III

Le pays de Maël-Pestivien, où je suis né, est une contrée rude,

pierreuse et pauvre, située à quelque douze lieues d’ici, dans ce que

vous autres, gens des basses terres, vous appelez la montagne. Par une

de ses lisières il touche à la forêt de Porthuault, où la reine Anne, de

précieuse mémoire, avait jadis une de ses chasses. Moi-même, dans ma

jeunesse, j’y allais souvent courre le gros gibier. Ce fut ainsi que je

nouai connaissance avec Jérôme Garel.

Jérôme Garel, mon cadet de dix-huit mois, était un beau garçon bien

découplé, frais, souple et droit comme un plant de futaie. A demi

bûcheron, à demi braconnier, il vivait de hasard et de liberté. Toujours

rôdant, toujours furetant, il n’y en avait pas deux à posséder comme lui

le sous-bois.

Un soir que nous avions battu les halliers ensemble et que, dans notre

ardeur, nous nous étions laissé surprendre par la nuit, il me proposa

l’hospitalité dans sa hutte. J’acceptai. Nous dormîmes côte à côte sur

le même lit de feuilles. A partir de ce moment, il considéra qu’il

existait entre nous un lien sacré.

Lorsque je m’éloignai, le matin, dans la rosée, il me dit en me secouant

le poignet:

--Je suis dur à l’apprivoisement, mais, quand ça y est, ça y est pour de

bon.

Sur ces entrefaites, cédant un peu tard à l’appel de Dieu, je décidai

d’entrer dans les Ordres. Je quittai la maison paternelle pour le

séminaire, et ce fut seulement au bout de cinq années que je reparus à

Maël-Pestivien. J’y venais célébrer ma première messe, au grand autel de

la paroisse, un dimanche, 22 juin. Parmi les personnes qui, à cette

occasion, voulurent recevoir la communion de ma main, je distinguai

immédiatement Jérôme à son épaisse toison frisée, noire comme un buisson

de mûres et fleurant la senteur mouillée des bois.

Je comptais le revoir à la sortie de l’église, mais je ne réussis point

à le découvrir: effarouché par la foule qui me faisait cortège, il avait

dû s’esquiver.

Je m’arrangeai, le lendemain, pour aller le relancer jusque sous les

ombrages de sa forêt.

Il avait abandonné son ancien logis, et j’eus toutes les peines du monde

à le joindre. Lorsque enfin je l’eus déniché dans sa nouvelle cache,

bâtie au sommet d’une éminence d’où l’on embrassait un large panorama de

fermes et de cultures, je remarquai dès l’abord dans ses traits une

altération qui, la veille, ne m’avait point frappé. Il avait les joues

hâves, les orbites creuses, le front barré d’un pli. Impossible de

douter que le fier sauvageon en pleine pousse ne portât au flanc quelque

blessure secrète par où sa sève coulait. Les démonstrations de joie avec

lesquelles il m’accueillit ne me donnèrent pas le change.

--Çà, lui demandai-je brusquement, qu’est-ce que tu as? Qu’est-ce qui

t’est arrivé?

--Moi? fit-il en devenant tout pâle.

--Oui, toi, Jérôme Garel. Je suis sûr que tu as de grosses peines.

Qu’attends-tu pour me les confier?

Il baissa la tête; deux larmes tombèrent comme deux gouttes de pluie à

ses pieds.

--Ce n’est pas des choses à dire à un prêtre, monsieur de l’Isle-Adam.

--Tu te trompes, Jérôme, nul n’a plus que le prêtre qualité pour tout

entendre.

Il m’entraîna vers le seuil de la hutte et, me désignant du doigt une

des fermes éparses dans la vallée:

--Vous voyez la fumée qui monte de ce toit de tuiles? C’est pour la

regarder monter ainsi, matin et soir, que j’ai établi mon domicile sur

cette hauteur.

Alors, en phrases gauches et plaintives, entrecoupées de sanglots, le

malheureux forestier épancha son cœur dans le mien. Depuis deux ans

déjà, il aimait Catherine Callac, l’héritière de Rozviliou, et avait

toutes raisons de s’en croire aimé. Seulement, voilà: il y avait Callac

le père, un homme serré, têtu, qui, parce qu’il payait à mon père à moi

quatre cents écus de fermage, méprisait en Jérôme Garel le vagabond des

bois, le sans-terre et le sans-gîte, n’ayant pour dot que ses yeux

clairs, ses poings musclés et sa bonne hache d’abatteur d’arbres.

--Le vieux grigou a juré, devant Catherine, qu’il lâcherait ses chiens

sur moi, si je m’aventurais encore à la brune aux alentours de

l’habitation... Je suis pourtant un chrétien comme les autres, n’est-il

pas vrai, monsieur de l’Isle-Adam? Je ne suis pas un loup...

* * * * *

Ici, la salle fut ébranlée par un formidable «Mille millions de

tonnerres!» qui dut scandaliser dans leurs cadres les portraits des

papes.

--Ça m’a échappé, monsieur le recteur, s’excusa le buraliste aux poumons

d’airain; mais aussi, des ostrogoths comme ce Callac, on devrait en

faire de la ratatouille!

L’incident avait permis au vieux prêtre de reprendre haleine; il

poursuivit:

Ames d'Occident · 第 38 / 45 题