«Tu dis, ma chère enfant, que ta soeur est morte? Quelle soeur?
est-ce que tu as une soeur? toi?
--Sténio, répondit Pulchérie, est-il possible que tu accueilles avec
tant d'indifférence une telle nouvelle! Je te dis que Lélia n'est plus,
et tu feins de ne pas me comprendre!
--Lélia n'est pas morte, dit Sténio en secouant la tête. Est-ce que les
morts peuvent mourir?
--Cesse, malheureux, d'augmenter ma douleur par ton air de raillerie,
répondit la Zinzolina. Ma soeur n'est plus, je le crois... tout porte
à le croire; et quoiqu'elle fût hautaine et froide, comme tu l'es
souvent à son exemple, Sténio, c'était un grand coeur et un esprit
généreux. Elle avait manqué d'indulgence pour moi jadis; mais lorsque je
la retrouvai, l'an dernier, au bal de Bambucci, elle semblait voir la
vie plus sagement, elle s'ennuyait de sa solitude, et ne s'étonnait plus
que j'eusse pris une route opposée à la sienne.
--Je vous fais mon compliment à l'une et à l'autre, dit Sténio avec un
sérieux ironique. Vos coeurs étaient faits pour s'entendre, et il est
fâcheux qu'une si touchante harmonie n'ait pu durer davantage. Or donc
la belle Lélia est morte. Console-toi, ma charmante, il n'en est rien.
J'ai vu hier quelqu'un qui est toujours bien informé à son égard, et
Lélia a, je crois, plus envie de vivre à l'heure qu'il est qu'il ne
convient à une personne d'un si grand caractère.
--Que veux-tu dire? s'écria Pulchérie, tu as des nouvelles de Lélia? tu
sais où elle est, ce qu'elle est devenue?...
--Oui, j'ai des nouvelles vraiment intéressantes, répondit Sténio avec
une nonchalance superbe. D'abord je ne sais pas où elle est, on n'a pas
daigné me le dire, peut-être parce que je n'ai pas songé à le
demander.... Quant à ce qu'elle est devenue, je crois qu'elle est
devenue de plus en plus ennuyée de son rôle majestueux, et qu'elle ne
serait pas fâchée si j'étais assez sot pour m'en soucier....
--Tais-toi, Sténio: s'écria Pulchérie, tu es un fat.... Elle ne t'a
jamais aimé.... Et pourtant, ajouta-t-elle après un instant de silence,
je ne répondrais pas que ses dédains ne cachassent une sorte d'amour à
sa manière. Rien ne m'ôtera de l'esprit que mon triomphe sur elle, à ton
égard, l'ait profondément blessée; car pourquoi serait-elle partie sans
me dire adieu? Comment, depuis plus d'un an qu'elle est absente, ne
m'aurait-elle pas envoyé un souvenir, elle qui avait semblé heureuse de
me retrouver? Tiens, Sténio, maintenant que tu me rassures et me
consoles en m'apprenant qu'elle vit, je puis te dire ce que j'ai pensé
lorsqu'elle a disparu si étrangement de cette ville.
--Étrangement, pourquoi étrangement? Rien de ce que fait Lélia n'a droit
d'étonner; ses actes diffèrent de ceux des autres, mais son âme n'en
diffère-t-elle pas aussi? Elle part tout à coup, et sans dire adieu à
personne, sans voir sa soeur, sans adresser un mot d'affection à celui
qu'elle disait chérir comme son fils: quoi de plus simple? Son généreux
coeur ne se soucie de personne; sa grande âme ne connaît ni l'amitié,
ni les liens du sang, ni l'indulgence, ni la justice....
--Ah! Sténio, comme vous l'aimez encore, cette femme dont vous dites
tant de mal!... Comme vous brûlez d'aller la rejoindre!...»
Sténio haussa les épaules, et sans daigner repousser le soupçon de
Pulchérie: «Voyons votre idée, ma respectable dame, lui dit-il; vous
aviez tout à l'heure une idée...
--Eh bien, dit Pulchérie, j'ai pensé, et d'autres que moi l'ont pensé
aussi, que, saisie d'un accès de désespoir, et quittant tout a coup les
fêtes de la villa Bambucci, elle avait été....
