IV

L’anse de Pellinec n’est séparée du village de Buguélès que par une

étroite langue de terre. Un ruisseau y débouche dans les sables, qui

alimentait autrefois les vannes d’un ancien moulin seigneurial,

aujourd’hui désaffecté. Une roue extérieure à moitié pourrie, dont les

ais noirâtres et suintants font penser à du bois fossilisé, témoigne

seule de la primitive destination de l’édifice. L’étang lui-même s’est

envasé et transformé en un fourré de plantes aquatiques où, parmi le

foisonnement des roseaux, des osmondes et des nénuphars, pullulent les

sarcelles et les pluviers.

La maison, en grosses pierres de taille, tourne le dos à la mer qui, à

la marée montante, en vient battre les assises incrustées de coquillages

et toutes chevelues de goémon. Les trois ouvertures de sa façade, à

savoir: la porte, une fenêtre moyenne et une lucarne, donnent sur

l’étang. On y accède, ou mieux on y descend, par un escalier d’une

dizaine de marches pratiqué dans la maçonnerie d’une chaussée en

contre-haut, qui faisait anciennement l’office de barrage. Le paysage, à

l’entour, est solitaire. Du sentier herbeux qui suit la chaussée, l’œil

n’aperçoit, d’un côté, que de plates étendues de sables, semées d’îlots,

de l’autre, que des arêtes chauves de collines enserrant un court vallon

boisé.

* * * * *

C’est dans cette thébaïde semi-terrienne, semi-marine, que, peu de jours

après notre rapide entrevue de Buguélès, je vins rendre visite à Laurik

Cosquêr.

Il s’y était installé, m’avait-il conté jadis, après avoir gagné ses

invalides. C’était alors un logis abandonné, dont la toiture de chaume

s’effondrait, et que l’on disait hanté par des esprits, lesquels

étaient, paraît-il, tout prosaïquement les corneilles des bois voisins,

une tribu de rats de mer et quelques nichées d’oiseaux nocturnes.

Vingt-six ou vingt-huit ans, Laurik Cosquêr avait vécu sous ce chaume

délabré, bercé dans ses souvenirs ou dans ses songes par la plainte du

vent à travers les joncs et par le clapotis des vagues au pied du

moulin, sans autre compagnie que la sienne et celle du mélancolique

génie de ce lieu sauvage, incarné sous les traits d’un hibou.

Par quelle lubie soudaine cet anachorète des grèves imaginait-il

aujourd’hui, presque à la limite extrême de l’âge humain, d’introduire

dans sa demeure et dans sa vie une femme? Y avait-il là le mystère,

toujours passionnant, d’une destinée, ou, simplement, une aberration,

une rupture d’équilibre, le commencement de la déchéance définitive dans

le cerveau affaibli d’un vieillard?...

* * * * *

--Çà, Laurik, vous voyez que je suis fidèle à ma promesse: j’espère que

vous allez l’être à la vôtre.

--Néa! Néa! C’est le monsieur!

Il se fit un remue-ménage dans le vieux logis dont mes yeux, encore

pleins de la grande lumière du dehors, percèrent d’abord assez mal la

pénombre. Laurik s’empressa vers moi, me guida jusqu’à la table où Néa

s’était mise en devoir de dérouler la nappe au pain, puis de déposer

deux tasses et une bouteille à peine entamée.

--C’est le vin qui reste de la noce, dit Laurik. Comme de juste,

l’hôtesse nous a donné à emporter ce qui n’avait pas été bu.

Il versa, et nous trinquâmes.

--Qu’est-ce qu’il faut vous souhaiter, Laurik? demandai-je.

--Plus rien, répondit-il d’une voix brève et concentrée. Le seul vœu que

j’aie jamais fait, je l’ai obtenu tard, mais je l’ai obtenu.

Il promena le revers de sa manche sur son visage, en apparence pour

s’essuyer les lèvres, en réalité pour sécher à ses paupières une larme

qui menaçait de tomber. Aussi vite, du reste, il secoua son émotion et

reprit avec un paisible sourire:

--Vous avez remarqué le toit neuf, du moins?

--Comment donc! Du plus loin qu’on dévale vers Pellinec, on en voit

étinceler les ardoises.

Sa figure s’épanouit dans son large collier de barbe blanche.

--Et ici, trouvez-vous que c’est bien?

Mon regard avait eu le temps de s’habituer à la demi-lueur verdâtre, à

l’espèce de pâle jour sous-marin qui flottait dans la pièce. Je n’aurais

jamais soupçonné chez Laurik Cosquêr un mobilier aussi cossu. L’armoire,

de châtaignier massif, avait les proportions d’un monument; les

initiales de deux nouveaux époux s’y lisaient en grosses lettres

fraîchement entaillées au couteau dans le bois. Le dressoir était paré

d’assiettes irréprochables. L’horloge trônait dans une longue gaine

historiée de fleurs peintes et percée en son milieu d’une ouverture

vitrée où passait et repassait, comme une lune d’or, l’orbe sans tache

d’un balancier resplendissant. Mais la merveille, c’était, à gauche du

foyer, le lit clos, avec son cintre sculpté garni de courts rideaux à

ramages entre lesquels on distinguait, cloué contre le mur du fond,

au-dessus de l’entassement rebondi des couettes et des matelas, un grand

bénitier de faïence, ombragé par toute une gerbe de buis pascal. A la

maîtresse poutre du plafond planait, suspendue comme un _ex-voto_, une

de ces bouteilles commémoratives où les gens de mer s’ingénient à faire

entrer, par un miracle de patience, la reproduction minuscule, mais

exacte, et sans qu’il y manque un seul agrès, du navire de l’État ou du

commerce, à bord duquel ils s’enorgueillissent davantage d’avoir servi.

Tout cela respirait une propreté avenante, avec une vague odeur de

vieux, néanmoins, ce je ne sais quel relent des siècles, ordinaire à la

plupart des logis bretons, comme si les maisons elles-mêmes, en ce pays

d’antiquité, suaient le passé par tous leurs pores.

--Oh! oh! Laurik, déclarai-je, mon inspection terminée, ceci ne doit

guère ressembler à la «case» dont vous me parliez autrefois. Néa

Garandel en a fait un palais.

La jolie vieille, qui remuait avec une petite fourche de fer la braise

de l’âtre, se retourna au compliment.

--Grand merci, monsieur, dit-elle. Mais à chacun son dû. Même du temps

que Laurik ne m’avait pas, les choses ont toujours été céans telles que

vous les voyez. Case ou palais, Néa Garandel n’y est pour rien.

--Ne la croyez pas, intervint Laurik avec vivacité. Je ne soignais le

nid que pour l’amour d’elle, sûr qu’elle finirait bien un jour par y

venir nicher.

Puis, comme je le regardais de l’air indécis de quelqu’un qui n’est pas

dans la confidence:

--Vous allez saisir, continua-t-il. Vous êtes venu chercher une

histoire, vous l’aurez... Par exemple, vous prendrez le café avec nous.

Néa s’apprêtait à le mettre sur le feu quand vous êtes entré... Pendant

que l’eau bouillira, nous fumerons, vous écouterez, et je conterai...

V

Sa pipe allumée, il commença:

--Vous souvenez-vous comme ils me plaisantaient jadis, les autres, à

cause, disaient-ils, que je n’avais jamais aimé aucune femme?... Je ne

répondais rien. A quoi bon? Ils n’eussent pas compris... L’amour est une

fleur rare, monsieur. Beaucoup s’imaginent l’avoir cueillie, qui n’ont

cueilli que son ombre. Elle est comme l’herbe d’or, l’_aour ieotenn_ des

légendes, qui ne s’épanouit que tous les sept ans, la nuit de la

première lune, en des lieux difficiles à connaître. Il faut savoir la

distinguer, à la minute unique où elle se révèle par son éclat parmi les

autres fleurs. Et il faut aussi porter sur elle une main prudente;

sinon, elle se dérobe, glisse, ne vous laissant au bout des doigts qu’un

peu de poussière dorée; car c’est une fleur vivante, monsieur, et qui,

si l’on ne s’est pas trompé en la coupant, ne sèche plus. Moi, je l’ai

trouvée sans la chercher et j’en ai eu l’âme embaumée à toujours...

