Lélia descendit les montagnes, et avec un peu d'or versé sur son chemin
elle franchit rapidement les vallées frontières. Peu de jours après
avoir dormi sur la bruyère de Monteverdor, elle étalait le luxe d'une
reine dans une de ces belles villes du plateau inférieur qui rivalisent
d'opulence entre elles, et qui voient encore fleurir les arts sur la
terre d'où ils nous sont venus.
Comme Trenmor, qui s'était rajeuni et fortifié au bagne, Lélia espéra
renaître, par la force de son courage, au milieu de ce monde qu'elle
haïssait et de ces joies qui lui faisaient horreur. Elle résolut de se
vaincre, de dompter les révoltes de son esprit sauvage, de se jeter dans
le flot de la vie, de se rapetisser pour un temps, de s'étourdir, afin
de voir de près ce cloaque de la société, et de se réconcilier avec
elle-même par la comparaison.
Lélia n'avait pas de sympathie pour la race humaine, quoiqu'elle
souffrît les mêmes maux et résumât en elle toutes les douleurs semées
sur la face de la terre. Mais cette race aveugle et sourde sentait son
malheur et son abaissement sans vouloir s'en rendre compte. Ceux-là,
hypocrites et vaniteux, cachaient les plaies de leur sein et
l'épuisement de leur sang sous l'éclat d'une vaine poésie. Ils
rougissaient de se voir si vieux, si pauvres, au milieu d'une génération
dont ils ne voyaient pas la vieillesse et la pauvreté percer de tous
côtés; et, pour se faire jeunes comme ceux qu'ils croyaient jeunes, ils
mentaient, ils fardaient toutes leurs idées, ils niaient tous leurs
sentiments: ils étaient fanfarons d'innocence et de simplicité, eux
décrépits dès le sein de leurs mères! Ceux-ci, moins effrontés, se
laissaient emporter par le siècle: lents et débiles, ils s'en allaient
avec le monde sans savoir pourquoi, sans se demander où était la cause,
où était la fin. Ils étaient de nature trop médiocre pour s'inquiéter
beaucoup de leur ennui; petits et faibles, ils s'étiolaient avec
résignation. Ils ne se demandaient pas s'ils pouvaient trouver secours
dans la vertu ou dans le vice; ils étaient également au-dessous de l'un
et de l'autre. Sans foi, sans athéisme, éclairés tout juste au point de
perdre les bienfaits de l'ignorance, ignorants au point de vouloir tout
soumettre à des systèmes étroitement rigoureux, ils pouvaient constater
de quels faits se compose l'histoire matérielle du monde, mais ils
n'avaient jamais voulu étudier le monde moral ni lire l'histoire dans le
coeur de l'homme; ils avaient été arrêtés par l'imbécile inflexibilité
de leurs préventions. C'étaient les hommes du jour qui raisonnaient sur
les siècles passés et futurs, sans s'apercevoir que leurs génies avaient
tous passé par le même moule, et que, rassemblés en masse, ils auraient
pu s'asseoir encore sur les bancs de la même école, et suivre la loi du
même pédant.
Quelques-uns, c'était le petit nombre, mais ils représentaient pourtant
une puissance sociale, avaient traversé l'atmosphère empoisonnée des
temps sans rien perdre de la vigueur primitive de l'espèce. C'étaient
des hommes d'exception comparativement à la foule. Mais entre eux ils se
ressemblaient tous. L'ambition, seul ressort d'une époque sans croyance,
annihilait la noblesse mâle et caractéristique départie à chacun d'eux,
pour les confondre tous dans un type de beauté grossière et sans
prestige. C'étaient bien encore les hommes de fer du moyen âge; ils
avaient les pensées fortes, le bras robuste, la soif de la gloire et le
goût du sang, tout comme s'ils se fussent appelés Armagnac et Bourgogne.
Mais, à ces larges organisations que la nature produit encore, manquait
la sève de l'héroïsme. Tout ce qui le fait naître et l'alimente était
mort: l'amour, la fraternité d'armes, la haine, l'orgueil de la famille,
le fanatisme, toutes les passions personnelles qui donnent de
l'intensité aux caractères, de la physionomie aux actions. Il n'y avait
plus pour mobile de ces âpres courages que les illusions de la jeunesse
détruites en deux matins, et l'ambition virile, têtue, sale, déplorable
fille de la civilisation.
Lélia, triste existence flétrie par le sentiment de sa dégradation
intellectuelle, seule peut-être assez attentive pour la constater, assez
sincère pour se l'avouer, Lélia, pleurant ses passions éteintes et ses
illusions perdues, traversait le monde sans y chercher la pitié, sans y
trouver l'affection. Elle savait bien que ces hommes, malgré leur
agitation essoufflée et chétive, n'étaient pas plus actifs, pas plus
vivants qu'elle; mais elle savait aussi qu'ils avaient l'impudence de le
nier ou la stupidité de l'ignorer. Elle assistait à l'agonie de cette
race comme le prophète, assis sur la montagne, pleurait sur Jérusalem,
opulente et vieille débauchée étendue à ses pieds.