XXXVI.

Pulchérie resta encore quelques instants dans l'attitude pensive où le

récit de Lélia l'avait fait tomber. Puis tout à coup, rejetant en

arrière les beaux cheveux qui ombrageaient son front, comme, une fière

cavale qui secoue sa crinière avant de prendre sa course, elle se leva

dans un transport d'impudence enthousiaste.

«Eh bien, s'il en est ainsi, et parce qu'il en est ainsi, il faut vivre!

s'écria-t-elle. Couronnons-nous de roses, et remplissons les coupes de

la joie! Que l'amour, la vertu et l'idéal hurlent en vain à la porte,

comme les spectres effarés d'Ossian, tandis que les intrépides convives

célèbrent la coupe en main la mémoire de leurs funérailles! Aussi bien

j'ai toujours eu la sagesse d'étouffer en moi toute folle velléité

d'amour; et chaque fois que je me suis sentie menacée d'aimer, je me

suis hâtée de boire à longs traits la coupe d'ivresse, au fond de

laquelle brille le précieux talisman d'indifférence, la satiété! Eh

quoi! pleurer toute la vie l'erreur romanesque de l'adolescence! se

flétrir et descendre vivante dans la tombe, parce que les hommes nous

haïssent! Oh! bien plutôt, méprisons-les, et vengeons-nous de leur

despotisme, non par la tromperie, mais par l'indifférence. Qu'ils

exhalent leur colère et leur jalousie; j'en veux rire jusqu'à la mort.

Quant à vous, Lélia, si vous ne voulez pas en faire autant, je n'ai

qu'un conseil à vous donner: c'est de retourner à la solitude et à Dieu.

--Il n'est plus temps, Pulchérie, de prendre ce parti. Ma foi est

chancelante, mon coeur est épuisé. Il faut, pour brûler de l'amour

divin, plus de jeunesse et de pureté que pour toute autre noble passion.

Je n'ai plus la force d'élever mon âme à un perpétuel sentiment

d'adoration et de reconnaissance. Le plus souvent je ne pense à Dieu que

pour l'accuser de ce que je souffre et lui reprocher sa dureté. Si

parfois je le bénis, c'est quand je passe près d'un cimetière et que je

pense à la brièveté de la vie.

--Vous avez vécu trop vite, reprit Pulchérie. Eh bien, il faut, Lélia,

que vous changiez l'exercice de vos facultés, que vous retourniez à la

solitude, ou que vous cherchiez le plaisir: choisissez.

--Je viens des montagnes de Monteverdor. J'ai essayé de retrouver mes

anciennes extases et le charme de mes rêveries pieuses. Mais là, comme

partout, je n'ai trouvé que l'ennui.

--Il faudrait que vous fussiez enchaînée à un état social qui vous

préservât de vous-même et vous sauvât de vos propres réflexions. Il

faudrait que vous fussiez assujettie à une volonté étrangère, et qu'un

travail forcé fît diversion au travail incessant et rongeur de votre

imagination. Faites-vous religieuse.

--Il faut avoir l'âme virginale; je n'ai de chaste que les moeurs. Je

serais une épouse adultère du Christ. Et puis vous oubliez que je ne

suis pas dévote. Je ne crois pas, comme les femmes de cette contrée, à

la vertu régénératrice des chapelets et à la puissance absolutrice des

scapulaires. Leur piété est quelque chose qui les repose, qui les

rafraîchit et qui les endort. J'ai une trop grande idée de Dieu et du

culte qu'on lui doit pour le servir machinalement, pour le prier avec

des mots arrangés d'avance et appris par coeur. Ma religion trop

passionnée serait une hérésie, et si on m'ôtait l'exaltation, il ne me

resterait plus rien.

--Eh bien, dit Pulchérie, puisque vous ne pouvez pas vous faire

religieuse, faites-vous courtisane. Le corps est une puissance moins

rebelle que l'esprit. Destiné à profiler des biens matériels, c'est

aussi par des moyens matériels qu'on peut le gouverner. Va, ma pauvre

rêveuse, réconcilie-toi avec cette humble portion de ton être. Ne

méprise pas plus longtemps ta beauté, que tous les hommes adorent, et

qui peut refleurir encore comme aux jours du passé. Ne rougis pas de

demander à la matière les joies que t'a refusées l'intelligence. Tu l'as

dit, tu sais bien d'où vient ton mal: c'est d'avoir voulu séparer deux

puissances que Dieu avait étroitement liées...

--Mais, ma soeur, reprit Lélia, n'avez-vous pas fait de même?

