IV

La douleur de ce pauvre garçon me navrait. J’eusse souhaité de lui venir

en aide; mais comment?

--Veux-tu, lui demandai-je, que je prie mon père d’intercéder pour toi

auprès de son fermier de Rozviliou?

Il se redressa de toute sa taille:

--Jamais de la vie! Je n’entends pas que mon secret coure la plaine et

que les valets de charrue fabriquent des chansons avec mon désespoir.

Non, je tiens à faire mes affaires moi-même, monsieur de l’Isle-Adam.

Et, s’il faut que je perde la bataille, eh bien, il me restera la

Fontaine de Minuit!

--La Fontaine de Minuit? Qu’est-ce à dire, Jérôme? me récriai-je avec

sévérité, m’imaginant qu’il parlait d’attenter à ses jours.

--Oh! ce n’est pas ce que vous pensez, protesta-t-il.

Et, esquissant un sourire triste:

--C’est vrai, les gens de Maël ne connaissent ni l’existence, ni les

vertus de cette source. Les trois quarts des forestiers les ont

eux-mêmes mises en oubli, et je les ignorerais sans doute pareillement,

si Monna Kerdudo, la sorcière du bois, qui m’a tenu sur les fonts

baptismaux, ne me les avait enseignées.

--Et quelles sont ces vertus?

Il me prit la main et murmura:

--Espérons que je ne serai pas obligé d’y avoir recours. Mais si, contre

ma plus chère attente, j’étais réduit à cette nécessité, n’ayez crainte,

monsieur de l’Isle-Adam, vous en seriez le premier averti.

Nous nous quittâmes là-dessus.

Ceci, ai-je dit, se passait en juin. De tout l’été, de tout l’automne,

je n’eus aucune nouvelle de mon étrange ami. Mais, un après-midi de

décembre, comme je me promenais, en lisant mon bréviaire, dans une des

avenues du manoir familial, je perçus soudain, derrière moi, le

froissement d’un pas furtif parmi les feuilles mortes. Je me retournai:

c’était Jérôme Garel qui me rendait visite et qui, par discrétion, pour

ne pas interrompre ma lecture, avait ôté ses sabots. Je constatai avec

compassion qu’il avait encore maigri depuis notre rencontre. Sa mine

était d’un homme exténué: sous sa veste en peau de bique, ses os

saillaient. Je m’abstins de toute question. Ses yeux me remercièrent de

mon silence.

--Monsieur de l’Isle-Adam, dit-il, j’ai un grand service à vous

demander.

--Parle, Jérôme.

--Voici. Dans dix jours, ce sera Noël... Puisque vous n’êtes, pour le

présent, attaché à aucune paroisse, vous plairait-il de nous donner une

messe de minuit en forêt, à nous, les gens des bois, qui ne sommes non

plus les paroissiens de personne? Nous avons, dans le ravin de Kerdonan,

une chapelle de Saint-Barnabé où, depuis les temps de la chouannerie, il

n’a pas été célébré d’office. La toiture, il est vrai, n’est pas en très

bon état, mais il ne manque pas une pierre à l’autel.

--Ce sont tes camarades, les bûcherons, qui ont eu cette idée?

--Oui..., non..., moi et mes camarades. Monsieur de l’Isle-Adam, je vais

vous expliquer: la chapelle de Saint-Barnabé est construite juste

au-dessus d’un souterrain où coule une fontaine...

--La Fontaine de Minuit, je gage?

--C’est son nom.

--Et alors?

--Alors, autrefois, du temps que la chapelle avait son chapelain, il

suffisait d’une goutte d’eau puisée à cette fontaine, la nuit de la

Nativité, pendant la sonnerie du _Sanctus_, pour guérir à jamais de leur

mal ceux qui souffraient d’un amour contrarié... Monna Kerdudo m’a

certifié que, si toutes les anciennes conditions étaient remplies à

nouveau, la propriété que la source avait jadis, elle l’aurait encore.

Il y avait dans sa voix, dans son regard, dans son geste, une

supplication si ardente que je ne tergiversai pas une minute, et, sans

même réfléchir que je me faisais peut-être, moi, soldat du Christ, le

complice de quelque antique superstition païenne, je répondis:

--Tu peux annoncer à tes camarades que j’officierai dans la chapelle à

la date fixée.

Le recteur s’arrêta un instant. Ses prunelles s’éteignirent, puis se

ravivèrent. Il reprit:

V

Je me rappellerai jusqu’à l’heure de ma mort cette messe de minuit chez

les forestiers. Avec ses murs délabrés, ses pierres disjointes, les

touffes d’herbe, de saxifrages et de cochléarias, qui poussaient dans

les interstices, l’humble chapelle rustique avait tout l’aspect d’une

crèche à l’abandon. Le Rédempteur eût pu la choisir pour y naître. Par

les lambris crevassés de la voûte, on voyait étinceler, dans l’azur

frissonnant du ciel d’hiver, les piqûres diamantées des étoiles. Une

surtout resplendissait d’un éclat fantastique, celle-là sans doute qui

conduisit à l’étable de Bethléem les bergers galiléens.

L’assistance elle-même avait quelque chose de pastoral et de biblique.