* * * * *

Il avait alors dix-sept ans,--dix-sept ans et huit mois, supputa-t-il.

Son père, qui était taupier, lui avait enseigné son état. Les taupiers

formaient à cette époque, en Bretagne, une corporation fort prisée. La

croyance paysanne voyait dans la taupe un être infernal, diabolique.

C’étaient, disait-on, les fermiers avaricieux qui, après leur mort, se

réincarnaient dans ces animaux, «pour revenir labourer la terre par

en-dessous». Les gens qui faisaient métier de les détruire passaient

pour des manières de sorciers, possédant un secret spécial qu’ils se

transmettaient de génération en génération.

Tandis que le père s’en allait de son côté, Laurik s’en allait du sien,

son hoyau sur l’épaule, un bissac en bandoulière; déjà réputé pour un

maître dans la pratique de son art, jovial, du reste, toujours un brin

de chanson aux lèvres, Laurik Cosquêr était partout le bienvenu.

Dès qu’il paraissait à l’entrée de la cour, le bouvier occupé à curer

l’étable ou la servante en train de donner à manger aux porcs s’écriait:

--Salut à l’homme aux taupes! Salut au _gohétêr_!

Et les visages semblaient si contents que «c’était comme s’il eût

apporté le soleil».

Dans les grandes fermes, il restait parfois toute une semaine: dans les

petites, deux jours, trois jours au plus. A peine arrivé, on le pressait

de questions. Il fallait qu’il débitât les nouvelles apprises d’un

terroir à l’autre, les mariages et les décès, les aventures

sentimentales des jeunes gens, le prix du blé, le cours du bétail, mille

choses encore. Il s’exécutait de si bonne grâce que la veillée se

prolongeait souventes fois jusqu’à ce que la dernière larme de la

chandelle de résine eût fini de s’égoutter sur la pierre de l’âtre.

A la prime blancheur de l’aube, il était sur pied et partait pour les

champs. Ah! qu’il avait vu se lever, des matins de toutes les

couleurs!... Sur les dix heures, on lui apportait son déjeuner: une

écuellée de soupe d’oing, une tranche de lard, un morceau de pain bis,

moitié seigle et moitié froment. Tout en «cassant sa faim», il

échangeait quelques mots avec la personne qui était venue,--et qui était

à l’ordinaire le gardeur de vaches, mais, parfois aussi, la fille de la

maison.

Ce fut ainsi que sa «planète» voulut qu’il liât connaissance avec Néa

Garandel.

Un très modeste domaine, cette terre Garandel, sise en la paroisse de

Camlez, sur les pentes de la vallée du Pont-Neuf, là-bas, dans

l’arrière-pays. Un corps de logis sous chaume, deux ou trois crèches

délabrées, un mulon de paille autour d’une perche, une charrette ferrée,

un cheval de labour, deux vaches laitières avec leurs veaux, une truie

pleine,--sauf votre respect,--six journaux cultivables, dont un sous

pré, plus un arpent de lande, c’était tout l’avoir de la famille.

Mais, miséricorde! quel brave monde!

Le père avait été soldat sous Napoléon l’ancien. Un homme étonnant, qui

avait appris à jurer en vingt langues, «oui, n’est-ce pas? Néa, en vingt

langues, sans compter le breton». Ah! c’est celui-là qu’il eût fallu

entendre conter son histoire. Il avait fait la guerre chez les Russes.

Rien qu’à la façon dont il vous disait: «Imaginez-vous de la neige...»,

tout le froid du pays de l’hiver vous passait dans les moelles et vos

cheveux se hérissaient aussi raide que les «dents de glace» aux chaumes

des toits. Selon lui, l’Empereur n’était pas mort: il courait les mers

sur un navire blanc, louvoyant pour dépister les Anglais, n’attendant

qu’une occasion propice de débarquer en Bretagne. Sitôt qu’il aurait

pris terre, toutes les cloches de tous les clochers se mettraient à

carillonner d’elles-mêmes... Il n’eût pas fait bon le contredire

là-dessus, le père Garandel.

