Quoique appartenant politiquement à la Grande-Bretagne, l'archipel de
Malte fait incontestablement partie du monde italien, puisqu'il se
trouve sur le même piédestal de bas-fonds que la Sicile. A. une centaine
de kilomètres vers l'est se creusent les abîmes les plus profonds de la
Méditerranée, où la sonde peut descendre jusqu'à trois et quatre mille
mètres, mais au nord, du côté de la Sicile, les couches d'eau n'ont
qu'une faible épaisseur; en cet endroit, la mer a déblayé un ancien
isthme de jonction. D'ailleurs il est évident pour les géologues que la
terre dont Malte et Gozzo sont les débris s'étendait autrefois sur un
espace considérable. Parmi les fossiles les plus récents de ses roches
calcaires, on a trouvé des éléphants de diverses espèces et d'autres
animaux des régions continentales. De nos jours encore, Malte diminue
peu à peu; les hautes falaises de ses côtes méridionales, toutes percées
de grottes, dites _ghar_ dans la langue du pays, s'écroulent çà et là
sous le choc des vagues et se changent en sable que le flot promène sur
les grèves.
Placé, comme il l'est, au centre de la Méditerranée, et dans l'espace
étroit qui sépare la Sicile de la Tunisie, l'Europe de l'Afrique, et
pourvu d'un meilleur port que Pantellaria, l'archipel maltais ne pouvait
manquer de devenir une station commerciale importante pour toutes les
nations qui se sont succédé dans l'empire de la grande mer intérieure.
Phéniciens, Carthaginois, Romains et Grecs ont été les maîtres de Malte,
mais, avant eux déjà, d'autres peuples, autochthones ou conquérants,
avaient habité le pays; des grottes nombreuses, creusées dans les
rochers, des «tours de géants», et quelques restes de monuments
bizarres, pareils aux nuraghi de la Sardaigne, et même aux dagobas
bouddhistes, témoignent encore du long séjour de ces hommes inconnus.
Peut-être la population maltaise, où se sont mélangés tant d'éléments
divers, a-t-elle pour souche principale ces anciennes peuplades
aborigènes; quoi qu'il en soit, elle s'est fortement arabisée pendant la
domination des Sarrasins. Sa langue même est un italien fort corrompu
dont le vocabulaire a très-largement emprunté à tous les idiomes et à
tous les patois des bords de la Méditerranée, mais principalement à
l'arabe.
Le grand rôle militaire de Malte commença lorsque les chevaliers de
Saint-Jean de Jérusalem, après leur expulsion de Rhodes en 1522, vinrent
s'installer dans l'île italienne et en firent le boulevard du monde
chrétien contre les Turcs et les Barbaresques. Depuis le commencement du
siècle, Malte, passée aux mains des Anglais, leur sert d'arsenal de
guerre et de ravitaillement et leur assure la prépondérance navale dans
la Méditerranée. Ils en ont fait aussi un vaste entrepôt commercial, le
point d'attache de toutes leurs lignes de bateaux à vapeur, la station
centrale du réseau télégraphique sous-marin. Malte est comme une tour de
guet, du haut de laquelle les Anglais surveillent la mer, de Gibraltar à
Smyrne et à Saïd. L'excellent port de la Valette facilite singulièrement
le rôle à la fois commercial et militaire que remplit l'île de Malte
dans le monde méditerranéen. Ce port est double, et chacune de ses
branches se ramifie en d'autres ports secondaires; des escadres, des
flottes entières peuvent s'y mettre à l'abri, et des fortifications sans
nombre, murailles et tours, bastions et citadelles, se dressent de
toutes parts pour en défendre les approches. Depuis trois siècles on ne
cesse de travailler à rendre Malte imprenable. En outre, le commerce y
trouve toutes les facilités désirables pour l'entrepôt des marchandises
et la réparation des navires. Le plus grand bassin de carénage du monde
entier se trouve dans le port de Malte[124]. Le commerce de l'île a
quintuplé pendant les dix dernières années; sa grande importance
provient surtout des céréales de la Russie et de la Roumanie qu'y
apportent les navires de la mer Noire et que viennent y prendre des
bateaux d'Angleterre.
[Note 124:
Mouvement commercial en 1873: 8,408 navires, jaugeant 4,342,000 tonneaux.
Commerce général des articles soumis à la douane 429,963,500 fr.
]
[Illustration: No. 108.--PORT DE MALTE.]
Valetta ou la cité Valette, qui contient, avec ses faubourgs, environ la
moitié de la population de l'île, a gardé son originalité pittoresque,
en dépit des murs qui l'enserrent et du tracé régulier de ses rues. Les
hautes maisons blanches, ornées de balcons en saillie et de cages
vitrées pleines de fleurs, s'élèvent en amphithéâtre sur la pente de la
colline; des escaliers aux larges dalles en gravissent le versant, de
palier en palier; de toutes les rues on voit la mer bleue, les grands
navires immobiles et le fourmillement des barques. Les gondoles, qui
regardent fixement le voyageur de leurs deux larges yeux peints sur la
proue, glissent à la surface de l'eau, tandis que de bizarres carrosses,
dont les roues semblent détachées du coffre, roulent pesamment sur les
quais. Une foule bariolée de Maltais, de soldats anglais, de matelots de
tous les pays s'agite dans les rues. Ça et là, quelque femme glisse
rapidement le long des murailles; comme les femmes de l'Orient chrétien,
elle est revêtue de la _faldetta_, sorte de domino noir qui cache ses
autres vêtements, souvent somptueux, et qui lui sert à masquer ou à
révéler coquettement son visage, mais qui la rend chauve avant le temps,
à cause du froissement incessant de la soie sur les cheveux.
