A force de faire des projets, Sténio sortit sans s'être arrêté à aucun.
Il avait repris les habits de son sexe, et sa toilette était des plus
recherchées. Quand il eut marché longtemps, il se demanda ce qu'il
allait faire; il était près du couvent des Camaldules. Son instinct et
sa destinée l'avaient porté là sans qu'il en eût conscience.
Autrefois, Sténio avait pénétré dans ce monastère. Pendant deux nuits il
avait erré sur les terrasses, dans les cloîtres, autour des dortoirs. Il
retrouva sans peine la cellule de Claudia, et, grimpant le long du
berceau de jasmin qui entourait la croisée, il hésita s'il ne casserait
pas un carreau pour entrer.
Sténio voulait à tout prix mortifier l'orgueil de Lélia. Ne pouvant le
briser, il voulait au moins le tourmenter, et il se demandait sur qui
porterait sa première tentative. Serait-ce sur Claudia, cette enfant
qu'il avait trouvée jadis si bien disposée à l'écouter? Elle était
devenue une grande et belle personne, pleine de dignité, de raison et de
piété sincère. Son éducation avait été le chef-d'oeuvre de l'abbesse,
car nulle âme n'avait été plus près de se corrompre, et nulle n'avait eu
autant d'efforts à faire pour s'ouvrir à la droiture et à la sagesse.
Claudia sentait le mal que lui avait fait sa première éducation, et,
dans sa lutte avec les mauvaises influences du passé, elle avait été si
effrayée de l'avenir que son caprice s'était changé en résolution
inébranlable. Elle avait pris le voile. Elle était novice.
Quelle gloire pour Sténio, et quelle humiliation pour Lélia, s'il venait
à bout d'arracher cette proie au prosélytisme! Comme Claudia, dédaignée
par lui chez la courtisane où elle était venue le chercher, et puis
attirée ensuite à un rendez-vous où elle ne l'avait pas trouvé, et enfin
arrachée à des résolutions sérieuses et à une jeunesse mûrie par la
réflexion, serait une belle conquête à afficher! Peut-être en ce moment
la fière abbesse racontait aux vieilles nonnes qu'elle avait reconnu,
dans l'orateur femelle de la conférence, un fat qu'elle s'était plu,
dans sa réponse, à persifler et à humilier! Peut-être, le lendemain,
grâce au caquet des nonnes, on saurait dans toute la ville le triomphe
d'éloquence que Sténio était venu procurer à Lélia. Il lui fallait une
aventure scandaleuse pour mettre les rieurs de son côté. Mais serait-ce
Claudia, serait-ce Lélia elle-même que Sténio attaquerait de préférence?
Suspendu au barreaux de la cellule, il distinguait, à la faible lueur
d'une lampe allumée devant l'image de la Vierge, une forme blanche
élégamment jetée sur une couche étroite et basse. C'était la belle
Claudia dormant sur son lit en forme de cercueil. Son sommeil n'était
pas parfaitement calme. De temps en temps un soupir profond, vague
réminiscence du chagrin, de la crainte ou du repentir, venait soulever
sa poitrine. Son bandeau s'était dérangé, et ses longs cheveux noirs,
dont elle devait bientôt, comme Lélia, faire le sacrifice, retombaient
sur son bras d'albâtre, mal caché par une large manche de lin.
La beauté de cette fille avait tellement augmenté depuis le temps où
Sténio l'avait connue, son attitude était si gracieuse, il y avait en
elle un si singulier mélange de volupté instinctive luttant encore,
quoique faiblement, contre la chasteté victorieuse, que Sténio, troublé,
oublia ses projets et ne songea qu'à la désirer pour elle-même. Mais ce
soupir, qui de temps en temps échappait à Claudia comme une note
mystérieuse exhalée vers le ciel, causait un effroi involontaire à ce
débauché. Les malédictions que Lélia avait données à don Juan lui
revenaient aussi en mémoire et ne lui semblaient plus des attaques
personnelles contre lui. «Après tout, se dit-il en regardant le sommeil
virginal de Claudia, cette homélie ne peut m'avoir été adressée. Je ne
suis point un roué; je suis libertin, mais non pas lâche ni menteur. Je
vis avec des femmes débauchées, et je n'ai pas une grande opinion de la
vertu des autres; mais je ne cherche pas à m'en assurer, car il y a
toujours eu dans le souvenir de ma première déception quelque chose qui
m'a mis en méfiance de moi-même. J'ai peut-être les manières et l'aplomb
d'un Lovelace, mais je n'en ai pas la confiance superbe. Je n'ai trompé
ni séduit aucune femme, pas même celle-ci, qui est venue me trouver dans
un mauvais lieu, et que je regarde dormir à cette heure dans son voile
de novice, sans en écarter le moindre pli. Qu'ai-je donc de commun avec
don Juan? J'ai eu quelques velléités de l'imiter; mais j'ai senti
aussitôt que je ne le pouvais pas. Je vaux mieux ou moins que lui, mais
je ne lui ressemble pas. Je n'ai ni assez de santé, ni assez de gaieté,
ni assez d'effronterie pour me donner tant de peine, sachant que je puis
trouver des plaisirs faciles. Si Lélia s'imagine avoir frappé juste sur
moi en écrasant don Juan sous sa rhétorique, elle se trompe beaucoup,
elle a lancé son javelot dans le vide.
