Le lac était calme ce soir-là, calme comme les derniers jours de
l'automne, alors que le vent d'hiver n'ose pas encore troubler les flots
muets, et que les glaïeuls roses de la rive dorment, bercés par de
molles ondulations. De pâles vapeurs mangèrent insensiblement les
contours anguleux de la montagne, et, se laissant tomber sur les eaux,
semblèrent reculer l'horizon, qu'elles finirent par effacer. Alors la
surface du lac sembla devenir aussi vaste que celle de la mer. Nul objet
riant ou bizarre ne se dessina plus dans la vallée: il n'y eut plus de
distraction possible, plus de sensation imposée par les images
extérieures. La rêverie devint solennelle et profonde, vague comme le
lac brumeux, immense comme le ciel sans bornes. Il n'y avait plus dans
la nature que les cieux et l'homme, que l'âme et le doute.
Trenmor, debout au gouvernail de la barque, dessinait dans l'air bleu de
la nuit sa grande taille enveloppée d'un sombre manteau. Il élevait son
large front et sa vaste pensée vers ce ciel si longtemps irrité contre
lui.
«Sténio, dit-il au jeune poëte, ne saurais-tu ramer moins vite et nous
laisser écouter plus à loisir le bruit harmonieux et frais de l'eau
soulevée par les avirons? En, mesure, poëte, en mesure! Cela est aussi
beau, aussi important que la cadence des plus beaux vers. Bien,
maintenant! Entendez-vous le son plaintif de l'eau qui se brise et
s'écarte? Entendez-vous ces frêles gouttes qui tombent une à une en
mourant derrière nous, comme les petites notes grêles d'un refrain qui
s'éloigne?
«J'ai passé bien des heures ainsi, ajouta Trenmor, assis au rivage des
mers paisibles sous le beau ciel de la Méditerranée. C'est ainsi que
j'écoutais avec délices le remous des canots au bas de nos remparts. La
nuit, dans cet affreux silence de l'insomnie qui succède au bruit du
travail et aux malédictions infernales de la douleur, le bruit faible et
mystérieux des vagues qui battaient le pied de ma prison, réussissait
toujours à me calmer. Et plus tard, quand je me suis senti aussi fort
que ma destinée, quand mon âme affermie n'a plus été forcée de demander
secours aux influences extérieures, ce doux bruit de l'eau venait bercer
mes rêveries, et me plongeait dans une délicieuse extase.»
En ce moment un goëland cendré traversa le lac, et, perdu dans la
vapeur, effleura les cheveux humides de Trenmor.
«Encore un ami, dit le pénitent, encore un doux souvenir! Quand je me
reposais sur la grève, immobile comme les dalles du port, parfois ces
oiseaux voyageurs, me prenant pour une froide statue, s'approchaient de
moi et me contemplaient sans effroi: c'étaient les seuls êtres qui
n'eussent ni aversion ni mépris à me témoigner. Ceux-là ne comprenaient
pas ma misère; ils ne me la reprochaient pas; et, quand je faisais un
mouvement, ils prenaient leur volée. Ils ne voyaient pas que j'avais une
chaîne au pied, que je ne pouvais les poursuivre; ils ne savaient pas
que j'étais un galérien; ils s'enfuyaient comme ils eussent fait devant
un homme!
--Homme! dit le jeune poëte au forçat, dis-moi où ton âme d'airain a
pris la force de supporter les premiers jours d'une semblable existence?
--Je ne te le dirai pas, Sténio, car je ne le sais plus: dans ces
jours-là je ne me sentais pas, je ne vivais pas, je ne comprenais
rien.--Mais, quand j'eus compris combien cela était horrible, je me
sentis la force de le supporter. Ce que j'avais confusément redouté
était une vie de repos et de monotonie. Quand je vis qu'il y avait là du
travail, d'âpres fatigues, des jours de feu et des nuits de glace, des
coups, des injures, des rugissements, la mer immense devant les yeux, la
pierre immobile du cercueil sous les pieds, des récits effroyables à
entendre et des souffrances hideuses à voir, je compris que je pouvais
vivre parce que je pouvais lutter et souffrir.
--Parce qu'il faut à ta grande âme, dit Lélia, des sensations violentes
et des toniques brûlants. Mais, dis-nous, Trenmor, comment tu t'es fait
au calme; car enfin, tu l'as dit tout à l'heure, le calme est venu te
trouver même au sein de ce repaire; et d'ailleurs toutes les sensations
s'émoussent à force de se reproduire.
