A UN BRACELET ROMPU.

«Restons unis, ne nous quittons pas, nous deux qui avons partagé le

même sort; toi, cercle d'or, qui fus l'emblème de l'éternité; moi,

coeur de poëte, qui fus un reflet de l'infini.

«Nous avons subi le même sort, et tous deux nous demeurons brisés.

Te voilà devenu l'emblème de la fidélité de la femme; me voici

devenu un exemple du bonheur de l'homme.

«Nous n'étions tous deux que des jouets pour celle qui mettait

l'anneau d'or à son bras, le coeur du poëte sous ses pieds.

«Ta pureté est ternie, ma jeunesse a fui loin de moi. Restons unis,

débris que nous sommes; nous avons été brisés le même jour!»

[Illustration: La Camaldule et le prélat se regardèrent fixement. (Page

103.)]

Zinzolina donna au sonnet des éloges exagérés. Elle savait que c'était

le vrai moyen de consoler Sténio; et cette fille légère, qui

s'attristait toujours la première, et qui toujours aussi se lassait la

première de voir régner la tristesse, commençait à trouver que Sténio

s'était affligé assez longtemps.

«Sais-tu, lui dit-elle à la fin du souper, la grande nouvelle du pays?

La princesse Claudia s'est retirée aux Camaldules.

--Quoi! la petite Bambucci? Est-ce qu'elle va faire sa première

communion?

--Oh! reprit Pulchérie, la petite Bambucci a reçu tous ses sacrements;

tu le sais mieux que personne, Sténio. N'est-ce pas toi qu'elle a pris

pour confesseur à la saison dernière?

--Je sais qu'elle a sali ses petits pieds à traverser ton jardin et a

monter l'escalier de ton casino. Mais elle en aura été quitte pour

changer de souliers; car je jure par l'âme de sa mère (je ne voudrais

pas jurer par celle de la mienne à cette table) qu'elle n'a pas reçu

d'autre souillure ce jour-là. Or, comme je ne l'avais jamais regardée

auparavant, comme je ne l'ai jamais revue depuis, si elle a commis

quelque faute qui nécessite une retraite aux Camaldules, je me récuse.

Je n'ai pas même dérobé une feuille à l'arbre généalogique des Bambucci.

--Il n'est pas question de faute, dit Pulchérie; il est question de

désespoir d'amour, ou d'inclination contrariée, comme tu voudras. Les

uns disent qu'elle a tourné subitement à une dévotion exaltée; d'autres,

qu'elle a pris ce prétexte pour échapper aux poursuites d'un vieux duc

qu'on voulait lui faire épouser. Moi seule je sais de qui la jeune

princesse eût voulu être aimée... et s'il faut tout te dire, comme elle

est entrée aux Camaldules le jour même de ton départ, c'est-à-dire le

jour même de son rendez-vous avec toi, je crains bien que son escapade

n'ait été découverte, et que les grands-parents, par prudence ou par

sévérité, ne l'aient mise en sûreté derrière les grilles du cloître.

--S'il en est ainsi, s'écria Sténio en frappant sur la table, je

l'enlève! ou plutôt je ne l'enlève pas, mais je la séduis! Que ce

malheur retombe sur la tête des grands-parents. J'avais respecté

l'innocence de la petite Claudia, je ne saurais respecter l'orgueil de

la famille... Oui, je suis capable de l'épouser, afin de les faire

rougir de l'alliance d'un poëte... Mais avec quoi la ferais-je vivre?

Non, le ciel lui réserve un noble époux! Il est dans ses destins, quoi

qu'il arrive, d'être princesse, à la grande édification de la cour et de

la ville. Eh bien, puisque cette condition suprême lui est assurée,

qu'elle profite donc de sa jeunesse et des avantages attachés à son

rang! Cette fleur se conservera-t-elle intacte à l'ombre d'un cloître,

pour aller orner l'écusson rouillé d'un vieux chevalier et se flétrir

sous ses laides caresses? Ne faudra-t-il pas que, tôt ou tard, quelque

page discret ou quelque habile confesseur... Déjà peut-être! Oh!

l'ermite Magnus a choisi sa thébaïde bien près du couvent des

Camaldules!... Si je le croyais, à l'instant même... Pardon, Pulchérie,

mille idées folles se croisent dans mon cerveau. Peut-être m'as-tu versé

trop de malvoisie ce soir; mais cette nuit ne se passera pas sans que

j'aie accompli ou tenté du moins quelque joyeuse aventure. Voyons! tu

vas me déguiser en femme, et nous invoquerons le comte Ory, de glorieuse

mémoire. Ne sommes-nous pas en carnaval?

