XII.

Trenmor n'avait qu'un moyen de mériter mon amitié: c'était de

l'accepter, et il l'a fait. Il n'a pas craint de se fier à mes

promesses, il n'a pas cru que cette générosité serait au-dessus de mes

forces. Au lieu d'être humble et craintif devant moi, il est calme, il

se repose sur ma délicatesse, il n'est pas sur la défensive, et ne

suppose pas que je puisse l'humilier et lui faire sentir le poids de ma

protection. Vraiment, cet homme a l'âme noble et grande, et nulle amitié

ne m'a plus flattée que la sienne.

Jeune orgueilleux, car c'est vous qui l'êtes! osez-vous bien vous élever

au-dessus de cet homme que la foudre a renversé? Parce qu'il a été

entraîné par la fatalité, parce que, né sous une étoile funeste, il

s'est égaré à travers les écueils, vous lui reprochez sa chute, vous

vous détournez de lui alors que, sanglant et brisé, vous le voyez sortir

de l'abîme! Ah! vous êtes du monde, vous! Vous partagez bien ses

inexorables préjugés, ses égoïstes vengeances! Quand le pécheur est

encore debout, vous le tolérez encore; mais sitôt qu'il est à terre,

vous le foulez aux pieds, vous ramassez les pierres et la boue du chemin

pour faire comme fait la foule, pour qu'en voyant votre cruauté les

autres bourreaux croient à votre justice. Vous auriez peur de lui

montrer un peu de pitié, car on pourrait l'interpréter mal, et croire

que vous êtes le frère ou l'ami de la victime. Et si l'on supposait que

vous êtes capable des mêmes forfaits, si l'on disait de vous: «Voyez cet

homme qui tend la main au proscrit; n'est-il point son compagnon de

misère et d'infamie?» Oh! plutôt que de faire dire cela, lapidons le

proscrit; mettons-lui notre talon sur la figure, achevons-le! Apportons

notre part d'insulte parmi la foule qui le maudit. Quand la charrette

hideuse emporte le condamné à l'échafaud, le peuple se rue à l'entour

pour accabler d'outrages ce reste d'homme qui va mourir. Faites comme le

peuple, Sténio! Que dirait-on de vous dans cette ville où vous êtes

étranger comme nous, si l'on vous voyait toucher sa main? On penserait

peut-être que nous avez été au bagne avec lui! Plutôt que de vous

exposer à cela, jeune homme, fuyez le maudit! L'amitié du maudit est

dangereuse. L'ineffable plaisir de faire du bien à un malheureux est

trop chèrement acheté par les malédictions de la foule. Est-ce votre

calcul? est-ce votre sentiment, Sténio?

N'ayez-vous pas pleuré chaque fois que vous avez lu l'histoire de cette

jeune fille qui, voyant marcher à la mort un illustre infortuné, fendit

la presse des curieux indifférents, et ne sachant quel témoignage

d'intérêt lui donner, pauvre et simple enfant qu'elle était, lui offrit

une rose qu'elle avait à la main, une rose pure et suave comme elle, une

rose que son amant peut-être lui avait donnée, et qui fut le seul, le

dernier témoignage d'affection et de pitié que reçut un prince marchant

au supplice? N'êtes-vous pas touché aussi, dans la sublime histoire du

lépreux d'Aoste, de l'action naturelle et simple du narrateur qui lui

tend la main? Pauvre lépreux, qui n'avait pas touché la main de son

semblable depuis tant d'années, qui eut tant de peine à refuser cette

main amie, et qui pourtant la refusa dans la crainte de l'infecter de

son mal!...

Pourquoi donc Trenmor aurait-il repoussé la mienne? Le malheur est-il

donc contagieux comme la lèpre? Eh bien, soit! que la réprobation du

vulgaire nous enveloppe tous deux, et que Trenmor lui-même soit ingrat!

j'aurai pour moi Dieu et mon coeur, n'est-ce pas bien plus que

l'estime du vulgaire et la reconnaissance d'un homme? Oh! donner un

verre d'eau à relui qui a soif, porter un peu de la croix du Christ,

cacher la rougeur d'un front couvert de honte, jeter un brin d'herbe à

une pauvre fourmi que le torrent ne dédaigne pas d'engloutir, ce sont là

de minces bienfaits! Et pourtant l'opinion nous les interdit ou nous les

conteste! Honte à nous! nous n'avons pas un bon mouvement qu'il ne

faille comprimer ou cacher. On apprend aux enfants des hommes à être

vains et impitoyables, et cela s'appelle l'_honneur_! Malédiction sur

nous tous!

Eh bien! si je vous disais que, loin de considérer ma conduite comme un

acte de miséricorde, j'éprouve pour cet homme une sorte de respect

enthousiaste! Si je vous disais que tel que le voilà, brisé, flétri,

perdu, je le trouve plus haut placé dans la vie morale qu'aucun de nous!

Savez-vous comment il a supporté son malheur? Vous vous seriez tué,

vous; certes, avec votre fierté, vous n'eussiez pas accepté le

châtiment, de l'infamie. Eh bien! il s'est soumis, il a trouvé que le

châtiment était juste, qu'il l'avait mérité, non pas tant pour son crime

que pour le mal qu'il avait fait à son âme durant le cours de plusieurs

années. Et puisqu'il avait mérité ce châtiment, il a voulu le subir. Il

l'a subi. Il a vécu cinq ans, fort et patient, parmi ses abjects

compagnons. Il a dormi sur la pierre à côté du parricide, il a supporté

le regard des curieux; il a vécu cinq ans dans cette fange parmi ces

bêtes féroces et venimeuses; il a subi le mépris des derniers scélérats

et la domination des plus lâches espions. Il a été forçat, cet homme qui

avait été si riche et si voluptueux, cet homme d'habitudes raffinées et

de caprices despotiques! Celui qui volait sur les flots entouré de

femmes, de parfums et de chants, dans sa gondole rapide; celui qui

fatiguait de ses courses folles et aventureuses les plus beaux chevaux

de l'Arabie, celui qui avait dormi sous le ciel de la Grèce comme Byron,

cet homme qui avait épuisé la vie de luxe et d'excitation sous toutes

ses faces, il a été se retremper, se rajeunir et se régénérer au bagne!

Et cet égout infect, où trouvent encore moyen de se pervertir le père

qui a vendu ses filles et le fils qui a empoisonné sa mère, le bagne,

d'où l'on sort défiguré et rampant comme les bêtes, Trenmor en est sorti

debout, calme, pâle comme vous le voyez, mais beau encore comme la

créature de Dieu, comme le reflet que la Divinité projette sur le front

de l'homme purifié.

Lélia · 第 26 / 110 题