Il quitta les barreaux de la cellule et se promena dans le jardin,
occupé toujours des anathèmes de Lélia et sentant croître en lui, non
plus le désir de s'en venger en les méritant, mais de les repousser en
faisant connaître qu'il ne les méritait pas. L'âme de Sténio était
foncièrement honnête et amie de la droiture. Il avait la prétention, en
général, d'être plus vicieux qu'il ne l'était en effet; mais, si on le
prenait au mot, sa fierté se révoltait, et son indignation prouvait que
ses principes, à certains égards, étaient inébranlables.
Il marchait avec agitation sous les myrtes du préau, et toutes les
paroles de l'abbesse lui revenaient à la mémoire avec une précision qui
tenait du prodige. Sa colère avait fait place à une souffrance profonde.
Il n'avait pu se défendre d'admirer la parole de l'abbesse; le son de sa
voix était plus harmonieux que jamais, et le ton dont elle disait
révélait, comme autrefois, cette conviction profonde, cette
incorruptible bonne foi que Lélia avait portée dans le scepticisme comme
dans la piété. Il n'avait pas bien vu son visage; mais elle lui avait
semblé toujours belle, et sa taille n'avait pas, comme celle de
Pulchérie, perdu son élégance et sa légèreté. Malgré lui, Sténio avait
été frappé du progrès intellectuel qui s'était accompli dans cette âme
déchirée à l'âge où les femmes subissent, avec la perte de leurs
charmes, une sorte de décadence morale. Lélia avait donné un démenti
puissant à toutes les prévisions applicables aux destinées vulgaires.
Elle avait triomphé de tout, de son amant, du monde et d'elle-même. Sa
force effrayait Sténio; il ne savait plus s'il devait la maudire ou se
prosterner. Ce qui était bien nettement senti de lui, c'était la douleur
d'être méconnu par elle, méprisé sans doute, à l'heure où il ne pouvait
se défendre de la respecter ou de la craindre.
Tel est le coeur humain: l'amour est la lutte des plus hautes facultés
de deux âmes qui cherchent à se fondre l'une dans l'autre par la
sympathie. Quand elles n'y parviennent pas, le désir de s'égaler au
moins par le mérite devient un tourment pour leur orgueil mutuellement
blessé. Chacune voudrait laisser à l'autre des regrets, et celle qui
croit les éprouver seule est en proie à un véritable supplice.
Sténio, de plus en plus agité, sortit du jardin et suivit au hasard une
galerie étroite soutenue d'arcades élégantes. Au bout de cette galerie,
un escalier tournant en spirale sur un palmier de marbre s'offrit devant
lui. Il le monta, pensant que ce passage le ramènerait aux terrasses par
lesquelles il était venu. Il trouva un rideau de drap noir et le souleva
à tout hasard, quoique avec précaution. La chaleur avait été accablante
dans la journée. Cette tenture était la seule porte qui fermât les
appartements de l'abbesse. Sténio traversa une pièce qui servait
d'oratoire, et se trouva dans la cellule de Lélia.
Cette cellule était simple et recherchée à la fois. Elle était toute
revêtue, à la voûte et aux parois, d'un stuc blanc comme l'albâtre. Un
grand Christ d'ivoire, d'un beau travail, se détachait sur un fond de
velours violet, encadré dans des baguettes de bronze artistement
ciselées. De grandes chaises d'ébène massives, carrées, mais d'un goût
pur, relevées par des coussins de velours écarlate, un prie-Dieu et une
table du même style sur laquelle étaient posés une tête de mort, un
sablier, des livres et un vase de grès rempli de fleurs magnifiques,
composaient tout l'ameublement. Une lampe de bronze antique, posée sur
le prie-Dieu, éclairait seule cette pièce assez vaste, au fond de
laquelle Sténio ne distingua Lélia qu'au bout de quelques instants.