--Le calme, dit Trenmor en levant vers le ciel un regard sublime; le
calme, c'est le plus grand bienfait de la Divinité, c'est l'avenir où
tend sans cesse l'âme immortelle, c'est la béatitude! le calme, c'est
Dieu! Eh bien! c'est dans un enfer que je l'ai trouvé. Le secret de la
destinée humaine, sans cet enfer je ne l'aurais jamais compris, je ne
l'aurais jamais goûté, moi homme sans croyance et sans but, fatigué
d'une vie dont je cherchais en vain l'issue, tourmenté d'une liberté
dont je ne savais que faire, ne prenant pas le temps d'y rêver, tant
j'étais pressé de pousser le temps et d'abréger l'ennui d'exister!
J'avais besoin d'être débarrassé pour quelque temps de ma volonté, et de
tomber sous l'empire de quelque volonté haineuse et brutale qui
m'enseignât le prix de la mienne. Cette surabondance d'énergie, qui
s'allait cramponner aux dangers et aux fatigues vulgaires de la vie
sociale, s'assouvit enfin quand elle fut aux prises avec les angoisses
de la vie expiatoire. J'ose dire qu'elle en sortit victorieuse: mais la
victoire amena sa lassitude et son contentement salutaire. Pour la
première fois, je connus les douceurs du sommeil, aussi pleines, aussi
bienfaisantes qu'elles avaient été rares et incomplètes pour moi au sein
du luxe. Au bagne j'appris ce que vaut l'estime de soi-même, car, loin
d'être humilié du contact de toutes ces existences maudites, en
comparant leur lâche effronterie et leur morne fureur à la calme
résignation qui était en moi, je me relevai à mes propres yeux, et
j'osai croire qu'il pouvait exister quelque faible et lointaine
communication entre le ciel et l'homme courageux. Dans mes jours de
fièvre et d'audace, je n'avais jamais pu réussir à espérer cela. Le
calme enfanta cette pensée régénératrice, et peu à peu elle prit racine
en moi. Je vins à bout d'élever tout à fait mon âme vers Dieu et de
l'implorer avec confiance. Oh! alors, que de torrents de joie coulèrent
dans cette pauvre âme dévastée! Comme les promesses de la Divinité se
firent humbles et miséricordieuses pour descendre jusqu'à moi et se
révéler à mes faibles yeux! C'est alors que je compris le mystérieux
symbole du Verbe divin fait homme pour exhorter et consoler les hommes,
et toute cette mythologie chrétienne si poétique et si tendre, ces
rapports de la terre avec le ciel, ces magnifiques effets du
spiritualisme qui ouvre enfin à l'homme infortuné une carrière d'espoir
et de consolation! O Lélia! ô Sténio! vous croyez en Dieu aussi,
n'est-ce pas?»
Tous deux gardèrent le silence. Lélia était apparemment dans une
disposition plus sceptique qu'à l'ordinaire. Sténio ne pouvait vaincre
le dégoût que lui inspirait Trenmor, son âme se refusait à s'épancher
dans la sienne. Cependant il fit un effort sur lui-même, non pour
répondre mais pour interroger encore.
«Trenmor, dit-il, tu ne m'apprends pas de toi ce qu'il m'importe de
savoir. Ce que tu me dis me semble plus poétique que vrai. Avant de
goûter le calme et de concevoir l'idée de la foi, sans doute tu as dû,
par un grand repentir, purifier ton esprit et racheter ton âme!
--Oui, par un grand repentir! répondit Trenmor. Mais ce fut un repentir
profond et sincère, où la crainte des hommes n'entra pour rien. Dans cet
abîme d'abjection, je n'eus pas la faiblesse de me sentir humilié par
eux, et je n'acceptai pas mon châtiment comme venant d'eux, mais de Dieu
seul. Aux premiers jours, je me bornai à accuser le destin, le seul dieu
auquel j'eusse foi. Puis, je me plus à lutter contre cette puissance
farouche, à laquelle je ne pouvais refuser cependant une haute justice
et des desseins providentiels, car je voyais la vrai Dieu derrière ce
grossier symbole; je le voyais à mon insu, et comme malgré moi, ainsi
que je l'avais vu toujours. Ce qui m'avait le plus frappé dans
l'histoire, c'étaient les grandes fortunes et les grands revers des
Crésus et des Sardanapale. J'aimais la sombre sagesse de ces hommes qui
acceptaient stoïquement d'être brisés par les autres hommes, et qui
adressaient aux dieux ingrats de véhéments reproches. Mais dans cette
impiété même n'y avait-il pas beaucoup de foi? Peu à peu cette foi
s'épura devant mes yeux; mais je dois avouer que, malgré mon mépris pour
la part de l'action humaine dans ma destinée, je fus forcé de partir
d'en bas pour remonter jusqu'à l'idée de la justice céleste. Ce fut donc
en examinant l'importance de mes fautes et le châtiment que mes
semblables s'étaient arrogé le droit de m'infliger, que, frappé de leur
barbarie et de leur injustice, je me réfugiai dans le sein de la
miséricorde divine.
