VII.

Quel est donc cet homme pâle que je vois maintenant apparaître comme une

vision sinistre dans tous les lieux où vous êtes? Que vous veut-il? d'où

vous connaît-il? où vous a-t-il vue? D'où vient que, le premier jour

qu'il parut ici, il traversa la foule pour vous regarder, et qu'aussitôt

vous échangeâtes avec lui un triste sourire?

Cet homme m'inquiète et m'effraie. Quand il m'approche, j'ai froid; si

son vêtement effleure le mien, j'éprouve comme une commotion électrique.

C'est, dites-vous un grand poète qui ne se livre point au monde. Son

vaste front révèle en effet le génie; mais je n'y trouve pas cette

pureté céleste, ce rayon d'enthousiasme qui caractérise le poëte. Cet

homme est morne et désolant comme Hamlet, comme Lara, comme vous, Lélia,

quand vous souffrez. Je n'aime point à le voir sans cesse à vos côtés,

absorbant votre attention, accaparant, pour ainsi dire tout ce que vous

réserviez de bienveillance pour la société et d'intérêt pour les choses

humaines.

Je sais que je n'ai pas le droit d'être jaloux. Aussi, ce que je souffre

parfois, je ne vous le dirai pas. Mais je m'afflige (cela m'est permis)

de vous voir entourée de cette lugubre influence. Vous, déjà si triste,

si découragée, vous qu'il ne faudrait entretenir que d'espoir et de

douces promesses, vous voilà sous le contact d'une existence flétrie et

désolée. Car cet homme est desséché par le souffle des passions; aucune

fraîcheur de jeunesse ne colore plus ses traits pétrifiés, sa bouche ne

sait plus sourire, son teint ne s'anime jamais; il parle, il marche, il

agit par habitude, par souvenir. Mais le principe de la vie est depuis

longtemps éteint dans sa poitrine. Je suis sûr de cela, madame; j'ai

beaucoup observé cet homme, j'ai percé le mystère dont il s'enveloppe.

S'il vous dit qu'il vous aime, il ment! Il ne peut plus aimer.

Mais celui qui ne sent rien ne peut-il rien inspirer? C'est une terrible

question que je débats depuis longtemps, depuis que je vis, depuis que

je vous aime. Je ne puis me décider à croire que tant d'amour et de

poésie émane de vous sans que votre âme en recèle le foyer. Cet homme

jette tant de froid par tous les pores, il imprime à tout ce qui

l'approche une telle répulsion, que son exemple me console et

m'encourage. Si vous aviez le coeur mort comme lui, je ne vous

aimerais pas, j'aurais horreur de vous, comme j'ai horreur de lui.

Et cependant, oh! dans quel inextricable dédale ma raison se débat! vous

ne partagez pas l'horreur qu'il m'inspire. Vous semblez, au contraire,

attirée vers lui par une invincible sympathie. Il y a des instants où,

le voyant passer avec vous au milieu de nos fêtes, vous deux si pâles,

si graves, si distraits au milieu de la danse qui tournoie, des femmes

qui rient, et des fleurs qui volent, il me semble que, seuls parmi nous

tous, vous pouvez vous comprendre. Il me semble qu'une douloureuse

ressemblance s'établit entre vos sensations et même entre les traits de

votre visage. Est-ce le sceau du malheur qui imprime à vos sombres

fronts cet air de famille; ou cet étranger, Lélia, serait-il vraiment

votre frère? Tout, dans votre existence, est si mystérieux que je suis

prêt à toutes les suppositions.

Oui, il y a des jours où je me persuade que vous êtes sa soeur. Eh

bien! je veux le dire, pour que vous compreniez que ma jalousie n'est ni

étroite ni puérile, je ne souffre pas moins avec cette idée. Je ne suis

pas moins blessé de la confiance que vous lui montrez et de l'intimité

qui règne entre lui et vous, vous si froide, si réservée, si méfiante

parfois, et qui ne l'êtes jamais pour lui. S'il est votre frère, Lélia,

quel droit a-t-il de plus que moi sur vous? Croyez-vous que je vous aime

moins purement que lui? Croyez-vous que je pourrais vous aimer avec plus

de tendresse, de sollicitude et de respect, si vous étiez ma soeur?

Oh! que ne l'êtes-vous! vous n'auriez de moi nulle défiance, vous ne

méconnaîtriez pas à chaque instant le sentiment chaste et profond que

vous m'inspirez! N'aime-t-on pas sa soeur avec passion, quand on a

l'âme passionnée et une soeur comme vous, Lélia! Les liens du sang,

qui ont tant de poids sur les natures vulgaires, que sont-ils au prix de

ceux que nous forge le ciel dans le trésor de ses mystérieuses

sympathies?

Non, s'il est votre frère, il ne vous aime pas mieux que moi, et vous ne

lui devez pas plus de confiance qu'à moi. Qu'il est heureux, le maudit,

si vous vous plaisez à lui dire vos souffrances, et s'il a le pouvoir de

les adoucir! Hélas! vous ne m'accordez pas seulement le droit de les

partager! Je suis donc bien peu de chose! Mon amour a donc bien peu de

prix! Je suis donc un enfant bien faible et bien inutile encore, puisque

vous avez peur de me confier un peu de votre fardeau! Oh! je suis

malheureux, Lélia! car vous l'êtes, vous, et vous n'avez jamais versé

une larme dans mon sein. Il y a des jours où vous vous efforcez d'être

gaie avec moi, comme si vous aviez peur de m'être à charge en vous

livrant à votre humeur. Ah! c'est une délicatesse bien insultante,

Lélia, et qui m'a fait souvent bien du mal! Avec _lui_ vous n'êtes

jamais gaie. Voyez si j'ai sujet d'être jaloux!

Lélia · 第 21 / 110 题