Puis, quand il la vit, il resta cloué à sa place; car il ne sut si
c'était elle ou une statue d'albâtre toute semblable à elle, ou le
spectre qu'il avait cru voir dans des jours de délire et d'épuisement.
Elle était assise sur sa couche, cercueil d'ébène gisant à terre. Ses
pieds nus reposaient sur le pavé et se confondaient avec la blancheur du
marbre. Elle était tout enveloppée de ses voiles blancs, dont la
fraîcheur était incomparable. A quelque heure qu'on vit la belle abbesse
des Camaldules, elle était toujours ainsi; et l'éclat de ce vêtement
sans tache et sans pli avait quelque chose de fantastique qui donnait
l'idée d'une existence immatérielle, d'une sérénité en dehors des lois
du possible. A ce vêtement si pur, ses compagnes attachaient un respect
presque superstitieux. Aucune n'eût osé le toucher; car l'abbesse était
réputée sainte, et tout ce qui lui appartenait était considéré comme une
relique. Peut-être elle-même attachait une idée romanesque à cette
blancheur du lin qui lui servait de parure. Elle trouvait avec la poésie
chrétienne les plus touchants emblèmes de la pureté de l'âme dans cette
robe d'innocence si précieuse et si vantée.
Lélia ne vit pas Sténio, quoiqu'il fût debout devant elle; et Sténio ne
sut pas si elle dormait ou si elle méditait, tant elle demeura immobile
et absorbée malgré sa présence. Ses grands yeux noirs étaient ouverts
cependant; mais leur fixité tranquille avait quelque chose d'effrayant
comme la mort. Sa respiration n'était pas saisissable. Ses mains de
neige posées l'une sur l'autre n'indiquaient ni la souffrance, ni la
prière, ni l'abattement. On eût dit d'une statue allégorique
représentant le calme.
Sténio la regarda longtemps. Elle était plus belle qu'elle n'avait
jamais été; quoiqu'elle ne fût plus jeune, il était impossible
d'imaginer en la voyant qu'elle eût plus de vingt-cinq ans; et cependant
elle était pâle comme un lis, et aucun embonpoint ne voilait sur ses
joues le ravage des années. Mais Lélia était un être à part, différent
de tous les autres, passionné au fond de l'âme, impassible à
l'extérieur. Le désespoir avait tellement creusé en elle qu'il était
devenu la sérénité. Toute pensée de bonheur personnel avait été abjurée
avec tant de puissance, qu'il ne restait pas la moindre trace de regret
ou de mélancolie sur son front. Et cependant Lélia connaissait des
douleurs auxquelles rien dans la vie des autres êtres ne pouvait se
comparer; mais elle était comme la mer calme, quand on la regarde du
sommet des montagnes, alors qu'elle paraît si unie qu'on ne peut
comprendre les orages cachés dans son sein profond.
Quand Sténio la vit ainsi, lui qui s'était toujours attendu à la
retrouver déchue de toute sa puissance, un trouble, un attendrissement,
un transport imprévus s'emparèrent de lui. Six années de dépit, de
méfiance ou d'ironie furent oubliées en un instant devant la beauté de
la femme; six années de désordres, de scepticisme ou d'impiété furent
abjurées comme par magie au spectacle de la beauté de l'âme. Ce que
Sténio avait adoré autrefois dans Lélia, c'était précisément cette
réunion de la beauté physique et de la beauté intellectuelle. Cette
force du l'intelligence qui lui avait résisté était devenue l'objet de
sa haine. Il n'avait voulu garder dans sa mémoire que le souvenir d'une
belle femme, et, pour consoler son amour-propre d'avoir plié le genou
devant Lélia, il se plaisait à répéter que sa beauté seule l'avait
ébloui et lui avait fait rêver en elle un génie qu'elle n'avait pas. En
contemplant Lélia ainsi pensive, il fut impossible à Sténio de ne pas
sentir qu'entre cette femme, qu'il eût pu mériter, et toutes celles
qu'il prétendait comparer et égaler à elle, il y avait l'abîme de
l'infini. Comme un prodigue ruiné à l'aspect d'un trésor négligé qui lui
échappe, il fut pris de vertige et de désespoir, et s'appuya contre la
porte pour ne pas se laisser tomber à genoux. Lélia ne vit pas son
trouble. Emportée par l'esprit dans un autre monde, elle n'existait
pas, à cet instant-là, de la vie des sens.
Sténio resta presque une heure devant elle, l'étudiant avec avidité,
épiant le réveil du sentiment dans cette extase de la pensée, se
demandant avec angoisse si elle songeait à lui en cet instant, et si
c'était pour le plaindre, le regretter ou le mépriser. Enfin, elle fit
un léger mouvement et parut sortir de son rêve, mais peu à peu, et sans
se rendre encore bien compte de la vie extérieure. Puis elle se leva, et
marcha lentement dans le fond de sa chambre. La lampe envoyait au mur
pâle le reflet transparent de son ombre voilée. On eût dit d'un spectre
qui marchait à côté d'elle. Enfin elle s'arrêta devant sa table, et,
croisant ses bras sur sa poitrine, la tête penchée en avant, et l'air
mélancolique, cette fois, elle contempla longtemps le vase rempli de
fleurs. Sténio la vit essuyer quelques larmes qui coulaient de ses yeux
lentement et tranquillement, comme l'eau d'une source limpide et
silencieuse. Il ne put résister plus longtemps à son émotion.
«Oh! lui dit-il en faisant quelques pas vers elle, voici la seconde fois
que je te vois pleurer: la première fois j'étais à tes pieds;
aujourd'hui j'y serai encore si tu veux me dire le secret de tes
larmes.»
Lélia ne tressaillit point: elle regarda Sténio d'un air étrange, et
sans montrer ni crainte ni colère de le voir pénétrer chez elle au
milieu de la nuit.
«Sténio, lui dit-elle, je pensais à toi; il me semblait te voir et
t'entendre; ton image était dans ma pensée. Que viens-tu faire ici, tel
que te voilà?
--Ma présence vous fait horreur, Lélia? dit Sténio, effrayé de cet
accueil glacial.
--Non, répondit Lélia.
--Mais, dit Sténio, elle vous offense et vous irrite?
--Non plus, répondit Lélia.
--Eh bien, elle vous afflige, peut-être?
--Je ne sais pas ce qui peut m'affliger désormais, Sténio. Mon âme vit
dans la présence incessante, éternelle, des sujets de sa réflexion et
des causes de sa douleur. Tu vois que ta visite ne m'émeut pas plus que
ton souvenir, et ta personne pas plus que ton image.
--Vous pleuriez, Lélia, et vous dites que vous pensiez à moi!
--Regarde cette fleur, dit Lélia en lui montrant un narcisse blanc d'un
parfum exquis. Elle m'a rappelé ce que tu étais dans ta jeunesse, alors
que je t'aimais; et tout à coup j'ai vu tes traits, j'ai entendu le son
de ta voix, et mon coeur a été délicieusement ému, comme aux jours où
je me croyais aimée de toi.
--Est-ce un rêve que je fais? s'écria Sténio hors de lui. Est-ce Lélia
qui me parle ainsi? et si c'est elle, est-ce parce que la soeur
Annonciade s'ennuie de la solitude, ou parce que l'abbesse des
Camaldules veut railler amèrement mon audace?»
Lélia ne sembla pas entendre ce que disait Sténio; elle tenait le
narcisse, et le regardait avec attendrissement.
«Te voilà, mon poëte, lui dit-elle, comme je t'ai souvent contemplé à
ton insu. Souvent, dans nos courses rêveuses, je t'ai vu, plus faible
que Trenmor et moi, céder à la fatigue et t'endormir à mes pieds sous
une chaude brise de midi, parmi les fleurs de la forêt. Penchée sur toi,
je protégeais ton sommeil, j'écartais de toi les insectes malfaisants.
Je te couvrais de mon ombre quand le soleil perçait les branches pour
jeter un baiser à ton beau front. Je me plaçais entre toi et lui. Mon
âme despote et jalouse t'enveloppait de son amour. Ma lèvre tranquille
effleurait quelquefois l'air chaud et parfumé qui frémissait autour de
toi. J'étais heureuse alors, et je t'aimais! Je t'aimais autant que je
puis aimer. Je te respirais comme un beau lis, je te souriais comme à un
enfant, mais comme à un enfant plein de génie. J'aurais voulu être ta
mère et pouvoir te presser dans mes bras sans éveiller en toi les sens
d'un homme.
