MALÉDICTION.

Un jour Sténio redescendit seul les défilés rapides du Monteverdor. Sa

santé s'était améliorée; des émotions terribles, de grands chagrins, une

blessure assez grave, c'étaient là pourtant les événements qui l'avaient

retenu éloigné de sa résidence accoutumée. Mais il est des douleurs

nobles, des souffrances glorieuses qui fortifient au lieu d'abattre, et

Sténio en avait ressenti l'austère et maternelle influence.

Toutefois Sténio n'était pas guéri, son âme avait succombé plus que son

corps dans le défi insensé qu'il avait voulu porter à la vie. La

jeunesse physique refleurit aisément; mais la jeunesse intellectuelle,

plus délicate et plus précieuse, ne recouvre jamais entièrement son

parfum et sa grâce. La vertu peut rendre à l'esprit une sorte de

virginité, mais lentement et à force de soins et d'expiations.

Sténio était brave, il l'avait prouvé; mais son coeur, un instant

ranimé, retombait dans une mortelle langueur aussitôt que les émotions

du danger ne le soutenaient plus. Le besoin d'amusements frivoles et

d'excitations factices était devenu si impérieux chez lui, que le calme

lui était une sorte de supplice. Tandis qu'il traversait seul et d'un

pas rapide ces lieux remplis du souvenir poétique de sa passion, il

cherchait à échapper à ses propres pensées; mais, entre les spectacles

tragiques dont il venait d'être témoin et la mémoire pénible de ses

transports dédaignés, il ne savait où se réfugier, et la vie que

Pulchérie lui avait faite, vide d'émotions profondes et de sentiments

vrais, était la seule où il pût se reposer. Repos fatal, semblable à

celui que le voyageur trouve dans les forêts de l'Inde, sous l'ombrage

enivrant qui donne la mort.

Tout à coup, au détour d'un des angles escarpés du chemin, il se trouva

face à face avec un homme qu'il prit d'abord pour un spectre.

«Que vois-je? s'écria-t-il en reculant de surprise et presque de

terreur. Les morts sortent-ils du tombeau? Les martyrs quittent-ils le

ciel pour errer sur la terre?

--J'ai échappé à la mort, répondit Valmarina; je sais que, grâce au

ciel, tu as échappé à la proscription; mais ma tête est mise à prix, et

je ne dois pas m'arrêter un instant près de toi; tu ne dois pas avoir

l'air de me connaître, car, si j'étais découvert, les dangers qui

m'environnent pourraient t'atteindre aussi... Va, continue ta route, et

que le ciel t'accompagne!

--Votre tête est mise à prix, s'écria Sténio, sans faire attention à la

fin du discours de Trenmor, et, au lieu de quitter cette contrée, vous

revenez affronter la persécution dans un lieu où vous êtes connu?

--Dieu m'assistera aussi longtemps qu'il me jugera propre à accomplir

quelque bien sur la terre, répondit le proscrit. Ma mission n'est pas

remplie; j'ai ici quelqu'un à voir encore avant de m'éloigner tout à

fait. Adieu, mon enfant; puisse la semence de vie fructifier dans ton

âme! Éloigne-toi; car, bien que ce chemin paraisse peu fréquenté, chaque

rocher, chaque buisson peut recéler un délateur.»

Et Trenmor, coupant droit à travers la montagne, voulut quitter le

sentier où Sténio devait passer. Mais Sténio s'attacha à ses pas.

«Non, je ne vous quitterai pas ainsi, lui dit-il. Vous avez besoin

d'aide, vous êtes accablé de fatigue; vos blessures sont à peine

fermées, vos joues sont creusées par la souffrance. D'ailleurs vous êtes

sans asile, et je puis vous en offrir un. Venez, venez avec moi. C'est

m'outrager que de me croire capable de prudence et de crainte en un tel

moment.

--J'ai un asile tout près d'ici, répondit Trenmor. J'ai assez de force

pour m'y rendre; ne crains donc rien pour moi, mon ami, et songe à

toi-même. Je n'ai jamais douté de toi. J'ai été te chercher au sein des

voluptés où tu étais endormi, et je n'ai pas épargné ton généreux sang

lorsqu'il a dû couler pour une cause sainte. Mais ce qui nous en reste

est précieux aujourd'hui, et ne doit pas être exposé sans nécessité.

L'ami qui me cache en ce moment court assez de risques. C'est déjà trop

d'un dévouement que je puis rendre funeste!»

Malgré les refus et la résistance du proscrit, Sténio s'obstina à

l'accompagner jusqu'à la cellule de l'ermite. Cette cellule, creusée

dans le granit de la montagne, loin de tout sentier tracé parles hommes,

était cachée à tous les regards par l'ombrage épais des cèdres, et par

un réseau de nopals aux bras rugueux, étroitement entrelacés. La

cellule, située sur l'escarpement du roc, était déserte. Le versant de

ce précipice présentait un ravin nu et sablonneux, au fond duquel un

petit lac dormait dans un morne repos. Il ne semblait pas possible de

descendre sur ses bords, à cause de la mobilité des sables inclinés qui

l'entouraient et de l'absence totale de point d'appui. Aucune roche

n'avait trouvé moyen de s'arrêter sur cette pente rapide, aucun arbre

n'avait pu enfoncer ses racines dans ce sol friable. En attendant que

les avalanches qui l'avaient creusé vinssent le combler, ce précipice

nourrissait, au sein de ses ondes immobiles, une riche végétation. Des

lotus gigantesques, des polypiers d'eau douce, longs de vingt brasses,

apportaient leurs larges feuilles et leurs fleurs variées à la surface

de cette eau que ne sillonnait jamais la rame du pêcheur. Sur leurs

tiges entrelacées, sous l'abri de leurs berceaux multipliés, les vipères

à la robe d'émeraude, les salamandres à l'oeil jaune et doucereux,

dormaient, béantes au soleil, sûres de n'être pas tourmentées par les

filets et les piéges de l'homme. La surface du lac était si touffue et

si verte, qu'on l'eût prise d'en haut pour une prairie. Des forêts de

roseaux y reflétaient leurs tiges élancées et leurs plumets de velours

que le vent courbait comme une moisson des plaines. Sténio, charmé de

l'aspect sauvage de ce ravin, voulait essayer d'y descendre et de poser

le pied sur ce perfide réseau de feuillage.

«Arrêtez, mon fils, lui dit l'ermite, qui parut alors avec son capuchon

abaissé sur le visage; ce lac couvert de fleurs est l'image des plaisirs

du monde. Il est environné de séductions, mais il recèle des abîmes sans

fond.

--Et qu'en savez-vous, mon père? dit Sténio en souriant. Avez-vous sondé

cet abîme? Avez-vous marché sur les flots orageux des passions?

--Quand Pierre essaya de suivre Jésus sur les ondes du Génézareth,

répondit l'ermite, il sentit au bout de quelques pas que la foi lui

manquait et qu'il s'était trop hasardé en voulant, comme le fils de

l'homme, marcher sur la tempête. Il s'écria: «Seigneur, nous périssons!»

Et le Seigneur, l'attirant à lui, le sauva.

--Pierre était un mauvais ami et un lâche disciple, reprit Sténio.

N'est-ce pas lui qui renia son maître dans la crainte de partager son

sort? Ceux qui ont peur du danger et qui s'en retirent ressemblent a

Pierre; ils ne sont ni hommes ni chrétiens.»

L'ermite baissa la tête et ne répondit rien.

«Mais dites-moi, mon père, pourquoi vous vous donnez la peine de me

cacher votre visage? Je connais fort bien le son de votre voix; nous

nous sommes déjà vus dans des jours meilleurs.

--Meilleurs, dit Magnus en laissant tomber lentement son capuchon et en

appuyant son front déjà chauve sur sa main desséchée, dans une attitude

mélancolique.

--Oui, meilleurs pour vous et pour moi, dit Sténio; car à cette époque

les ruses de la jeunesse s'épanouissaient sur mon visage; et, bien que

vous eussiez l'air égaré et le pouls fébrile la dernière fois que je

vous rencontrai sur la montagne, votre barbe était noire, mon père, et

vos cheveux touffus.

--Vous attachez donc un grand prix à cette vaine et funeste jeunesse du

corps, à cette dévorante énergie du sang qui colore le visage et qui

brûle le crâne? dit le moine chagrin.

--Vous en voulez à la jeunesse, mon père, dit Sténio; vous avez pourtant

quelques années seulement de plus que moi. Eh bien! je gagerais qu'il y

a encore plus de jeunesse dans votre imagination qu'il n'y en a

maintenant dans tout mon être.»

Le prêtre pâlit, puis il posa sa main jaune et calleuse sur la main pâle

et bleuâtre de Sténio.

«Mon enfant, lui dit-il, vous avez donc été malheureux aussi, puisque

vous êtes si cruel?

--La souffrance qu'on a subie, dit Trenmor d'un ton sévère et triste,

devrait rendre compatissant et bon. C'est le fait des âmes faibles de se

corrompre dans l'adversité; les âmes fortes s'y épurent.

--Et ne le sais-je pas bien! dit Sténio, que la rencontre inattendue de

Magnus ramenait au souvenir amer de son amour repoussé; ne sais-je pas

que je suis une âme sans grandeur et sans énergie, une nature infirme et

misérable? En serais-je où j'en suis si j'étais Trenmor on Magnus? Mais,

hélas, ajouta-t-il en s'asseyant avec un mouvement de sombre colère sur

le bord de l'abîme, pourquoi tenter sur moi de vains efforts, pourquoi

me donner des conseils dont je ne puis profiter et des exemples qui sont

au-dessus de mes forces? Quel plaisir trouvez-vous à m'étaler vos

richesses, à me montrer de quelle puissance vous êtes doués, de quels

efforts vous êtes capables? Hommes forts, hommes héroïques! vases

d'élection! saints qui êtes sortis d'un galérien et d'un prêtre! vous,

forçat, qui avez assumé sur votre tête tous les châtiments de la vie

sociale; vous, moine, qui avez résumé dans quelques années de votre vie

intérieure toutes les tortures de l'âme; vous deux, qui avez souffert

tout ce que les hommes peuvent souffrir, la satiété et la privation;

l'un brisé par les coups, l'autre par le jeûne; vous voici pourtant

debout et le front levé vers le ciel, tandis que moi je rampe comme

l'enfant prodigue au milieu des animaux immondes, c'est-à-dire des

appétits grossiers et des vices impurs! Eh bien, laissez-moi mourir dans

ma fange, et ne venez pas tourmenter mon agonie par le spectacle de

votre ascension glorieuse vers les cieux. C'est ainsi que les amis de

Job venaient vanter leur prospérité à la victime étendue sur le fumier.

Laissez-moi, laissez-moi! Gardez bien vos trésors, de peur que votre

orgueil ne les dépense. Que la sagesse et l'humilité veillent à la garde

de vos conquêtes! Préservez-vous du désir puéril de les montrer à ceux

qui n'ont rien; car, dans sa colère, le pauvre haineux et jaloux

pourrait cracher sur ces richesses et les ternir. Trenmor, votre gloire

n'est peut-être pas aussi réelle, aussi éclatante que vous l'imaginez.

Ma raison amère pourrait peut-être trouver une explication triviale au

triomphe de la volonté sur des passions amorties, sur des désirs effacés

ou repus. Magnus, prenez garde, votre foi n'est peut-être pas si

affermie que je ne puisse l'ébranler d'un regard moqueur ou d'un doute

audacieux. La victoire remportée par l'esprit sur les tentations de la

chair n'est peut-être pas si complète, que je ne puisse vous faire

rougir et pâlir encore en prononçant un nom de femme... Allez, allez

prier; allumez l'encens devant l'autel de la Vierge, et baissez la tête

sur le pavé de vos églises. Allez composer des traités sur la

mortification et la résignation, mais laissez-moi jouir des derniers

jours qui me restent. Dieu, qui ne m'a pas, comme vous, favorisé d'une

organisation supérieure, n'a mis à ma portée que des réalités communes,

que des plaisirs vulgaires: j'en veux user jusqu'au bout. N'ai-je pas,

moi aussi, fait un pas immense dans le chemin de la raison depuis que

nous nous sommes quittés? En voyant que je ne pouvais atteindre au ciel,

ne me suis-je pas mis à marcher sur la terre sans humeur et sans dédain?