La mère, Fanta, était une femme d’une quarantaine d’années, accorte de

figure et de manières, et qui grasseyait un peu en parlant.

Des deux garçons, l’aîné, après avoir tiré au sort un bon numéro,

s’était engagé, pour toucher la prime, en remplacement du fils du

notaire de Langoat; le cadet était entré en apprentissage chez un

bourrelier du bourg. En sorte qu’il ne restait d’enfant à la maison que

Néa.

Quoique le train des Garandel fût des plus médiocres, Laurik ne se

plaisait nulle part autant que chez eux. On y mangeait plus de patates

et de bouillie que de viande fraîche ou de lard fumé; mais cette

nourriture, servie dans le chaudron de fonte par les mains de Fanta, et

assaisonnée par les récits du vieux, lui paraissait le plus exquis, le

plus succulent des régals. Et il faisait dans la crèche aux vaches, où

il n’avait pour lit qu’une couette de paille entre quatre piquets, des

rêves merveilleux qui lui laissaient dans l’esprit, pour toute la

journée, un contentement particulier d’être au monde, de voir le ciel

sur sa tête et de sentir la terre sous ses pieds.

Pourquoi n’était-il en ces dispositions d’humeur que chez les Garandel?

Il ne se le demandait même pas, ou, s’il lui arrivait d’essayer d’y

réfléchir, il se l’expliquait par cette observation qu’il avait souvent

ouïe dans la bouche de son père: à savoir qu’à respirer l’air d’un logis

honnête, où chacun travaille pour tous, on en garde en soi comme un

parfum... Or, il y avait une autre raison, la vraie, et qu’il découvrit

un beau jour, comme par une révélation.

* * * * *

Ce fut, exactement, le 12 avril... Après soixante ans comptés, il

revoyait encore toute nette la figure qu’avaient, ce matin-là, les

choses. D’abord les prés, nouvellement reverdis, tapissés d’une jeune

herbe de printemps, soyeuse comme une fourrure de chat, que mouchetaient

les taches brunes des taupinières; puis la rivière, sinueuse, grossie

par les pluies de mars, tantôt courante et ruissante, et chantant la

claire chanson de l’eau vive, tantôt endormie en nappes tranquilles et

mirant sur des fonds de sable les fins rameaux des aulnes à peine

feuillus; puis les collines, voilées d’une brume légère, et les _mézou_,

les terres hautes, d’où s’élevaient de calmes fumées,--émanées de toits

invisibles; enfin le ciel, un grand ciel très pur, très éloigné, très

vaste, enveloppant tout d’une lumière humide et bleue, d’une lumière

tendre comme une caresse.

Il avait jeté bas sa veste et besognait ferme, en corps de chemise, sous

le soleil béni... Pourtant, contrairement à son habitude, quand il était

en tournée chez les Garandel, un vague malaise l’oppressait depuis son

réveil. Il avait l’impression que, dans sa poitrine, son cœur n’était

plus en place. Par moments, il l’entendait battre à grands coups

sonores, comme une cloche de pardon; puis, brusquement, le carillon

s’éteignait en un silence plein de mystère. Jamais encore il n’avait été

ainsi. Un trouble étrange l’agitait,--quelque chose comme le

pressentiment obscur d’il ne savait quoi.

--Qu’est-ce donc qui va m’arriver? se demandait-il.

Cela devenait à la longue si violent qu’il eut peur que la tête ne lui

tournât. Plantant là son hoyau, il avisa un tronc d’aulne penché au ras

de l’eau, s’y étendit à plat ventre et se plongea la face dans le

courant, qui était d’une fraîcheur glacée.

En cet instant même, derrière lui, dans la pente, une voix cria:

--Laurik, hé!... Laurik Cosquêr!... Où donc êtes-vous?