D'autres fois, j'ai surpris le secret de tes promenades solitaires.
Tantôt, penché sur le bassin d'une source ou appuyé sur la mousse des
rochers, tu regardais le ciel dans les eaux. Le plus souvent, tes yeux
étaient à demi fermés, et tu semblais mort à toutes les impressions
extérieures. Comme maintenant, tu semblais te recueillir et regarder en
toi-même Dieu et les anges réfléchis dans le mystérieux miroir de ton
âme. Te voilà, comme tu étais alors, frêle adolescent, encore sans
mauvaise passion, étranger aux ivresses et aux souffrances de la vie.
Fiancé de quelque vierge aux ailes d'or, tu n'avais pas encore jeté ton
anneau dans les flots orageux. Est-ce que tant de jours, tant de maux,
ont été subis depuis cette matinée sereine où je t'ai rencontré comme un
jeune oiseau ouvrant ses ailes tremblantes aux premières brises du ciel?
Est-ce que nous avons vécu et souffert depuis cette heure où tu me
demandais de t'expliquer l'amour, le bonheur, la gloire et la sagesse?
Enfant qui croyais à toutes ces choses et qui cherchais en moi ces
trésors imaginaires, est-il vrai que tant de larmes, tant d'épouvantes,
tant de déceptions, nous séparent de cette matinée délicieuse? Est-ce
que tes pas, qui n'avaient courbé que des fleurs, ont marché depuis dans
la fange et sur le gravier? Est-ce que ta voix, qui chantait de si
suaves harmonies, s'est enrouée à crier dans l'ivresse? Est-ce que ta
poitrine, épanouie et dilatée dans l'air pur des montagnes, s'est
desséchée et brûlée au feu de l'orgie? Est-ce que ta lèvre, que les
anges venaient baiser dans ton sommeil, s'est souillée à des lèvres
infâmes? Est-ce que tu as tant souffert, tant rougi et tant lutté, ô
Sténio! ô le bien-aimé fils du ciel?
--Lélia! Lélia! ne parle pas ainsi, s'écria Sténio en tombant aux genoux
de l'abbesse; tu brises mon coeur par une froide moquerie; tu ne
m'aimes pas, tu ne m'as jamais aimé!...»
En sentant la main de Sténio chercher la sienne, l'abbesse recula avec
un frisson douloureux.
«Oh! dit-elle, ne parlez pas ainsi vous-même. Je songeais à cette fleur
au fond de laquelle je croyais voir une image qui s'est effacée.
Maintenant, Sténio, adieu!
Elle laissa tomber la fleur à ses pieds; un profond soupir s'exhala de
son sein, et, levant les yeux au ciel dans un mouvement d'inexprimable
tristesse, elle passa la main sur son front, comme pour chasser une
illusion et revenir avec effort au sentiment de la réalité. Sténio
attendait avec anxiété qu'elle s'expliquât sur le présent. Elle le
regarda avec un mélange d'étonnement et de froideur.
«Vous avez voulu me voir, dit-elle; je ne vous demande pas pourquoi, car
vous ne le savez pas vous-même. Maintenant que votre inquiétude est
satisfaite, il faut vous retirer.
--Pas avant que vous me disiez ce que vous éprouvez vous-même en me
voyant, répondit Sténio. Je veux savoir quel sentiment succède en vous à
ce souvenir d'amour que vous n'avez pas craint d'exprimer devant moi.
--Aucun, répondit Lélia, pas même la colère.
--Quoi! pas même la haine?
--Pas même le mépris, répondit Lélia. Vous n'existez pas pour moi. Il me
semble que je suis seule, et que je regarde un portrait de vous qui ne
vous ressemble pas.
--Quoi! pas même le mépris? dit Sténio irrité; pas même la peur?
ajouta-t-il en se relevant et en la suivant de près, tandis qu'elle
reprenait sa promenade au fond de la cellule.