N'ai-je pas accepté la vie telle qu'elle m'était destinée? Et, lorsque

j'ai senti au dedans de moi une ardeur inquiète et rebelle, des

ambitions vagues et fantasques, des désirs irréalisables, n'ai-je pas

tout fait pour les éteindre et les dompter? J'ai pris un autre moyen que

vous, mes frères, voilà tout. Je me suis calmé par l'abus, tandis que

vous vous êtes guéris par le cilice et l'abstinence. Il fallait à

d'aussi grandes âmes que les vôtres ces moyens violents, ces expiations

austères; l'usage des choses humaines n'eût pas suffi à rompre vos

caractères d'airain, à épuiser vos forces surnaturelles. Mais toutes ces

choses étaient à la taille de Sténio. Il s'y est livré sans rougir, il

s'en est assouvi sans ingratitude; et maintenant, si son corps s'est

trouvé trop faible pour ses appétits, si la phthisie s'est emparée de ce

chétif enfant du plaisir, c'est que Dieu ne l'avait pas destiné à

compter de longs jours sur la terre, c'est qu'il n'était propre à faire

ni un soldat, ni un prêtre, ni un joueur, ni un savant, ni un poëte. Il

y a des plantes réservées à mourir aussitôt après avoir fleuri, des

hommes que Dieu ne condamne pas à un long exil parmi les autres hommes.

Voyez, mon père, vous voici chauve comme moi; vos mains sont desséchées,

votre poitrine rétrécie, vos genoux débiles, votre respiration courte;

voici votre barbe qui grisonne, et vous n'avez pas trente ans. Votre

agonie sera peut-être un peu plus lente que la mienne; peut-être me

survivrez-vous toute une année. Eh bien! n'avons-nous pas réussi tous

deux à vaincre nos passions, à refroidir nos sens? Nous voici sortis du

creuset épurés et réduits, n'est-ce pas, mon père? Je suis plus amoindri

que vous encore: c'est que l'épreuve a été plus forte et plus sûre,

c'est que je touche au but, c'est que j'ai fini de terrasser l'ennemi.

Peut-être eussiez-vous aussi bien fait de prendre les mêmes moyens que

moi: c'étaient les plus courts. Mais n'importe, vous n'en arriverez pas

moins à la souffrance et à la mort. Donnons-nous la main, nous sommes

frères. Vous étiez grand, j'étais misérable; vous étiez une nature

vigoureuse, moi une nature pauvre; mais les tombes, qui bientôt vont

s'ouvrir pour nous, n'en hériteront pas moins l'une ou l'autre d'un peu

de poussière.»

Magnus, qui pendant les paroles de Sténio s'était troublé plusieurs fois

et avait levé les yeux vers le ciel avec une expression d'effroi et de

détresse, prit en cet instant une attitude plus calme et plus assurée.

«Jeune homme, lui dit-il, nous ne finirons pas avec cette chétive

enveloppe, et notre âme ne sera pas donnée en pâture aux vers du

tombeau. Pensez-vous que Dieu tienne un compte égal entre nous? N'y

aura-t-il pas au jour du jugement des miséricordes plus grandes pour

celui qui aura mortifié sa chair et prié dans les larmes, une justice

plus sévère pour celui qui aura plié le genou devant les idoles et bu

aux sources empoisonnées du péché?

--Qu'en savez-vous, mon père? dit Sténio. Tout ce qui est contraire aux

lois de la nature est peut-être abominable devant le Seigneur.

Quelques-uns ont osé le dire dans ce siècle d'examen philosophique, et

je suis de ceux-là. Mais je vous épargnerai ces lieux communs. Je me

bornerai à vous faire une question. La voici: si demain, au lever du

jour, après vous être endormi dans les larmes et la prière, vous veniez

à vous réveiller dans les bras d'une femme apportée à votre chevet par

la malice des esprits de ténèbres; après la surprise, la frayeur, la

lutte, la victoire, l'exorcisme, tout ce que vous éprouveriez et feriez

(je n'en doute pas), dites-moi, iriez-vous bien dire la messe un instant

après et toucher le corps du Christ sans la moindre terreur?

--Avec la grâce de Dieu, répondit Magnus, peut-être mes mains

seraient-elles restées assez pures pour toucher l'hostie sainte.

Néanmoins, je ne voudrais pas l'oser sans m'être auparavant purifié par

la pénitence.

--Fort bien, mon père. Vous voyez bien que vous êtes moins purifié que

moi; car je pourrais à présent dormir toute une nuit à côté de la plus

belle femme du monde sans éprouver autre chose pour elle que du dégoût

et de l'aversion. En vérité, vous avez perdu votre temps à jeûner et à

prier; vous n'avez rien fait, puisque la chair peut encore épouvanter

l'esprit, et que le vieil homme peut encore troubler la conscience de

l'homme nouveau. Vous avez bien réussi à creuser votre estomac, à

irriter votre cerveau, à déranger la combinaison harmonieuse de vos

organes; mais vous n'avez pas réduit comme moi votre corps à un rôle

passif, vous n'en êtes pas venu au point de subir l'épreuve dont je

parle et d'aller immédiatement communier sans confession. Vous n'avez

obtenu pour résultat qu'un lent suicide physique, c'est-à-dire une

action que votre religion condamne comme un crime affreux, et vous êtes

sous l'empire des mauvais désirs comme aux premiers jours de votre

pénitence. Dieu ne vous a pas bien secondé, mon père!»

L'ermite se leva, et, se redressant de toute la hauteur de sa grande

taille affaissée, il regarda le ciel encore une fois; puis, posant ses

deux mains sur son front dans une affreuse anxiété, il s'écria:

«Serait-il vrai, ô mon Dieu! m'aurais-tu refusé les secours et le

pardon? M'aurais-tu abandonné à l'esprit du mal? Te serais-tu retiré de

moi sans vouloir prêter l'oreille à mes sanglots, à mes cris suppliants?