--Gardez-vous de songer à une telle folie, dit la Zinzolina effrayée; la

moindre imprudence peut vous rendre suspect, et les Bambucci sont

tout-puissants sur ce petit coin de terre qu'ils appellent leur _Etat_.

Le prince, bien loin de marcher sur les traces de l'aimable épicurien

son père, est un dévot farouche qui fait sa cour au pape au lieu de la

faire aux femmes. S'il te croyait assez audacieux pour songer seulement

à sa soeur, sois sûr qu'à l'instant même il te ferait arrêter. Tu n'es

pas en sûreté ici, Sténio; tu n'es en sûreté nulle part maintenant sous

notre beau ciel. Je te l'ai dit, il faut aller vers le nord pour

échapper aux soupçons qu'a éveillés ton absence.

--Laisse-moi tranquille, Zinzolina, dit Sténio avec humeur, et garde tes

considérations politiques pour un jour où le vin me portera au sommeil.

Aujourd'hui il me porte aux grandes entreprises, et je veux être un

héros de roman, tout comme un autre, une fois dans ma vie.

--Sténio! Sténio! dit Pulchérie en s'efforçant de le retenir, penses-tu

qu'on ignore longtemps les motifs qui t'ont fait partir subitement il y

a trois mois! Tu vois bien que tu ne peux me les cacher à moi-même; ne

sais-je pas que tu as été te joindre à ces insensés qui ont voulu...

--Assez, Madame, assez! dit Sténio brusquement, vous m'avez assez

fatigué de vos questions.

--Je ne t'en ai fait aucune, Sténio; cette cicatrice encore fraîche à

ton front, cette autre à la main... Ah! malheureux enfant, tu ne

cherchais que l'occasion de mourir. Le ciel ne l'a pas voulu, respecte

ses arrêts, et ne va pas maintenant de gaieté de coeur...»

Sténio ne l'entendait pas, il était déjà sous le péristyle du palais, ne

songeant qu'au projet téméraire qui s'était emparé de son imagination.

«Je t'en demande bien pardon, ô morale! s'écria-t-il en s'élançant dans

les avenues sombres qui bordent les remparts de la cité; ô vertu! ô

piété! ô grands principes exploités par les intrigants au détriment des

niais! je vous demande pardon si je vais affronter vos anathèmes. Vous

avez fait le vice aimable, vous avez travaillé par vos rigueurs à

réveiller nos sens blasés, à aiguillonner, par l'attrait du mystère et

du danger, nos passions amorties. O intrigue! ô hypocrisie! ô vénalité!

vous voulez trafiquer de la jeunesse et de la beauté, et, comme vous

régnez sur l'univers, vous êtes sûres d'en venir à vos fins. Vous nous

déclarez la guerre et vous nous forcez au crime, nous autres qui avons

des droits naturels sur les trésors que vous nous ravissez! Eh bien!

qu'il en soit de la morale comme d'une chance de la guerre. A vous

seules n'appartiendra pas le pouvoir de flétrir l'innocence et de ravir

le bonheur. Nous mettons notre enjeu dans la balance, et la beauté doit

choisir entre nous... Et comme la beauté prend le parti de nous accepter

les uns et les autres, de connaître avec nous le plaisir, avec vous la

richesse... ô société! que le crime retombe sur toi, sur toi seule qui

nous places entre le mépris de tes lois, l'oppression de tes privilégiés

et l'avilissement de tes victimes!»

Pulchérie, inquiète, s'était avancée sur le balcon. Elle suivit de

l'oeil pendant longtemps le feu de son cigare, qui s'éloignait rapide

et décrivant des lignes capricieuses dans les ténèbres. Enfin la rouge

étincelle s'éteignit dans la nuit profonde, le bruit des pas sur le pavé

se perdit dans l'éloignement, et Pulchérie resta sous l'impression d'un

pressentiment sinistre. Il lui sembla qu'elle ne devait jamais revoir

Sténio. Elle regarda longtemps son poignard qu'il avait oublié sur la

table, et tout à coup elle le cacha précipitamment. Ce poignard était

revêtu d'emblèmes mystérieux, signes de ralliement pour ceux qui le

portaient. On venait de sonner à la porte de son boudoir, et Pulchérie

avait reconnu à l'ébranlement timide de la cloche, ainsi qu'au frôlement

discret d'une robe de moire, la visite clandestine d'un prélat.

Lélia · 第 84 / 110 题