J'ai montré votre lettre à l'homme qu'on nomme ici Trenmor, et dont moi
seule connais le vrai nom. Il a pris tant d'intérêt à votre souffrance,
et c'est un homme dont le coeur est si compatissant (ce coeur que
vous croyez mort!) qu'il m'a autorisée à vous confier son secret. Vous
allez voir que l'on ne vous traite pas comme un enfant, car ce secret
est le plus grand qu'un homme puisse confier à un autre homme.
Et d'abord sachez la cause de l'intérêt que j'éprouve pour Trenmor.
C'est que cet homme est le plus malheureux que j'aie encore rencontré;
c'est que, pour lui, il n'est point resté au fond du calice une goutte
de lie qu'il n'ait fallu épuiser; c'est qu'il a sur vous une immense,
une incontestable supériorité, celle du malheur.
Savez-vous ce que c'est que le malheur, jeune enfant? Vous entrez à
peine dans la vie, vous en supportez les premières agitations, vos
passions se soulèvent, accélèrent les mouvements de votre sang,
troublent la paix de votre sommeil, éveillent en vous des sensations
nouvelles, des inquiétudes, des tourments, et vous appelez cela
souffrir! Vous croyez avoir reçu le grand, le terrible, le solennel
baptême du malheur! Vous souffrez, il est vrai, mais quelle noble et
précieuse souffrance que celle d'aimer! De combien de poésie n'est-elle
pas la source! Qu'elle est chaleureuse, qu'elle est productive, la
souffrance qu'on peut dire et dont on peut être plaint!
Mais celle qu'il faut renfermer sous peine de malédiction, celle qu'il
faut cacher au fond de ses entrailles comme un amer trésor, celle qui ne
vous brûle pas, mais qui vous glace; qui n'a pas de larmes, pas de
prières, pas de rêveries; celle qui toujours veille froide et
paralytique au fond du coeur! celle que Trenmor a épuisée, c'est
celle-là dont il pourra se vanter devant Dieu au jour de la justice! car
devant les hommes il faut s'en cacher. Écoutez l'histoire de Trenmor.
Il entra dans la vie sous de funestes auspices, quoique aux yeux des
hommes son destin fût digne d'envie. Il naquit riche, mais riche comme
un prince, comme un favori, comme un juif. Ses parents s'étaient
enrichis par l'abjection du vice; son père avait été l'amant d'une reine
galante; sa mère avait été la servante de sa rivale; et comme ces
turpitudes étaient habillées de pompeuses livrées, comme elles étaient
revêtues de titres pompeux, ces courtisans abjects avaient causé
beaucoup plus d'envie que de mépris.
Trenmor aborda donc le monde de bonne heure et sans obstacle: mais, à
l'âge où une sorte de honte naïve et de crainte modeste fait hésiter au
seuil, son âme sans jeunesse s'approchait du banquet sans trouble et
sans curiosité; c'était une âme inculte, ignorante, et déjà pleine
d'insolents paradoxes et d'aveuglements superbes. On ne lui avait pas
donné la connaissance du bien et du mal: sa famille s'en fût bien
gardée, dans la crainte d'être par lui méprisée et reniée. On lui avait
appris comment on dépense l'or en plaisirs frivoles, en ostentation
stupide. On lui avait créé tous les faux besoins, enseigné tous les faux
devoirs qui causent et alimentent la misère des riches. Mais si on put
le tromper sur les vertus nécessaires à l'homme, on ne put du moins
changer la nature de ses instincts. Là le travail démoralisateur fut
forcé de s'arrêter; là le souffle humain de la corruption vint échouer
contre la divine immortalité de la création intellectuelle. Le sentiment
de la fierté, qui n'est autre que le sentiment de la force, se révolta
contre les faits extérieurs. Trenmor vit le spectacle de la servitude,
et il ne put le souffrir, parce que tout ce qui était faible lui faisait
horreur. Forcé d'accepter l'ignorance de toute vertu, il trouva en
lui-même de quoi repousser tout ce qui sentait le mensonge et la peur.