Il se sentit soulevé comme un poisson que le pêcheur, d’une secousse de

sa ligne, fait sauter sur la berge.

La voix, de nouveau, répéta:

--Laurik! Laurik, hé!

Oh! cet appel si jeune, si vibrant, d’un timbre si harmonieux, dût-il

vivre encore autant qu’il avait déjà vécu, il l’entendrait toujours,

toujours.

Celle qui le hélait se tenait debout dans une brèche de talus, au flanc

du coteau, entre deux touffes de prunelliers dont les branches

bourgeonnantes se rejoignaient presque à la hauteur de sa coiffe... Sa

jupe de laine rouge, à raies bleues, lui descendait à peine aux

chevilles et, de l’étroit corsage aux parements entrouverts qui lui

serrait la taille, son cou svelte s’échappait comme une fleur de sa

gaine. Son visage, rosé par l’air vif, semblait éclairé d’une gloire

dont ses cheveux d’or pâle, ébouriffés autour des tempes, eussent été

les rayons. Toute sa personne était si légère, si immatérielle à voir,

elle touchait si peu la terre, même avec ses sabots, que vous eussiez

dit une apparition, un de ces follets aériens qui voltigent, à ce qu’on

raconte, dans les vapeurs des prairies et se posent sur l’herbe sans la

courber.

Laurik, a son aspect, était demeuré comme en extase. Elle lui eût

annoncé: «Je suis la Vierge Marie, conçue sans péché», qu’il n’aurait

pas éprouvé un saisissement plus religieux. Il n’osait ni faire un

mouvement, ni articuler un son, par crainte de la voir s’envoler.

Et ce n’était, certes, que la petite Néa Garandel, mais une Néa si

différente de celle qu’il avait cru connaître jusqu’alors, une Néa si

transfigurée!

Elle, cependant, dès qu’elle l’avait aperçu, à demi agenouillé près du

tronc d’aulne, la face encore ruisselante, et fixant sur elle des yeux

agrandis par la stupeur, était partie d’un grand éclat de rire.

--C’est donc dans la rivière que vous attrapez maintenant les taupes,

Laurik Cosquêr?... Vous avez vos cheveux qui dégouttent, comme le poil

d’un chien mouillé.

Et de rire encore, de rire si follement qu’elle fut sur le point de se

laisser choir, avec le panier qu’elle portait.

Laurik s’était précipité pour la retenir.

--Vous auriez pu vous faire mal, dit-il. L’herbe est glissante, ce

matin, à cause de la rosée.

Il avait autre chose sur les lèvres, mais cela ne voulait pas sortir:

une sorte de charme invincible lui paralysait la langue. Comme il

contemplait toujours la jeune fille, planté droit devant elle, immobile

et les bras ballants, elle s’écria:

--Ah! çà, Laurik, quand finirez-vous de me dévisager ainsi? On dirait,

en vérité, que vous ne m’avez jamais vue.

Il baissa la tête pour répondre:

--Vous parlez juste, sans le savoir, Néa Garandel: il me semble, en

effet, que je vous vois aujourd’hui pour la première fois.

Il n’ajouta rien; mais, tandis qu’ils descendaient de compagnie vers le

bord de l’eau, il songeait à part soi: «Se peut-il qu’une seule année

ait suffi pour un tel miracle? La Néa de l’an passé n’était encore

qu’une fillette, bonne au plus à garder les vaches, et que je trouvais

d’habitude, le soir de mon arrivée, sagement assise sur le seuil de la

maison à se réciter tout haut son catéchisme. Celle-ci est déjà une

«héritière» en sa fleur, dont les galants se disputeront demain le

parapluie, pour la conduire aux pardons, et qui sèmera le souci d’amour

dans le cœur de plus d’un jeune homme. Étais-je donc aveugle, hier, ou

bien y a-t-il une vertu spéciale dans la lumière d’avril?...»

Ils avaient atteint le bas du pré. Vive et preste, Néa tira de son

panier une écuelle à couvercle et un paquet enveloppé d’un linge bien

propre.

--Voici votre déjeuner, Laurik. Il y a d’abord de la soupe aux fèves,

que vous aimez tant... Et ceci, fit-elle en dépliant le linge, c’est des

crêpes de froment, de la fête de Sainte-Brigitte, en Ploézal, où nous

avons des cousins. Ma mère vous les envoie, pour que vous ayez aussi

votre lot du pardon.

Sa voix résonnait dans le cœur du taupier, plus suave qu’un chant de

bouvreuil. Il eût souhaité qu’elle parlât longtemps, toujours... Pour

attendre qu’il eût mangé, elle était allée s’asseoir un peu à distance,

sur une pierre moussue. Lui n’avait pas bougé.

--Eh bien! Laurik Cosquêr, vous n’avez donc pas faim, que vous vous

morfondez là, bouche bée, comme notre vieux recteur en chaire, quand il

a perdu la suite de son prône?

Faim? ma foi, non! Laurik Cosquêr n’avait pas faim. Il se força pourtant

à manger, par crainte d’offenser les Garandel, et aussi, et surtout,

parce que, plus il prolongerait le repas, moins vite Néa s’en irait.

C’est vous dire qu’il ne mettait pas les bouchées doubles. Jamais crêpes

de pardon ne furent, en apparence, plus lentement et plus artistement

savourées.

--Elles sont bonnes, n’est-ce pas, Laurik?

--Délicieuses, Néa.

Et, mentalement, il corrigeait:

«C’est vous, petite Néa Garandel, c’est vous, entendez-moi bien, qui

êtes un délice!»

Mais, pour rien au monde, il n’aurait eu la hardiesse d’exprimer tout

haut ce qu’il pensait tout bas.

Fatiguée d’être assise, la jeune fille s’était levée, avait fait

quelques pas le long de la rivière. Brusquement, elle recula. Elle

venait d’apercevoir en l’air, au-dessus de son front, un chapelet de

petites bêtes noires dont les cadavres en boule se balançaient,

suspendus par les pattes antérieures, à la maîtresse branche d’un chêne.

--Que de taupes vous avez déjà tuées, Laurik! fit-elle en se retournant.

Il répondit, non sans orgueil:

--Oui, comptez: il y en a quinze.

Elle resta un moment pensive à les contempler. Puis, après un silence:

--C’est tout de même un métier comme il y en a peu, que celui de

taupier.

Prenant la chose pour un compliment, Laurik estima que l’occasion était

belle de se faire valoir auprès de la jeune fille à qui,--son cœur le

lui disait clairement,--sa destinée venait de se lier pour jamais. Il

releva d’un geste ses cheveux encore trempés et, debout sur la berge, il

commença de discourir, avec une loquacité fébrile, touchant son état:

--Oui, un métier comme il y en a peu, certes, car il y faut un talent

que tout le monde n’a pas, et beaucoup de patience, d’adresse, de

perspicacité. Ne devient pas taupier qui veut. Moi, j’ai eu ça de

naissance. A huit ans, je suivais mon père. Il a formé bien des

apprentis; mais, demandez-le-lui si vous ne me croyez pas, aucun d’eux

n’est à même de rivaliser avec son fils Laurik, ni pour l’oreille, ni

pour l’œil, ni pour la sûreté du coup de main... Quand mon hoyau s’abat,

la taupe n’a plus qu’à réciter son _De profundis_... Il n’y a pas de

profession méprisable, quand on l’exerce honnêtement; mais je suis fier

de la mienne. En avez-vous d’autres, dans nos campagnes, qui soient d’un

meilleur rapport? De l’angélus du matin à l’angélus du soir, je ne suis

pas embarrassé pour tuer mes vingt-cinq ou trente bêtes. A un sou la

bête, voyez: le calcul est simple. Où sont-ils, dans vos environs, Néa,

les jeunes hommes qui, à mon âge, gagnent de vingt-cinq à trente sous

par jour?...