--Osez-vous dire, reprit le jeune Sténio avec une indignation mal
comprimée, que vous n'ayez pas mérité un châtiment?
--Oui sans doute, répondit Trenmor avec calme, j'avais mérité un
châtiment, puisque l'expérience a prouvé que j'avais besoin d'une leçon
terrible. Mais quel châtiment insigne et atroce était donc celui-là? Le
but de la société est-il la vengeance? J'aurais pensé qu'il devait être
l'expiation du crime et la conversion du coupable.
--Il est certain, dit Sténio ému, que votre faute ne méritait pas tant
de rigueur. Vous aviez commis un meurtre involontaire, et vous fûtes
confondu avec les voleurs et les assassins.
--Ma faute ne méritait pas cette sorte de rigueur, dit Trenmor, mais
elle en méritait cependant une bien grande. Le meurtre n'était pas ce
qui constituait mon crime. C'était l'ivresse qui m'avait porté à le
commettre. Et ce n'était pas seulement l'ivresse de cette nuit fatale,
c'était l'habitude de l'ivresse, le goût des orgies, la vie de débauche
et d'excès. Ce n'était donc pas mon égarement d'un jour qu'il fallait
punir, c'était celui de toute ma vie qu'il fallait réprimer. Voilà ce
que je compris en comparant ma condition avec celle des malfaiteurs au
milieu desquels j'étais jeté comme un gladiateur antique livré aux bêtes
féroces. Je me demandai si l'on m'associait à tant d'infamie pour me
corriger par ce spectacle repoussant, ou si l'on me livrait à cette
infamie afin de me punir de mes erreurs par la contagion mortelle, par
la perte irrévocable de toute notion divine et du tout sentiment humain.
Avouez que c'est là un étrange moyen de répression qu'a inventé la
société humaine! Mon indignation fut si profonde, que, pendant quelque
temps, je délibérai, dans l'horreur de mes pensées, si je n'accepterais
pas le sort qu'on me faisait, si je ne me déclarerais pas l'ennemi du
genre humain, si je ne ferais pas le serment de tourner ma fureur contre
lui et de lui déclarer la guerre aussitôt que je serais libre;
l'eussé-je été à cette heure de désespoir farouche, aucun bandit n'eût
été plus redoutable que moi, aucun meurtrier ne se fût baigné dans le
sang avec plus de rage!
«Mais la nécessité rendit ma haine plus patiente, et je couvai longtemps
des projets de vengeance que le sentiment religieux fit évanouir par la
suite. N'avais-je pas sujet de haïr cette société qui m'avait pris au
berceau, et qui dès lors me comblant de faveurs aveugles, avait en
quelque sorte travaillé à me créer des passions et des besoins
inextinguibles qu'elle s'était plu ensuite à satisfaire et à exciter
sans cesse? Pourquoi fait-elle des riches et des pauvres, des voluptueux
insolents et des nécessiteux stupides? et si elle permet à quelques-uns
d'hériter des richesses, pourquoi ne leur en prescrit-elle pas le noble
usage? Mais où est la direction qu'elle nous donne dans nos jeunes
années? Où sont les devoirs qu'elle nous enseigne dans l'âge viril? Où
sont les bornes qu'elle pose devant nos débordements? Quelle protection
accorde-t-elle aux hommes que nous avilissons par nos dons et aux femmes
que nous perdons par nos vices? Pourquoi nous fournit-elle avec
profusion des valets et des prostituées? Pourquoi souffre-t-elle nos
orgies, et pourquoi nous ouvre-t-elle elle-même les portes de la
débauche?
