Quand Sténio souleva sa tête appesantie, des chants d'oiseaux
annonçaient au loin dans les campagnes les approches du jour. L'horizon
blanchissait, et l'air frais du matin arrivait par bouffées embaumées
sur le front humide et pâle du jeune homme. Son premier mouvement fut
d'embrasser Lélia; mais elle avait rattaché son masque, et elle le
repoussa doucement en lui faisant signe de garder le silence. Sténio se
souleva avec effort, et, brisé de fatigue, d'émotion et de plaisir, il
s'approcha de la fenêtre entr'ouverte. L'orage était entièrement
dissipé, les lourdes vapeurs dont le ciel était chargé quelques heures
auparavant s'étaient roulées en longues bandes noires, et s'en allaient
une à une poussées par le vent vers l'horizon grisâtre. La mer brisait
avec un léger bruit ses lames écumeuses et nonchalantes sur le sable du
rivage et sur les degrés de marbre blanc de la villa. Les orangers et
les myrtes, agités par le souffle du matin, se penchaient sur les flots
et secouaient leurs branches en fleur dans l'onde amère. Les lumières
pâlissaient aux mille fenêtres du palais Bambucci, et quelques masques
erraient à peine sous le péristyle bordé de pâles statues.
[Illustration: Celle-ci est bien Lélia! s'écria-t-il (Page 68.)]
«Oh! quelle heure délicieuse! s'écria Sténio en ouvrant ses narines et
sa poitrine à cet air vivifiant. O ma Lélia! je suis sauvé, je suis
rajeuni. Je sens en moi un homme nouveau. Je vis d'une vie plus suave et
plus pleine. Lélia, je veux te remercier à genoux: car j'étais mourant,
et tu as voulu me guérir, et tu m'as fait connaître les délices du ciel.
--Cher ange! lui dit Lélia en l'entourant de ses bras, vous êtes donc
heureux maintenant?
--J'ai été le plus heureux des hommes, dit-il, mais je veux l'être
encore. Ote ton masque, Lélia. Pourquoi me cacher ton visage? Rends-moi
tes lèvres qui m'ont enivré: embrasse-moi comme tout à l'heure.
--Non, non: écoutez, dit Lélia, écoutez cette musique qui semble sortir
de la mer et s'approcher de la grève sur la crête mouvante des vagues.»
En effet, les sons d'un orchestre admirable s'élevaient sur les flots,
et bientôt plusieurs gondoles remplies de musiciens et de masques
sortirent successivement d'une petite anse formée par les bois
d'orangers et de catalpas. Elles glissaient mollement comme de beaux
cygnes sur les eaux calmes de la baie, et bientôt elles allaient passer
devant les terrasses du pavillon.
L'orchestre fit silence, et une barque de forme asiatique cingla
légèrement en avant de la petite flotte. Cette embarcation, plus frêle
et plus élégante que les autres, était montée par des musiciens dont
tous les instruments étaient de cuivre. Ils sonnèrent une brillante
fanfare, et ces voix de métal, si sonores et si pénétrantes, vinrent du
fond des ondes bondir sur les murs du pavillon. Aussitôt toutes les
fenêtres s'entr'ouvrirent successivement, et tous les amants heureux,
réfugiés dans les boudoirs du pavillon d'Aphrodise, se répandirent par
couples sur la terrasse et sur les balcons. Mais en vain les jaloux et
les médisants, embarqués sur les gondoles, promenèrent sur eux d'avides
regards. Ils avaient revêtu de nouveaux costumes dans l'intérieur du
pavillon, et à l'abri de leurs masques ils saluaient gaiement la flotte.
[Illustration: Et debout sur ce piédestal.... (Page 70.)]
Lélia voulut entraîner Sténio parmi eux; mais elle ne put le décider à
sortir de la langueur délicieuse où il était plongé.
«Que m'importent leurs joies et leurs chants? disait-il. Puis-je
ressentir quelque admiration ou quelque plaisir quand je viens de
connaître les délices du ciel? Laissez-moi savourer au moins ce
souvenir...»
Mais Sténio se leva tout à coup et fronça le sourcil.
