Une touchante coutume bretonne, cette soupe du dimanche! Nos populations
rustiques sont demeurées obstinément fidèles à la grand’messe. Elles ne
s’y rendent pas seulement par piété, mais aussi par plaisir. Dans les
fermes éloignées, on s’y prépare dès l’aube. Maîtres et domestiques,
après avoir soigné les bêtes et lâché les chevaux dans les prés,
procèdent à leur toilette hebdomadaire. On se débarbouille en commun, à
l’auge du puits, dans la cour. Chacun revêt ses habits propres, ses
«hardes du dimanche». Trois sons de cloches, espacés de demi-heure en
demi-heure, annoncent l’office: on se met en route à l’appel du premier
son.
Au printemps, en été, même dans l’arrière-saison, c’est une fête de s’en
aller de compagnie vers le bourg, par les sentiers des champs ou les
chemins creux, sous la voûte mobile des branches ensoleillées.
Les vieux ne sont pas moins assidus à la grand’messe que les jeunes. On
les voit arriver de leur pas alenti, suçant de leurs lèvres crispées la
courte pipe de terre brune, dont ils secouent la cendre sur leur pouce,
avant d’enjamber l’échalier du cimetière. Ils ont à l’église leurs
places consacrées dans les vieux bancs vermoulus qui entourent la base
des piliers, ou sur les marches qui règnent au pied de la balustrade du
chœur. C’est de là qu’agenouillés ou assis ils suivent tant bien que mal
l’office. Confits pour la plupart en un état de douce somnolence, de
vague et ronronnante rêverie, que bercent les trémolos des chantres, ils
ruminent d’obscurs pensers ou remuent les poussières de leurs souvenirs,
tout en roulant, d’un geste à la fois dévotieux et machinal, les grains
usés d’un interminable chapelet.
A l’issue de la messe, un régal d’une essence moins mystique attend les
plus déshérités d’entre eux. Il est, en effet, d’usage, en vertu d’une
tradition immémoriale dont l’origine remonte peut-être au régime des
anciens clans, que, dans toutes les maisons un peu aisées de la
bourgade, leur couvert soit mis, ou, pour parler comme en Bretagne, leur
soupe soit trempée.
Chaque famille a naturellement ses hôtes de prédilection et comme qui
dirait sa clientèle attitrée. Nous avions adopté Laurik Cosquêr, et je
ne concevais pas, à cette époque, le déjeuner du dimanche sans lui. Il
arrivait pourtant qu’il cherchât à s’y dérober, non que notre
hospitalité lui fût à charge, mais par discrétion, car c’était une âme
fière et d’une susceptibilité un peu farouche. Une fois sur deux, il
fallait le guetter au sortir du cimetière, où il faisait exprès de
s’attarder plus que de raison sur les tombes de ses morts, éparses aux
quatre coins de l’enclos. J’avais donc mission de le relancer et je m’en
acquittais avec zèle. Il n’avait pas fini son dernier signe de croix que
j’étais à ses côtés.
--Allons, Laurik, tout le monde est là. On n’attend que vous.
Il secouait sa vieille tête frisée, enfonçait sur ses oreilles sa
casquette en peau de loutre, achetée jadis au cours de quelque campagne
polaire, et murmurait:
--Pas aujourd’hui, mon enfant! Non, en vérité, pas aujourd’hui!
Mais je me cramponnais à lui, je le saisissais par le seul bras qui lui
restât, et, de guerre lasse, il cédait enfin, tout en protestant qu’il
n’avait ni faim ni soif, et alléguant que c’était une «grande insolence»
de sa part d’abuser ainsi de la bonté des gens. On le poussait par les
épaules dans la cuisine où d’autres invités du dimanche, atteints comme
lui de quelque infirmité, s’escrimaient déjà devant les assiettes
pleines et, dédaigneux des rites civilisés, mangeaient l’épaisse soupe
aux légumes avec leur fourchette ou piquaient les mets à la pointe de
leur couteau de poche. Il y avait là Baptiste Javré, qui affirmait le
plus sérieusement du monde n’avoir jamais eu ni père ni mère; Jozon
Kerham, surnommé Jonas, parce que, ancien baleinier, il prétendait avoir
failli être victime de la même mésaventure que le prophète biblique; et
Gabik «l’innocent»; et Kanan, Kanan le sourd-muet, Kanan aux yeux
éloquents, mais à la bouche tordue dans un perpétuel rictus
d’impuissance; d’autres encore, qu’il serait trop long d’énumérer ou
dont les noms m’échappent.
Humbles et naïfs commensaux! Dès qu’ils voyaient paraître Laurik
Cosquêr, ils se serraient avec déférence, pour lui faire place. Laurik
apportait dans cette assemblée de ses pairs une note spéciale de
gravité. La conversation prenait tout de suite un tour plus noble et,
des racontars locaux, s’élevait aux considérations générales. Parmi ce
petit monde, Laurik passait pour un «philosophe», pour un homme qui,
ayant beaucoup voyagé, avait beaucoup vu, beaucoup réfléchi.
Sa philosophie, sans être gaie, était sereine, indulgente à la vie; mais
la mort ne lui faisait pas peur, si même il n’avait pour elle un secret
penchant.
--Mourir, disait-il, est une chose plus aisée que de vivre. Quand
l’heure viendra de virer lof pour lof, je serai prêt au commandement. Et
le plus tôt sera le mieux. J’ai plus de parents et d’amis en l’autre
monde qu’en ce monde-ci et, ma foi, je ne serai pas fâché de les revoir.
Sur un seul chapitre il restait muet: celui de l’amour.
Les autres l’en plaisantaient quelquefois, lui reprochaient de vieillir
en célibataire impénitent, s’étonnaient qu’avec une pension viagère de
trois cents francs, il n’eût jamais songé à s’offrir une femme pour lui
tenir société dans le logis du bord des grèves, dont il laissait
volontairement pourrir le chaume, et où il passait les soirées en
colloques taciturnes avec un hibou apprivoisé qu’il appelait son
cousin... A toutes ces pointes Laurik ne répondait que par des
haussements d’épaules. Ou bien, feignant une ironie qui sonnait faux, il
déclarait d’une voix brève, un peu tremblante:
--Mettons que j’aie fait vœu de célibat comme les prêtres et, s’il vous
plaît, n’en parlons plus.