«Et pourquoi m'arriva-t-il de subir la rigueur d'une loi qu'on applique
si rarement aux riches? C'est parce que je n'avais pas songé à acheter
d'avance mon absolution. Si j'avais placé mon or, ma réputation et ma
vie sous la sauvegarde de quelque prince débauché comme moi; ou si
j'avais su, par quelque métier politique infâme, me rendre utile aux
perfides desseins d'un gouvernement quelconque, j'aurais eu des amis
tout-puissants, dont l'impudente protection m'eût soustrait comme tant
d'autres à la publicité d'une sentence infamante et à l'horreur d'une
punition implacable. Mais moi, qui avais imaginé tant de moyens de me
ruiner, je n'avais pas voulu me ruiner en compagnie des puissants du
siècle. Je les méprisais encore plus que je ne me méprisais moi-même, je
ne les implorai pas dans mes revers. Ils se vengèrent en m'abandonnant à
mon sort. Cette pensée fut le première qui me ranima; elle me relevait
jusqu'à un certain point à mes propres yeux.
«Puis, abaissant mes regarda sur les misérables dont j'étais entouré, je
sentis pour eux encore plus de pitié que d'horreur; car si un abîme
séparait leur iniquité de la mienne, il n'en est pas moins vrai qu'eux
aussi subissaient un châtiment injuste et disproportionné. Eux aussi
étaient condamnés à s'avilir de plus en plus et à perdre tout désir
comme tout espoir de réhabilitation. Eux aussi avaient droit à une
correction salutaire, qui, loin de briser leur âme, la retrempât par de
sages leçons, de nobles exemples et des promesses de miséricorde. Ce
n'étaient pas des scènes de violence et un joug plus féroce encore que
leurs crimes qui pouvaient les faire fléchir au baptême de la pénitence.
Plus ils étaient dégradés, plus il eût fallu essayer de les relever.
Plus la nature les avait créés insensibles et farouches, plus la société
avait reçu de Dieu mission de les convertir et de les civiliser. Oui, il
leur fallait ainsi qu'à moi une pénitence. Il la leur fallait plus ou
moins longue, plus ou moins sévère, mais telle qu'un père l'inflige à un
enfant coupable, et non telle qu'un bourreau se réjouit de l'imprimer
dans les entrailles d'une victime. O humanité! le Christ ne t'a-t-il
donc pas parlé de la miséricorde des cieux? Ne t'a-t-il pas enseigné à
invoquer le juge suprême sous le nom de Père? Mais tu ne l'as point
écouté, et tu as crucifié le juste. Quelle miséricorde le coupable
peut-il attendre de toi?
«Plus je contemplais l'avilissement et la perversité de ces malheureux,
plus j'accusais la société qui punit si cruellement des crimes obscurs
et qui protége tant de crimes pompeux.
«Elle ne sait exercer ses vengeances que contre des individus. Elle ne
sait pas se venger et se protéger elle-même contre des castes entières.
Les riches règnent par la fraude ou l'immoralité. Les pauvres paient
double; pour leurs propres fautes, et pour celles qui leur sont étalées
en exemples sur les hauteurs de la société, comme d'impurs sacrifices
sur de somptueux autels. En songeant à ces exemples que j'avais donnés
moi-même (moi, pourtant, un des moins criminels d'entre les heureux du
siècle), je cessai de m'élever dans mon orgueil au-dessus de mes
compagnons d'infortune, je m'humiliai devant Dieu, et j'acceptai de lui
l'abaissement où j'étais réduit en vivant parmi eux.
«C'est par ces considérations vivement senties que j'entrai dans une
carrière de stoïcisme apparent, et que je subis mon malheur sans
proférer une seule plainte. Mais ce stoïcisme n'était pas la froide
sagesse de l'homme qui cherche le calme dans l'habitude de surmonter la
douleur. Mon âme était brisée par la pitié, mon coeur saignait par
toutes ces blessures, par toutes ces plaies étalées autour de moi, et
quand j'arrivais au repos de l'esprit, c'est que je me réfugiais dans la
certitude d'une justice et d'une bonté suprêmes. C'est que je sentais
profondément que ces hommes perdus pour la société ne l'étaient pas pour
le ciel; car la croyance à un châtiment éternel est le digne ouvrage des
hommes sans entrailles et sans pardon. Ils ont mesuré à leur taille la
puissance de Dieu. Ils lui ont attribué celle de contenir dans les
gouffres de l'enfer des myriades d'âmes déchues. Ils ont oublié qu'il
avait celle de les retremper dans de nouvelles existences, et de les
purifier par une suite d'épreuves inconnues aux prévisions humaines.
--Il parle bien, dit Sténio en se retournant vers Lélia, qui observait
curieusement l'effet des paroles de Trenmor sur le jeune poëte; mais,
ajouta-t-il à voix basse, bien penser, bien dire, est-ce assez pour
laver le sang et la honte?
