III

Tel était le personnage que le nom prononcé de Laurik Cosquêr venait

brusquement de ressusciter au fond de mes souvenirs. Il ne se pouvait

évidemment pas qu’il fût le même qu’on mariait à cette heure sous les

voûtes basses du petit oratoire marin de Buguélès. Depuis le temps que,

promené loin de Penvénan par le hasard des migrations paternelles,

j’avais perdu de vue le bon manchot, il s’était bien écoulé quelque

vingt-cinq ans. Le «vieux Laurik», comme on l’appelait déjà dans ce

lointain passé, devait être aujourd’hui presque un octogénaire, si,

plutôt, il n’était pas sorti de la durée pour entrer dans l’âge éternel.

Ce fut donc par pur acquit de conscience, et pour n’avoir pas l’air de

me désintéresser d’un événement carillonné à si grand bruit, que je

demandai au paysan qui m’avait renseigné:

--C’est sans doute un filleul du Laurik Cosquêr que j’ai connu

autrefois?

--Un filleul? s’écria l’homme. Par la Vierge, il n’y a jamais eu qu’un

Laurik Cosquêr en ce pays!

--Allons donc!... Celui dont je parle, s’il vit encore, a dans les

soixante-quinze ou quatre-vingts ans.

--Oui bien, monsieur, soixante-dix-huit sonnés à la dernière Pâque de

Pentecôte. Nous sommes d’accord.

Le sérieux même avec lequel il s’exprimait me fit croire à une de ces

douces mystifications où les Trégorrois, nés malins, sont toujours

heureux de s’exercer. Il lut apparemment dans ma pensée, car il reprit

en souriant:

--Je ne vous dis pourtant que ce qui est... Montez au village, et vous

verrez. Vous aurez peut-être plus de foi dans vos yeux que dans vos

oreilles.

Et, se remettant à son talus:

--D’ailleurs, conclut-il, ce Laurik est un particulier qui ne fait

jamais les choses comme tout le monde.

Je voulus en avoir le cœur net.

Aussi bien, il était dans notre itinéraire de couper par Buguélès pour

joindre plus vite les grèves de Plougrescant, chères aux courlis. Nous

grimpâmes donc le raidillon qui mène au village, entre des rangées de

roches, vertes de lierre ou rouillées de lichen.

* * * * *

La clochette, là-haut, ne tintait plus: signe que la cérémonie tirait à

sa fin.

De fait, nous n’eûmes pas plutôt atteint le «placître» feutré de gazon,

où la chapelle est couchée comme un bloc de pierre d’une seule pièce,

peu différent des mégalithes qui l’entourent, que nous nous trouvâmes en

présence du cortège nuptial, si toutefois il est permis d’appeler de ce

nom l’inénarrable défilé de couples humains auquel il nous fut donné

d’assister.

Vous eussiez dit d’une gageure.

Hommes, femmes, tous étaient vieux, mais vieux invraisemblablement,

vieux comme l’antique sanctuaire de mer dont ils venaient de franchir le

porche, vieux comme les granits sans âge qui le dominaient de leurs

masses cyclopéennes. Et le plus beau, c’est qu’il n’y avait pas un de

ces vieux, pas une de ces vieilles qui ne fussent éclopés de quelque

membre. Mon ami ne put se défendre d’un éclat de rire à cet

extraordinaire spectacle.

--Mais c’est une sortie d’hôpital, cette noce!

Nous comptâmes au hasard trois jambes de bois, deux bosses, autant

d’yeux crevés, une paire de pieds bots, quatre crocs de fer vissés à des

moignons... Seul, le joueur d’accordéon qui ouvrait la marche paraissait

exempt de tare: à peine eut-il fait dix pas que nous constatâmes qu’il

était aveugle.

Des costumes il en allait comme des types. On eût difficilement imaginé

un plus baroque assemblage de vêtures surannées, fleurant jusque sous le

soleil d’août le moisi des garde-robes ancestrales. Le crâne des hommes

s’emboîtait tout entier dans d’indescriptibles tromblons; sur la tête

des femmes se gonflaient d’immenses «catioles», vastes comme des

voilures.

Si grotesque pourtant que fût cette étrange mascarade, elle avait, à y

regarder de plus près, quelque chose d’attendrissant qui en corrigeait

le comique. Il suffisait, en effet, d’un coup d’œil sur ces vieilles

physionomies fanées, parcheminées, ratatinées, pour se sentir touché par

l’espèce de rayonnement intérieur qui les illuminait. C’était une joie

contenue et sans gestes,--la joie même est silencieuse en

Bretagne,--mais rien qu’aux petites flammes de sang qui rosissaient les

pommettes couleur de buis, rien qu’au fugitif éclat des prunelles

décolorées, il était visible que toute cette séquelle boitante,

clopinante et tortillante communiait religieusement dans le bonheur de

Laurik, comme si c’eût été le sien propre.

Car c’était bien Laurik, le Laurik de mes dimanches d’enfant, et pas un

autre, pas un de ses arrière-neveux ou de ses homonymes, qui s’avançait,

ainsi escorté, entre la double haie des gens du village accourus avec

leur marmaille pour lui faire fête. Il avait remplacé la casquette en

peau de loutre par un large couvre-chef évasé en cône et portait

glorieusement, épinglé au parement de sa veste bleu de roi, le bouquet

de fleurs artificielles, orné d’un flot de rubans, qu’il est de règle en

Bretagne trégorroise d’arborer quand on se marie. Mais, à part ces deux

détails de toilette, j’eusse été fort en peine de dire ce qu’il pouvait

y avoir de changé en lui, depuis le temps que je ne l’avais revu.

