IV.

L'âpreté de mes sollicitudes pour vous, je l'ai trop franchement

exprimée; Lélia; j'ai blessé la sublime pudeur de votre âme. C'est

qu'aussi, Lélia, je suis bien malheureux! Vous croyez que je porte sur

vous l'oeil curieux d'un philosophe, et vous vous trompez. Si je ne

sentais pas que je vous appartiens, que désormais mon existence est

invinciblement liée à la vôtre, si en un mot je ne vous aimais pas avec

passion, je n'aurais pas l'audace de vous interroger.

Ainsi ces doutes, ces inquiétudes que j'ai osé vous dire, tous ceux qui

vous ont vue les partagent. Ils se demandent avec étonnement si vous

êtes une existence maudite ou privilégiée, s'il faut vous aimer ou vous

craindre, vous accueillir ou vous repousser; le grossier vulgaire même

perd son insouciance pour s'occuper de vous. Il ne comprend pas

l'expression de vos traits ni le son de votre voix, et, à entendre les

contes absurdes dont vous êtes l'objet, on voit que ce peuple est

également prêt à se mettre à deux genoux sur votre passage, ou à vous

conjurer comme un fléau. Les intelligences plus élevées vous observent

attentivement, les unes par curiosité, les autres par sympathie; mais

aucune ne se fait comme moi une question de vie et de mort de la

solution du problème; moi seul j'ai le droit d'être audacieux et de vous

demander qui vous êtes; car, je le sens intimement, et cette sensation

est liée à celle de mon existence: je fais désormais partie de vous,

vous vous êtes emparée de moi, à votre insu peut-être, mais enfin me

voilà asservi, je ne m'appartiens plus, mon âme ne peut plus vivre en

elle-même. Dieu et la poésie ne lui suffisent plus; Dieu et la poésie,

c'est vous désormais, et sans vous il n'y a plus de poésie, il n'y a

plus de Dieu, il n'y a plus rien.

Dis moi donc, Lélia, puisque tu veux que je te prenne pour une femme et

que je te parle comme à mon égale, dis-moi si tu as la puissance

d'aimer, si ton âme est de feu ou de glace, si en me donnant à toi,

comme j'ai fait, j'ai traité de ma perte ou de mon salut; car je ne le

sais pas, et je ne regarde pas sans effroi la carrière inconnue où je

vais te suivre. Cet avenir est enveloppé de nuages, quelquefois

brillants comme ceux qui montent à l'horizon au lever du soleil,

quelquefois sombres comme ceux qui précèdent l'orage et recèlent la

foudre.

Ai-je commencé la vie avec toi, ou l'ai-je quittée pour te suivre dans

la mort? Ces années de calme et d'innocence qui sont derrière moi,

vas-tu les faner ou les rajeunir? Ai-je connu le bonheur et vais-je le

perdre, ou, ne sachant ce que c'est, vais-je le goûter? Ces années

furent bien belles, bien fraîches, bien suaves! mais aussi elles furent

bien calmes, bien obscures, bien stériles! Qu'ai-je fait, que rêver et

attendre, et espérer, depuis que je suis au monde? Vais-je produire

enfin? Feras-tu de moi quelque chose de grand ou d'abject? Sortirai-je

de cette nullité, de ce repos qui commence à me peser? En sortirai-je

pour monter, ou pour descendre?

Voilà ce que je me demande chaque jour avec anxiété, et tu ne me réponds

rien, Lélia, et tu sembles ne pas te douter qu'il y a une existence en

question devant toi, une destinée inhérente à la tienne, et dont tu dois

désormais rendre compte à Dieu! Insoucieuse et distraite, tu as saisi le

bout de ma chaîne, et à chaque instant tu l'oublies, tu la laisses

tomber!

Il faut qu'à chaque instant, effrayé de me voir seul et abandonné, je

t'appelle et te force à descendre de ces régions inconnues où tu

t'élances sans moi. Cruelle Lélia! que vous êtes heureuse d'avoir ainsi

l'âme libre et de pouvoir rêver seule, aimer seule, vivre seule! Moi je

ne le peux plus, je vous aime. Je n'aime que vous. Tous ces gracieux

types de la beauté, tous ces anges vêtus en femmes qui passaient dans

mes rêves, me jetant des baisers et des fleurs, ils sont partis. Ils ne

viennent plus ni dans la veille ni dans le sommeil. C'est vous

désormais, toujours vous, que je vois pâle, calme et silencieuse, à mes

côtés ou dans mon ciel.

Je suis bien misérable! ma situation n'est pas ordinaire; il ne s'agit

pas seulement pour moi de savoir si je suis digne d'être aimé de vous.

J'en suis à ne pas savoir si vous êtes capable d'aimer un homme, et--je

ne trace ce mot qu'avec effort tant il est horrible--je crois que _non_!

O Lélia! cette fois répondrez-vous? A présent je frémis de vous avoir

interrogée. Demain j'aurais pu vivre encore de doutes et de chimères.

Demain peut-être il ne me restera rien ni à craindre ni à espérer.

Lélia · 第 18 / 110 题