SOLITUDE.

Eh bien! Trenmor, l'enfant m'a obéi: il m'a laissée seule dans la vallée

déserte. Je suis bien ici. La saison est douce. Un chalet abandonné me

sert de retraite, et, chaque matin, les pâtres de le vallée voisine

m'apportent du lait de chèvre et du pain sans levain, cuit en plein air

avec les arbres morts de la forêt. Un lit de bruyères sèches, un manteau

pour la nuit et quelques hardes, c'est de quoi supporter une semaine ou

deux sans trop souffrir de la vie matérielle.

Les premières heures que j'ai passées ainsi m'ont semblé les plus belles

de ma vie. A vous je puis tout dire, n'est-ce pas, Trenmor?

A mesure que Sténio s'éloignait, je sentais le poids de la vie s'alléger

sur mes épaules. D'abord sa douleur à me quitter, sa répugnance à me

laisser dans ce désert, son effroi, sa soumission, ses larmes sans

reproches et ses caresses sans amertume m'avaient fait repentir de ma

résolution. Quand il fut en bas du premier versant du Monteverdor, je

voulus le rappeler; car sa démarche abattue me déchirait. Et puis je

l'aime, vous savez que je l'aime du fond du coeur; l'affection sainte,

pure, vraie, n'est pas morte en moi, vous le savez bien, Trenmor; car

vous aussi, je vous aime. Je ne vous aime pas comme lui. Je n'ai pas

pour vous cette sollicitude craintive, tendre, presque puérile, que j'ai

pour lui dès qu'il souffre. Vous, vous ne souffrez jamais, vous n'avez

pas besoin qu'on vous aime ainsi!

Je lui fis signe de revenir; mais il était déjà trop loin. Il crut que

je lui adressais un dernier adieu; il y répondit et continua sa route.

Alors je pleurai, car je sentais le mal que je lui avais fait en le

congédiant, et je priai Dieu, pour le lui adoucir, de lui envoyer, comme

de coutume, la sainte poésie, qui rend la douleur précieuse et les

larmes bienfaisantes.

Et puis je le contemplai longtemps comme un point non perdu dans les

profondeurs de la vallée, tantôt caché par un tertre, tantôt par un

massif d'arbres, et puis reparaissant au-dessus d'une cataracte ou sur

le flanc d'un ravin. Et à le voir s'en aller ainsi lent et mélancolique,

je cessais de le regretter; car déjà, pensai-je, il admire l'écume des

torrents et la verdure des monts, déjà il invoque Dieu, déjà il me place

dans ses nuées, déjà il accorde la lyre de son génie, déjà il donne à sa

douleur une forme qui en élargit le développement à mesure qu'elle en

diminue l'intensité.

Pourquoi voudriez-vous que je fusse effrayée du destin de Sténio? M'en

avoir rendue responsable, m'en avoir prédit l'horreur, c'est une rigueur

injuste. Sténio est bien moins malheureux qu'il ne le dit et qu'il ne le

croit. Oh! comme j'échangerais avidement mon existence contre la sienne!

Que de richesses sont en lui qui ne sont plus en moi! Comme il est

jeune! comme il est grand! comme il croit à la vie!

Quand il se plaint le plus de moi, c'est alors qu'il est le plus

heureux, car il me considère comme une exception monstrueuse, plus il

repousse et combat mes sentiments, plus il croit aux siens, plus il s'y

attache, plus il a foi en lui-même.

Oh! croire en soi! sublime et imbécile fatuité de la jeunesse! arranger

soi-même son avenir et rêver la destinée qu'on veut, jeter un regard de

mépris superbe sur les voyageurs fatigués et paresseux qui encombrent la

route, et croire qu'on va s'élancer vers le but, fort et rapide comme la

pensée, sans jamais perdre haleine, sans jamais tomber en chemin! Savoir

si peu, qu'on prenne le désir pour la volonté! O bonheur et bêtise

insolente! O fanfaronnade et naïveté!

