XXXVIII.

Lélia, vous m'avez cruellement trompé! Vous vous êtes jouée de moi avec

un sang-froid que je ne puis comprendre. Vous avez allumé dans mes sens

un feu dévorant que vous ne vouliez pas éteindre. Vous avez appelé mon

âme sur mes lèvres, et vous l'avez dédaignée. Je ne suis pas digne de

vous, je le sais bien; mais ne pouvez-vous pas m'aimer par générosité?

Si Dieu vous a faite pareille à lui-même, n'est-ce pas pour que vous

suiviez son exemple sur la terre? Si vous êtes un ange envoyé du ciel

parmi nous, au lieu d'attendre que nos pieds gravissent les sommets où

vous marchez, votre devoir n'est-il pas de nous tendre la main, et de

nous enseigner la route que nous ignorons?

Vous avez compté sur la honte pour me guérir; vous avez cru qu'en me

réveillant dans les bras d'une courtisane je serais éclairé d'une

soudaine lumière. Vous espériez, dans votre sagesse inexorable, que mes

yeux se dessilleraient enfin, et que je n'aurais plus qu'un dédaigneux

mépris pour les joies que vos bras m'avaient promises, et que vous avez

remplacées par les caresses lascives de votre soeur. Eh bien! Lélia,

votre espérance est déçue. Mon amour est sorti victorieux et pur de

cette épreuve. Mon front n'a pas gardé l'empreinte des baisers de

Pulchérie: il ne rougira pas. Je me suis endormi en murmurant votre nom.

Votre image était dans tous mes rêves. Malgré vous, malgré vos mépris,

vous étiez à moi tout entière! Je vous ai possédée, je vous ai

profanée!...

Pardonne à ma douleur, ô ma bien-aimée! pardonne à ma colère sacrilége.

Ingrat que je suis, ai-je le droit de t'adresser un reproche? Puisque

mes baisers n'ont pas réchauffé le marbre de tes lèvres, c'est que je ne

méritais pas un pareil miracle. Mais au moins dis-moi, je t'en conjure à

genoux, dis-moi quelles craintes ou quels soupçons t'éloignent de moi?

Crains-tu de m'obéir en me cédant? Penses-tu que le bonheur fera de moi

un maître impérieux? Si tu doutes, ô ma Lélia! si tu doutes de mon

éternelle reconnaissance, alors je n'ai plus qu'à pleurer et à prier

Dieu pour qu'il te fléchisse; car ma langue se refuse à de nouveaux

serments.

Tu me l'as dit souvent, et je n'avais pas besoin de tes révélations, je

l'avais deviné: les hommes ont éprouvé sévèrement ta confiance et ta

crédulité. Ton coeur a été sillonné de profondes blessures. Il a

saigné longtemps, et ce n'est pas merveille si tes plaies, en se

refermant, l'ont recouvert d'insensibles cicatrices. Mais tu ne sais

donc pas, mon amour, que je t'aime pour les souffrances de ta vie

passée? Tu ne sais donc pas que j'adore en toi l'âme inébranlable qui a

subi sans plier les orages de la vie? Ne m'accuse pas de méchanceté; si

tu avais toujours vécu dans le calme et la joie, je sens que je

t'aimerais moins. Si quelqu'un est coupable de mon amour, c'est Dieu

sans doute; car c'est lui qui a mis dans ma conscience l'admiration et

le culte de la force, la dévotion pour le courage; c'est lui qui

m'ordonne de m'incliner devant toi. Tes souvenirs expliquent assez ta

défiance. En m'aimant tu crains d'aliéner ta liberté, tu crains de

perdre un bien qui t'a coûté tant de larmes. Mais, dis-moi, Lélia, que

fais-tu de ce trésor dont tu es si fière? Depuis que tu as réussi à

concentrer en toi-même l'activité dévorante de tes facultés, es-tu plus

heureuse? Depuis que l'humanité n'est plus rien à tes yeux qu'une

poussière à qui Dieu permet de s'agiter quelque temps sous tes pieds, la

nature est-elle pour toi un plus riche et plus magnifique spectacle?

Depuis que tu t'es retirée des villes, as-tu découvert dans l'herbe des

champs, dans la voix des eaux, dans le pas majestueux des fleuves, un

charme plus puissant et plus sûr? La voix mystérieuse des forêts

est-elle plus douce à ton oreille? Depuis que tu as oublié les passions

qui nous agitent, as-tu surpris le secret des nuits étoilées?