--Nullement! J'ai donné la préférence à l'une sans exclure l'autre.

Croyez-vous que l'imagination reste étrangère aux aspirations des sens?

L'amant qu'on embrasse n'est-il pas un frère, un enfant de Dieu, qui

partage avec sa soeur les bienfaits de Dieu? Pour vous, Lélia, qui

avez tant de poésie à votre service, je m'étonne que vous ne trouviez

pas cent moyens de relever la matière et d'embellir les impressions

réelles. Je crois que le dédain seul vous arrête, et que si vous

abjuriez cette injuste et folle disposition, vous vivriez de la même vie

que moi. Qui sait? Avec plus d'énergie peut-être vous inspireriez de

plus ardentes passions. Venez, courons ensemble sous ces allées sombres,

où de temps en temps je vois scintiller faiblement l'or des costumes et

voltiger les plumes blanches des barrettes. Combien d'hommes jeunes et

beaux, pleins d'amour et de puissance, errent sous ces arbres en

cherchant le plaisir! Venez, Lélia, excitons-les à nous poursuivre:

passons rapidement près d'eux, effleurons-les de nos vêtements, et puis

échappons-nous comme ces phalènes que vous voyez dans le rayon des

lumières se chercher, s'atteindre, se séparer et se rejoindre, pour

tomber mortes et folles d'amour dans la flamme qui les dévore. Venez,

vous dis-je, je guiderai vos pas tremblants, je connais tous ces hommes.

J'appellerai les plus aimables et les plus élégants autour de vous. Vous

serez hautaine et cruelle à votre aise, Lélia; mais vous entendrez leurs

propos, vous sentirez leur haleine sur vos épaules. Vous frémirez

peut-être quand le vent du soir apportera à vos narines dilatées le

parfum de leur chevelures, et peut-être ce soir sentirez-vous une faible

curiosité de connaître la vie tout entière.

--Hélas! Pulchérie, ne l'ai-je pas horriblement connue? Ne vous

souvient-il plus de ce que je vous ai raconté?

--Vous aimiez cet homme avec votre âme, vous ne pouviez pas songer à

goûter près de lui un plaisir réel. Cela est simple: il faut qu'une

faculté, arrivée à son plus grand développement, étouffe et paralyse les

autres. Mais ici ce serait différent.»

* * * * *

La courtisane entraîna Lélia et continua de lui parler en baissant la

voix.

«Mais d'abord, continua Pulchérie, il faut songer à vous travestir. Vous

ne voudriez pas sans doute livrer à la foule le grand nom de Lélia,

quoique, à vous dire vrai, la solitude où vous vivez provoque dans

l'esprit des hommes de plus graves accusations que mes galanteries. Mais

peut-être ne trouvez-vous pas au-dessous de votre destinée d'être

soupçonnée de mystérieuses et terribles passions, tandis que vous

mépriseriez le vulgaire renom d'une bacchante. Ainsi donc, venez prendre

un domino semblable au mien, et vous pourrez, à la faveur de certaines

ressemblances qui existent entre nous, et surtout entre nos voix,

descendre sans danger du rôle majestueux et déplorable que vous avez

choisi. Venez, Lélia.»

* * * * *

La foule, qui se pressait sous le péristyle pour admirer les larges

éclairs dont le ciel était sillonné, sépara les deux soeurs au moment

où elles sortaient du vestiaire, enveloppées dans leurs capuchons de

satin bleu. Lélia fut emportée par un flot de masques, parmi lesquels

circulaient tant de costumes semblables au sien, qu'elle n'osa point

essayer de reconnaître sa soeur Pulchérie; et, timide, effrayée,

dégoûtée déjà du rôle qu'elle allait tenter, elle s'enfonça dans les

jardins, résolue d'abandonner aux caprices du hasard les restes d'une

existence désolée.

Elle pénétra cette fois, sans le savoir, dans une partie des bosquets

que le prudent prince de Bambucci avait réservée à ses élus. C'était un

labyrinthe de verdure dont l'entrée était gardée par un groupe des plus

experts subalternes du prince. Ils étaient au courant de toutes les

intrigues de la cour, et d'heure en heure des messagers, dépêchés de

l'intérieur du palais, venaient modifier leurs consignes et leur

signaler les nouveaux initiés qu'ils pouvaient admettre dans le

sanctuaire. Tout jaloux incommode, tout protecteur ombrageux en était

repoussé sans appel; les femmes seules pouvaient entrer sans se

démasquer, le tout par amour des convenances.

C'était un champ d'asile, un lieu de refuge pour les amis que de fâcheux

obstacles séparaient au dehors. On y était en sûreté, et tout s'y

passait avec une miraculeuse régularité. On s'y promenait par groupes,

on s'y asseyait en cercle, les allées et les salles de verdure étaient

pleines de lumière et de monde. Mais les affidés connaissaient bien par

quel sentier, par quel porte on arrivait au pavillon d'Aphrodise, dont

les terrasses immenses s'étendaient sur le bord de la mer.

A peine Lélia eut-elle fait quelques pas sous ces dangereux ombrages,

qu'une voix murmura auprès d'elle:

«Voici Zinzolina, la célèbre Zinzolina!»

Aussitôt un groupe d'hommes dorés et empanachés se pressa sur ses

traces.

«Eh quoi! Zinzolina, ne nous reconnais-tu pas? Est-ce ainsi que l'on

oublie ses fidèles amis? Allons, prends mon bras, belle solitaire, et

fêtons encore les anciennes divinités.

--Non, non, dit un autre en essayant de s'emparer du bras de Lélia.

N'écoute point ce piémontais bâtard; viens à moi qui suis un pur

Napolitain, et qui des premiers t'ai initiée aux doux secrets d'amour.

Ne t'en souvient-il plus, tourterelle aux voluptueux soupirs?

Un grand cavalier espagnol mit de force le bras de Lélia sous le sien.

«C'est moi que la bonne Zinzolina a choisi entre tous, dit-il; elle est

comme moi de noble race andalouse, et rien au monde ne la déciderait à

mécontenter un compatriote.

--Zinzolina est de tous les pays, dit un Allemand; elle me l'a dit dans

son boudoir à Vienne.

--Tedesco! s'écria un Sicilien, si Zinzolina nous faisait l'affront de

te préférer à nous, voici un poignard qui nous vengerait d'elle.

--Allons, allons, tirons au sort, cria un jeune page; Zinzolina mêlera

nos noms dans ma toque.

--Mon nom, repartit l'hidalgo, est gravé sur la lame de mon épée.»

Et il la tira du fourreau d'un air menaçant.

Les gens du prince intervinrent, et Lélia s'enfuit. Mais elle ne fut pas

longtemps seule. Un prince russe lui dit au détour d'une allée:

«Zinzolina, que cherches-tu ici? Et pourquoi est-tu seule? Veux-tu

m'aimer toute une heure? Je te donnerai cette chaîne de diamants, qui

est un présent des czars.»

Lélia fit un geste de mépris. Un grand seigneur français s'en aperçut.

«Quelle grossièreté! dit-il. Que ces _étrangers_ sont rudes et

insolents! Depuis quand parle-t-on ainsi aux femmes? Pour qui ce rustre

vous prend-il, Zinzolina? Écoutez-moi.»

Et celui-ci offrit son palais, ses gens, ses vins et ses chevaux.

«Mais vous croyez donc bien peu au plaisir que vous offrez, leur dit

Lélia, puisque vous y joignez tant de séductions pour la cupidité? Vos

embrassements sont donc bien hideux, puisque vous les payez si cher? Où

est l'amour dans tout cela? où est seulement l'ardeur des sens? Ici

brutalité, là corruption. Vous n'avez d'autres appâts que la force, la

vanité ou le gain. Le plaisir est-il donc mort, étouffé sous la

civilisation? L'amour antique a-t-il abandonné la terre et pris son vol

vers d'autres cieux?

Elle rejeta alors son capuchon sur ses épaules; et, à l'aspect de ce

visage toujours si hautain et si grave, la foule se dispersa, et les

adorateurs audacieux de Pulchérie s'inclinèrent respectueusement devant

Lélia.

«Tu renonces déjà à ton entreprise? lui dit Pulchérie en la saisissant

par sa longue manche. Non, non, pas encore, Lélia; tout n'est pas

désespéré: ton heure n'est pas venue.

--Mon heure ne viendra pas, dit Lélia. Tout ceci me déplaît et m'irrite.