--La peur moins que toute autre chose, dit Lélia sans daigner faire
attention à la fureur qui s'emparait de lui. Vous n'êtes pas encore don
Juan, Sténio! Vous êtes une nature faible et non perverse. Comme vous ne
croyez pas en Dieu, vous ne croyez pas non plus à Satan; vous n'avez
fait aucun pacte avec l'esprit du mal, car rien n'est mal comme rien
n'est bien à vos yeux. Vos instincts ne vous portent point au crime; ils
repoussent l'infamie. Vous fûtes un type de candeur et de grâce, vous
n'êtes aujourd'hui le type de rien: vous vous ennuyez! L'ennui n'avilit
ni ne dégrade, mais il efface, il détruit.
--Vous le savez sans doute, madame l'abbesse, répondit Sténio avec
aigreur; car j'ai surpris le secret de vos nuits, et je sais que vous ne
lisez pas, que vous ne dormez pas, que vous ne priez pas; je sais que,
vous aussi, l'ennui vous dévore!
--Le chagrin me dévore, non l'ennui! répondit Lélia avec une franchise
qui brisa l'orgueil de Sténio.
--Le chagrin! dit-il avec surprise. Vous en convenez donc? Oh! oui, en
vous voyant si calme, j'aurais dû comprendre que vous nourrissiez
tranquillement et patiemment, comme jadis, le désespoir dans votre sein;
pauvre Lélia!
--Oui, pauvre Lélia! répondit l'abbesse, je mérite d'être appelée ainsi,
et pourtant j'ai de grandes richesses, de grandes espérances, de grandes
consolations: la conscience d'avoir agi comme je devais, la certitude
d'un Dieu ami des malheureux, et l'intelligence des joies saintes
auxquelles une âme résignée peut aspirer.
--Mais vous souffrez, Lélia, dit Sténio de plus en plus étonné de la
trouver si sincère; vous n'êtes donc pas résignée? Vous ne ressentez
donc pas ces joies que vous comprenez? Ce Dieu, ami des infortunés, ne
vous assiste donc pas? La paix de votre conscience n'est donc pas une
félicité suffisante?
--Je ne m'étonne pas que vous me le demandiez, répondit Lélia; car vous
ne savez plus rien de toutes ces choses, et vous devez trouver un
certain attrait de curiosité à les rapprendre; je vais donc vous les
dire.»
Elle lui fit signe de s'éloigner d'elle, car il marchait à ses côtés, il
n'osa pas résister à ce geste dont l'autorité semblait surhumaine. Elle
s'éloigna aussi, et, appuyant son coude contre le bord de la fenêtre,
elle lui parla debout et le regard fixé sur lui avec assurance.
«Je ne veux, pas vous tromper, lui dit-elle. Je sens que ces paroles
échangées à cette heure entre nous ont une solennité qu'il n'est pas en
mon pouvoir de détourner. Si Dieu a permis que vous entrassiez sans
obstacle dans le sanctuaire de mon repos, s'il a livré à votre curiosité
malveillante ou frivole le secret douloureux de mes veilles, sa volonté
est apparemment que vous connaissiez mes pensées; et vous les connaîtrez
pour en faire l'usage que Dieu a prévu et ordonné. La fierté que je
professe, que j'enseigne et que je pratique est, je le sais, l'objet de
votre aversion et de votre ressentiment. Vous la combattez avec âpreté
dans vos entretiens, dans vos écrits, dans le sein même de mon humble
école; mais vous la combattez par un faible argument, Sténio. Vous dites
que mon chemin ne mène point au bonheur, que je suis moi-même la
première victime de cet indomptable orgueil que j'exalte. Vous vous
trompez, Sténio! ce n'est pas de mon orgueil que je suis victime, c'est
de l'absence des affections qui font la vie de l'âme. La vie de l'âme en
Dieu est une existence sublime, mais elle ne suffit pas, parce qu'elle
ne peut pas exister complète, incessante, infinie. Dieu nous aime et
nous porte en lui à toute heure; nous aussi, nous l'aimons et le portons
en nous; mais nous ne sentons pas, comme lui, à toute heure, cette vie
universelle qui est en lui naturelle et nécessaire; en nous,
accidentelle, extraordinaire, jaculatoire. L'amour infini est donc la
vie de Dieu. La vie de l'homme se compose de l'amour infini, qui a Dieu
et l'univers pour objet, et de l'amour fini ou terrestre, qui a pour
objet les âmes humaines associées par le sentiment a l'être humain.
Cette association, c'est l'amour, l'hyménée, la génération, la famille.
Qu'une créature humaine s'isole et renonce à ces éléments nécessaires de
son existence, elle souffre, elle languit, elle n'existe plus qu'à demi.
Elle a bien l'immensité de Dieu pour refuge; mais, faible et bornée
qu'elle est, elle se perd au sein de cette immensité et s'y sent
absorbée, dévorée, anéantie, comme un atome dans le foyer des astres.
Quelquefois cette absorption est enivrante, délicieuse, sublime; il est,
dans la prière et dans la contemplation, des ravissements inouïs et dont
nulle joie terrestre ne peut donner l'idée. Mais ils sont rares, ils
s'évanouissent rapidement, et ne reviennent pas au premier cri de notre
souffrance; ils sont rares, parce que notre âme, malgré tous nos
efforts, a besoin pour les ressentir d'un état de puissance auquel la
nature humaine ne peut aisément s'élever ni se soutenir; ils sont
fugitifs, parce que Dieu ne nous permet point de passer en cette vie de
l'état d'homme à l'état d'ange: il faut que nous subissions notre sévère
destinée, et que notre pèlerinage s'accomplisse dans les dures
conditions de la vie terrestre.
«Au milieu de sa rigueur, Dieu est bon et prodigue envers nous. Il a
permis que nous eussions sur cette terre des affections tendres, fortes,
exclusives; mais il a voulu, pour sanctionner ces affections, qu'elles
revêtissent un caractère de grandeur, de justice et de sublimité,
moyennant lesquelles elles ressemblent à l'amour divin, parce qu'elles
s'y retrempent et s'y confondent; et sans lesquelles elles se
matérialisent, s'avilissent et s'éteignent, parce que l'amour divin ne
les inspire et ne les gouverne plus. Ainsi, quand les générations se
corrompent ou s'endorment, quand le progrès de la justice est entravé
sur la terre, quand les lois ne sont plus en harmonie avec les besoins
de ce progrès, et que les coeurs font de vains efforts pour vivre
selon la liberté, qui fait la sincérité et la fidélité des affections,
Dieu retire à l'amour terrestre ce rayon dont il l'avait éclairé. Les
nobles instincts de l'homme retombent au niveau de la brute. Les
mystères sacrés de l'hymen s'accomplissent dans la fange ou dans les
pleurs; les passions deviennent cuisantes, jalouses, meurtrières; les
appétits, grossiers, impudiques et lâches: l'amour est une orgie, le
mariage un marché, la famille un bagne. Alors l'ordre est un supplice et
une agonie; le désordre, un refuge, c'est-à-dire un suicide.
«Eh bien, ce désordre, nous y vivons, Sténio, vous, parce que vous vous
êtes jeté dans la débauche, et moi, parce que je me suis reléguée dans
le cloître; vous, parce que vous avez abusé de l'existence, et moi,
parce que j'ai renoncé à exister. Nous avons transgressé tous deux les
lois divines, faute d'avoir vécu sous des lois humaines qui nous
permissent de nous entendre et de nous aimer. Les préjugés de votre
éducation et les habitudes de votre esprit, l'exemple de l'humanité, la
sanction des lois, vous eussent donné sur moi des droits de commandement
et de possession que ma volonté seule eût pu ratifier, et que ma volonté
n'a pas voulu ratifier, craignant l'abus inévitable où vous
entraîneraient tant de puissances réunies contre moi. A ne parler que
d'un seul de vos droits exclusifs, la société ne me donnait aucune
garantie contre votre infidélité, et, tout au contraire, elle vous
donnait contre la mienne les garanties les plus avilissantes pour ma
dignité. Ne dites pas que nous eussions pu nous élever au-dessus de
cette société et braver ses institutions en contractant une union libre
de formalités. J'avais fait cette expérience, et je savais qu'elle est
impossible; car là, moins encore que dans le mariage, la femme peut être
la compagne et l'égale de l'homme. Les intérêts sont opposés; l'homme
croit les siens plus précieux et plus importants. Il faut que la femme y
sacrifie les siens et s'engage dans une carrière de dévouement, sans
compensation possible de la part de l'homme; car l'homme tient à la
société; quoi qu'il fasse, il ne peut s'isoler, et la société repousse
le lien illégitime. Il faut donc que l'existence de la femme
disparaisse, absorbée par celle de l'homme: et moi, je voulais exister.
Je ne l'ai pas pu, j'ai préféré scinder mon existence et sacrifier ma
part de vie humaine à la vie divine, que de perdre l'une et l'autre dans
une lutte vaine et funeste.