Nourri dans les faux biens, il n'apprit que la débauche et la vanité qui
servent à les perdre; il ne comprit ni ne toléra l'infamie qui les
amasse et les renouvelle.
La nature a ses mystérieuses ressources, ses trésors inépuisables. De la
combinaison des plus vils éléments elle fait sortir souvent ses plus
riches productions. Malgré l'avilissement de sa famille, Trenmor était
né grand, mais âpre, rude et terrible comme une force destinée à la
lutte, comme un de ces arbres du désert qui se défendent des orages et
des tourbillons, grâce à leur écorce rugueuse, à leurs racines
obstinées. Le ciel lui donna l'intelligence; l'instinct divin était en
lui. Les influences domestiques s'efforcèrent d'anéantir cet instinct de
spiritualité, et, chassant par la raillerie les fantômes célestes errant
autour de son berceau, lui enseignèrent à chercher le sentiment de
l'existence dans les satisfactions matérielles. On développa en lui
l'animal dans toute sa fougue sauvage, on ne put pas faire autre chose.
L'animal même était noble dans cette puissante créature: Trenmor était
tel, que les amusements désordonnés produisaient plutôt chez lui
l'exaltation que l'énervement. L'ivresse brutale lui causait une
souffrance furieuse, un besoin inextinguible des joies de l'âme: joies
inconnues et dont il ne savait même pas le nom! C'est pourquoi tous ses
plaisirs tournaient aisément à la colère, et sa colère à la douleur.
Mais quelle douleur était-ce? Trenmor cherchait vainement la cause de
ces larmes qui tombaient au fond de sa coupe dans le festin, comme une
pluie d'orage dans un jour brûlant. Il se demandait pourquoi, malgré
l'audace et l'énergie d'une large organisation, malgré une santé
inaltérable, malgré l'âpreté de ses caprices et la fermeté de son
despotisme, aucun de ses désirs n'était apaisé, aucun de ses triomphes
ne comblait le vide de ses journées.
Il était si éloigné de deviner les vrais besoins et les vraies facultés
de son être, qu'il avait dès son enfance une étrange folie. Il
s'imaginait qu'une fatalité haineuse pesait sur lui, que le moteur
inconnu des événements l'avait pris en aversion dans le sein de sa mère,
et qu'il était destiné à expier des fautes dont il n'était pas coupable.
Il rougissait de devoir la naissance à des courtisans, et il disait
quelquefois que la seule vertu qu'il eût, la fierté, était une
malédiction, parce que cette fierté serait fatalement brisée un jour par
la haine du destin. Ainsi l'effroi et le blasphème étaient les seuls
reflets qu'il eût gardés des lueurs célestes: reflets affreux, ouvrage
des hommes, maladie d'un cerveau vaste et noble qu'on avait comprimé
sous le diadème étroit et lourd de la mollesse. Les esprits vulgaires
qui ont assisté à la catastrophe de Trenmor ont été frappés de l'espèce
de prophétie qu'il avait eue sur les lèvres et qui s'est réalisée. Ils
n'ont pu accepter comme un ordre naturel des choses, comme un
pressentiment et une fin inévitables, cette histoire tragique et
douloureuse dont ils n'ont vu que les faces externes, le palais et le
cachot; l'un qui n'avait montré que la prospérité bruyante, l'autre qui
ne révéla pas l'angoisse cachée.