Une trentaine d’hommes, vêtus de peaux de bêtes, la composaient, âmes

primitives et un peu sauvages comme leur équipement. Ils étaient

accourus par les sentes obscures, à la trouble clarté de leurs lanternes

de fer-blanc, munies d’un carreau de corne. D’aucuns avaient amené leurs

femmes et leurs enfants. Tous adoraient à voix basse, en un fredon

indistinct et très doux que prolongeait, au dehors, la rumeur de

l’immense forêt murmurante, comme si elle eût prié avec ses fils.

Jérôme Garel, lui, brillait par son absence.

Mais, à l’autre extrémité de la chapelle, sous le porche, Monna Kerdudo

était à son poste, ses doigts griffus de fée des bois cramponnés à la

corde de la cloche. Il fallait, en vérité, qu’elle fût d’un chanvre

solide, cette corde, puisqu’elle ne resta pas aux mains de la vieille

sorcière quand j’élevai l’hostie au-dessus des fronts prosternés. Monna

Kerdudo vous avait une façon de sonner le _Sanctus_ qui eût plutôt fait

penser au tocsin.

L’office terminé, je m’acheminais, pour dépouiller mes ornements

sacerdotaux, vers une espèce de réduit, pratiqué à droite du chœur en

guise de sacristie, lorsque je me trouvai subitement en face de Jérôme

Garel, surgi je ne savais d’où.

Il était haletant; il riait et pleurait à la fois, sans pouvoir

articuler une parole. Enfin, il balbutia:

--Un miracle, monsieur de l’Isle-Adam! Un pur miracle!...

Je crus qu’il avait l’esprit dérangé.

--Non, non, protesta-t-il, je ne suis pas fou.

Et, dès que j’eus quitté mon surplis:

--Venez, vous jugerez vous-même!... Par ici, dit-il, en projetant devant

lui, vers le sol, la lumière du fanal qu’il portait.

Une ouverture béante se creusait là, presque à nos pieds, donnant accès

dans un escalier de granit dont les marches moussues allaient se perdre

au sein de la terre, sous la chapelle. Je m’y enfonçai à la suite du

forestier, et pénétrai, guidé par lui, dans une manière de crypte, toute

tapissée de fougères et de scolopendres.

Une fontaine ténébreuse en occupait le milieu, encadrée de larges

dalles, la plupart à demi descellées.

Jérôme s’agenouilla sur l’une d’elles:

--Voilà comme j’étais, il n’y a qu’un instant... J’avais fait le signe

de la croix, dit adieu à Catherine et puisé, au _Sanctus_ sonnant, le

philtre d’oubli qui allait l’arracher de mon cœur, puisque cependant son

père refusait de consentir à ce qu’elle fût mienne... Tout à coup, au

moment de boire, patatras! C’était cette dalle qui venait de basculer

sous moi, tenez, monsieur de l’Isle-Adam, comme ceci...

Je laissai échapper un cri de stupéfaction.

La pierre, en se renversant, avait mis à découvert un véritable monceau

d’or.

Pour me prouver que nous n’étions ni l’un ni l’autre les jouets d’une

hallucination, le forestier plongea les mains dans le tas. Les jaunets

tintèrent.

--Quand je vous le disais, monsieur de l’Isle-Adam, que vous aviez opéré

un miracle!

Debout maintenant, Jérôme Garel me dévisageait d’un air de triomphe.

--Il n’y a de miracle que d’En-Haut, répondis-je.

Muré dans son idée, il rétorqua:

--Celui-ci ne se serait pas accompli sans votre intercession et celle de

saint Barnabé... Dans les dictons de Monna Kerdudo sur la Fontaine de

Minuit, il n’a jamais été question d’un trésor caché sous la margelle.

Donc...

--Tu ne voudrais pourtant pas que cet or ait poussé là d’aujourd’hui,

comme champignons en cave!

--Eh! monsieur de l’Isle-Adam, la nuit de Noël a vu de plus étonnantes

merveilles! m’opposa Jérôme avec simplicité.

Je m’étais penché pour examiner de près sa trouvaille. Les pièces à

l’effigie de Louis XV et de Louis XVI abondaient. Mais comme, dans le

nombre, figurait en outre un lot assez considérable de «souverains»

anglais, je n’eus guère de doute sur la provenance de toute la somme.

Mon père, qui, dans la guerre chouanne, avait commandé un corps de

partisans, m’avait souvent parlé de cachettes de ce genre, où l’on

enfouissait, à l’abri des perquisitions révolutionnaires, les subsides

envoyés par les princes. C’était même sa tarentule, à ce cher homme, de

s’imaginer qu’il y en avait plusieurs d’intactes dans nos parages...

Celle que j’avais sous les yeux lui donnait pour une fois raison... Je

me relevai en bénissant les mystérieux desseins de la Providence qui

faisait servir l’argent des rois à réaliser le rêve d’un bûcheron.

Jérôme attendait, anxieux.

--C’est de l’or chrétien, n’est-ce pas, monsieur de l’Isle-Adam?

--Du bel or de Noël, et qui ne doit rien à personne, oui, mon garçon.

Ramasse-le, il est à toi. Tache d’en tirer du bonheur pour le reste de

tes jours, et ne manque pas de payer une toiture neuve à la chapelle de

saint Barnabé.

Il eut je ne sais combien de louis à se fourrer dans les poches...

Ames d'Occident · 第 39 / 45 题