Vous, Sténio, vous aviez compris instinctivement mes prétentions et mes
droits; car vous m'aimiez plus que vous n'eussiez aimé une autre femme.
Mais il n'était pas en votre pouvoir d'y acquiescer. Comme il y a pour
les hommes deux existences, l'une sociale et l'autre individuelle, il y
a en eux deux natures, deux âmes, pour ainsi dire: l'une qui veut
l'adhésion de la société, l'autre qui veut les joies du l'amour. Or,
quand ces deux existences sont en guerre, le coeur de l'homme est en
guerre contre lui-même. Il sent que l'idéal n'est pas dans une société
injuste et corrompue, mais il sent aussi que son idéal ne peut exister
dans l'amour sans la sanction de la société. Qu'il rompe avec l'amour ou
avec la société, il scinde également sa vie. Dieu a mis en lui des
instincts de tendresse et des besoins de bonheur, voilà pour son amour;
mais il a mis aussi en lui des instincts de dévouement et des
sentiments de devoir, voilà pour son rôle de citoyen. Ces lois ont
concilié ces besoins et ces devoirs de telle façon qu'en renonçant à son
rôle de citoyen l'homme est sacrifié à la femme, et qu'en renonçant à
l'amour il est sacrifié à la société.
[Illustration: Magnus les regarda d'un air égaré... (Page 133.)]
«Nous ne pouvions ni l'un ni l'autre sortir de ce dédale. Aussi, Sténio,
nous nous sommes arrêtés sur le seuil; vous avez renoncé à l'amour. Que
ne puis-je dire: Vous y avez renoncé pour la société! Mais cette société
qui vous gouvernait vous faisait horreur. Vous avez compris qu'on ne
pouvait s'élever sur ses abus sans lâcheté. Il vous restait un grand
rôle, la lutte contre ses abus.
«Ce rôle de réformateur vous a lassé trop vite, et vous vous êtes jeté
dans l'écume du torrent que vous ne vouliez ni suivre ni remonter. Vous
vous y laissez bercer comme un insecte qui se noie dans la lie des
coupes, et qui meurt dans ce vin où l'homme puise la vie ou l'ivresse,
la force généreuse ou la fureur brutale. Voilà pourquoi je vous dis que
vous êtes un être faible, et que vous n'existez pas.
«Quant à moi, je souffre; si c'est là ce que vous voulez savoir et ce
qui peut vous consoler de votre ennui, sachez-le bien, ma vie est un
martyre; car, si les grandes résolutions enchaînent nos instincts, elles
ne les détruisent pas. J'ai résolu de ne pas vivre, je ne cède pas au
désir de la vie; mais mon coeur n'en vit pas moins éternellement
jeune, puissant, plein du besoin d'aimer et de l'ardeur de la vie. Ce
feu sans aliment me consume; et plus mon âme s'exalte dans la vie
divine, plus elle se renouvelle dans le regret et le besoin de la vie
humaine. Ce coeur si froid, si altier, si insensible, selon vous,
Sténio, est un incendie qui me dévore; et ces yeux que vous n'aviez vus
pleurer qu'une seule fois, versent, chaque nuit, devant ce crucifix, des
larmes qu'ils ne sentent même plus couler, tant la source en est
féconde, intarissable!...
--Et ces larmes tombent sur le marbre insensible! ah! Lélia! qu'elles
tombent sur mon coeur!»
Sténio, emporté par un retour invincible de passion, se précipita aux
pieds de Lélia et les couvrit de baisers.
«Tu aimes, s'écria-t-il! oh! oui, tu aimes! je le sais, je le comprends
maintenant, toi que j'ai tant méconnue, tant calomniée!...
--J'aime, répondit Lélia en le repoussant avec une fermeté mêlée de
douceur; mais je n'aime personne, Sténio; car l'homme que je pourrais
aimer n'est pas né, et il ne naîtra peut-être que plusieurs siècles
après ma mort.
[Illustration: Il vit l'abbesse des Camaldules agenouillée près de
Sténio... (Page 131.)]
--O mon Dieu! dit Sténio en sanglotant, ne puis-je être cet homme? Toi,
prophétesse qui as arraché au ciel les secrets de l'avenir, ne peux-tu
faire un miracle, ne peux-tu faire que j'anticipe sur le cours des âges,
et que, seul parmi les hommes, je mérite ton amour!
--Non, Sténio, répondit-elle, je ne puis t'aimer, car je ne puis faire
que tu m'aimes!»