Voilà comme vous répondez toujours! Eh bien! votre silence me fait
pressentir de telles douleurs, que je suis réduit à vous remercier de
votre silence. Pourtant cet état d'ignorance que vous croyez si doux, il
est affreux, Lélia; vous le traitez avec une dédaigneuse légèreté, c'est
que vous ne le connaissez pas. Votre enfance a pu s'écouler comme la
mienne; mais la première passion qui s'alluma dans votre sein n'y fut
pas en lutte, j'imagine, avec les angoisses qui sont en moi. Sans doute,
vous fûtes aimée avant d'aimer vous-même. Votre coeur, ce trésor que
j'implorerais encore à genoux si j'étais roi de la terre, votre coeur
fut ardemment appelé par un autre coeur; vous ne connûtes pas les
tourments de la jalousie et de la crainte; l'amour vous attendait, le
bonheur s'élançait vers vous, et il vous a suffi de consentir à être
heureuse, à être aimée. Non, vous ne savez pas ce que je souffre, sans
cela vous en auriez pitié, car enfin vous êtes bonne, vos actions le
prouvent, en dépit de vos paroles qui le nient. Je vous ai vue adoucir
de vulgaires souffrances, je vous ai vue pratiquer la charité de
l'Évangile avec votre méchant sourire sur les lèvres; nourrir et vêtir
celui qui était nu et affamé, tout en affichant un odieux scepticisme.
Vous êtes bonne, d'une bonté native, involontaire, et que la froide
réflexion ne peut pas vous ôter.
Si vous saviez comme vous me rendez malheureux, vous auriez compassion
de moi; vous me diriez s'il faut vivre ou mourir; vous me donneriez tout
de suite le bonheur qui enivre ou la raison qui console.