Aurais-je souffert en vain, et toute cette vie de combats et de torture

serait-elle perdue? Non, s'écria-t-il encore avec enthousiasme en

élevant ses longs bras grêles hors de ses manches de bure, je ne le

croirai pas, je ne me laisserai pas décourager par les paroles impies de

cet enfant du siècle. J'irai jusqu'au bout, j'accomplirai mon

sacrifice; et, si l'Église a menti, si les prophètes ont été inspirés

par l'esprit de ténèbres, si la parole divine a été détournée de son

vrai sens, si mon zèle a été plus loin que ton exigence, du moins tu me

tiendras compte du désir opiniâtre, de la volonté féroce qui m'a séparé

de la terre pour me faire conquérir le ciel; tu liras au fond de mon

coeur cette passion ardente qui me dévorait pour toi, mon Dieu, et qui

parle si haut dans une âme dévorée d'autres passions terribles. Tu me

pardonneras d'avoir manqué de lumière et de sapience, tu ne pèseras que

mes sacrifices et mes intentions, et, si j'ai porté cette croix jusqu'à

ma mort, tu me donneras ma part dans la mansuétude de ton éternel repos!

--Est-ce que le repos est dans le système de l'univers? dit Sténio.

Espérez-vous être assez grand pour mériter que Dieu crée pour vous seul

un univers nouveau? Croyez-vous qu'il y ait aux cieux des anges oisifs

et des vertus inertes? Savez-vous que toutes les puissances sont

actives, et qu'à moins d'être Dieu vous n'arriverez jamais à l'existence

immuable et infinie? Oui, Dieu vous bénira, Magnus, et les saints

chanteront vos louanges là-haut sur des harpes d'or. Mais quand vous

aurez apporté, vierge et intacte, aux pieds du maître, l'âme d'élite

qu'il vous a confiée ici-bas; quand vous lui direz: «Seigneur, vous

m'aviez donné la force; je l'ai conservée, la voici; je vous la rends,

donnez-moi la paix éternelle pour récompense;» Dieu répondra à cette âme

prosternée: «C'est bien, ma fille, entre dans ma gloire et prends place

dans mes phalanges étincelantes. Tu accompliras désormais de nobles

travaux; tu conduiras le char de la lune dans les plaines de l'éther; tu

rouleras la foudre dans les nuées; tu enchaîneras le cours des fleuves;

tu monteras la tempête, tu la feras bondir sous toi comme une cavale

hennissante; tu commanderas aux étoiles. Substance divine, tu seras dans

les éléments; tu auras commerce avec les âmes des hommes; tu

accompliras, entre moi et tes anciens frères, des missions sublimes; tu

rempliras la terre et les cieux; tu verras ma face et tu converseras

avec moi.» Cela est beau, Magnus, et la poésie trouve son compte à ces

sublimes aberrations. Mais, quand il en serait ainsi, je n'en voudrais

pas. Je ne suis pas assez grand pour être ambitieux, pas assez fort pour

vouloir un rôle, soit ici, soit là-haut. Il convient à votre orgueil

gigantesque de soupirer après les gloires d'une autre vie; moi je ne

voudrais pas même d'un trône élevé sur toutes les nations de la terre.

Si je doutais de la bonté divine au point d'espérer autre chose que le

néant, pour lequel je suis fait, je lui demanderais d'être l'herbe des

champs que le pied foule et qui ne rougit pas, le marbre que le ciseau

façonne et qui ne saigne pas, l'arbre que le vent fatigue et qui ne le

sent pas. Je lui demanderais la plus inerte, la plus obscure, la plus

facile des existences; je le trouverais trop exigeant encore s'il me

condamnait à revivre dans la substance gélatineuse d'un mollusque. C'est

pourquoi je ne travaille pas à mériter le ciel; je n'en veux pas, j'en

crains les joies, les concerts, les extases, les triomphes. Je crains

tout ce dont je puis concevoir l'idée; comment désirerais-je autre chose

que d'en finir avec tout? Eh bien! je suis plus content que vous, mon

père, je m'en vais sans inquiétude et sans effroi vers l'éternelle nuit,

tandis que vous approchez, éperdu, tremblant, du tribunal suprême où le

bail de vos souffrances et de vos fatigues va se renouveler pour

l'éternité. Je ne suis pas jaloux; j'admire votre destinée, mais je

préfère la mienne.»

Magnus, effrayé des choses qu'il entendait, et ne se sentant pas la

force d'y répondre, se pencha vers Trenmor; et de ses deux mains serrant

avec force la main de l'homme sage, ses yeux, pleins d'anxiété,

semblèrent lui demander l'appui de sa force.

«Ne vous troublez point, ô mon frère! reprit Trenmor, et que les

souffrances de cette âme blessée n'altèrent point la confiance de la

vôtre. Ne vous lassez point de travailler, et que la tentation du néant

s'émousse comme une caresse menteuse. Vous auriez plus de peine à

devenir incrédule qu'à garder le trésor de la foi. Ne l'écoutez point;

car il se ment à lui-même et craint les choses qu'il affirme, bien loin

de les désirer. Et toi, Sténio, tu travailles vainement à éteindre en

toi le flambeau sacré de l'intelligence. Sa flamme se ranime plus vive

et puis belle à chacun de tes efforts pour l'étouffer. Tu aspires au

ciel malgré toi, et ton âme de poëte ne peut chasser le souvenir

douloureux de sa patrie. Quand Dieu, la rappelant de l'exil, l'aura

purifiée de ses souillures et guérie de ses maux, elle se prosternera

avec amour, et le remerciera d'avoir fait luire pour elle son éternelle

lumière. Elle regardera derrière elle s'effacer comme un nuage ce rêve

effrayant et sombre de la vie humaine, et s'étonnera d'avoir traversé

ces ténèbres sans songer à Dieu, sans espérer le réveil. «Où étais-tu

donc, ô mon Dieu? dira-t-elle, et que suis-je devenue dans ce tourbillon

rapide qui m'a entraînée un instant?» Mais Dieu la consolera et la

soumettra peut-être à d'autres épreuves, car elle les redemandera avec

instance. Heureuse et fière d'avoir retrouvé la volonté, elle voudra en

faire usage; elle sentira que l'activité est l'élément des forts; elle

s'étonnera d'avoir abdiqué sa couronne d'étoiles; elle demandera son

rôle parmi les essences célestes et le reprendra avec éclat; car Dieu

est bon et n'envoie peut-être les rudes épreuves du désespoir qu'à ses

élus, pour leur rendre plus précieux ensuite l'emploi de la puissance.

