VI.

Voilà comme vous répondez toujours! Eh bien! votre silence me fait

pressentir de telles douleurs, que je suis réduit à vous remercier de

votre silence. Pourtant cet état d'ignorance que vous croyez si doux, il

est affreux, Lélia; vous le traitez avec une dédaigneuse légèreté, c'est

que vous ne le connaissez pas. Votre enfance a pu s'écouler comme la

mienne; mais la première passion qui s'alluma dans votre sein n'y fut

pas en lutte, j'imagine, avec les angoisses qui sont en moi. Sans doute,

vous fûtes aimée avant d'aimer vous-même. Votre coeur, ce trésor que

j'implorerais encore à genoux si j'étais roi de la terre, votre coeur

fut ardemment appelé par un autre coeur; vous ne connûtes pas les

tourments de la jalousie et de la crainte; l'amour vous attendait, le

bonheur s'élançait vers vous, et il vous a suffi de consentir à être

heureuse, à être aimée. Non, vous ne savez pas ce que je souffre, sans

cela vous en auriez pitié, car enfin vous êtes bonne, vos actions le

prouvent, en dépit de vos paroles qui le nient. Je vous ai vue adoucir

de vulgaires souffrances, je vous ai vue pratiquer la charité de

l'Évangile avec votre méchant sourire sur les lèvres; nourrir et vêtir

celui qui était nu et affamé, tout en affichant un odieux scepticisme.

Vous êtes bonne, d'une bonté native, involontaire, et que la froide

réflexion ne peut pas vous ôter.

Si vous saviez comme vous me rendez malheureux, vous auriez compassion

de moi; vous me diriez s'il faut vivre ou mourir; vous me donneriez tout

de suite le bonheur qui enivre ou la raison qui console.

Lélia · 第 20 / 110 题