Quand il fut devenu imperceptible dans l'éloignement, je cherchai ma

souffrance, et je ne la trouvai plus: je me sentis soulagée comme d'un

remords, je m'étendis sur le gazon, et je dormis comme le prisonnier à

qui l'on ôte ses fers, et qui, pour premier usage de sa liberté, choisit

le repos.

Et puis je redescendis le Monteverdor du côté du désert, et je mis la

cime du mont entre Sténio et moi, entre l'homme et la solitude, entre la

passion et la rêverie.

Tout ce que vous m'avez dit du calme enchanteur révélé à vous après les

orages de votre vie, je l'ai senti en me trouvant seule enfin,

absolument seule entre la terre et le ciel. Pas une figure humaine dans

cette immensité, pas un être vivant dans l'air ni sur les monts. Il

semblait que cette solitude se faisait austère et belle pour

m'accueillir. Il n'y avait pas un souffle de vent, pas un vol d'oiseau

dans l'espace. Alors j'eus peur du mouvement qui venait de moi. Chaque

brin d'herbe que j'agitais en marchant me semblait souffrir et se

plaindre. Je dérangeais le calme, j'insultais le silence. Je m'arrêtai,

je croisai mes bras sur ma poitrine, et je retins ma respiration.

Oh! si la mort était ainsi, si c'était seulement le repos, la

contemplation, le calme, le silence! si toutes les facultés que nous

avons pour jouir et souffrir se paralysaient, s'il nous restait

seulement une faible conscience, une imperceptible intuition de notre

néant! si l'on pouvait s'asseoir ainsi dans un air immobile devant un

paysage vide et morne, savoir qu'on a souffert, qu'on ne souffrira plus,

et qu'on se repose là sous la protection du Seigneur! Mais quelle sera

l'autre vie? Je n'avais pas encore trouvé une forme sous laquelle je

pusse la désirer. Jusque-là, sous quelque aspect quelle m'apparût, elle

me faisait peur ou pitié. D'où vient que je n'ai pas cessé un jour

pourtant de la désirer? Quel est ce désir inconnu et brûlant qui n'a pas

d'objet conçu et qui dévore comme une passion? Le coeur de l'homme est

un abîme de souffrance dont la profondeur n'a jamais été sondée et ne le

sera jamais.

Je restai là tant que le soleil fut au-dessus de l'horizon, et tout ce

temps-là je fus bien. Mais quand il n'y eut plus dans le ciel que des

reflets, une inquiétude croissante se répandit dans la nature. Le vent

s'éleva, les étoiles semblèrent lutter contre les nuages agités. Les

oiseaux de proie élevèrent leurs grands cris et leur vol puissant dans

le ciel; ils cherchaient un gîte pour la nuit, ils étaient tourmentés

par le besoin, par la crainte. Ils semblaient esclaves de la nécessité,

de la faiblesse et de l'habitude, comme s'ils eussent été des hommes.

Cette émotion à l'approche de la nuit se révélait dans les plus petites

choses. Les papillons d'azur, qui dorment au soleil dans les grandes

herbes, s'élevèrent en tourbillons pour aller s'enfouir dans ces

mystérieuses retraites où on ne les trouve jamais. La grenouille verte

des marais et le grillon aux ailes métalliques commencèrent à semer

l'air de notes tristes et incomplètes qui produisirent sur mes nerfs une

sorte d'irritation chagrine. Les plantes elles-mêmes semblaient

frissonner au souffle humide du soir. Elles fermaient leurs feuilles,

elles crispaient leurs anthères, elles retiraient leurs pétales au fond

de leur calice. D'autres, amoureuses à l'heure de la brise, qui se

charge de leurs messages et de leurs étreintes, s'entr'ouvraient

coquettes, palpitantes, chaudes au toucher comme des poitrines humaines.

Toutes s'arrangeaient pour dormir ou pour aimer.