En dehors de la ville, Malte, «l'île de Miel,» n'offre qu'un triste
séjour. Les campagnes, qui s'élèvent en pente douce dans la direction du
sud, vers Città-Vecchia et les collines de Ben Gemma, sont parsemées de
rochers gris; les plantes des champs sont recouvertes de poussière fine;
les villages, aux murs éclatants de blancheur sous le soleil et
contrastant avec les ombres noires, ressemblent à des carrières. On ne
voit point d'arbres, si ce n'est les orangers des jardins, célèbres par
leurs fruits délicieux, surtout par leurs mandarines. Mais ces vergers
sont de rares oasis. Nulle part il ne coule d'eau permanente. Le sol
semble brûlé, et l'on s'étonne qu'il produise de si belles moissons de
céréales et de fourrages et ces prairies de trèfle _sulla_ qui croît
presque à hauteur d'homme; pendant la saison des fleurs on en contemple
avec admiration les nappes de verdure et d'incarnat ondulant en vagues
sous la pression de la brise. Mais aussi les paysans maltais, petits
hommes, âpres, secs et musculeux, font preuve dans leur culture d'une
merveilleuse industrie: ils bêchent jusqu'aux pentes les plus
rocailleuses et là où manque la terre végétale, ils en préparent
artificiellement en triturant la pierre; ils vont même en demander aux
Siciliens: jadis tous les navires étaient tenus d'apporter en lest une
certaine quantité de terre. On ménage avec le plus grand soin cette
précieuse substance, et sur le flanc des rochers on l'encadre de murs
pour empêcher les vents et les pluies de l'entraîner. En dépit de ces
prodiges de travail, les cultivateurs de Malte, de Gozzo et de Comino,
ainsi nommée du cumin, qui est, avec le coton, le principal produit de
l'archipel, récoltent à peine assez pour subvenir à l'entretien de la
population pendant cinq mois de l'année; chaque matin des bateaux
caboteurs de Sicile apportent à la Valette une partie des aliments de la
journée. Les Maltais, fort nombreux en proportion de la faible étendue
du territoire, sont obligés de demander au cabotage et à la pêche le
supplément de gain nécessaire à leur sobre existence. Ils apportent
d'ailleurs dans ce travail le même acharnement et la même patience que
dans la culture de leurs jardins. On montre à Gozzo des falaises à pic
où les pêcheurs se suspendent au moyen de cordes et d'où ils lancent
leurs filets dans les flots grondant au-dessous d'eux. Mais quelque
sobres et travailleurs qu'ils soient, les Maltais devraient mourir de
faim sur leur rocher, qu'ils appellent affectueusement la «Fleur du
monde», si le trop-plein de la population ne se déversait pas sur tous
les rivages de la Méditerranée, en Sicile, en Italie, en Égypte, en
Tunisie et surtout en Algérie, dans la province de Constantine, où ils
se distinguent, comme partout ailleurs, par leur industrie et leur âpre
amour du gain.
[Illustration: ILE DE MALTE, VUE DE LA VALLETTE. Dessin de Taylor,
d'après une photographie de M. Bedford.]
En hiver, le mouvement d'émigration est en partie compensé par l'arrivée
de nombreuses familles anglaises qui viennent jouir à Malte d'un climat
sec et chaud, si peu semblable à celui de leur brumeuse patrie. C'est au
mois de février que Malte est dans toute la beauté de son printemps et
resplendit de verdure; mais combien tôt la chaleur de l'été vient
dessécher la campagne! De petits chemins de fer, mettant la Valette en
communication facile et constante avec Città-Vecchia et les criques du
littoral et avec le petit port qui fait face à l'île de Gozzo, aideront
bientôt à la fondation, dans les parties les plus agréables de Malte, de
villages de plaisance et de bains[125].
[Note 125:
Altitude. Superficie. Population en 1871.
Malte 150 m. 273 kil. car. 124,400 habitants.
Gozzo et Comino 170 » 97 » 17,400 »
_______________ _________________________
370 kil. car. 141,800 et 5,000 soldats.
]
Malte n'est pas, au point de vue politique, une simple possession de
l'Angleterre: elle a son administration et sa législation spéciales. Le
gouverneur civil et militaire, nommé par la Grande-Bretagne, exerce le
pouvoir exécutif et jouit du droit de grâce; il est assisté par un
conseil de sept membres qui prépare et vote les lois. Dans chaque
district réside un lord-lieutenant, choisi parmi les nobles maltais; des
députés, que désigne le pouvoir, administrent chaque village. La justice
est exercée par des cours ordinaires et des tribunaux supérieurs; les
débats ont lieu en langue italienne et les actes judiciaires sont
rédigés dans le même idiome, si ce n'est à la cour suprême, où l'usage
de l'anglais est introduit depuis 1823.
Le budget de l'île, d'environ 4 millions de francs par an, est loin de
suffire aux dépenses militaires; mais le gouvernement anglais y pourvoit
aux frais du trésor national.
Le culte général est celui de la religion catholique. L'évêque de Malte,
qui porte en même temps le titre d'archevêque de Rhodes, est nommé par
le pape et possède un revenu de 100,000 francs par an; le choix de la
plupart des titulaires de paroisse appartient au gouvernement anglais.