Leur haleine est froide, leurs chevelures sont rudes, leurs étreintes

meurtrissent, et l'ambre de leurs vêtements dissimule mal je ne sais

quelles émanations âcres et grossières qui me repoussent. Au milieu

d'eux, mon sang se calme, mes idées s'éclaircissent, ma volonté s'élève;

je n'ai plus d'autre désir que de m'asseoir et de les regarder passer en

les méprisant. Vous aurez beau dire, Pulchérie, une femme n'est pas un

instrument grossier que le premier rustre venu peut faire vibrer: c'est

une lyre délicate qu'un souffle divin doit animer avant de lui demander

l'hymne de l'amour. Il n'y a pas d'être bien organisé qui soit incapable

réellement de connaître le plaisir; mais je crois qu'il y a beaucoup

d'êtres mal organisés qui ne connaissent pas autre chose, et dont on

chercherait vainement à obtenir, au milieu des actes de l'amour, un mot,

une pensée ou un sentiment qui ressemblât à ce que je rêve dans l'amour.

Ce sublime échange des plus nobles facultés ne peut pas, ne doit pas

être réduit à une sensation animale.

--Eh bien, viens par ici, Lélia. Écoute parler un jeune homme que je

viens de rencontrer, et que j'agace en vain. Peut-être la compassion

sera-t-elle plus efficace sur toi que le reste.»

Lélia suivit sa soeur sous une grotte artificielle, éclairée

faiblement dans le fond par une petite lampe.

--Arrêtez-vous ici, lui dit Pulchérie en la cachant dans un angle

obscur, et regardez ce bel adolescent aux cheveux bruns. Le

connaissez-vous?

--Si je le connais! répondit Lélia, c'est Sténio. Mais que fait-il dans

les jardins réservés et dans cette grotte, qui est, si je ne me trompe,

une des entrées souterraines du fameux pavillon? Lui, Sténio le poëte,

Sténio le mystique, Sténio l'amoureux!

--Oh! écoutez-le, dit Pulchérie, vous verrez qu'il est fou d'amour, et

qu'il faut le plaindre.»

Alors Pulchérie laissa Lélia où elle l'avait cachée, et, s'approchant de

Sténio sur la pointe du pied, elle essaya de l'embrasser.

«Laissez-moi, madame, dit fièrement le jeune homme, je n'ai pas besoin

de vos caresses. Je vous l'ai dit, ce n'est pas vous que je cherchais

lorsque, trompé par le son de votre voix, je vous ai suivie dans ces

jardins. Mais, depuis que j'ai arraché votre masque, je sais bien que

vous n'êtes qu'une courtisane. Allez, madame, je ne puis être à vous. Je

suis pauvre, et d'ailleurs je ne désire point les plaisirs qu'il faut

payer. Il n'y a au monde qu'une femme pour moi: c'est celle que vous

avez nommée. Est-elle ici? la connaissez-vous?

--Je connais Lélia, car elle est ma soeur, répondit Pulchérie. Si vous

voulez me suivre sous ces voûtes obscures, je vous mènerai dans un lieu

où vous pourrez la voir.

--Oh! vous mentez, dit le jeune homme, Lélia n'est pas votre soeur, et

vous ne sauriez me la montrer. Je vous ai suivie jusqu'ici, crédule

comme un enfant que je suis, espérant toujours que vous me la

montreriez. Mais vous m'avez trompé, et voici que vous revenez seule!

--Enfant! je puis te mener vers elle si je veux. Mais sache auparavant

que Lélia ne t'aime pas. Jamais Lélia ne récompensera ton amour.

Crois-moi, cherche ailleurs les joies que tu espérais d'elle; et, si tu

ne peux chasser cette chimère de ton esprit, du moins, enivre-toi, en

passant, aux sources du plaisir; demain tu te réveilleras pour courir

encore après ton fantôme. Mais au moins, durant cette course haletante

et folle, ta vie ne se consumera pas toute dans l'attente et dans le

rêve. Tu feras de douces haltes sous les palmiers avec les filles des

hommes, et tu ne suivras le démon aux ailes de feu, qui t'appelle du

fond des nuées, que rafraîchi et consolé par nos libations et nos

caresses. Viens reposer ta tête sur mon sein, jeune fou que tu es; tu

verras que je ne veux pas te garder et t'endormir longtemps. Je veux

seulement te soulager dans ta marche pénible, afin que tu puisses

reprendre un essor plus courageux vers la poésie et vers Lélia.

--Laissez-moi, laissez-moi, dit Sténio avec force, je vous méprise et je

vous hais: vous n'êtes pas Lélia, vous n'êtes pas sa soeur, vous

n'êtes pas même son ombre. Je ne veux pas de vos plaisirs, je n'en ai

pas besoin: c'est de Lélia seule que je voudrais tenir le bonheur. Si

elle me repousse, je vivrai seul, et je mourrai vierge. Je ne souillerai

pas sur le sein d'une courtisane ma poitrine embrasée d'un pur amour.