Je me sentis redevenir seule. Quand tout semblait inanimé, je pouvais

m'identifier avec le désert et faire partie de lui comme une pierre ou

un buisson de plus. Quand je vis que tout reprenait à la vie, que tout

s'inquiétait du lendemain et manifestait des sentiments de désir ou de

souci, je m'indignai de n'avoir pas à moi une volonté, un besoin, une

crainte. La lune se leva, elle était belle; l'herbe des collines avait

des reflets transparents comme l'émeraude; mais que m'importaient la

lune et ses nocturnes magies? Je n'attendais rien d'une heure de plus ou

de moins dans son cours: nul regret, nul espoir ne s'attachait pour moi

au vol de ces heures qui intéressaient toute la création. Pour moi rien

au désert, rien parmi les hommes, rien dans la nuit, rien dans la vie.

Je me retirai dans ma cabane, et j'essayai du sommeil par ennui plus que

par besoin.

Le sommeil est une douce et belle chose pour les petits enfants, qui ne

rêvent que de fées ou de paradis; pour les petits oiseaux, qui se

pressent frêles et chauds sous le duvet de leur mère; mais pour nous,

qui sommes arrivés à une extension outrée de nos facultés, le sommeil a

perdu ses chastes voluptés et ses profondes langueurs. La vie, arrangée

comme elle l'est, nous ôte ce que la nuit a de plus précieux, l'oubli

des jours. Je ne parle pas de vous, Trenmor, qui, selon la parole

sacrée, vivez au monde comme n'y étant pas. Mais moi, dans le cours de

ma vie sans règle et sans frein, j'ai fait comme les autres. J'ai

abandonné au mépris superbe de l'âme les nécessités impérieuses du

corps; j'ai méconnu tous les dons de l'existence, tous les bienfaits de

la nature; j'ai trompé la faim par des aliments savoureux et excitants,

j'ai trompé le sommeil par une agitation sans but ou des travaux sans

profit. Tantôt, à la clarté de la lampe, je cherchais dans les livres la

clef des grandes énigmes de la vie humaine; tantôt, lancée dans le

tourbillon du siècle, traversant la foule avec un coeur morne et

promenant un regard sombre sur tous ses éléments de dégoût et de

satiété, je cherchais à saisir dans l'air parfumé des fêtes nocturnes un

son, un souffle qui me rendissent une émotion. D'autres fois, errant

dans la campagne silencieuse et froide, j'allais interroger les étoiles

baignées dans la brume et mesurer, dans une douloureuse extase, la

distance infranchissable de la terre au ciel.

Combien de fois le jour m'a surprise dans un palais retentissant

d'harmonie, ou dans les prairies humides de la rosée du matin, ou dans

le silence d'une cellule austère, oubliant la loi du repos que l'ombre

impose à toutes les créatures vivantes, et qui est devenue sans force

pour les êtres civilisés! Quelle surhumaine exaltation soutenait mon

esprit à la poursuite de quelque chimère, tandis que mon corps affaibli

et brisé réclamait le sommeil sans que je daignasse m'apercevoir de ses

révoltes! Je vous l'ai dit: le spiritualisme enseigné aux nations,

d'abord comme une foi religieuse, puis comme une loi ecclésiastique, a

fini par passer dans les moeurs, dans les habitudes, dans les goûts.

On a dompté tous les besoins physiques, on a voulu poétiser les appétits

comme les sentiments. Le plaisir a fuiles lits de gazon et les berceaux

de vigne pour aller s'asseoir sur le velours à des tables chargées d'or.

La vie élégante, énervant les organes et surexcitant les esprits, a

fermé aux rayons du jour la demeure des riches; elle a allumé les

flambeaux pour éclairer leur réveil, et placé l'usage de la vie aux

heures que la nature marquait pour son abdication. Comment résister à

cette fébrile et mortelle gageure? Comment courir dans cette carrière

haletante sans s'épuiser avant d'atteindre la moitié de son terme? Aussi

me voilà vieille comme si j'avais mille ans. Ma beauté, que l'on vante,

n'est plus qu'un masque trompeur sous lequel se cachent l'épuisement et

l'agonie. Dans l'âge des passions énergiques, nous n'avons plus de

passions, nous n'avons même plus de désirs, si ce n'est celui d'en finir

avec la fatigue et de nous reposer étendus dans un cercueil.

