Eh bien! Trenmor, je quitte le désert. Je vais au hasard chercher du
mouvement et du bruit parmi les hommes. Je ne sais où j'irai. Sténio
s'est résigné à vivre un mois séparé de moi: que je passe ce temps ici
ou ailleurs, il n'importe pour lui. Moi, je veux me rendre compte d'une
chose: c'est à savoir si je suis plus ou moins mal sur la terre, avec ou
sans une affection. Quand je commençai d'aimer Sténio, je crus que
l'affection m'emporterait au delà du point où elle m'a laissée. J'étais
si fière de croire à un reste de jeunesse et d'amour!... Mais tout cela
est déjà retombé dans le doute, et je ne sais plus ce que je sens ni ce
que je suis. J'ai voulu la solitude pour me recueillir, pour
m'interroger. Car abandonner ainsi sa vie sans rames et sans gouvernail
sur une mer plate et morne, c'est échouer de la plus triste manière.
Mieux vaut la tempête, mieux vaut la foudre; au moins on se voit, on se
sent périr.
Mais pour moi la solitude est partout, et c'est folie que de la chercher
au désert plus qu'ailleurs. Seulement là elle est plus calme, plus
silencieuse. Eh bien! cela me tue! J'ai découvert, je pense, ce qui me
soutient encore dans cette vie de désenchantement et de lassitude:
c'est la souffrance. La souffrance excite, ranime, irrite les nerfs;
elle fait saigner le coeur, elle abrége l'agonie. C'est la convulsion
violente, terrible, qui nous relève de terre, et nous donne la force de
nous dresser vers le ciel pour maudire et crier. Mourir en léthargie, ce
n'est ni vivre ni mourir; c'est perdre tous les avantages, c'est ignorer
toutes les voluptés de la mort!
[Illustration: Pulchérie.]
«Ici toutes les facultés s'endorment. A un corps infirme où l'âme se
soutiendrait vigoureuse et jeune, cet air vif, cette vie agreste, cette
absence de sensations violentes, ces longues heures pour le repos, ces
frugales habitudes, seraient autant de bienfaits. Mais moi, c'est mon
âme qui rend mon corps débile, et, tant qu'elle souffrira, il faudra que
le corps dépérisse, quelles que soient les salutaires influences de
l'air et du régime animal. Or, cette solitude me pèse à l'heure qu'il
est. Étrange chose! Je l'ai tant aimée, et je ne l'aime plus! Oh! cela
est affreux, Trenmor!
«Quand toute la terre me manquait, je me réfugiais dans le sein de Dieu.
J'allais l'invoquer dans le silence des champs. Je me plaisais à y
rester des jours, des mois entiers, absorbée dans une pensée d'avenir
meilleur. Aujourd'hui me voilà si usée, que l'espoir même ne me soutient
plus. Je crois encore parce que je désire; mais cet avenir est si loin,
et cette vie ne finit pas! Quoi! est-il impossible de s'y attacher et de
s'y plaire? Tout est il perdu sans retour? Il y a des jours ou je le
crois, et ces jours-là ne sont pas les plus cruels; ces jours-là je suis
anéantie. Le désespoir est sans aiguillon, le néant sans terreurs. Mais
les jours où, avec un souffle tiède de l'air, un rayon pur du matin, se
réveille en moi une velléité d'existence, je suis le plus infortuné des
êtres. L'effroi, l'anxiété, le doute, me rongent. Où fuir? où me
réfugier? Comment sortir de ce marbre qui, selon la belle expression du
poëte, me _monte jusqu'aux genoux_, et me retient enchaînée comme le
sépulcre retient les morts?
Eh bien, souffrons! Cela vaut mieux que de dormir. Dans ce désert
pacifique et muet, la souffrance s'émousse, le coeur s'appauvrit.
Dieu, rien que Dieu, c'est trop, ou trop peu! Dans l'agitation de la vie
sociale, ce n'est pas une compensation suffisante, une consolation à
notre portée. Dans l'isolement, c'est une pensée trop immense: elle
écrase, elle effraie, elle fait naître le doute. Le doute s'introduit
dans l'âme qui rêve, la foi descend dans l'âme qui souffre.
[Illustration: J'écoute, répondit Pulchérie... (Page 40.)]
Et puis j'étais habituée à ma souffrance. C'était ma vie, mais c'était
ma compagne; c'était ma soeur, cruelle, implacable, sans pitié; mais
fière, mais assidue, mais toujours escortée de stoïque résolution et
d'austères conseils.
Reviens donc, ô ma douleur! Pourquoi m'as-tu quittée? Si je ne puis
avoir d'autre amie que toi, du moins je ne veux pas te perdre. N'es-tu
pas mon héritage et mon lot? C'est par toi seule que l'homme est grand.
S'il pouvait être heureux dans ce monde d'aujourd'hui, s'il pouvait
traverser d'un front serein et voir d'un oeil tranquille la laideur du
genre humain qui l'entoure, il ne serait pas plus que cette foule
stupide et lâche, qui s'enivre dans le crime et s'endort dans la fange.
C'est toi, ô douleur sublime! qui nous rappelles au sentiment de notre
dignité, en nous faisant pleurer sur l'égarement des hommes! C'est toi
qui nous mets à part, et nous places, brebis du désert, sous la main du
pasteur céleste qui nous regarde, nous plaint, en attendant peut-être
qu'il nous console!
L'homme qui n'a pas souffert n'est rien! C'est un être incomplet, une
force inutile, une matière brute et sans valeur, que le ciseau de
l'ouvrier brisera peut-être en essayant de la façonner. Aussi j'estime
Sténio moins que toi, Trenmor, quoique Sténio n'ait pas un vice et que
tu les aies eus presque tous. Mais toi, rude acier, Dieu t'a trempé dans
la fournaise ardente; et, après t'avoir tordu de cent façons, il a fait
de toi un métal solide et précieux.
Pour moi, que deviendrai-je? Si je pouvais m'élever du même vol que toi,
et devenir plus puissante que tous les maux et tous les biens de la vie!