III.

Que t'importe cela, jeune poëte? Pourquoi veux-tu savoir qui je suis et

d'où je viens?... Je suis née comme toi dans la vallée des larmes, et

tous les malheureux qui rampent sur la terre sont mes frères. Est-elle

donc si grande, cette terre qu'une pensée embrasse, et dont une

hirondelle fait le tour dans l'espace de quelques journées? Que peut-il

y avoir d'étrange et de mystérieux dans une existence humaine? Quelle si

grande influence supposez-vous à un rayon de soleil plus ou moins

vertical sur nos têtes? Allez! ce monde tout entier est bien loin de

lui; il est bien froid, bien pâle, et bien étroit. Demandez au vent

combien il lui faut d'heures pour le bouleverser d'un pôle à l'autre.

Fussé-je née à l'autre extrémité, il y aurait encore peu de différence

entre toi et moi. Tous deux condamnés à souffrir, tous deux faibles,

incomplets, blessés par toutes nos jouissances, toujours inquiets,

avides d'un bonheur sans nom, toujours hors de nous, voilà notre

destinée commune, voilà ce qui fait que nous sommes frères et compagnons

sur la terre d'exil et de servitude.

Vous demandez si je suis un être d'une autre nature que vous!

Croyez-vous que je ne souffre pas? J'ai vu des hommes plus malheureux

que moi par leur condition, qui l'étaient beaucoup moins par leur

caractère. Tous les hommes n'ont pas la faculté de souffrir au même

degré. Aux yeux du grand artisan de nos misères, ces variétés

d'organisation sont bien peu de chose sans doute. Pour nous dont la vue

est si bornée, nous passons la moitié de notre vie à nous examiner les

uns les autres, et à tenir note des nuances que subit l'infortune en se

révélant à nous. Tout cela qu'est-ce devant Dieu? Ce qu'est devant nous

la différence entre les brins d'herbe de la prairie.

C'est pourquoi je ne prie pas Dieu. Que lui demanderais-je? Qu'il change

ma destinée? Il se rirait de moi. Qu'il me donne la force de lutter

contre mes douleurs? Il l'a mise en moi, c'est à moi de m'en servir.

Vous demandez si j'adore l'esprit du mal! L'esprit du mal et l'esprit du

bien, c'est un seul esprit, c'est Dieu; c'est la volonté inconnue et

mystérieuse qui est au-dessus de nos volontés. Le bien et le mal, ce

sont des distinctions que nous avons créées. Dieu ne les connaît pas

plus que le bonheur et l'infortune. Ne demandez donc ni au ciel ni à

l'enfer le secret de ma destinée. C'est à vous que je pourrais reprocher

de me jeter sans cesse au-dessus et au-dessous de moi-même. Poëte, ne

cherchez pas en moi ces profonds mystères; mon âme est soeur de la

vôtre, vous la contristez, vous l'effrayez en la sondant ainsi.

Prenez-la pour ce qu'elle est, pour une âme qui souffre et qui attend.

Si vous l'interrogez si sévèrement, elle se repliera sur elle-même, et

n'osera plus s'ouvrir à vous.

Lélia · 第 17 / 110 题