Pour moi, j'ai perdu le sommeil. Vraiment, hélas! je ne sais plus ce que

c'est. Je ne sais comment appeler cet engourdissement lourd et

douloureux qui pèse sur mon cerveau et le remplit de rêves et de

souffrances pendant quelques heures de la nuit. Mais ce sommeil de mon

enfance, ce bon, ce doux sommeil, si pur, si frais, si bienfaisant, ce

sommeil qu'un ange semblait protéger de son aile, et qu'une mère berçait

de son chant, ce calme réparateur de la double existence de l'homme,

cette molle chaleur étendue sur les membres, cette paisible et régulière

respiration, ce voile d'or et d'azur abaissé sur les yeux, et ce souffle

aérien que l'haleine de la nuit fait courir dans les cheveux et autour

du cou de l'enfant, ce sommeil-là je l'ai perdu et ne le retrouverai

jamais. Une sorte de délire amer et sombre plane sur mon âme privée de

guide. Ma poitrine brûlante se soulève avec effort sans pouvoir aspirer

les parfums subtils de la nuit. La nuit n'a plus pour moi qu'une

atmosphère avare et desséchante. Mes rêves n'ont plus ce désordre

aimable et gracieux qui résumait toute une vie d'enchantement dans

quelques heures d'illusion. Mes rêves ont un effroyable caractère de

vérité; les spectres de toutes mes déceptions y repassent sans cesse,

plus lamentables, plus hideux chaque nuit. Chaque fantôme, chaque

monstre évoqué par le cauchemar est une allégorie claire et saisissante

qui répond à quelque profonde et secrète souffrance de mon âme. Je vois

fuir les ombres des amis que je n'aime plus, j'entends les cris d'alarme

de ceux qui sont morts et dont l'âme erre dans les ténèbres de l'autre

vie. Et puis je descends moi-même pâle et désolée dans les abîmes de ce

gouffre sans fond qu'on appelle l'Éternité, et dont la gueule me semble

toujours béante au pied de mon lit comme un sépulcre ouvert. Je rêve que

j'en descends lentement les degrés, cherchant d'un oeil avide un

faible rayon d'espoir dans ces profondeurs sans bornes, et ne trouvant

pour flambeau dans ma route que les bouffées d'une clarté d'enfer, rouge

et sinistre, qui me brûle les yeux jusqu'au fond du crâne et qui m'égare

de plus en plus.

Tels sont mes rêves. C'est toujours la raison humaine se débattant

contre la douleur et l'impuissance.

Un semblable sommeil abrège la vie au lieu de la prolonger. Il dépense

une énorme énergie. Le travail de la pensée, plus désordonné, plus

fantastique dans les songes, est aussi plus violent et plus rude. Les

sensations s'y éveillent par surprise, âpres, terribles et déchirantes,

comme elles le seraient devant la réalité. Jugez-en, Trenmor, par

l'impression que vous laisse la représentation dramatique de quelque

passion fortement exprimée. Dans le rêve, l'âme assiste aux spectacles

les plus terribles, et ne peut distinguer l'illusion de la vérité. Le

corps bondit, se tord et palpite sous des émotions affreuses de terreur

et de souffrance, sans que l'esprit ait la conscience de son erreur pour

se donner, comme au théâtre, la force d'aller jusqu'au bout. On

s'éveille baigné de sueur et de larmes, l'esprit frappé d'une stupide

consternation, et fatigué pour tout un jour de l'exercice inutile qui

vient de lui être imposé.

«Il y a des rêves plus pénibles encore, c'est de se croire condamné à

accomplir quelque tâche extravagante, quelque travail impossible, comme

de compter les feuilles dans une forêt, ou de courir rapide et léger

comme l'air, de traverser, aussi vite que le pensée, vallons, mers et

montagnes pour atteindre une image fugitive, incertaine, qui toujours

nous devance et toujours nous attire en changeant d'aspect. N'avez-vous

pas fait ce rêve, Trenmor, alors qu'il y avait dans votre vie des désirs

et des chimères? Oh! comme il revient souvent ce fantôme! comme il

m'appelle, comme il me convie! Parfois c'est sous la forme délicate et

pâle d'une vierge qui fut ma compagne et ma soeur au matin de ma vie,

et qui, plus heureuse que moi, mourut dans la fleur de sa jeunesse. Elle

m'invite à la suivre au séjour du repos et du calme. J'essaie de marcher

après elle. Mais, substance éthérée que le vent emporte, elle me

devance, m'abandonne et disparaît dans les nuées. Et pourtant, moi, je

cours toujours: car j'ai vu surgir, des rives brumeuses d'une mer

imaginaire, un autre spectre que j'ai pris pour le premier et que je

poursuis avec la même ardeur. Mais lorsqu'il se retourne, c'est quelque

objet hideux, un démon ironique, un cadavre sanglant, une tentation ou

un remords. Et moi, je cours encore: car un charme fatal m'entraîne vers

ce protée qui ne s'arrête jamais, qui semble parfois s'engloutir au loin

dans le flot rouge de l'horizon, et qui tout à coup sort de terre sous

mes pieds pour m'imprimer une direction nouvelle.

Hélas! que d'univers j'ai parcourus dans ces voyages de l'âme! J'ai

traversé les steppes blanchies des régions glacées. J'ai jeté mon rapide

regard sur les savanes parfumées où la lune se lève si belle et si

blanche. J'ai effleuré, sur les ailes du sommeil, ces vastes mers dont

l'immensité épouvante la pensée. J'ai devancé à la course les navires

les plus fins voiliers et les grandes hirondelles de proie. J'ai, dans

l'espace d'une heure, vu le soleil se lever aux rivages de la Grèce et

se coucher derrière les montagnes bleues du Nouveau-Monde. J'ai vu sous

mes pieds les peuples et les empires. J'ai contemplé de près la face

rouge des astres errants dans les solitudes de l'air et dans les plaines

du ciel. J'ai rencontré la face effarée des ombres dispersées par un

souffle de la nuit. Quels trésors d'imagination, quelles richesses de la

nature n'ai-je pas épuisées dans ces vaines hallucinations du sommeil?

Aussi à quoi m'a servi de voyager? Ai-je jamais rien vu qui ressemblât à

mes fantaisies? Oh! que la nature m'a semblé pauvre, le ciel terne et la

mer étroite, au prix des terres, des cieux et des mers que j'ai franchis

dans mon vol immatériel! Que reste-t-il à la vie réelle de beautés pour

nous charmer, à l'âme humaine de puissances pour jouir et admirer, quand

l'imagination a tout usé d'avance par un abus de sa force?

«Ces songes étaient pourtant l'image de la vie: ils me la montraient

obscursie par le trop vif éclat d'une lumière surnaturelle, comme les

faits de l'avenir et l'histoire du monde sont écrits sombres et

terribles dans les poésies sacrées des prophètes. Traînée à la suite

d'une ombre à travers les écueils, les déserts, les enchantements et les

abîmes de la vie, j'ai tout vu sans pouvoir m'arrêter. J'ai tout admiré

en passant sans pouvoir jouir de rien. J'ai affronté tous les dangers

sans succomber à aucun, toujours protégée par cette puissance fatale qui

m'emporte dans son tourbillon, et m'isole de l'univers qu'elle fait

passer sous mes pieds.

Voilà le sommeil que nous nous sommes fait.