--Viens donc, Lélia, dit Pulchérie en attirant sa soeur vers Sténio;

viens récompenser une fidélité digne des temps chevaleresques.»

Mais en même temps la moqueuse fille, changeant aussitôt de rôle à la

faveur de l'obscurité, laissa Lélia un peu en arrière, et, se penchant

sur Sténio: «O mon poëte! lui dit-elle en imitant le parler plus lent et

l'embrassement plus chaste de Lélia, ta fidélité m'a touchée, et je

viens t'en récompenser.»

Alors elle prit la main du jeune poëte, et l'emmena sous ces voûtes

sombres et froides qu'éclairaient par intervalles des lampes suspendues

au plafond. Sténio tremblait et croyait faire un rêve. Il était trop

trouble pour se demander où l'emmenait Lélia. Il croyait sentir sa main

dans la sienne et craignait de s'éveiller.

Lorsqu'ils furent au bout de cette galerie souterraine, elle tira le

cordon de soie d'une sonnette. Une porte s'ouvrit seule comme par

enchantement. Ils montèrent les degrés qui conduisaient au pavillon

d'Aphrodise.

Comme ils traversaient un couloir silencieux où le bruit des pas

s'amortissait sur les tapis, Sténio crut voir passer rapidement près de

lui une femme vêtue comme Lélia ou comme Pulchérie. Il ne s'en inquiéta

point, car Lélia tenait toujours sa main, et il entra avec elle dans un

boudoir délicieux. Elle éteignit aussitôt toutes les bougies, ôta son

masque, et le jeta dans un cabinet voisin; puis elle revint s'asseoir

près de Sténio sur un divan de soie brochée d'or, et un verrou fut tiré

au dehors par je ne sais quelle main malicieuse ou discrète.

«Sténio! vous m'avez désobéi, dit-elle. Je vous avais défendu de

chercher à me revoir avant un mois, et voici déjà que vous couriez après

moi.

--Est-ce pour me gronder que vous m'avez amené ici? dit-il. Après une

séparation qui m'a paru si longue, faut-il que je vous retrouve irritée

contre moi? N'y a-t-il pas un an que je vous ai quittée? Comment

voulez-vous que je sache le compte des jours qui se trament loin de

vous?

--Vous ne pouvez donc pas vivre sans moi, Sténio?

--Je ne le puis pas, ou il faut que je devienne fou. Vous avez vu comme

mes joues se sont déjà creusées, comme mes lèvres se sont flétries sous

le feu de la fièvre, comme mes yeux et mes paupières ont été ravagés par

l'insomnie. Direz-vous encore que mon imagination seule est malade, et

ne voyez-vous pas que l'âme peut tuer le corps?

--Aussi je ne vous fais pas de reproches, enfant. Votre pâleur me touche

et vous embellit, et tout à l'heure votre résistance aux séductions de

ma soeur m'a donné de l'orgueil. Je comprends qu'il est beau d'être

aimée ainsi, et je veux tâcher, Sténio, de trouver mon bonheur en vous.

Oui, j'y suis décidée, je ne chercherai plus. La seule chose qui puisse

adoucir la vie, c'est une affection comme la vôtre. Je ne la mérite pas,

mais je l'accepte avec reconnaissance. Ne dites plus que Lélia est

insensible. Je vous aime, Sténio, vous le savez bien. Seulement je me

débattais contre ce sentiment que je craignais de mal comprendre et de

mal partager. Mais vous m'avez dit bien des fois que vous accepteriez

l'amour que je vous accorderais, fût-il au-dessous du vôtre: je ne

résisterai donc plus. Je me livre à la bonté de Dieu et à la puissance

de votre coeur. Tenez, je sens que je vous aime. Êtes-vous content,

êtes-vous heureux, Sténio?

--Oh! bien heureux! dit Sténio éperdu, en tombant à ses pieds et en les

couvrant de ses pleurs. Est-il vrai que je ne rêve point? Est-ce bien

Lélia qui parle ainsi? Mon bonheur est si grand que je n'y crois pas

encore.

--Croyez, Sténio, et espérez. Peut-être que Dieu aura pitié de vous et

de moi. Peut-être qu'il rajeunira mon coeur et qu'il le rendra digne

du vôtre. Dieu vous doit bien cette récompense, à vous qui êtes si pur

et si pieux. Appelez sur moi un rayon de son feu divin.

