ILES ÆGADES ET PANTELLARIA.

La partie occidentale de la Sicile ne se termine pas comme les deux

autres angles de la Trinacrie par d'étroits promontoires s'allongeant en

péninsules, mais elle s'émousse en un large musoir qui semble se

continuer en pleine mer par des fonds bas, des bancs de sable, des

écueils, des rochers émergés et des îles calcaires de même formation que

la grande terre voisine: ce sont les Ægades, c'est-à-dire les îles des

Chèvres, ainsi nommées, comme tant d'autres îles de la Méditerranée, à

cause des animaux qui bondissent sur leurs escarpements. La plus grande

des Ægades, Favignana, près de laquelle les Romains remportèrent la

victoire navale qui mit un terme à la première guerre punique, est en

partie bordée de falaises dont les grottes renferment des amas de

coquillages et d'ossements rongés, mêlés à des armes et des ustensiles

de pierre qu'y ont laissés les 'contemporains du mammouth et du grand

ours des cavernes. Dans ce labyrinthe de terres, de récifs et de bancs

qui s'avance au large de la Sicile, entre la mer Tyrrhénienne et la mer

d'Afrique, se heurtent souvent les vents contraires; la force des vagues

y est tout particulièrement redoutable; en outre, des phénomènes

irréguliers de marée, ou peut-être des pressions inégales de

l'atmosphère déterminent dans ces parages la formation de courants

périlleux. Les brusques dénivellations des eaux, connues dans l'archipel

sous le nom de _marubia_ ou de «mer ivre» (_mare ubbriaco?_), ont

souvent causé des naufrages.

Au sud du grand banc de l'Aventure, qui de la côte de Mazzara s'étend

vers l'Afrique, une île assez vaste s'élève au milieu du détroit qui

réunit la Méditerranée occidentale à la mer d'Orient: c'est Pantellaria.

Ici recommencent les roches ignées. Comme l'île Giulia, que l'on voit de

temps en temps dresser, non loin de là, la tête hors des flots,

Pantellaria est un massif d'éruption volcanique. Elle est riche en

sources thermales et surtout en jets de vapeur. Une de ses grottes, où

le gaz des fumerolles s'amasse en abondance, se trouve ainsi transformée

en une véritable étuve d'une haute température; ailleurs, la quantité

d'eau qui s'échappe du sol sous forme gazeuse est assez considérable

pour se déposer en un lac d'une certaine étendue. Située, comme elle

l'est, au seuil des deux mers, et sur la grande ligne de navigation

entre l'Orient et l'Occident, Pantellaria n'aurait pu manquer de devenir

très-populeuse et de prendre une grande importance dans le commerce de

l'Europe, si elle avait possédé, comme Malte, un bon port de refuge. A

en juger par les débris qu'on découvre ça et là sur les pentes, l'île

était autrefois beaucoup plus animée qu'aujourd'hui par le mouvement des

hommes. On y retrouve encore, au nombre d'un millier peut-être, des

édifices bizarres qui sont probablement d'anciennes habitations: les

indigènes leur donnent le nom de _sesi_. Ce sont, comme les _nuraghi_ de

la Sardaigne, d énormes ruches en pierres non cimentées reposant sur un

double piédestal formant le rez-de-chaussée et le premier étage;

quelques-unes de ces antiques masures n'ont pas moins de huit mètres en

hauteur et de quatorze mètres en largeur. Des fragments d'obsidienne

taillée trouvés dans une de ces demeures ont fait penser à l'archéologue

dalla Rosa qu'elles datent de l'âge de pierre.

[Illustration: N° 108.--PROFONDEURS DE LA MÉDITERRANÉE AU SUD DE LA

SICILE.]

Du sommet de la montagne de Pantellaria, on distingue très-bien, par un

beau temps, les promontoires de la Tunisie. L'île est, en effet, plus

rapprochée du continent africain que de la Sicile; cependant, si l'on

tient compte de la configuration du fond marin, c'est bien à l'Europe

qu'appartient Pantellaria. On ne peut en dire autant de l'îlot de

Linosa, groupe de quatre montagnes volcaniques perdu dans la haute mer,

à l'ouest de Malte, ni surtout des îles «Pélagiques». Quoique Lampedusa

et son rocher satellite, le Lampione, dépendent tous les deux du royaume

d'Italie, même de la commune de Licata, néanmoins des sondages qui n'ont

pas cent mètres de profondeur rattachent ces terres et les bancs

avoisinants au littoral des Syrtes[123]. Lampedusa et Lampione, «le

Lampadaire et le Lampion,» doivent leurs noms à des feux que, suivant

une légende du moyen âge, y allumaient chaque nuit des ermites ou des

anges, pour guider les navigateurs; de nos jours, la lampe légendaire

est remplacée par un petit phare qui marque l'entrée du port de

Lampedusa, où les navires de trois à quatre cents tonneaux peuvent

trouver un excellent abri contre les vents du nord. Vers la fin du

dix-huitième siècle, les Russes tentèrent de fonder à Lampedusa un

établissement maritime, qu'ils auraient fait rivaliser d'importance

stratégique avec l'île de Malte et d'où ils auraient pu commander à la

fois sur les deux grands bassins de la Méditerranée; mais ce projet fut

abandonné, et les Italiens n'y ont point donné suite pour leur propre

compte.

Des soldats, des condamnés politiques ou civils, des colons faméliques

parlant l'italien et le maltais, forment le gros de la population des

îles.

[Note 123: Iles siciliennes de la mer d'Afrique:

Sommet le plus élevé. Superficie. Population en 1871.

Pantellaria 103 kil. car. 6,000

Linosa 100 12 » 900

Lampedusa 100 8 » 600

]

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 88 / 153 题