Peut-être, Sténio, que j'ai eu tort envers vous; mais ce tort n'est pas
celui que vous me reprochez, et celui dont vous m'accusez, je n'en suis
pas coupable. Je ne vous ai pas trompé, je n'ai pas voulu me jouer de
vous; j'ai eu peut-être quelques instants de mépris, quelques bouffées
de colère à cause de vous et à côté de vous; mais c'était contre la
nature humaine, non pas contre vous, pur enfant, que j'étais irritée.
Ce n'est point pour vous humilier, encore moins pour vous décourager de
la vie, que je vous ai jeté dans les bras de Pulchérie. Je n'ai pas même
cherché à vous donner une leçon. Quel triomphe pourrais-je goûter à
l'emporter par ma froide raison sur votre candeur inexpérimentée? Vous
souffriez, vous aspiriez à la réalisation fatale de votre avenir: j'ai
voulu vous satisfaire, vous délivrer des tourments d'une attente vague
et d'une ignorante inquiétude. Maintenant est-ce ma faute si, dans votre
imagination riche et féconde, vous aviez attribué à ces choses plus de
valeur qu'elles n'en ont? Est-ce ma faute si votre âme, comme la mienne,
comme celle de tous les hommes, possède des facultés immenses pour le
désir, et si vos sens sont bornés pour la joie? Suis-je responsable de
l'impuissance misérable de l'amour physique à calmer et à guérir
l'ardeur exaltée de vos rêves?
Je ne puis ni vous haïr ni vous mépriser pour avoir subi à mes pieds le
délire des sens. Il ne dépendait pas de votre âme de dépouiller le cadre
grossier où Dieu l'a exilée. Et vous étiez trop jeune, trop ignorant
pour discerner les vrais besoins de cette âme poétique et sainte des
aspirations menteuses de la matière. Vous avez pris pour un besoin du
coeur ce qui n'était qu'une fièvre du cerveau. Vous avez confondu le
plaisir avec le bonheur. Nous faisons tous de même avant de connaître la
vie, avant de savoir qu'il n'est pas donné à l'homme de réaliser l'un
par l'autre.
Cette leçon, ce n'est pas moi, c'est la destinée qui vous la donne. Pour
moi, dont le coeur maternel était glorieux de votre amour, j'ai dû me
refuser à l'humiliante complaisance de vous la donner; et, si dans les
bras d'une femme vous deviez rencontrer votre première déception, j'ai
eu le droit de vous remettre aux bras de celle qui voulait vous la
fournir.
Mais d'ailleurs quelle profanation ai-je donc commise en vous livrant
aux caresses d'une femme belle et jeune, qui, en vous prenant, s'est
donnée à vous sans dégradation, sans marché? Pulchérie n'est point une
courtisane vulgaire. Ses passions ne sont pas feintes, son âme n'est pas
sordide. Elle s'inquiète peu des engagements imaginaires d'un amour
durable. Elle n'adore qu'un Dieu, et ne sacrifie qu'à lui: ce dieu,
c'est le plaisir. Mais elle a su le revêtir de poésie, d'une chasteté
cynique et courageuse. Vos sens appelaient le plaisir qu'elle vous a
donné. Pourquoi mépriser Pulchérie parce qu'elle vous a satisfait?
A mesure que je vis, je ne puis me refuser à reconnaître que les idées
adoptées par la jeunesse sur l'exclusive ardeur de l'amour, sur la
possession absolue qu'il réclame, sur les droits éternels qu'il
revendique, sont fausses ou tout au moins funestes. Toutes les théories
devraient être admises, et j'accorderais celle de la fidélité conjugale
aux âmes d'exception. La majorité a d'autres besoins, d'autres
puissances. A ceux-ci la liberté réciproque, la mutuelle tolérance,
l'abjuration de tout égoïsme jaloux.--A ceux-là de mystiques ardeurs,
des feux longtemps couvés dans le silence, une longue et voluptueuse
réserve.--A d'autres enfin le calme des anges, la chasteté fraternelle,
une éternelle virginité. Toutes les âmes sont-elles semblables? Tous les
hommes ont-ils les mêmes facultés? Les uns ne sont-ils pas nés pour
l'austérité de la foi religieuse, les autres pour les langueurs de la
volupté, d'autres pour les travaux et les luttes de la passion, d'autres
enfin pour les rêveries vagues de la poésie? Rien n'est plus arbitraire
que le sens du _véritable amour_. Tous les amours sont vrais, qu'ils
soient fougueux ou paisibles, sensuels ou ascétiques, durables ou
passagers, qu'ils mènent les hommes au suicide ou au plaisir. Les amours
_de tête_ conduisent à d'aussi grandes actions que les amours _de
coeur_. Ils ont autant de violence, autant d'empire, sinon autant de
durée. L'amour des sens peut être anobli et sanctifié par la lutte et le
sacrifice. Combien de vierges voilées ont, à leur insu, obéi à
l'impulsion de la nature en baisant les pieds du Christ, en répandant de
chaudes larmes sur les mains de marbre de leur céleste époux!
Croyez-moi, Sténio, cette déification de l'égoïsme qui possède et qui
garde, cette loi de mariage moral dans l'amour, est aussi folle, aussi
impuissante à contenir les volontés, aussi dérisoire devant Dieu que
celle du mariage social l'est maintenant aux yeux des hommes.
N'essayez donc pas de me changer: cela n'est pas en mon pouvoir, et le
vôtre échouerait misérablement dans cette tentative. Si je suis la seule
femme que vous puissiez aimer, soyez mon enfant, restez dans ma vie, j'y
consens. Je ne vous manquerai pas, si vous ne me forcez pas à m'éloigner
dans la crainte de vous être nuisible. Vous le voyez, Sténio, votre sort
est dans vos mains. Contentez-vous de ma tendresse épurée, de mes
platoniques embrassements. J'ai essayé de vous aimer comme une amante,
comme une femme. Mais quoi! le rôle de la femme se borne-t-il aux
emportements de l'amour? Les hommes sont-ils justes quand ils accusent
celle qui répond mal à leurs transports de déroger aux attributs de son
sexe? Ne comptent-ils pour rien les intelligentes sollicitudes des
soeurs, les sublimes dévouements des mères? Oh! si j'avais eu un jeune
frère, je l'aurais guidé dans la vie, j'aurais tâché de lui épargner les
douleurs, de le préserver des dangers. Si j'avais eu des enfants, je les
aurais nourris de mon sein; je les aurais portés dans mes bras, dans mon
âme; je me serais pour eux soumise sans effort à tous les maux de la
vie: je le sens bien, j'aurais été une mère courageuse, passionnée,
infatigable. Soyez donc mon frère et mon fils; et, que la pensée d'un
hymen quelconque vous semble incestueuse et fantasque, chassez-la comme
on chasse ces rêves monstrueux qui nous troublent la nuit, et que nous
repoussons sans effort et sans regret au réveil. Et puis, il est temps
que je vous le dise, Sténio, l'amour ne peut pas être l'affaire de votre
vie. Vous tenteriez en vain de vous isoler et de trouver le bonheur dans
la possession exclusive d'un être de votre choix. Le coeur de l'homme
ne peut vivre de lui-même, il faut qu'il se nourrisse d'aliments plus
variés. Hélas! je vous parle un langage que je n'ai jamais voulu
entendre, mais que vous me parleriez bientôt si je voulais vous faire
partager l'erreur de ma jeunesse. J'ai hésité jusqu'ici à vous
entretenir de vos devoirs. Pendant si longtemps je me suis persuadé que
l'amour était le plus sacré de tous!... Mais je sais que je me suis
trompée, et qu'il y en a d'autres. Du moins, à défaut de cet idéal, il y
en a un autre pour les hommes... J'ose à peine vous en parler. Vous me
le défendez pourtant; vous voulez que je vous éclaire, que je vous
guide, que je vous fasse grand! Eh bien, je n'ai qu'un moyen de répondre
à votre attente: c'est de vous remettre entre les mains d'un homme
réellement vertueux; et vous pouvez m'en croire, moi, sceptique!
D'ailleurs, le seul nom de cet homme vous conviendra. Vous m'avez
souvent parlé avec enthousiasme de Valmarina, vous m'avez pressée de
questions auxquelles je n'ai pas voulu répondre. Dans vos jours de
tristesse et de découragement, vous vouliez l'aller joindre et vous
associer à ses mystérieux travaux. J'ai toujours éludé vos prières. Il
me semblait que le moment n'était pas venu; mais aujourd'hui je crois
que vous n'aurez plus pour moi le genre d'amour exalté qui vous eût
rendu incapable d'une ferme résolution. Allez trouver cet apôtre d'une
foi sublime. Je suis plus liée à son sort et plus initiée à ses secrets
que je n'ai voulu vous l'avouer. Un mot de ma bouche vous affranchira de
toutes les épreuves qu'il vous faudrait subir pour arriver à son
intimité. Ce mot est déjà prononcé. Valmarina vous attend.
Puisque je renonce à l'espoir de vous rendre heureux selon votre espoir,
puisque vous n'avez pas trouvé dans l'enivrement du plaisir une
distraction à vos souffrances, jetez-vous dans les bras d'un père et
d'un ami. Lui seul peut vous donner la force et vous enseigner les
vertus auxquelles vous aspirez. Ma tendresse veillera sur vous et
grandira avec vos mérites.
Acceptez ce contrat. Mettez avec confiance votre main dans les nôtres.
Appuyez-vous avec calme sur nos épaules prêtes à vous soutenir. Mais ne
vous faites plus illusion, n'espérez plus me rajeunir au point de m'ôter
le discernement et la raison. Ne brisez pas le lien qui fait votre
force, ne renversez pas l'appui que vous invoquez. Appelez, si vous
voulez, du nom d'amour l'affection que nous avons l'un pour l'autre;
mais que ce soit l'amour qu'on connaît au séjour des anges, là où les
âmes seules brûlent du feu des saints désirs.