--Oh! ne parle pas ainsi, Lélia. N'es-tu pas cent fois plus grande que

moi devant lui! N'as-tu pas aimé, n'as-tu pas souffert bien plus

longtemps que moi? Oh! sois heureuse, et repose-toi enfin dans mes bras

d'une si rude destinée. Ne te fatigue pas à m'aimer, ne tourmente pas

ton pauvre coeur, dans la crainte de ne pas faire assez pour moi. Oh!

je te le dis encore, aime-moi comme tu pourras.

Lélia passa son bras autour du cou de Sténio; elle déposa sur ses lèvres

un long baiser si ardent et si obstiné, que Sténio poussa un cri de joie

et s'écria:--O Galathée!

Un léger bruit se fit entendre dans le cabinet voisin. Sténio

tressaillit, Lélia le retint en serrant plus fort son bras autour de son

cou. Il demeura ivre d'amour et de joie à ses pieds; puis un long

silence suivit cette étreinte.

«Eh bien! Sténio, dit-elle en sortant d'une longue et douce rêverie,

qu'avez-vous à me dire? Êtes-vous déjà moins heureux?

--Oh! non, mon ange! répondit Sténio.

--Voulez-vous que nous allions faire une promenade en gondole dans la

baie? dit Lélia en se levant.

--Eh quoi! déjà nous quitter, répondit Sténio avec tristesse.

--Nous ne nous quitterons pas, dit-elle.

--Eh! n'est-ce pas nous quitter que de retourner parmi cette foule? Nous

étions si bien ici! Cruelle! vous avez toujours besoin de mouvement et

de distraction. Avouez-le, Lélia, l'ennui vous poursuit déjà près de

moi.

--Vous mentez, mon amour, répondit Lélia en se rasseyant.

--Eh bien! dit-il, embrasse-moi encore.

Lélia l'embrassa comme la première fois. Sténio tomba alors dans une

sorte de délire.--Oh! laisse-moi tes lèvres parfumées? s'écria-t-il, tes

lèvres plus douces que le miel. C'est la première fois que tu fais

descendre sur moi, du haut des cieux, cette volupté inconnue. Qu'as-tu

donc, ce soir, ô ma bien-aimée? quel feu émane de toi? quelle langueur

s'empare de moi-même? Où suis-je? quel dieu plane sur nos têtes?

Pourquoi disais-tu que tu ne savais pas inspirer de pareils transports?

Tu ne le voulais donc pas? car tu me consumes, et l'air s'embrase autour

de toi!

--Vous m'aimez donc mieux aujourd'hui que vous n'avez fait jusqu'ici?

lui dit-elle.

--C'est aujourd'hui seulement que je t'aime, s'écria Sténio; car c'est

d'aujourd'hui qu'il ne se mêle à mon bonheur ni doute ni crainte.»

Lélia se leva de nouveau.

«Vous me faites pitié, lui dit-elle d'un ton presque méprisant. Ce n'est

point une âme que vous voulez: c'est une femme, n'est-ce pas?

--Oh! dit Sténio, pour l'amour du ciel! ne redeviens pas le spectre

moqueur et cruel qui venait de faire place à la plus belle, à la plus

sainte, à la plus aimée des femmes. Rends-moi tes caresses, rends-moi

mon délire, rends-moi la maîtresse qui était prête à se révéler! C'est

ainsi vraiment que tu es digne de tout mon amour, je le sens. Va, ne

crains pas de descendre; je viens de t'aimer réellement pour la première

fois. Mon imagination était seule éprise de toi jusqu'ici. Aujourd'hui

mon coeur s'ouvre à la tendresse véritable, à la reconnaissance, car

aujourd'hui tu donnes le bonheur.

--Ainsi l'amour d'une intelligence n'est rien! répéta Lélia d'une voix

sombre; dites encore, Sténio, dites encore que c'est ainsi que vous

m'aimez! Voilà tout ce que vous vouliez de moi? Voilà quelle fin

miraculeuse et divine se proposait votre passion si poétique et si

grande?»

Sténio désespéré se jeta le visage contre les coussins.

«Oh! vous me tuerez, dit-il en sanglotant, vous me tuerez par vos

mépris!...»

Il lui sembla que Lélia sortait, et il releva la tête avec effroi. Il se

trouva dans une obscurité profonde, et se leva pour la chercher dans les

ténèbres. Une main humide prit la sienne.

«Allons donc! lui dit la voix adoucie de Lélia. J'ai pitié de toi,

enfant: viens sur mon coeur, et oublie ta peine.»

Lélia · 第 61 / 110 题