Il s’arrêta sur cette apostrophe. Il était à bout d’haleine, la lèvre

sèche, les joues en feu. Néa, tout le temps qu’il avait parlé, n’avait

pas quitté des yeux la guirlande des taupes mortes dont les pattes de

derrière, crispées sous le ventre, étaient roses comme des mains

d’enfant. Devant la mine grave, l’attitude songeuse de la jeune fille,

Laurik ne douta point que ses paroles ne l’eussent profondément

impressionnée.

Il en conçut une de ces joies intenses qui vous exaltent tout l’être,

mais son illusion ne dura guère. D’un mot, Néa lui fit sentir qu’il y

avait un abîme entre leurs «idées».

--A votre place, Laurik, moi, j’aimerais mieux gagner moins et avoir un

autre métier.

Interloqué, il bredouilla:

--Pour... Pourquoi?

Elle regarda de nouveau vers les petits ventres noirs, ballonnés et

reluisants de soleil, réfléchit une minute en roulant autour de ses

doigts les brides de sa capeline, puis répliqua d’un ton catégorique:

--Parce que!...

Et elle acheva sa pensée par un geste de la main qui signifiait:

«Tant pis pour vous, si vous ne comprenez pas. Après tout, ce n’est pas

mon affaire.»

Eh! si, c’était votre affaire, ô toute gracieuse et toute-puissante Néa

Garandel! Car, la foi robuste que Laurik Cosquêr avait, tout à l’heure

encore, dans l’excellence de son métier, voici que, sur un simple mot de

vous, il venait de la sentir s’écrouler en lui, à jamais. Dire qu’il

avait été si glorieux d’être réputé, à l’instar de son père, pour le

«roi des taupiers» du Trégor, et qu’il en souffrait à présent comme

d’une humiliation, comme d’un déshonneur!... Et cela était l’ouvrage

d’un brin de fille pas plus grosse qu’une tige de fougère, dont, la

veille encore, il daignait à peine remarquer l’existence. Allez donc

prétendre ensuite qu’il n’y a pas dans l’amour une force plus puissante

que les quatre éléments réunis!...

Aussi tranquille que si rien ne se fût passé, Néa rangeait dans le

panier l’écuelle, le plat qui lui servait de couvercle et le linge qui

avait enveloppé les crêpes.

--Là, fit-elle, prête à regrimper la pente.

Et, avec une de ces révérences à l’ancienne mode que l’on apprenait

alors chez les Sœurs:

--Bonne continuation de journée, Laurik!

Il se campa en face d’elle dans le sentier.

--Il y a une chose que je voudrais savoir, avant que vous ne vous en

alliez de la prairie... Si vous aviez été homme, quel état auriez-vous

donc choisi, Néa Garandel?

--Oh! un seul, le plus beau, le plus vaillant: j’aurais été marin sur la

mer!

De quel accent superbe elle lança cette phrase! Et comme ils brillaient,

ses yeux!... Vous eussiez dit deux éclairs bleuâtres, pareils aux épars,

non suivis de tonnerre, qui labourent parfois les firmaments sans nuages

des chaudes nuits d’été. Laurik en eut l’âme comme traversée de part en

part. Et, à leur lueur rapide, il mesura quel bouleversement s’était

accompli dans son destin. Son ancienne vie n’était plus qu’un rêve... Le

vent printanier avait pris un goût de sel... Des eaux lourdes, salies

d’étoupes et de goudron, léchaient les quais d’un port... Un vaisseau

levait l’ancre...

Il murmura:

--Soit!

Néa, elle, était déjà loin. Sa coiffe, là-haut, voletait comme un

papillon blanc parmi l’ajourement délicat des jeunes verdures.