--Non sans doute, répondit Lélia tout haut. Il faut encore bien agir, et
il l'a fait. Durant son martyre il a commencé une vie de dévouement,
d'héroïsme et de charité qui ne cessera qu'avec lui. Il a commencé par
essayer de consoler et de convertir les moins endurcis parmi les
malheureux que la justice des hommes lui avait donnés pour frères. Et
même au bagne ses efforts n'ont pas été sans succès. Il a eu du moins la
douceur de se dire qu'il versait avec ses larmes une goutte du baume
céleste dans des coupes à jamais abreuvées de fiel. Il a fait entendre à
ceux dont les oreilles étaient fermées, des paroles de compassion et de
soulagement qu'elles n'avaient jamais entendues et qu'elles n'entendront
plus, mais qu'elles n'oublieront pas. Et depuis dix ans qu'il et libre,
après que ses traits et ses manières ont tellement changé que personne
ne peut le reconnaître; après qu'il a recouvré, par des incidents
étranges et romanesques une fortune supérieure à celle qu'il avait
perdue, sa vie, austère pour lui-même, féconde pour les autres, n'est
qu'une suite de dévouements sublimes. Un mot te le fera connaître, cet
homme que tu as la vanité de craindre encore; un mot....
--Arrêtez! dit Trenmor. Si ma vie nouvelle peut avoir quelque mérite à
ses yeux lorsqu'il la connaîtra, ne lui ôtez pas à lui-même le mérite de
croire en moi sans preuves et sans garanties. Cela ne peut être
l'ouvrage d'une heure. Je puis bien supporter sa méfiance et son dédain
quelques jours encore!
--Ma méfiance, peut-être! dit vivement Sténio. J'avoue qu'une vertu
aussi exceptionnellement acquise que la vôtre m'étonne et m'effraie, moi
qui ne connais encore de la vie que les chemins bordés de fleurs, par où
l'on court à l'espérance. Mais ne craignez pas mon dédain, homme
infortuné...
--Votre dédain ne peut pas m'effrayer, jeune homme! interrompit Trenmor
avec un accent de fierté solennelle. Je sais que je n'échapperais à
celui de personne si je me faisais connaître pour un homme exilé de la
société humaine. Je sais aussi que quiconque possède mon secret a le
droit de m'insulter et de me refuser la réparation du sang. J'ai donc dû
placer plus haut l'estime et le respect de moi-même. Ces biens, je les
ai recouvrés à la sueur de mon front, et j'ai lavé mes souillures, non
dans le sang d'autrui, mais dans le plus pur de mon sang. Il n'est donc
au pouvoir d'aucun homme de m'humilier. Vous m'estimerez quand vous
pourrez, Sténio; mais alors vous pourrez vous dispenser de me le
témoigner. Votre respect ne me ferait pas plus de bien que votre mépris
ne peut me faire de mal. Il y a longtemps que je n'agis plus en vue de
ce qu'on pensera de moi. Celui à qui j'ai affaire à cet égard, ajouta
Trenmor en regardant les cieux, est placé plus haut que vous.»
L'attitude, la voix et le front du proscrit avaient quelque chose de si
noble et de si puissant, que Sténio en fut troublé. Il jeta un regard
timide sur lui-même, et demanda pardon à Dieu, dans son coeur, d'avoir
offensé celui qui s'était mis sous la protection du ciel.
Trenmor tomba dans une profonde rêverie. Ses compagnons imitèrent son
silence. La belle Lélia regardait le sillage de la barque où le reflet
des étoiles tremblantes faisait courir de minces filets d'or mouvant.
Sténio, les yeux attachés sur elle, ne voyait qu'elle dans l'univers.
Quand la brise, qui commençait à se lever par frissons brusques et
rares, lui jetait au visage une tresse des cheveux noirs de Lélia, ou
seulement la frange de son écharpe, il frémissait comme les eaux du lac,
comme les roseaux du rivage; et puis la brise tombait tout à coup comme
l'haleine épuisée d'un sein fatigué de souffrir. Les cheveux de Lélia et
les plis de son écharpe retombaient sur son sein, et Sténio cherchait en
vain un regard dans ses yeux dont le feu savait si bien percer les
ténèbres, quand Lélia daignait être femme. Mais à quoi pensait Lélia en
regardant le sillage de la barque?--La brise avait emporté le
brouillard; tout à coup Trenmor aperçut à quelques pas devant lui les
arbres du rivage, et, vers l'horizon, les lumières rougeâtres de la
ville; il soupira profondément.
«Eh quoi! dit-il, déjà! Vous ramez trop vite, Sténio, vous êtes bien
pressé de nous ramener parmi les hommes!»