Qu'est-ce donc que cette voix qui chante sur les flots? dit-il avec un
frisson involontaire.
«C'est une voix de femme, répondit Lélia, une belle et grande voix, en
vérité. Voyez comme dans les gondoles et sur le rivage on se presse pour
l'écouter!
--Mais, dit Sténio, dont le visage s'altérait par degrés à mesure que
les sons pleins et graves de cette voix montaient vers lui, si vous
n'étiez ici, près de moi, votre main dans la mienne, je croirais que
cette voix est la vôtre, Lélia.
--Il y a des voix qui se ressemblent, répondit-elle. Cette, nuit,
n'avez-vous pas été complètement abusé par celle de ma soeur
Pulchérie?...»
Sténio n'écoutait que la voix qui venait de la mer, et semblait agité
d'une crainte superstitieuse.
«Lélia! s'écria-t-il, cette voix me fait mal; elle m'épouvante: elle me
rendra fou si elle continue.»
Les instruments de cuivre jouèrent une phrase de chant; la voix humaine
se tut: puis elle reprit quand les instruments eurent fini; et cette
fois elle était si rapprochée, si distincte, que Sténio troublé s'élança
et ouvrit tout à lait le châssis doré de la fenêtre.
«A coup sûr tout ceci est un songe, Lélia. Mais cette femme qui chante
là-bas... Oui, cette femme, debout et seule à le proue de la barque,
c'est vous, Lélia, ou c'est votre spectre.
--Vous êtes fou! dit Lélia en levant les épaules. Comment cela se
pourrait-il?
--Oui, je suis fou, mais je vous vois double. Je vous vois et je vous
entends ici près de moi, et je vous entends et je vous vois encore
là-bas. Oui, c'est vous, c'est ma Lélia; c'est elle dont la voix est si
puissante et si belle, c'est elle dont les cheveux noirs flottent au
vent de la mer: là voilà qui s'avance, portée sur sa gondole
bondissante. O Lélia! est-ce que vous êtes morte? Est-ce que c'est votre
fantôme que je vois passer? Est-ce que vous êtes fée, ou démon, ou
sylphide? Magnus m'avait bien dit que vous étiez deux!...»
Sténio se pencha tout à fait hors de la fenêtre, et oublia la femme
masquée qui était près de lui, pour ne plus regarder que la femme
semblable à Lélia de voix, d'altitude, de taille et de costume, qu'il
voyait venir sur les ondes.
Quand la barque qui la portait fut au pied du pavillon, le jour était
pur et brillant sur les flots. Lélia se tourna tout à coup vers Sténio,
et lui montra son visage en lui faisant un signe d'amicale moquerie.
Il y eut dans son sourire tant de malice et de cruelle insouciance, que
Sténio soupçonna enfin la vérité.
«Celle-ci est bien Lélia! s'écria-t-il; oh! oui, celle qui passe devant
moi comme un rêve et qui s'éloigne en me jetant un regard d'ironie et de
mépris! Mais celle qui m'a enivré de ses caresses, celle que j'ai
pressée dans mes bras on l'appelant mon âme et ma vie, qui est-elle
donc? Maintenant, Madame, dit-il en s'approchant du domino bleu d'un air
menaçant, me direz-vous votre nom et me montrerez-vous votre visage?
--De tout mon coeur, répondit la courtisane en sa démasquant. Je suis
Zinzolina la courtisane, Pulchérie, la soeur de Lélia; je suis Lélia
elle-même, puisque j'ai possédé le coeur et les sens de Sténio pendant
toute une heure. Allons, ingrat, ne me regardez pas ainsi d'un air
égaré. Venez baiser mes lèvres, et souvenez-vous du bonheur dont vous
m'avez remerciée à genoux.
--Fuyez! s'écria Sténio furieux en tirant son stylet, ne restez pas un
instant de plus devant moi; car je ne sais pas de quoi je suis capable.»
Zinzolina s'enfuit; mais, en traversant la terrasse qui était sous les
fenêtres du pavillon, elle cria d'un ton moqueur:
«Adieu, Sténio le poëte! nous sommes fiancés maintenant: nous nous
reverrons!»