Converses-tu avec d'invisibles messagers qui te consolent par leurs

confidences de notre faiblesse et de notre indignité? Avoue-le, tu n'es

pas heureuse. Tu te pares de ta liberté comme d'un joyau inestimable;

mais tu n'as pour te distraire que l'étonnement et l'envie de la foule,

qui ne te comprend pas. Tu n'as pas de rôle à jouer parmi nous, et

cependant tu es lasse d'oisiveté. Tu ne trouves pas autour de toi une

destinée à la taille de ton génie, et tu as épuisé toutes les joies de

la réflexion solitaire. Tu as franchi sans trembler les plaines désolées

où le vulgaire ne pouvait te suivre; les montagnes que nos yeux osent à

peine mesurer, tu en as touché le sommet, et voici que le vertige te

prend, tes artères se dilatent et bourdonnent. Tu sens tes tempes se

gonfler: tu n'as plus que Dieu où te réfugier, tu n'as plus que son

trône où t'asseoir: il faut que tu sois impie ou que tu retombes jusqu'à

nous.

Dieu te punit, Lélia, d'avoir convoité sa puissance et sa majesté. Il

t'inflige l'isolement pour châtier la témérité de tes ambitions. Il

agrandit de jour en jour le cercle de ta solitude pour te rappeler ton

origine et ta mission. Il t'avait envoyé pour bénir et pour aimer; il

avait répandu sur tes blanches épaules les tresses parfumées de tes

cheveux pour essuyer nos larmes; il avait surveillé d'un oeil jaloux

la fraîcheur veloutée de tes lèvres qui devaient sourire, l'humide éclat

de tes yeux qui devaient réfléchir le ciel et nous le montrer. Tous ces

dons précieux que tu as détournés de leur usage, il t'en demande compte

aujourd'hui. Qu'as-tu fait de ta beauté? Crois-tu donc que le Créateur

t'ait choisie entre toutes les femmes pour pratiquer la moquerie et le

dédain, pour railler les amours sincères, pour nier les serments, pour

refuser les promesses, pour désespérer la jeunesse crédule et confiante?

Tu me l'as dit souvent, et je le crois: il y a dans ton âme des mystères

que je ne puis pénétrer, des replis obscurs que mon oeil ne peut

sonder. Mais du jour où tu m'aimeras, Lélia, je te saurai tout entière;

car, tu ne l'ignores pas, et, si jeune que je sois dans la vie, j'ai le

droit de l'affirmer, l'amour, comme la religion, révèle et illumine bien

des voies cachées que la raison ne soupçonne pas. Du jour où nos deux

âmes s'uniraient dans une sainte communion, Dieu nous montrerait l'un à

l'autre: je lirais dans ta conscience aussi clairement que dans la

mienne; je te prendrais par la main, et je redescendrais avec toi dans

tes jours évanouis; je compterais les épines qui t'ont blessée,

j'apercevrais sous tes cicatrices le sang qui a ruisselé, et je les

presserais de mes lèvres, comme s'il coulait encore.

Gardez votre amitié pour Trenmor, votre amitié lui suffit; car il est

fort, il est purifié par l'expiation, il marche d'un pas ferme et sait

le but de son pèlerinage. Mais moi, je n'ai pas la volonté qui fait la

grandeur et l'énergie du rôle viril; je n'ai pas l'égoïsme invulnérable

qui soumet à ses desseins les passions qui le gênent, les intérêts qui

l'embarrassent, les destinées jalouses qui encombrent sa route. Je n'ai

jamais nourri au fond du coeur que des désirs élevés, mais

irréalisables. Je me suis complu dans le spectacle des grandes choses,

et j'ai souhaité que leur société intime et familière ne manquât jamais

à mes rêveries. J'ai vécu dans l'admiration des caractères supérieurs,

et j'ai senti frémir au dedans de moi-même le besoin impérieux de les

imiter et de les suivre; mais, errant sans relâche de désir en désir,

mes solitaires méditations, mes prières ferventes n'ont jamais obtenu du

Dieu qui m'a créé la force d'accomplir ce que j'avais convoité, ce que

j'avais couvé sous l'aile de mes rêves.

C'est pourquoi, ô Lélia! je ne puis douter sans impiété, je ne puis nier

sans blasphème que Dieu ne vous ait créée pour éclairer ma route, qu'il

ne vous ait choisie parmi ses anges de prédilection pour me conduire au

terme marqué d'avance dans ses décrets éternels.

Je remets entre vos mains, non pas le soin entier de ma destinée, car

vous avez la vôtre à réaliser, et c'est pour vos forces un assez lourd

fardeau; mais ce que je vous demande, ô Lélia! c'est de me laisser vous

obéir, c'est de souffrir que ma vie se modèle sur la vôtre, c'est de

permettre à mes journées de s'emplir de travail ou de repos, de

mouvement ou d'étude, au gré de vos desseins, qui, je le sais, ne seront

jamais de frivoles caprices.

A ces humbles prières, que vous aviez devinées cent fois dans mes

regards, vous avez répondu par la raillerie et la déception. C'est à

vous que je ralliais mes dernières espérances, c'est en vous que je

m'étais réfugié. Si vous me manquez, ô Lélia! que deviendrai-je?

Lélia · 第 63 / 110 题