A Mademoiselle Marie Butts.
I
«Arrangez-vous donc pour venir passer les vacances de Pâques avec
nous, dans votre vieux pays. C’est le vrai moment pour le revoir. Déjà
le printemps a commencé de courir à travers la forêt. Arrivez: nous
ferons comme lui.»
La lettre était signée de mon vieil ami Hernoy, propriétaire-cultivateur
à Saint-Servais et premier magistrat, s’il vous plaît, de cette petite
commune sans histoire où j’ai, comme on dit, reçu le jour. C’est pour
moi une fête de toute l’âme chaque fois qu’il m’est donné de retourner à
mon humble berceau. Mais, cette année-là, particulièrement, j’éprouvais
jusqu’à la souffrance je ne sais quelle nostalgie physique de l’air
natal. L’invitation de Claude Hernoy tombait donc on ne peut mieux.
Et voilà comment, le 10 avril 1896,--un jour de Vendredi Saint,--le
chemin de fer à voie étroite qui, à Guingamp, se détache de la grande
ligne, pour s’infiltrer laborieusement au cœur granitique de la
Bretagne, me débarquait, sur le coup de cinq heures du soir, en gare de
Callac, où Hernoy m’attendait avec un tilbury de campagne attelé d’un
bidet cornouaillais.
C’était toute ma patrie montagnarde qui me souriait dans la figure
ouverte et franche de ce bon géant barbu, taillé en plein chêne.
--Houp! fit-il, en rassemblant les guides.
L’instant d’après, nous escaladions au trot les paliers successifs qui,
comme les marches d’un temple, conduisent au tabernacle majestueux de la
forêt.
Car Saint-Servais est essentiellement un village forestier, un nid
humain suspendu à la lisière moutonnante des bois. Toutes les hauteurs
d’alentour forment comme les vagues immenses d’une mer d’arbres qui, à
l’instar de l’autre, de la mer proprement dite, a son bruit, sa rumeur
innombrable, tantôt chanson et tantôt plainte, ses tempêtes aussi, ses
colères aveugles d’élément,--ses drames.
Mais qu’elle était donc belle, et imposante, et apaisante à voir, par ce
doux crépuscule d’avril, tassée et comme prosternée là-haut, sur
l’horizon, dans le recueillement religieux que semble communiquer aux
choses l’approche auguste de la nuit! Nous achevions de gravir la côte
du Méné Mikel, d’où on la découvre en sa plus ample étendue. De
lui-même, Claude arrêta le cheval, et, dessinant dans l’air, avec son
fouet, la course harmonieuse des bois étagés devant nous, sur l’autre
versant du ravin d’où pointait le clocher de Saint-Servais:
--Saluez-moi ça, dit-il. Saluez votre _Mamm-Goz_!
La _Mamm-Goz_, la «grand’mère», ah! comme cette appellation toute
filiale était bien celle qui convenait pour exprimer la physionomie
accueillante et vénérable de l’antique terre aïeule dans laquelle nous
allions entrer!
D’un geste unanime, Claude et moi nous lui ôtâmes nos chapeaux.