Va, la plus divine faculté de l'âme, le désir, n'est qu'endormie en toi,

Sténio. Laisse reprendre à ton corps quelque vigueur, donne à ton sang

quelques jours de repos, et tu sentiras se réveiller cette ardeur sainte

du coeur, cette aspiration infinie de l'intelligence qui font qu'un

homme est un homme, et qu'il est digne de commander ici-bas aux orages

de sa propre vie.

--Un homme est un homme, dit Sténio, tant qu'il peut gouverner son

cheval et résister à sa maîtresse. Quel plus bel emploi de la force

voyez-vous que le ciel ait départi à d'aussi chétives créatures que

nous? Si l'homme est susceptible d'une certaine grandeur morale, elle

consiste à ne rien croire, à ne rien craindre. Celui qui s'agenouille à

toute heure devant le courroux d'un Dieu vengeur n'est qu'un esclave

servile qui craint les châtiments d'une autre vie. Celui qui se fait une

idole de je ne sais quelle chimère de volonté, devant laquelle

s'éteignent tous ses appétits et se brisent tous ses caprices, n'est

qu'un poltron qui craint d'être entraîné par ses fantaisies et de

trouver la souffrance dans ses plaisirs. L'homme fort ne craint ni Dieu,

ni les hommes, ni lui-même. Il accepte toutes les conséquences de ses

penchants, bons ou mauvais. Le mépris du vulgaire, la méfiance des sots,

le blâme des rigoristes, la fatigue, la misère, n'ont pas plus d'empire

sur son âme que la fièvre et les dettes. Le vin l'exalte et ne l'enivre

pas; les femmes l'amusent et ne le gouvernent pas; la gloire le

chatouille au talon quelquefois, mais il la traite comme les autres

prostituées et la met à la porte après l'avoir étreinte et possédée: car

il méprise tout ce que les autres craignent ou vénèrent. Il peut

traverser la flamme sans y laisser ses ailes comme un phalène aveugle,

et sans tomber en cendres devant le flambeau de la raison. Éphémère et

chétif comme lui, il se laisse comme lui emporter à toutes les brises,

allécher à toutes les fleurs, réjouir par toutes les lumières. Mais

l'incrédulité le préserve de tout, le vent de l'inconstance l'entraîne

et le sauve: aujourd'hui de vains météores, illusions menteuses de la

nuit; demain de l'éclatant soleil, triste délateur de toutes les

misères, de toutes les laideurs humaines. L'homme fort ne prend aucune

sûreté pour son avenir, et ne recule devant aucun des dangers du

présent. Il sait que toutes ses espérances sont enregistrées dans un

livre dont le vent se charge de tourner les feuillets; que tous les

projets de la sagesse sont écrits sur le sable, et qu'il n'y a au monde

qu'une vertu, qu'une sagesse, qu'une force, c'est d'attendre le flot et

de rester ferme tandis qu'il vous inonde, c'est de nager quand il vous

entraîne, c'est de croiser ses bras et de mourir avec insouciance quand

il vous submerge. L'homme fort, selon moi, est donc aussi l'homme sage,

car il simplifie le système de ses joies. Il les resserre; il les

dépouille de leur entourage d'erreurs, de vanités, de préjugés. Sa

jouissance est toute positive, toute réelle, toute personnelle; c'est sa

divinité naïve et belle, cynique et chaste. Il la met toute nue et foule

aux pieds les vains ornements qui la lui dérobaient: mais, plus fidèle

et plus sincère que les hypocrites docteurs de son temple, à toutes les

heures de sa vie il plie le genou devant elle, au mépris des vains

anathèmes d'un monde stupide. Il est martyr de sa foi. Il vit et souffre

pour elle. Il meurt pour elle et par elle, en niant ou en bravant cet

autre Dieu absurde et méchant que vous adorez. L'homme qui tire son épée

pour combattre la tempête est impie et téméraire, mais il est plus

courageux et plus grand que le Dieu qui remue la foudre. Moi, je

l'oserais; et vous, Magnus, vous ne l'oseriez pas. Trenmor, qui nous

entend, Trenmor qui est, ne vous y trompez pas, mon père, plus

philosophe que chrétien, plus stoïque que religieux, et qui estime la

force plus que la foi, la persévérance plus que le repentir; Trenmor, en

un mot, qui peut et qui doit s'estimer plus que vous, mon père, peut

être juge entre nous et voir lequel de nous deux a le mieux défendu et

conservé la plus haute de ses facultés, l'énergie.

--Je ne serai pas juge entre vous, dit Trenmor; le ciel vous a départi

des qualités diverses, mais chacun de vous reçut une belle part. Magnus

fut doué d'une plus grande persistance dans les idées; et si vous voulez

faire abstraction des vôtres, Sténio, pour contempler sérieusement le

beau spectacle d'une volonté victorieuse, vous serez frappé d'admiration

à la vue de ce moine qui fut impie, amoureux et fou, et qui est ici

maintenant calme, fervent et soumis à la rigueur des habitudes

cénobitiques. Où a-t-il pris la force de résister si longtemps à ces

luttes épouvantables et de se relever après avoir été maudit et brisé?

Est-ce le même homme que vous avez entendu nier Dieu au chevet de Lélia

mourante? Est-ce le même que vous avez vu courir égaré sur la montagne?

