LI.

«Tu dis, ma chère enfant, que ta soeur est morte? Quelle soeur?

est-ce que tu as une soeur? toi?

--Sténio, répondit Pulchérie, est-il possible que tu accueilles avec

tant d'indifférence une telle nouvelle! Je te dis que Lélia n'est plus,

et tu feins de ne pas me comprendre!

--Lélia n'est pas morte, dit Sténio en secouant la tête. Est-ce que les

morts peuvent mourir?

--Cesse, malheureux, d'augmenter ma douleur par ton air de raillerie,

répondit la Zinzolina. Ma soeur n'est plus, je le crois... tout porte

à le croire; et quoiqu'elle fût hautaine et froide, comme tu l'es

souvent à son exemple, Sténio, c'était un grand coeur et un esprit

généreux. Elle avait manqué d'indulgence pour moi jadis; mais lorsque je

la retrouvai, l'an dernier, au bal de Bambucci, elle semblait voir la

vie plus sagement, elle s'ennuyait de sa solitude, et ne s'étonnait plus

que j'eusse pris une route opposée à la sienne.

--Je vous fais mon compliment à l'une et à l'autre, dit Sténio avec un

sérieux ironique. Vos coeurs étaient faits pour s'entendre, et il est

fâcheux qu'une si touchante harmonie n'ait pu durer davantage. Or donc

la belle Lélia est morte. Console-toi, ma charmante, il n'en est rien.

J'ai vu hier quelqu'un qui est toujours bien informé à son égard, et

Lélia a, je crois, plus envie de vivre à l'heure qu'il est qu'il ne

convient à une personne d'un si grand caractère.

--Que veux-tu dire? s'écria Pulchérie, tu as des nouvelles de Lélia? tu

sais où elle est, ce qu'elle est devenue?...

--Oui, j'ai des nouvelles vraiment intéressantes, répondit Sténio avec

une nonchalance superbe. D'abord je ne sais pas où elle est, on n'a pas

daigné me le dire, peut-être parce que je n'ai pas songé à le

demander.... Quant à ce qu'elle est devenue, je crois qu'elle est

devenue de plus en plus ennuyée de son rôle majestueux, et qu'elle ne

serait pas fâchée si j'étais assez sot pour m'en soucier....

--Tais-toi, Sténio: s'écria Pulchérie, tu es un fat.... Elle ne t'a

jamais aimé.... Et pourtant, ajouta-t-elle après un instant de silence,

je ne répondrais pas que ses dédains ne cachassent une sorte d'amour à

sa manière. Rien ne m'ôtera de l'esprit que mon triomphe sur elle, à ton

égard, l'ait profondément blessée; car pourquoi serait-elle partie sans

me dire adieu? Comment, depuis plus d'un an qu'elle est absente, ne

m'aurait-elle pas envoyé un souvenir, elle qui avait semblé heureuse de

me retrouver? Tiens, Sténio, maintenant que tu me rassures et me

consoles en m'apprenant qu'elle vit, je puis te dire ce que j'ai pensé

lorsqu'elle a disparu si étrangement de cette ville.

--Étrangement, pourquoi étrangement? Rien de ce que fait Lélia n'a droit

d'étonner; ses actes diffèrent de ceux des autres, mais son âme n'en

diffère-t-elle pas aussi? Elle part tout à coup, et sans dire adieu à

personne, sans voir sa soeur, sans adresser un mot d'affection à celui

qu'elle disait chérir comme son fils: quoi de plus simple? Son généreux

coeur ne se soucie de personne; sa grande âme ne connaît ni l'amitié,

ni les liens du sang, ni l'indulgence, ni la justice....

--Ah! Sténio, comme vous l'aimez encore, cette femme dont vous dites

tant de mal!... Comme vous brûlez d'aller la rejoindre!...»

Sténio haussa les épaules, et sans daigner repousser le soupçon de

Pulchérie: «Voyons votre idée, ma respectable dame, lui dit-il; vous

aviez tout à l'heure une idée...

--Eh bien, dit Pulchérie, j'ai pensé, et d'autres que moi l'ont pensé

aussi, que, saisie d'un accès de désespoir, et quittant tout a coup les

fêtes de la villa Bambucci, elle avait été....