--Se jeter à la mer, comme une nouvelle Sapho! s'écria Sténio avec un
rire méprisant. Eh bien, je le voudrais pour elle; elle aurait été femme
un instant dans sa vie.
--Avec quel sang-froid vous accueillez cette idée! dit Pulchérie
effrayée. Êtes-vous bien sûr que Lélia est vivante? Celui qui vous l'a
dit en était-il bien sûr lui-même? Écoutez, vous ne savez pas les
détails de sa fuite. On ne les a pas sus pendant longtemps, parce que,
dans la maison de Lélia, tout est muet, grave et méfiant comme elle.
Mais enfin, à force de l'attendre, ses serviteurs effrayés ont commencé
à la chercher, à la demander, à confier enfin leurs inquiétudes, et à
raconter ce qui s'était passé.... Écoute et juge: La troisième nuit des
fêtes du prince Bambucci, tu soupas chez moi... tu t'en souviens, et,
pendant ce temps, elle parut au bal, plus belle, plus calme, plus parée
que jamais, dit-on.... Elle comptait te trouver là sans doute, et elle
ne t'y trouva pas. Eh bien, cette nuit-là, Lélia ne rentra pas chez
elle, et depuis cette nuit-là personne ne l'a revue.
--Quoi! elle partit toute seule, et ainsi parée, à travers les champs?
dit Sténio; votre récit n'est pas vraisemblable, ma chère dame. Il a
bien dû se trouver dans le bal quelque cavalier assez galant pour la
reconduire.
--Non, Sténio, non! personne ne l'a reconduite, et elle n'a pas donné
signe de vie depuis cette nuit-là. Ses serviteurs l'attendent, son
palais est ouvert à toute heure, et sa camériste veille auprès du foyer.
Ses chevaux frappent du pied dans ses écuries, et c'est le seul bruit
qui interrompe le morne silence de cette maison consternée. Son
majordome touche ses revenus et entasse l'or dans les caisses, sans que
personne lui en demande, compte ou lui en dicte l'emploi. Les chiens
hurlent, dit-on, dans les cours, comme s'ils voyaient errer des
spectres. Et quand un étranger se présente à la porte pour visiter cette
riche demeure, les gardiens épouvantés accourent à sa rencontre, et
l'interrogent comme un messager de mort.
--Tout cela est fort romantique, dit Sténio; vous possédez vraiment le
style moderne, ma chère. Fi! Puichérie, est-ce que tu deviens bas-bleu?
A l'heure qu'il est, Lélia fait fureur dans quelque concert à Londres,
ou bien elle joue nonchalamment de l'éventail dans quelque tertullia à
Madrid; mais je suis sûr qu'elle ne possède pas mieux que toi la grimace
inspirée et le jargon byronien.
[Illustration: Un spectre! un spectre!.. (Page 99.)]
--Sais-tu où l'on a retrouvé ce bracelet? dit Pulchérie en montrent à
Sténio un cercle d'or ciselé qu'il avait longtemps vu au bras de Lélia.
--Dans l'estomac d'un poisson? dit Sténio en poursuivant sa raillerie.
--A _la Punta-di-Oro_: un chasseur le rapporta le lendemain de la
disparition de Lélia, et la camériste assure le lui avoir attaché
elle-même au bras lorsqu'elle partait pour la dernière fête de la villa
Bambucci.»
Sténio jeta les yeux sur le bracelet; il s'était brisé dans un mouvement
impétueux de Lélia, la nuit qu'elle avait passé à discuter ardemment
avec Trenmor sur une des cimes de la montagne. Cette fracture fit
quelque impression sur Sténio. Lélia pouvait, dans une de ses courses
capricieuses à travers le désert, avoir été assassinée. Ce bijou s'était
échappé peut-être de la ceinture d'un bandit. Des conjectures sinistres
s'emparèrent de l'esprit de Sténio, et, par une de ces réactions
inattendue auxquelles sont sujettes les organisations troublées, il
tomba dans une profonde tristesse, et passa machinalement à son bras
l'anneau d'or rompu. Puis il se promena dans les jardins d'un air
sombre, et revint au bout d'un quart d'heure réciter à Pulchérie le
sonnet suivant qu'il venait de composer: