XL.

Eh bien, soyez maudite, car je suis maudit! et c'est vous dont la froide

haleine a flétri ma jeunesse dans sa fleur. Vous avez raison, et je vous

entends fort bien, madame, vous avouez que j'ai besoin de vous, mais

vous déclarez que vous n'avez pas besoin de moi. De quoi puis-je me

plaindre? Ne sais-je pas bien que cela est sans réplique! Vous aimez

mieux rester dans le calme où vous prétendez être que descendre à

partager mes ardeurs, mes tourments, mes orages. Vous avez beaucoup de

sagesse et de logique, en vérité, et, loin de discuter avec vous, je

fais silence et vous admire.

Mais je puis vous haïr, Lélia; c'est un droit que vous m'avez donné, et

dont je prétends bien user. Vous m'avez fait assez de mal pour que je

vous consacre une éternelle et profonde inimitié; car, sans avoir eu

aucun tort réel envers moi, vous avez trouvé le moyen de m'être funeste

et de m'ôter le droit de m'en plaindre. Votre froideur vous a placée

vis-à-vis de moi dans une position inattaquable, tandis que ma jeunesse

et mon exaltation me livraient à vous sans défense. Vous n'avez pas

daigné avoir pitié de moi, cela est simple; pourquoi en serait-il

autrement? Quelle sympathie pouvait exister entre nous? Par quels

travaux, par quelles grandes actions, par quelle supériorité vous

avais-je méritée? Vous ne me deviez rien, et vous m'avez accordé cette

facile compassion qui fait qu'on détourne la tête en passant auprès d'un

homme saignant et blessé. N'était-ce pas déjà beaucoup? n'était-ce pas

du moins assez pour prouver votre sensibilité?

Oh! oui, vous êtes une bonne soeur, une tendre mère, Lélia! Vous me

jetez aux bras des courtisanes avec un désintéressement admirable; vous

brisez mon espérance, vous détruisez mon illusion avec une sévérité

vraiment bien majestueuse; vous m'annoncez qu'il n'est point de bonheur

pur, point de chastes plaisirs sur la terre; et, pour me le prouver,

vous me repoussez de votre sein, qui semblait m'accueillir et me

promettre les joies du ciel, pour m'envoyer dormir sur un sein encore

chaud des baisers de toute une ville. Dieu a été sage, Lélia, de ne

point vous donner d'enfant; mais il a été injuste envers moi en me

donnant une mère telle que vous!

Je vous remercie, Lélia. Mais la leçon est assez forte, il ne m'en faut

pas une de plus pour atteindre à la sagesse. Me voici éclairé, me voici

désabusé de toutes choses; me voici vieux et plein d'expérience. Au ciel

sont toutes les joies, tous les amours. A la bonne heure. Mais, en

attendant, acceptons la vie avec toutes ses nécessités, la jeunesse

fébrile, le désir fougueux, le besoin brutal, le vice effronté,

paisible, philosophique. Faisons deux parts de notre être: l'une pour la

religion, pour l'amitié, pour la poésie, pour la sagesse; l'autre pour

le débauche et l'impureté. Sortons du temple, allons oublier Dieu sur le

lit de Messaline. Parfumons nos fronts et vautrons-nous dans la fange;

aspirons dans le même jour à l'immaculation des anges, et résignons-nous

à la grossièreté des animaux. Mais moi, Madame, je l'entends mieux que

vous. Je vais plus loin: j'adopte toutes les conséquences de votre

précepte. Incapable de partager ainsi ma vie entre le ciel et l'enfer,

trop médiocre, trop incomplet pour passer de la prière à l'orgie, de la

lumière aux ténèbres, je renonce aux joies pures, aux extases divines;

je m'abandonne au caprice de mes sens, aux ardeurs de mon sang embrasé.

Vivent la Zinzolina et celles qui lui ressemblent. Vivent les plaisirs

faciles, les ivresses qu'il n'est besoin de conquérir ni par l'étude, ni

par la méditation, ni par la prière! Vraiment oui, ce serait folie que

de mépriser les facultés de la matière. N'ai-je pas goûté dans les bras

de votre soeur un bonheur aussi réel que si j'avais été dans les

vôtres? Ai-je connu mon erreur? M'en suis-je seulement douté un instant?

Par le ciel, non! Rien ne m'a retenu au bord de ma chute; aucun secret

pressentiment ne m'a averti du perfide échange que vous faisiez en riant

sous mes yeux aveuglés. Les grossières émanations d'une folle joie m'ont

enivré autant que les suaves parfums de ma maîtresse. Dans ma brutale

ardeur, je n'ai pas distingué Pulchérie de Lélia! J'étais égaré, j'étais

ivre; j'ai cru presser contre ma poitrine le rêve de mes nuits ardentes,

et, loin d'être glacé par le contact d'une femme inconnue, je me suis

abreuvé d'amour; j'ai béni le ciel, j'ai accepté la plus méprisante

substitution avec des transports, avec des sanglots; j'ai possédé Lélia

dans mon âme, et ma bouche a dévore Pulchérie sans méfiance, sans

dégoût, sans soupçon.

Brava! Madame, vous avez réussi, vous m'avez convaincu. Le plaisir des

sens peut exister isolé de tous les plaisirs du coeur, de toutes les

satisfactions de l'esprit. Pour vous, l'âme peut vivre sans l'aide des

sens. C'est que vous êtes d'une nature éthérée et sublime. Mais moi, je

suis un vil mortel, une misérable brute. Je ne puis rester près d'une

femme aimée, toucher sa main, respirer son haleine, recevoir au front

ses baisers, sans que ma poitrine se gonfle, sans que ma vue se trouble,

sans que mon esprit s'égare et succombe. Il faut donc que j'échappe à

ces dangers, que je me soustraie à ces souffrances; il faut aussi que je

me préserve des mépris de celle que j'aime d'un amour indigne et

révoltant. Adieu, Madame, je vous fuis pour jamais. Vous ne rougirez

plus d'inspirer les ardeurs dont j'étais consumé à vos pieds.

Mais comme mon âme n'est pas dépravée, comme je ne puis porter, dans les

bras des infâmes débauchées que vous me donnez pour amantes, un coeur

rempli d'un saint amour; comme je ne puis allier le souvenir des

voluptés célestes au sentiment des terrestres voluptés, je veux

désormais éteindre mon imagination, abjurer mon âme, fermer mon sein aux

nobles désirs. Je veux descendre au niveau de la vie que vous m'avez

faite et vivre de réalités, comme jusqu'ici j'ai vécu de fictions. Je

suis homme maintenant, n'est-ce pas? J'ai la science du bien et du mal,

je puis marcher seul, je n'ai plus rien à apprendre. Restez dans votre

repos, j'ai perdu le mien.

Hélas! il est donc bien vrai, j'étais donc un puéril insensé, un

misérable fou quand je croyais aux promesses du ciel, quand je

m'imaginais que l'homme était aussi bien organisé que les herbes des

champs, que son existence pouvait se doubler, se compléter, se confondre

avec une autre existence et s'absorber dans les étreintes d'un transport

sacré! Je le croyais! Je savais que ces mystères s'accomplissaient à la

chaleur du soleil, sous l'oeil de Dieu, dans le calice des fleurs, et

je me disais:--L'amour de l'homme pur pour la femme pure est aussi

suave, aussi légitime, aussi ardent que ceux-là. Je ne me souvenais plus

des lois, des usages et des moeurs qui dénaturent l'emploi des

facultés humaines et détruisent l'ordre de l'univers. Insensible aux

ambitions qui tourmentent les hommes, je me réfugiais dans l'amour, sans

songer que la société avait aussi passé par là, et qu'il ne restait pas

d'autre ressource aux âmes ardentes que de s'user et de s'éteindre par

le mépris d'elles-mêmes au sein de joies factices et d'arides plaisirs.

Mais à qui la faute? N'est-ce pas à Dieu avant tout? Il ne m'était

jamais arrivé d'accuser Dieu, et c'est vous, Lélia, qui m'avez appris à

m'épouvanter de ses arrêts, à lui reprocher ses rigueurs. Voilà

qu'aujourd'hui cette confiante superstition qui m'éblouissait se

dissipe. Ce nuage d'or qui me cachait la Divinité s'évanouit. Descendu

dans les profondeurs de moi-même, j'ai appris ma faiblesse, j'ai rougi

de ma stupidité, j'ai pleuré de rage en voyant la puissance de la

matière et l'impuissance de cette âme dont j'étais si fier, dont je

croyais le règne si assuré. Voilà que je sais qui je suis, et que je

demande à mon maître pourquoi il m'a fait ainsi, pourquoi cette

intelligence avide, pourquoi cette imagination orgueilleuse et délicate

sont à la merci des plus grossiers désirs; pourquoi les sens peuvent

imposer silence à la pensée, étouffer l'instinct du coeur, le

discernement de l'esprit.

O honte! honte et douleur! Je croyais que les baisers de cette femme me

trouveraient aussi froid que le marbre. Je croyais que mon coeur se

soulèverait de dégoût en l'approchant; et j'ai été heureux auprès

d'elle, et mon âme s'est dilatée en possédant ce corps sans âme!

C'est moi qui suis méprisable, et c'est Dieu que je hais, et vous aussi,

vous le phare et l'étoile qui m'avez fait connaître l'horreur de ces

abîmes, non pour m'en préserver, mais pour m'y précipiter; vous, Lélia,

qui pouviez me fermer les yeux, m'épargner ces hideuses vérités, me

donner un plaisir dont je n'aurais pas rougi, un bonheur que je n'aurais

pas maudit et détesté! Oui, je vous hais comme mon ennemi, comme mon

fléau, comme l'instrument de ma perte! Vous pouviez au moins prolonger

mon erreur et m'arrêter encore quelques jours aux portes de l'éternelle

douleur, et vous ne l'avez pas voulu! Et vous m'avez poussé dans le vice

sans daigner m'avertir, sans écrire à l'entrée:--Laissez l'espérance aux

portes de cet enfer, vous qui voulez en franchir le seuil, en affronter

les terreurs! J'ai tout vu, tout bravé. Je suis aussi savant, aussi

sage, aussi malheureux que vous. Je n'ai plus besoin de guide. Je sais

de quels biens je puis faire usage, à quelles ambitions il me faut

renoncer: je sais quelles ressources peuvent repousser l'ennui qui

dévore la vie. J'en userai, puisqu'il le faut. Adieu donc! Tu m'as bien

instruit, bien éclairé, je te dois la science: maudite sois-tu, Lélia!

Lélia · 第 65 / 110 题