Dompter des chevaux, dresser des piqueurs, s'entourer sans discernement
et sans appréciation des oeuvres d'art les plus hétérogènes, nourrir
avec luxe une livrée vicieuse et fainéante, avec moins de soin et
d'amour pourtant qu'une meute féroce; vivre dans le bruit et dans la
violence, dans les hurlements des limiers à la gueule sanglante, dans
les chants de l'orgie et dans l'affreuse gaieté des femmes esclaves de
son or; parier sa fortune et sa vie pour faire parler de soi: tels
furent d'abord les amusements de ce riche infortuné. Sa barbe n'était
pas encore poussée que ces amusements l'avaient lassé déjà. Le bruit ne
chatouillait plus son oreille, le vin n'échauffait plus son palais, le
cerf aux abois n'était plus un spectacle assez émouvant pour ses
instincts de cruauté, instincts qui sont chez tous les hommes, et qui se
développent et grandissent avec les satisfactions qu'une certaine
position indépendante et forte semble placer à l'abri des lois et de la
honte. Il aimait à battre ses chiens, bientôt il battit ses prostituées.
Leurs chansons et leurs rires ne l'animaient plus, leurs injures et
leurs cris le réveillèrent un peu. A mesure que l'animal se développait
dans son cerveau appesanti, le dieu s'éteignait dans tout son être.
L'intelligence inactive sentait des forces sans but, le coeur se
rongeait dans un ennui sans terme, dans une souffrance sans nom. Trenmor
n'avait rien à aimer. Autour de lui tout était vil et corrompu: il ne
savait pas où il eût pu trouver des coeurs nobles, il n'y croyait pas.
Il méprisait ce qui était pauvre, on lui avait dit que la pauvreté
engendre l'envie; et il méprisait l'envie, parce qu'il ne comprenait pas
qu'elle supportât la pauvreté sans se révolter. Il méprisait la
science, parce qu'il était trop tard pour qu'il en comprît les
bienfaits; il n'en voyait que les résultats applicables à l'industrie,
et il lui paraissait plus noble de les payer que de les vendre. Les
savants lui faisaient pitié, et il eût voulu les enrichir pour leur
donner les jouissances de la vie. Il méprisait la sagesse, parce qu'il
avait des forces pour le désordre et qu'il prenait l'austérité pour de
l'impuissance; et, au milieu de toute cette vénération pour la richesse,
de tout cet amour du scandale, il y avait une inconséquence
inexplicable; car le dégoût était venu le chercher au sein de ses fêtes.
Tous les éléments de son être étaient en guerre les uns contre les
autres. Il détestait les hommes et les choses qui lui étaient devenus
nécessaires; mais il repoussait tout ce qui eût pu le détourner de ses
voies maudites et calmer ses angoisses secrètes. Bientôt il fut pris
d'une sorte de rage, et il sembla que son temple d'or, que son
atmosphère de voluptés lui fussent devenus odieux. On le vit briser ses
meubles, ses glaces et ses statues au milieu de ses orgies et les jeter
par les fenêtres au peuple ameuté. On le vit souiller ses lambris
superbes et semer son or en pluie sans autre but que de s'en
débarrasser, couvrir sa table et ses mets de fiel et de fange et jeter
loin de lui dans la boue des chemins ses femmes couronnées de fleurs.
Leurs larmes lui plaisaient un instant, et quand il les maltraitait il
croyait trouver l'expression de l'amour dans celle d'une douleur cupide
et d'une crainte abjecte; mais, bientôt revenu à l'horreur de la
réalité, il fuyait épouvanté de tant de solitude et de silence au milieu
de tant d'agitation et de rumeur. Il s'enfuyait dans ses jardins
déserts, dévoré du besoin de pleurer; mais il n'avait plus de larmes,
parce qu'il n'avait plus de coeur; de même qu'il n'avait pas d'amour
parce qu'il n'avait pas de Dieu; et ces crises affreuses se terminaient,
après des convulsions frénétiques, par un sommeil pire que la mort.
[Illustration: Sourd aux cris de ses compagnons... (Page 11.)]
Je m'arrête ici pour aujourd'hui. Votre âge est celui de l'intolérance,
et vous seriez trop violemment étourdi si je vous disais en un seul jour
tout le secret de Trenmor. Je veux laisser cette partie de mon récit
faire son impression: demain je vous dirai le reste.