C'est un homme nouveau, et pourtant c'est la même âme orageuse, ardente;

les mêmes sens fougueux, terribles, toujours neufs et toujours vierges;

le même désir toujours intense, mais jamais assouvi; s'égarant malgré

lui à la poursuite des choses humaines, mais revenant toujours à Dieu

par la réaction d'une inconcevable vigueur et d'un foyer d'espérance

sublime. O mon père! il est vrai que nous n'avons pas le même culte et

que nous invoquons Dieu dans des rites différents; vous n'en êtes pas

moins à mes yeux trois fois saint, trois fois grand! Car vous avez

combattu, vous vous êtes relevé de dessous le pied de votre ennemi, et

vous combattez encore, vaillant, infatigable, sillonné de blessures,

épuisé de sueur et de sang, mais décidé à mourir les armes à la main.

Continuez, au nom de Jésus, au nom de Socrate. Les martyrs de toutes les

religions, les héros de tous les temps vous regardent, et du haut des

cieux applaudissent à vos efforts.--Mais toi, Sténio, enfant qui naquis

avec une étoile au front, toi dont la beauté faisait concevoir la forme

des anges, toi dont la voix était plus mélodieuse que les voix de la

nuit qui soupirent sur les harpes éoliennes, toi dont le génie

promettait au monde une jeunesse nouvelle, toute d'amour et de poésie,

car les chanteurs et les poëtes sont des prophètes envoyés aux hommes

pour ranimer leurs esprits énervés, pour rafraîchir leurs fronts

brûlants; toi, Sténio, qui, dans tes jeunes années, marchais revêtu de

grâce et de pureté comme d'une robe sans tache et d'une auréole

lumineuse, je ne saurais m'effrayer de tes destins; je ne puis pas

désespérer de ton avenir. Comme Magnus, tu subis la grande épreuve, la

terrible agonie réservée aux puissants; mais dès cette vie tu t'en

relèveras comme lui. Tu luttes encore, et, tout saignant de la torture,

tu méconnais la main qui t'essaie; mais bientôt nous te verrons, étoile

obscurcie, briller plus blanche et plus belle à la voûte des cieux.

--Et que faudra-t-il faire pour cela, Trenmor? demanda Sténio.

--Il faudra te reposer seulement, répondit Trenmor; car la nature est

bonne à ceux qui te ressemblent. Il faudra laisser à tes nerfs le temps

de se calmer, à ton cerveau le loisir de recevoir des impressions

nouvelles. Éteindre ses désirs par la fatigue, ce peut être une bonne

chose; mais exciter ses désirs éteints, les gourmander comme des chevaux

fourbus, s'imposer la souffrance au lieu de l'accepter, chercher au delà

de ses forces des joies plus intenses, des plaisirs plus aiguisés que la

réalité ne le permet, remuer dans une heure les sensations d'une vie

entière, c'est le moyen de perdre le passé et l'avenir: l'un par le

mépris de ses timides jouissances, l'autre par l'impossibilité d'y

surpasser le présent...............»

La sagesse et la conviction de Trenmor ne pouvaient rien sur la blessure

profonde qui saignait au coeur du jeune poëte. Lui aussi avait sucé en

s'ouvrant à la vie le lait empoisonné, le scepticisme, dont cette

génération est abreuvée. Aveugle et présomptueux, il s'était cru, au

sortir de l'adolescence, investi d'une puissance céleste; et, parce que

son intelligence savait donner des formes charmantes à toutes ses

impressions, il s'était flatté de traverser la vie sans combat et sans

chute. Il n'avait pas compris, il n'avait pas pu comprendre Lélia, et là

était la cause de tous les revers où il devait se laisser entraîner. Le

ciel, qui ne les avait pas faits l'un pour l'autre, avait donné à Lélia

trop d'orgueil pour se révéler, à Sténio trop d'amour-propre pour la

deviner. Il n'avait pas voulu entendre qu'il fallait mériter le

dévouement d'une telle femme par de nobles actions, par de pieux

sacrifices, et surtout par la patience, qui est la plus grande preuve

d'estime, le plus honorable hommage auquel ait droit une âme fière.

Sténio n'avait pu se refuser à reconnaître la supériorité de Lélia entre

toutes les femmes qu'il avait rencontrées; mais il n'avait jamais

réfléchi à l'égalité de l'homme et de la femme dans les desseins de

Dieu. Et comme il voyait seulement l'état des jours présents, comme il

ne pouvait admettre que la femme eût déjà un droit suffisant à cette

égalité sociale, il ne voulait pas admettre non plus que quelques

femmes, nobles et douloureuses exceptions, eussent un droit d'exception

au sein de la société existante. Peut-être l'eût-il compris, si Lélia

eût pu le lui expliquer. Mais Lélia ne le pouvait pas. Elle n'avait pas

trouvé le mot de sa propre destinée. Malgré tout son orgueil, elle avait

un fonds de modestie naïve qui l'empêchait de comprendre la nécessité de

son isolement. Quand même elle eût eu assez de foi en elle-même pour se

dire qu'elle avait mission de marcher seule et de n'obéir à personne, le

cri d'indignation et de haine soulevé autour d'elle par cette prétention

hardie eût peut-être glacé son courage. C'est ce qui lui arriva, lorsque

Sténio, ne voulant pas comprendre la sublime pudeur de ce sentiment

d'indépendance à la fois héroïque et timide, et prenant le réserve de

Lélia pour du mépris, l'abandonna en la maudissant. Alors Lélia

s'applaudit de n'avoir pas dévoilé le mystère de son orgueil, et de

n'avoir pas livré à la risée d'un enfant l'instinct prophétique qui

fermentait dans son sein. Elle se replia sur elle-même, et chercha dans

son orgueil une légitime, mais amère consolation. Profondément blessée

de n'avoir pas été devinée, et voyant par la conduite ultérieure de

Sténio qu'il ne comprenait de l'amour que le plaisir facile de la

possession, elle prononça à son tour un anathème irrévocable sur

l'orgueil insensé de l'homme, et prit le parti de se suicider

socialement, en se vouant à un célibat éternel.

