vertus ont été assez sublimes peut-être pour laver toutes

les iniquités de l'avenir, et dans notre vie passée il y a peut-être de

telles souillures que toutes les abstinences du présent et de l'avenir

auront peine à les absoudre. Allez, mon fils; si la règle me défend

d'admettre ce cadavre dans le temple et de l'accompagner au cimetière

avec les cérémonies du culte, au moins l'Église m'autorise à vous donner

une licence particulière: c'est d'aller veiller auprès du corps et de

l'accompagner jusqu'à sa dernière demeure en faisant telle prière que

votre charité vous dictera. Allez, c'est votre devoir, c'est la seule

manière de réparer autant qu'il est en vous le mal que vous n'avez pas

su empêcher. C'est à vous d'obtenir grâce pour lui et pour vous. Je

prierai de mon côté, nous prierons tous, non pas en choeur et dans le

sanctuaire, mais chacun dans notre oratoire et dans la ferveur de nos

âmes.»

Le moine infortuné retourna près de Sténio. Les bergers l'avaient placé

à l'abri du soleil, à l'entrée d'une grotte où les femmes brûlaient de

la résine de cèdre et des branches de genièvre. Ces pieux montagnards

attendaient que Magnus revînt leur donner l'ordre de le porter au

couvent, et ils l'avaient déposé sur un brancard fait avec plus d'art et

de soin que le premier. Ils avaient entrelacé des branches de sapin et

de cyprès avec leurs rameaux vivaces, qui formaient au cadavre un lit de

sombre verdure. Les enfants l'avaient parsemé d'herbes aromatiques, et

les femmes lui avaient mis au front une couronne de ces blanches fleurs

étoilées qui croissent dans les prés humides. Les liserons blancs et les

clématites, qui grimpaient le long des flancs du rocher, se suspendaient

à la voûte en festons gracieux et sauvages. Ce lit funèbre, si frais, si

agreste, surmonté d'un dais de fleurs et baigné des plus suaves parfums,

était digne de protéger le dernier sommeil d'un jeune et beau poëte

endormi dans le Seigneur.

Les montagnards s'agenouillèrent en voyant le prêtre s'agenouiller; les

femmes, dont le nombre avait grossi considérablement depuis le matin,

commencèrent à égrener leur rosaire; tous s'apprêtaient à suivre le

moine et le cadavre jusqu'à la grille des Camaldules. Mais, lorsque

après une longue attente ils virent le soleil descendre vers l'horizon

sans que Magnus leur dît d'enlever le corps, ils s'étonnèrent et se

hasardèrent à l'interroger. Magnus les regarda d'un air égaré, essaya de

leur répondre, et balbutia des paroles incertaines. Alors, voyant à quel

point la douleur l'avait troublé et craignant de l'affliger davantage en

le pressant de questions, un des plus vieux bûcherons de la vallée se

décida à se rendre au couvent avec ses fils, et à demander des ordres à

l'abbesse.

Au bout d'une heure, le bûcheron revint; il était silencieux, triste et

recueilli. Il n'osait parler devant Magnus, et, comme tous les regards

l'interrogeaient, il fit signe à ses compagnons de le suivre à l'écart.

Tous ceux qui entouraient le cadavre, entraînés par la curiosité,

s'éloignèrent sans bruit et le joignirent à quelque distance. Là ils

apprirent avec surprise, avec terreur, le suicide de Sténio et le refus

du cardinal de le faire ensevelir en terre sainte.

S'il avait fallu au cardinal toute la fermeté d'un esprit généreux,

toute la chaleur d'une âme indulgente, pour ne pas désespérer du salut

de Sténio, à plus forte raison ces hommes simples et bornés furent-ils

épouvantés d'un crime condamné si sévèrement dans les croyances

catholiques. Les vieilles femmes furent les premières à le maudire.--Il

s'est tué! l'impie! s'écrièrent-elles; quel crime avait-il donc commis?

Il ne mérite pas nos prières; l'Église lui refuse un tombeau dans la

terre consacrée. Il faut qu'il ait fait quelque chose d'abominable, car

monseigneur est si indulgent et si saint! il avait une plaie honteuse au

coeur, cet homme qui a désespéré du pardon et qui s'est fait justice

lui-même; ne le plaignons pas; d'ailleurs, il est défendu de prier pour

les damnés. Allons-nous-en; que l'ermite fasse son métier; c'est à lui

de le garder durant la nuit. Il a le pouvoir de prononcer les

exorcismes; si le démon vient réclamer sa proie, il le conjurera.

Partons.

Les jeunes filles épouvantées ne se firent pas prier pour suivre leurs

mères, et plus d'une, en retournant vers sa demeure, crut voir passer

une figure blanche dans les profondeurs du taillis, et entendre sur

l'herbe humide de la rosée du soir glisser une ombre qui murmurait

tristement:--Détournez-vous, jeune fille, et voyez ma face livide. Je

suis l'âme d'un pécheur et je vais au jugement. Priez pour moi. Elles

pressaient le pas et arrivaient palpitantes et pâles à la porte de leurs

chalets; mais le soir, lorsqu'elles s'endormirent, je ne sais quelle

voix faible et mystérieuse répétait à leur chevet:--Priez pour moi.

Les bergers, habitués aux veilles de la nuit et à la solitude des bois,

furent moins accessibles à ces terreurs superstitieuses. Quelques-uns

allèrent rejoindre Magnus, et résolurent de garder le mort avec lui. Ils

plantèrent aux quatre coins du catafalque rustique de grandes torches de

sapin résineux, et déplièrent leurs casaques de peau de chèvre, pour se

préserver du froid de la nuit. Mais quand les torches furent allumées,

elles commencèrent à projeter sur le cadavre des lueurs d'un rouge

livide. Le vent, qui les agitait, faisait passer des clartés sinistres

sur ce visage près de tomber en dissolution, et par instants le

mouvement de la flamme semblait se communiquer aux traits et aux membres

de Sténio. Il leur sembla qu'il ouvrait les yeux, qu'il agitait une main

convulsive, qu'il allait se lever. La frayeur s'empara d'eux, et, sans

oser s'avouer mutuellement leur puérilité, ils adoptèrent tacitement

l'avis unanime de se retirer. L'ermite, dont la présence les avait un

instant rassurés, commençait à les épouvanter plus que le mort lui-même.

Son immobilité, son silence, sa pâleur, et je ne sais quoi de sombre et

de terrible dans son front chauve et luisant, lui donnaient l'aspect

d'un esprit de ténèbres. Ils pensèrent que le démon avait pu prendre

cette forme pour damner le jeune homme, pour le précipiter dans le lac;

et qu'il était là maintenant, veillant sur sa proie, en attendant

l'heure de minuit, où les horribles mystères du sabbat s'accomplissent.

Le plus courageux d'entre eux offrit de revenir le lendemain dès

l'aube, pour creuser la fosse et y descendre le cadavre.--C'est bien

inutile, répondit un des plus consternés; et cette réponse fut comprise.

Ils se regardèrent en silence; leur pâleur les effraya mutuellement. Ils

descendirent vers la vallée, et se séparèrent d'un pas flageolant, prêts

à se prendre les uns les autres pour des spectres.

Lélia · 第 105 / 110 题