--Se jeter à la mer, comme une nouvelle Sapho! s'écria Sténio avec un

rire méprisant. Eh bien, je le voudrais pour elle; elle aurait été femme

un instant dans sa vie.

--Avec quel sang-froid vous accueillez cette idée! dit Pulchérie

effrayée. Êtes-vous bien sûr que Lélia est vivante? Celui qui vous l'a

dit en était-il bien sûr lui-même? Écoutez, vous ne savez pas les

détails de sa fuite. On ne les a pas sus pendant longtemps, parce que,

dans la maison de Lélia, tout est muet, grave et méfiant comme elle.

Mais enfin, à force de l'attendre, ses serviteurs effrayés ont commencé

à la chercher, à la demander, à confier enfin leurs inquiétudes, et à

raconter ce qui s'était passé.... Écoute et juge: La troisième nuit des

fêtes du prince Bambucci, tu soupas chez moi... tu t'en souviens, et,

pendant ce temps, elle parut au bal, plus belle, plus calme, plus parée

que jamais, dit-on.... Elle comptait te trouver là sans doute, et elle

ne t'y trouva pas. Eh bien, cette nuit-là, Lélia ne rentra pas chez

elle, et depuis cette nuit-là personne ne l'a revue.

--Quoi! elle partit toute seule, et ainsi parée, à travers les champs?

dit Sténio; votre récit n'est pas vraisemblable, ma chère dame. Il a

bien dû se trouver dans le bal quelque cavalier assez galant pour la

reconduire.

--Non, Sténio, non! personne ne l'a reconduite, et elle n'a pas donné

signe de vie depuis cette nuit-là. Ses serviteurs l'attendent, son

palais est ouvert à toute heure, et sa camériste veille auprès du foyer.

Ses chevaux frappent du pied dans ses écuries, et c'est le seul bruit

qui interrompe le morne silence de cette maison consternée. Son

majordome touche ses revenus et entasse l'or dans les caisses, sans que

personne lui en demande, compte ou lui en dicte l'emploi. Les chiens

hurlent, dit-on, dans les cours, comme s'ils voyaient errer des

spectres. Et quand un étranger se présente à la porte pour visiter cette

riche demeure, les gardiens épouvantés accourent à sa rencontre, et

l'interrogent comme un messager de mort.

--Tout cela est fort romantique, dit Sténio; vous possédez vraiment le

style moderne, ma chère. Fi! Puichérie, est-ce que tu deviens bas-bleu?

A l'heure qu'il est, Lélia fait fureur dans quelque concert à Londres,

ou bien elle joue nonchalamment de l'éventail dans quelque tertullia à

Madrid; mais je suis sûr qu'elle ne possède pas mieux que toi la grimace

inspirée et le jargon byronien.

[Illustration: Un spectre! un spectre!.. (Page 99.)]

--Sais-tu où l'on a retrouvé ce bracelet? dit Pulchérie en montrent à

Sténio un cercle d'or ciselé qu'il avait longtemps vu au bras de Lélia.

--Dans l'estomac d'un poisson? dit Sténio en poursuivant sa raillerie.

--A _la Punta-di-Oro_: un chasseur le rapporta le lendemain de la

disparition de Lélia, et la camériste assure le lui avoir attaché

elle-même au bras lorsqu'elle partait pour la dernière fête de la villa

Bambucci.»

Sténio jeta les yeux sur le bracelet; il s'était brisé dans un mouvement

impétueux de Lélia, la nuit qu'elle avait passé à discuter ardemment

avec Trenmor sur une des cimes de la montagne. Cette fracture fit

quelque impression sur Sténio. Lélia pouvait, dans une de ses courses

capricieuses à travers le désert, avoir été assassinée. Ce bijou s'était

échappé peut-être de la ceinture d'un bandit. Des conjectures sinistres

s'emparèrent de l'esprit de Sténio, et, par une de ces réactions

inattendue auxquelles sont sujettes les organisations troublées, il

tomba dans une profonde tristesse, et passa machinalement à son bras

l'anneau d'or rompu. Puis il se promena dans les jardins d'un air

sombre, et revint au bout d'un quart d'heure réciter à Pulchérie le

sonnet suivant qu'il venait de composer:

Lélia · 第 83 / 110 题