Trenmor lui-même ne pouvait pas bien comprendre l'infortune sans remède

de cette femme née cent ans trop tôt peut-être. Des préoccupations

personnelles non moins graves avaient rempli sa vie. Comme Lélia avait

été poussée à la révélation de l'avenir de la femme par le sentiment de

son malheur individuel, Trenmor avait été poussé à la révélation de

l'avenir de l'homme par sa propre misère. Ses regards embrassaient une

partie du vaste horizon, ils ne pouvaient l'embrasser tout entier. Il

disait souvent à Lélia, et non sans raison, qu'avant d'affranchir la

femme, il fallait songer à affranchir l'homme; que des esclaves ne

pouvaient délivrer et réhabiliter des esclaves; qu'il était impossible

de faire comprendre la dignité d'autrui à qui ne comprenait pas la

sienne propre. Trenmor travaillait avec espoir. Ses fautes passées lui

donnaient l'humble patience et la foi persévérante du martyr. Lélia,

innocente des maux qu'elle subissait, ne pouvait avoir la même

abnégation. Victime désolée, elle pleurait, comme la fille de Jephté, sa

jeunesse, sa beauté et son amour sacrifiés à un voeu barbare, à une

force insensée.

Quand la nuit fut descendue sur la vallée, Trenmor guida Sténio à

travers les ravins jusqu'à la route qui devait le ramener à la ville.

Chemin faisant, il essaya de sonder de nouveau sa blessure et de la

soulager en y versant le baume de l'espérance. Il avait fait promettre à

Lélia qu'elle accorderait par vertu ce qu'elle ne pouvait plus accorder

par inclination, pardon au repentir, récompense à l'expiation. Il

s'efforça donc de faire comprendre à Sténio qu'il pouvait encore mériter

et obtenir celle qu'il avait tant aimée. Mais il était trop tard.

Malheureusement pour Sténio, Trenmor, enchaîné aux devoirs de sa mission

austère, n'avait pu l'arracher assez tôt à l'entraînement funeste des

passions brutales. Eût-il pu le faire à temps, Sténio était peut-être

condamné à retomber dans cet abîme. Il était le fils de son siècle.

Aucun principe arrêté, aucune foi profonde n'avait pu pénétrer son âme.

Fleur épanouie au souffle des vents capricieux, elle s'était tournée à

l'orient et à l'occident, suivant la brise, cherchant partout le soleil

et la vie, incapable de résister au froid ni de lutter contre l'orage.

Avide de l'idéal, mais n'en connaissant pas les chemins, Sténio avait

aspiré la poésie et s'était imaginé avoir une religion, une morale, une

philosophie. Il ne s'était pas dit que la poésie n'est qu'une forme, une

expression de la vie en nous; et que là où elle n'exprime ni voeux ni

convictions, elle n'est qu'un ornement frivole, un ornement sonore. Il

avait longtemps plié le genou devant les autels du Christ, parce qu'il

trouvait du charme dans les rites institués par ses pères; mais, quand

les boudoirs lui furent ouverts, les parfums voluptueux du luxe lui

firent oublier l'encens du lieu saint, et la beauté profane de Laïs lui

parut mériter son hommage et ses vers tout aussi bien que la beauté

idéale de Marie. L'intelligence de Lélia avait donné à l'enthousiasme de

Sténio le caractère de la passion, et alors, dans un enivrement de

vanité, il flétrissait de ses mépris exagérés les hommes infortunés qui

cherchent à s'étourdir dans le vice. Mais, quand il vit cette

intelligence mesurer la sienne avec plus de tendresse que d'enthousiasme

et refuser de s'y soumettre aveuglément, il ne lui resta pour Lélia que

de la haine, et il se jeta dans le vice avec plus de facilité que tous

ceux qu'il avait blâmés.

Trenmor, voyant avec quelle amertume il repoussait le souvenir de Lélia,

fut effrayé du ravage que l'impiété avait fait en lui: car l'amour est

le dernier reflet de la vie divine qui s'éteigne en nous. La pensée de

toute la vie de Trenmor était une pensée d'expiation et de

réhabilitation pour la race humaine. Trop fort pour croire à la

sincérité du désespoir ou à la réalité de l'épuisement, il s'indignait

profondément de ses manifestations. Il accusait le siècle d'avoir

encouragé cette mode impie, et regardait comme criminels envers

l'humanité ceux qui proclamaient le découragement et s'abandonnaient à

l'incrédulité.

«Honte et misère! s'écria-t-il, transporté à la fin d'une colère

généreuse; est-ce un de nos frères, est-ce un martyr de la vérité,

est-ce un serviteur de la sainte cause que j'entends parler ainsi?

Comment parleront donc nos persécuteurs et nos bourreaux, si nous

abjurons toute idée de grandeur, tout espoir de salut? O jeunesse, que

je me plaisais à nommer sainte, toi que je croyais fille de la

Providence et mère de la liberté! ne sais-tu donc que verser ton sang

sur une arène, comme faisaient les lutteurs aux jeux olympiques, pour

remporter une couronne inutile et recueillir de vains applaudissements?

N'as-tu donc pour vertu que l'insouciance de la vie, pour courage que

l'audace naturelle à la force? N'es-tu bonne qu'à fournir d'intrépides

soldats? Ne produiras-tu pas des hommes persévérants et vraiment forts?

Auras-tu traversé la nuit des temps comme un météore rapide, et la

postérité écrira-t-elle sur ta tombe:--Ils surent mourir, ils n'auraient

pas su vivre? N'es-tu donc qu'un instrument aveugle de la destinée, et

ne comprends-tu ni les causes ni les fins de ton oeuvre! Eh quoi!

Sténio, tu as pu accomplir une grande action, et tu n'es plus capable

d'une grande pensée ou d'un grand sentiment! Tu ne crois à rien, et tu

as pu faire quelque chose! Et tous ces dangers affrontés, et toutes ces

souffrances acceptées, et tout ce sang versé, celui de tes frères, le

tien propre, tout cela est sans moralité, sans enseignement pour toi!