C’était à croire que ces vingt-cinq ou trente années, qui avaient fait

de moi un homme mûr, avaient passé sur lui sans le frôler. Il avait

même, dans le port et l’allure, un dandinement allègre que je ne lui

avais jamais connu, et le bleu fin de ses yeux limpides, ravivé comme un

ciel d’avril, brillait d’une ardeur inaccoutumée. C’était le même Laurik

Cosquêr, mais ragaillardi et comme remis à neuf.

Il marchait avec une lenteur calculée, d’un pas de procession, donnant

le bras, son unique bras valide, à une délicieuse vieille, toute

sculptée, tout amenuisée par l’âge, fraîche néanmoins, blonde encore

d’un blond argenté, mais dont le rhumatisme sans doute, si fréquent chez

les femmes de la mer, avaient à demi ankylosé les jambes, car elle

cheminait péniblement, sur la pointe de ses souliers à boucles, avec de

petits sautillements d’oiseau blessé, qui n’étaient d’ailleurs pas sans

grâce.

Le couple des vieux jeunes époux traversa le placître, puis obliqua vers

la principale auberge du lieu, suivi de la queue zigzaguante et

cahotante des conviés, et précédé du sonneur d’accordéon qui, sous

prétexte de jouer l’air de «J’ai du bon tabac», arrachait aux entrailles

fatiguées de son instrument des notes stridentes et sauvages, de

véritables mugissements de tempête.

Sur les flancs et les derrières de la noce, tout le village en rumeur

bourdonnait comme un essaim.

Nous descendîmes vers l’auberge avec la foule. C’était le moins que je

prisse le temps de complimenter Laurik Cosquêr sur ses épousailles,

puisque cependant le hasard m’en rendait témoin. L’envie aussi me

poussait de savoir par quel motif il avait pu être amené à cette

détermination presque _in extremis_.

Nous le trouvâmes dans la cuisine où il attendait, avec ses invités, que

l’hôtesse donnât le signal de se mettre à table. Assis à côté de sa

compagne, sur le banc du lit clos près de l’âtre, il se disposait à

allumer sa pipe. Mais je ne lui eus pas plutôt demandé s’il se souvenait

encore de moi, que, de surprise, il laissa choir à terre le morceau de

braise qu’il faisait sauter dans le creux de sa main.

--Vous! s’écria-t-il, c’est vous!

Une buée subite ternit ses yeux clairs. J’étais ému moi-même de son

émotion. Il ajouta, en une sorte d’aparté pieux:

--Ce jour est donc deux fois un jour de bénédiction.

Puis, sa pensée se reportant, selon une habitude invétérée de l’esprit

breton, vers ceux des miens qui n’étaient plus:

--Que la grâce de Dieu soit avec les défunts! murmura-t-il.

Il y eut un «amen» discret et de nombreux signes de croix dans

l’assistance.

Laurik s’était tourné vers sa femme:

--Néa Garandel, le nom des parents de cet homme-ci devra toujours être

dans nos prières.

La vieille acquiesça de la tête, sous sa grande cornette à l’ancienne

mode, dont les ailes recourbées l’enveloppaient quasi toute de leurs

blanches mousselines empesées. J’allais remercier quand, de la pièce

voisine, s’éleva la voix de l’hôtesse, annonçant que «c’était prêt».

--J’ai tant mangé de fois la soupe chez vous, un temps fut, que vous ne

refuserez pas aujourd’hui de goûter à la mienne, vous et votre camarade,

me dit Laurik en rentrant dans la poche de son gilet la pipe dont

j’avais arrêté l’allumage.

Je le priai de nous excuser. Les gens de la noce avaient déjà tous gagné

leurs places devant les plats fumants, qu’il nous objurguait encore

«pour l’amour de Dieu et des saints».

Jusque sur le pas de la porte, il me supplia.

--Vous avez vu, disait-il: j’ai voulu que tous les anciens, tous les

maléficiés du quartier fussent du fricot... Je n’ai pu avoir ni Baptiste

Javré, ni Gabik l’innocent, parce qu’ils sont morts, Dieu ait leurs

âmes! Mais il y en a d’autres, qui vous ont connu... Venez! Si je vous

avais su au pays, j’aurais fait les choses comme on doit: je vous aurais

envoyé les inviteurs, et vous n’auriez pas pu ne pas venir, n’est-ce

pas?...

La voix de l’hôtesse, s’élevant de nouveau, lui coupa la parole:

--Laurik, on vous réclame pour le _Benedicite_.

--Voilà que vous oubliez les devoirs de votre état, lui dis-je. Ne

faites pas languir votre monde, et apprenez-moi seulement où vous

comptez demeurer désormais avec votre femme.

--Toujours au vieux moulin de Pellinec, donc! N’est-ce pas à la femme de

suivre son mari... J’ai fait mettre un toit neuf, en ardoises...

--Eh bien! Je prétends aller un de ces jours trinquer avec vous, mais à

la condition que vous m’expliquerez...

Il ne me laissa pas finir et, lâchant ma main qu’il avait saisie:

--Pourquoi Laurik Cosquêr devient à soixante-dix-huit ans l’homme de Néa

Garandel... Si l’histoire vous intéresse, je vous la conterai quand il

vous plaira. Je n’ai plus de raisons pour la cacher, ni à vous, ni à

personne.

Il y avait une gravité singulière et comme une tristesse dans l’accent

dont il prononça cette dernière phrase. L’instant d’après, comme nous

passions sous la fenêtre de la salle où il avait rejoint ses convives,

nous l’entendîmes qui commençait, d’un ton solennel et presque

sacerdotal:

--_Benedicite, Domine, nos et ea..._

Ames d'Occident · 第 31 / 45 题