XXXII.

Lélia descendit les montagnes, et avec un peu d'or versé sur son chemin

elle franchit rapidement les vallées frontières. Peu de jours après

avoir dormi sur la bruyère de Monteverdor, elle étalait le luxe d'une

reine dans une de ces belles villes du plateau inférieur qui rivalisent

d'opulence entre elles, et qui voient encore fleurir les arts sur la

terre d'où ils nous sont venus.

Comme Trenmor, qui s'était rajeuni et fortifié au bagne, Lélia espéra

renaître, par la force de son courage, au milieu de ce monde qu'elle

haïssait et de ces joies qui lui faisaient horreur. Elle résolut de se

vaincre, de dompter les révoltes de son esprit sauvage, de se jeter dans

le flot de la vie, de se rapetisser pour un temps, de s'étourdir, afin

de voir de près ce cloaque de la société, et de se réconcilier avec

elle-même par la comparaison.

Lélia n'avait pas de sympathie pour la race humaine, quoiqu'elle

souffrît les mêmes maux et résumât en elle toutes les douleurs semées

sur la face de la terre. Mais cette race aveugle et sourde sentait son

malheur et son abaissement sans vouloir s'en rendre compte. Ceux-là,

hypocrites et vaniteux, cachaient les plaies de leur sein et

l'épuisement de leur sang sous l'éclat d'une vaine poésie. Ils

rougissaient de se voir si vieux, si pauvres, au milieu d'une génération

dont ils ne voyaient pas la vieillesse et la pauvreté percer de tous

côtés; et, pour se faire jeunes comme ceux qu'ils croyaient jeunes, ils

mentaient, ils fardaient toutes leurs idées, ils niaient tous leurs

sentiments: ils étaient fanfarons d'innocence et de simplicité, eux

décrépits dès le sein de leurs mères! Ceux-ci, moins effrontés, se

laissaient emporter par le siècle: lents et débiles, ils s'en allaient

avec le monde sans savoir pourquoi, sans se demander où était la cause,

où était la fin. Ils étaient de nature trop médiocre pour s'inquiéter

beaucoup de leur ennui; petits et faibles, ils s'étiolaient avec

résignation. Ils ne se demandaient pas s'ils pouvaient trouver secours

dans la vertu ou dans le vice; ils étaient également au-dessous de l'un

et de l'autre. Sans foi, sans athéisme, éclairés tout juste au point de

perdre les bienfaits de l'ignorance, ignorants au point de vouloir tout

soumettre à des systèmes étroitement rigoureux, ils pouvaient constater

de quels faits se compose l'histoire matérielle du monde, mais ils

n'avaient jamais voulu étudier le monde moral ni lire l'histoire dans le

coeur de l'homme; ils avaient été arrêtés par l'imbécile inflexibilité

de leurs préventions. C'étaient les hommes du jour qui raisonnaient sur

les siècles passés et futurs, sans s'apercevoir que leurs génies avaient

tous passé par le même moule, et que, rassemblés en masse, ils auraient

pu s'asseoir encore sur les bancs de la même école, et suivre la loi du

même pédant.

Quelques-uns, c'était le petit nombre, mais ils représentaient pourtant

une puissance sociale, avaient traversé l'atmosphère empoisonnée des

temps sans rien perdre de la vigueur primitive de l'espèce. C'étaient

des hommes d'exception comparativement à la foule. Mais entre eux ils se

ressemblaient tous. L'ambition, seul ressort d'une époque sans croyance,

annihilait la noblesse mâle et caractéristique départie à chacun d'eux,

pour les confondre tous dans un type de beauté grossière et sans

prestige. C'étaient bien encore les hommes de fer du moyen âge; ils

avaient les pensées fortes, le bras robuste, la soif de la gloire et le

goût du sang, tout comme s'ils se fussent appelés Armagnac et Bourgogne.

Mais, à ces larges organisations que la nature produit encore, manquait

la sève de l'héroïsme. Tout ce qui le fait naître et l'alimente était

mort: l'amour, la fraternité d'armes, la haine, l'orgueil de la famille,

le fanatisme, toutes les passions personnelles qui donnent de

l'intensité aux caractères, de la physionomie aux actions. Il n'y avait

plus pour mobile de ces âpres courages que les illusions de la jeunesse

détruites en deux matins, et l'ambition virile, têtue, sale, déplorable

fille de la civilisation.

Lélia, triste existence flétrie par le sentiment de sa dégradation

intellectuelle, seule peut-être assez attentive pour la constater, assez

sincère pour se l'avouer, Lélia, pleurant ses passions éteintes et ses

illusions perdues, traversait le monde sans y chercher la pitié, sans y

trouver l'affection. Elle savait bien que ces hommes, malgré leur

agitation essoufflée et chétive, n'étaient pas plus actifs, pas plus

vivants qu'elle; mais elle savait aussi qu'ils avaient l'impudence de le

nier ou la stupidité de l'ignorer. Elle assistait à l'agonie de cette

race comme le prophète, assis sur la montagne, pleurait sur Jérusalem,

opulente et vieille débauchée étendue à ses pieds.

Lélia · 第 53 / 110 题