Les jours sont employés à nous reposer des nuits. Plongés dans une sorte

d'anéantissement, les heures d'activité pour toute la création nous

trouvent, nonchalants et sans vie, occupés à attendre le soir pour nous

réveiller, et la nuit pour dépenser en vains rêves le peu de force

amassée durant le jour. Ainsi marche ma vie depuis bien des années.

Toute l'énergie de mon âme se dévore et se tue à s'exercer sur

elle-même, et tout son effet extérieur est d'affaiblir et de détruire le

corps.

Je n'ai pas dormi plus calme sur ma couche de bruyères que sur mon lit

de satin. Seulement je n'ai pas entendu sonner les heures au fronton des

églises, et j'ai pu m'imaginer n'avoir perdu à cette insomnie mêlée d'un

mauvais sommeil qu'une longue heure au lieu d'une nuit entière. Aux

lieux habités s'attache, selon moi, une grande misère, c'est

l'indomptable nécessité de savoir toujours à quelle heure on est de sa

vie. Vainement on chercherait à s'y soustraire. On en est averti le jour

par l'emploi que fait du temps tout ce qui vous entoure; et la nuit,

dans le silence, quand tout dort et que l'oubli semble planer sur toutes

les existences, le timbre mélancolique des horloges vous compte

impitoyablement les pas que vous faites vers l'éternité, et le nombre

des instants que le passé vous dévore sans retour. Qu'elles sont graves

et solennelles ces voix du temps qui s'élèvent comme un cri de mort, et

qui vont se briser indifférentes sur les murs sonores de la demeure des

vivants ou sur les tombes sans écho du cimetière! Comme elles vous

saisissent et vous font palpiter de colère et d'effroi sur votre couche

brûlante! Encore une! me suis-je dit souvent, encore une partie de mon

existence qui se détache! Encore un rayon d'espoir qui s'éteint! Encore

des heures! toujours des heures perdues, et qui tombent toutes dans

l'abîme du passé, sans amener celle où je me sentirai vivre!

J'ai passé la journée d'hier dans un profond accablement. Je n'ai pensé

à rien. Je crois que j'ai eu du repos tout un jour; mais je ne me suis

pas aperçue que je reposais. Et alors à quoi bon?

Le soir j'ai résolu de ne point dormir, et d'employer la force que mon

âme retrouve pour les rêves, à poursuivre comme autrefois une idée. Il y

a bien longtemps que je ne lutte plus, ni contre la veille ni contre le

sommeil. Cette nuit j'ai voulu reprendre la lutte, et, puisqu'en moi la

matière ne peut éteindre l'esprit, faire au moins que l'esprit domptât

la matière. Eh bien! je n'ai point réussi. Écrasée par l'un et par

l'autre, j'ai passé la nuit assise sur un rocher, ayant à mes pieds le

glacier que la lune faisait étinceler comme les palais de diamants des

contes arabes, sur ma tête un ciel pur et froid où les étoiles

resplendissaient larges et blanches comme des larmes d'argent sur un

linceul.

Ce désert est vraiment bien beau, et Sténio le poëte eût passé là une

nuit d'extase et de fièvre lyrique! Moi hélas! je n'ai senti dans mon

cerveau que l'indignation et le murmure; car ce silence de mort pesait

sur mon âme et l'offensait. Je me demandais à quoi bon cette âme

curieuse, avide, inquiète, incapable de rester ici-bas, pour aller

toujours frapper à un ciel d'airain qui jamais ne s'entr'ouvre à son

regard, qui jamais ne lui répond par un mot d'espoir! Oui, je détestais

cette nature radieuse et magnifique, car elle se dressait là, devant

moi, comme une beauté stupide qui se tient muette et fière sous le

regard des hommes, et croit avoir assez fait en se montrant. Puis je

retombais dans cette décourageante pensée:--Quand je _saurais_, je n'en

serais que plus à plaindre, ne _pouvant_ pas.--Et au lieu de tomber dans

une philosophique insouciance, je tombais dans l'ennui de ce néant où

mon existence est rivée.

Lélia · 第 51 / 110 题