Oh! alors, je le comprends, tu dois tout rejeter, tout nier, tout

mépriser, tout flétrir. Notre oeuvre n'est qu'une tentative avortée;

nos frères immolés ne sont que les victimes de l'aveugle fatalité, leur

sang a coulé sur la terre aride, et nous n'avons plus qu'à nous enivrer

chaque soir pour endormir des souvenirs poignants et chasser des rêves

affreux...

--Valmarina, dit Sténio d'un air sombre, vous avez tort de me faire des

reproches. Vous m'ayez imposé un secret, je l'ai gardé; vous m'avez

demandé un serment, je l'ai prêté; vous m'avez commandé une action, je

l'ai accomplie. Qu'avez-vous de plus à me demander? Vous convenez que je

suis fidèle à ma parole, que je sais me battre, que je ne recule pas

devant les fatigues et les dangers; que voulez-vous davantage de moi?

Vous savez que je vous ai donné le droit de m'employer à votre oeuvre

autant que vous le jugerez convenable; que, d'un bout du monde à

l'autre, je suis soumis à votre vouloir et prêt à marcher à votre voix.

Vous avez en moi un bon serviteur; servez-vous-en, et que l'ardeur du

prosélytisme ne vous égare pas jusqu'à vouloir en faire un disciple.

Quel droit avez-vous de m'imposer vos croyances et votre espoir? Ai-je

cherché vos prédicateurs? ai-je brigué la faveur d'être admis à la

Table-Ronde de vos chevaliers? Me suis-je présenté à vous comme un

héros, comme un libérateur, comme un adepte seulement? Non! je vous ai

dit que je ne croyais plus à rien, et vous m'avez répondu:--Il

n'importe, suis-moi, et agis: vous avez fait un appel à mon honneur, à

mon courage, et je n'ai pas dû reculer. Je n'ai pas voulu mériter la

quenouille que vous envoyez aux poltrons... ou aux indifférents, car

vous ne souffrez pas l'indifférence. Vous la traduisez à votre barre

redoutable, et vous la condamnez à être réputée lâcheté. Je n'ai pas eu

assez de philosophie pour accepter cet arrêt. J'ai vu marcher toute la

jeunesse, tous les hommes braves de mon pays, je me suis levé, tout

malade et brisé que j'étais; je me suis traîné sur une arène

ensanglantée. Et quel spectacle m'avez-vous montré, grand Dieu! pour me

guérir et me consoler, pour m'enseigner la confiance et la foi à vos

théories? L'élite des hommes de mon temps moissonnés par la vengeance

brutale du plus fort; les cachots ouvrant leur gueule immonde pour

engloutir ceux que le canon ou le glaive n'avait pu atteindre; les

arrêts de proscriptions poursuivant tout ce qui était sympathique à

notre entreprise; partant, tous les dénouements paralysés, toutes les

intelligences étouffées, tous les courages brisés, toutes les volontés

écrasées! Et vous appelez cela une oeuvre régénératrice, un salutaire

enseignement, une semence jetée sur la terre promise! Moi, j'ai vu une

oeuvre de mort, un exemple d'impuissance, et les derniers grains d'une

semence précieuse jetés aux vents, sur les rochers, parmi les épines! Et

vous me faites un crime d'être abattu et dégoûté le lendemain de cette

catastrophe! Vous ne voulez pas que je pleure les victimes, et que je

m'asseye consterné au bord de la fosse où je voudrais être étendu, pour

dormir de l'éternel sommeil, à côté du pâle Edméo...

--Tu n'es pas digne de prononcer ce nom, s'écria Trenmor dont le visage

fut à l'instant inondé de larmes. Malheureux déclamateur, tu le

prononces avec ces yeux secs! Tu ne songes qu'à justifier ton doute

impie, et tu ne vois dans ce cadavre étendu dans le cercueil qu'un objet

d'horreur au souvenir duquel tu voudrais échapper! Ah! tu n'as pas

compris cette âme sublime, puisque tu veux la déshériter de son

immortel héritage; et tu n'as pas compris non plus ton rôle angélique

sur la terre, puisque tu doutes des fruits qu'un tel exemple doit

produire. O justice de Dieu, n'écoute pas ces blasphèmes! O habitant du

ciel, ô mon fils Edméo, tu es heureux, toi, de ne pas les entendre!...»

Valmarina se laissa tomber sur la terre, et, ramené au souvenir d'Edméo

de la manière la plus douloureuse, il croisa ses mains avec force sur sa

large poitrine pour y refouler ses sanglots. On eût dit qu'il voulait

retenir dans son coeur sa foi ébranlée par le blasphème. Il soutenait

une agonie terrible comme le Christ à l'heure du calice empoisonné.

Sténio pleurait aussi, car il était bon et sensible; mais il attachait à

ses larmes plus de prix qu'elles ne valaient. C'étaient des larmes de

poëte qui coulaient aisément et qui lavaient mollement la trace de ses

douleurs. Il ne comprenait pas les larmes de cet homme fort et généreux,

qui ne pouvaient pas le soulager et qui retombaient sur le coeur comme

une pluie de feu. Il ne savait pas que les douleurs combattues et

comprimées de la force, sont plus vives et plus dévorantes que celles

auxquelles on donne un libre cours. La destinée de Sténio était de nier

ce qu'il ne connaissait pas. Il crut que Trenmor rougissait d'un instant

de pitié, et que, dans son héroïsme farouche, il immolait le souvenir

d'Edméo dans son coeur comme il avait immolé sa vie dans le combat. Il

s'éloigna triste, mécontent, malheureux aussi, car il avait de nobles

instincts, et son âme était faite pour de nobles croyances.... Il entra

vers minuit dans le salon de Pulchérie. Elle était seule devant sa

toilette, rêveuse et mélancolique. En voyant Sténio, qu'elle avait cru

mort, apparaître derrière elle dans sa glace, elle crut voir un spectre,

poussa un cri perçant, et tomba évanouie sur le parquet.

«Digne accueil! dit Sténio.»

Et, se jetant sur un sofa sans songer à la relever, il s'endormit

accablé de fatigue, tandis que les femmes de Pulchérie s'empressaient à

la secourir.

Lélia · 第 82 / 110 题