V.

Enfant que vous êtes! A peine vous êtes né, et déjà vous êtes pressé de

vivre! car il faut vous le dire, vous n'avez pas encore vécu, Sténio.

Pourquoi donc tant vous hâter? Craignez-vous de ne pas arriver à ce but

maudit où nous échouons tous? Vous viendrez vous y briser comme les

autres. Prenez donc votre temps, faites l'école buissonnière, et

franchissez le plus tard que vous pourrez le seuil de l'école où l'on

apprend la vie.

Heureux enfant, qui demande où est le bonheur, comment il est fait, s'il

l'a goûté déjà, s'il est appelé à le goûter un jour! O profonde et

précieuse ignorance! Je ne te répondrai pas, Sténio.

Ne crains rien, je ne te flétrirai pas au point de te dire une seule des

choses que tu veux savoir. Si j'aime, si je puis aimer, si je te

donnerai du bonheur, si je suis bonne ou perverse, si tu seras fait

grand par mon amour, ou anéanti par mon indifférence: tout cela,

vois-tu, c'est une science téméraire que Dieu refuse à ton âge et qu'il

me défend de te donner. Attends!

Je te bénis, jeune poëte, dors en paix. Demain viendra beau comme les

autres jours de ta jeunesse, paré du plus grand bienfait de la

Providence, le voile qui cache l'avenir.

Lélia · 第 19 / 110 题