Pour la première fois depuis qu’il était au monde, l’angoisse de la

solitude étreignit Laurik. Les prés, les champs, les collines boisées

lui parurent vides infiniment. La rivière, tantôt si joyeuse en ses

bonds, ne roulait plus maintenant que des sanglots... Se remettre à sa

tâche, il n’y songea même pas. Apercevant son hoyau planté en terre à

ses pieds, il le saisit avec violence, le fit tournoyer au-dessus de sa

tête et l’envoya «dinguer» à l’autre extrémité de la prairie. L’outil de

ses exploits de taupier lui était devenu un objet de dégoût. Comme si ce

mouvement de rage eût épuisé ses nerfs, il s’affaissa de son long sur le

sol, et, s’apitoyant sur soi-même, il pleura, le nez dans l’herbe.

A travers la brume de ses larmes, il revit l’image de Néa. Elle était en

lui, elle l’emplissait tout entier, et il sentit qu’il ne pouvait plus

vivre que pour elle, que, si elle refusait d’être un jour sa femme, il

ne lui resterait plus qu’à mourir. «Il n’est pire feu que feu d’amour»,

dit la Sagesse des Bretons. En Laurik un brasier flambait, allumé par

une main d’enfant. Son sang bourdonnait dans ses artères et vibrait à

ses tempes comme un tocsin...

Il se traîna jusqu’à la rivière pour en aspirer la fraîcheur.

Quatre, cinq heures peut-être s’écoulèrent ainsi. Les premières ombres

du soir commençaient à baigner le vallon. Laurik secoua la torpeur qui

avait succédé chez lui à la fièvre, marcha au chêne où il avait suspendu

ses taupes, jeta le chapelet de cadavres sur son épaule et, après avoir,

au passage, ramassé son hoyau, remonta vers la ferme. Il n’y avait dans

la maison, quand il entra, que la ménagère.

--Vous êtes plus tôt que d’habitude, Laurik, dit-elle. N’allez pas

croire au moins que ce soit pour vous en faire reproche, mais c’est

parce que le souper ne sera pas cuit avant un bon moment.

Et elle expliqua qu’elle était seule pour vaquer aux soins intérieurs,

Néa ayant dû se rendre au bourg, à confesse, comme il est de règle dans

la saison de Pâques.

--Excusez-moi, Fanta, répondit Laurik: avec votre permission, je ne

resterai point à souper.

--Hein! Pourquoi? Qu’est-ce qu’il y a donc, Jésus-Dieu?

--Il y a que j’ai désir de m’en retourner chez nous... Je ne suis pas à

mon aise.

Elle vint se placer près de lui, dans le jour de la porte, pour

l’examiner.

--C’est vrai que vous êtes pâle. Vous aurez attrapé chaud et froid.

--Possible.

--Et vous prétendez faire trois lieues, de nuit, mal disposé comme vous

êtes?... Je n’y consentirai pas... Vous allez coucher dans notre lit qui

est bien clos et bourré de bonne balle. Garandel et moi, nous trouverons

facilement à nous caser dans celui de Néa, et la fillette sera quitte

pour dormir à l’étable.

Tant de sollicitude remua Laurik jusqu’aux entrailles. Il fut sur le

point de tout avouer à la vénérable Fanta, si compatissante, si

maternelle. Mais une pudeur le retint, et aussi le sentiment de son

indignité présente aux yeux de celle qu’il aimait.

--Dieu vous bénisse, Fanta!... De cheminer, cela me dégourdira les

sangs... Gardez seulement les taupes et dites au vieux Garandel qu’il me

paiera... quand je reviendrai.

Sur cette parole à double entente, il sortit, malgré les supplications,

les «_Ma Doué! Ma Doué ta![2]_» de la vieille. Comme il franchissait

l’échalier, à l’angle du pignon, il distingua, dans le crépuscule

tombant, la fine silhouette de Néa qui rentrait de Camlez, encapuchonnée

dans sa mante. Un instant, il délibéra s’il l’attendrait. Mais pour lui

dire quoi? Qu’il y avait en lui l’étoffe d’un homme selon ses vœux? Ces

choses se prouvent par des actes. Il se contenta d’agiter en l’air son

toquet de feutre, en criant:

[2] Mon Dieu! Mon Dieu donc!

--A Dieu vat!

A Dieu vat! Le cri des marins qui s’embarquent...

Ames d'Occident · 第 32 / 45 题