Le pays de Maël-Pestivien, où je suis né, est une contrée rude,
pierreuse et pauvre, située à quelque douze lieues d’ici, dans ce que
vous autres, gens des basses terres, vous appelez la montagne. Par une
de ses lisières il touche à la forêt de Porthuault, où la reine Anne, de
précieuse mémoire, avait jadis une de ses chasses. Moi-même, dans ma
jeunesse, j’y allais souvent courre le gros gibier. Ce fut ainsi que je
nouai connaissance avec Jérôme Garel.
Jérôme Garel, mon cadet de dix-huit mois, était un beau garçon bien
découplé, frais, souple et droit comme un plant de futaie. A demi
bûcheron, à demi braconnier, il vivait de hasard et de liberté. Toujours
rôdant, toujours furetant, il n’y en avait pas deux à posséder comme lui
le sous-bois.
Un soir que nous avions battu les halliers ensemble et que, dans notre
ardeur, nous nous étions laissé surprendre par la nuit, il me proposa
l’hospitalité dans sa hutte. J’acceptai. Nous dormîmes côte à côte sur
le même lit de feuilles. A partir de ce moment, il considéra qu’il
existait entre nous un lien sacré.
Lorsque je m’éloignai, le matin, dans la rosée, il me dit en me secouant
le poignet:
--Je suis dur à l’apprivoisement, mais, quand ça y est, ça y est pour de
bon.
Sur ces entrefaites, cédant un peu tard à l’appel de Dieu, je décidai
d’entrer dans les Ordres. Je quittai la maison paternelle pour le
séminaire, et ce fut seulement au bout de cinq années que je reparus à
Maël-Pestivien. J’y venais célébrer ma première messe, au grand autel de
la paroisse, un dimanche, 22 juin. Parmi les personnes qui, à cette
occasion, voulurent recevoir la communion de ma main, je distinguai
immédiatement Jérôme à son épaisse toison frisée, noire comme un buisson
de mûres et fleurant la senteur mouillée des bois.
Je comptais le revoir à la sortie de l’église, mais je ne réussis point
à le découvrir: effarouché par la foule qui me faisait cortège, il avait
dû s’esquiver.
Je m’arrangeai, le lendemain, pour aller le relancer jusque sous les
ombrages de sa forêt.
Il avait abandonné son ancien logis, et j’eus toutes les peines du monde
à le joindre. Lorsque enfin je l’eus déniché dans sa nouvelle cache,
bâtie au sommet d’une éminence d’où l’on embrassait un large panorama de
fermes et de cultures, je remarquai dès l’abord dans ses traits une
altération qui, la veille, ne m’avait point frappé. Il avait les joues
hâves, les orbites creuses, le front barré d’un pli. Impossible de
douter que le fier sauvageon en pleine pousse ne portât au flanc quelque
blessure secrète par où sa sève coulait. Les démonstrations de joie avec
lesquelles il m’accueillit ne me donnèrent pas le change.
--Çà, lui demandai-je brusquement, qu’est-ce que tu as? Qu’est-ce qui
t’est arrivé?
--Moi? fit-il en devenant tout pâle.
--Oui, toi, Jérôme Garel. Je suis sûr que tu as de grosses peines.
Qu’attends-tu pour me les confier?
Il baissa la tête; deux larmes tombèrent comme deux gouttes de pluie à
ses pieds.
--Ce n’est pas des choses à dire à un prêtre, monsieur de l’Isle-Adam.
--Tu te trompes, Jérôme, nul n’a plus que le prêtre qualité pour tout
entendre.
Il m’entraîna vers le seuil de la hutte et, me désignant du doigt une
des fermes éparses dans la vallée:
--Vous voyez la fumée qui monte de ce toit de tuiles? C’est pour la
regarder monter ainsi, matin et soir, que j’ai établi mon domicile sur
cette hauteur.
Alors, en phrases gauches et plaintives, entrecoupées de sanglots, le
malheureux forestier épancha son cœur dans le mien. Depuis deux ans
déjà, il aimait Catherine Callac, l’héritière de Rozviliou, et avait
toutes raisons de s’en croire aimé. Seulement, voilà: il y avait Callac
le père, un homme serré, têtu, qui, parce qu’il payait à mon père à moi
quatre cents écus de fermage, méprisait en Jérôme Garel le vagabond des
bois, le sans-terre et le sans-gîte, n’ayant pour dot que ses yeux
clairs, ses poings musclés et sa bonne hache d’abatteur d’arbres.
--Le vieux grigou a juré, devant Catherine, qu’il lâcherait ses chiens
sur moi, si je m’aventurais encore à la brune aux alentours de
l’habitation... Je suis pourtant un chrétien comme les autres, n’est-il
pas vrai, monsieur de l’Isle-Adam? Je ne suis pas un loup...
* * * * *
Ici, la salle fut ébranlée par un formidable «Mille millions de
tonnerres!» qui dut scandaliser dans leurs cadres les portraits des
papes.
--Ça m’a échappé, monsieur le recteur, s’excusa le buraliste aux poumons
d’airain; mais aussi, des ostrogoths comme ce Callac, on devrait en
faire de la ratatouille!
L’incident avait permis au vieux prêtre de reprendre haleine; il
poursuivit: