Les îles Éoliennes ou de Lipari, quoique séparées de la Sicile par un
détroit de plus de 600 mètres de profondeur, peuvent être considérées
comme une dépendance de la grande île: ce sont, disait-on, de petits
volcans nés à l'ombre de l'Etna. Situées en partie sur la ligne de
jonction qui réunit au Vésuve la haute montagne fumante de la Sicile,
elles appartiennent probablement à la même ère de formation, et ne sont
peut-être que les évents distincts d'un seul et même foyer sous-marin
ayant crevassé en trois fissures étoilées le fond de la mer
Tyrrhénienne. Chacune des îles n'est qu'un amas de débris rejetés,
laves, cendres ou pierres ponces; toutes ont gardé leur aspect de
volcans solitaires ou agglutinés en groupes; deux îles même, Vulcano et
Stromboli, sont encore dans leur période d'activité, et leurs flammes,
leurs fumées ondoyantes servent toujours d'indices aux marins et aux
pêcheurs pour leur faire pressentir les changements de température et
les variations du vent. Il est très-probable que les divers phénomènes
volcaniques, interprétés avec intelligence pour la prédiction du temps,
ont été la raison qui a fait mettre l'archipel sous l'invocation d'Éole;
c'est là que le dieu se révélait aux matelots. L'île de Lipari est à la
fois la plus étendue du groupe et celle qui se trouve au centre de
divergence des crevasses sous-marines. Elle est aussi de beaucoup la
plus populeuse et renferme à elle seule les trois quarts des habitants
de l'archipel. Sur la rive orientale, une ville considérable s'élève en
un double amphithéâtre, aux deux pentes d'un promontoire que couronne un
vieux château. Une plaine bien cultivée en oliviers, en orangers, en
vignes, qui donnent d'excellents produits, s'étend autour de la ville;
les déclivités des montagnes environnantes sont elles-mêmes couvertes de
champs jusqu'au voisinage du sommet. Comme en Sicile-même, la population
s'est recrutée des éléments les plus divers depuis l'époque où des
colons grecs de Rhodes, de Cnide et de Sélinonte sont venus conclure
alliance avec les autochthones, et maintenant plus que jamais le sang
des Lipariotes se renouvelle constamment par suite du va-et-vient que
produit le commerce et de l'arrivée de nombreux bannis de la Calabre,
anciens brigands devenus de tranquilles bourgeois de l'île. Toute cette
population peut multiplier en paix dans la petite île, car les volcans
de Lipari sont en repos depuis plusieurs siècles: c'est là probablement
ce que signifie la légende des Lipariotes, d'après laquelle San Calogero
aurait chassé les diables de leur île pour les enfermer dans les
fournaises de Vulcano; on peut en inférer que la fin des éruptions date
de l'établissement du christianisme à Lipari, vers le sixième siècle.
L'activité souterraine dont les deux centres principaux étaient le Sant'
Angelo et le Monte della Guardia, ne se manifeste plus que par des
sources thermales et par des exhalaisons de vapeurs chaudes, que l'on
utilise depuis l'antiquité pour la guérison des maladies. Cependant le
sol de l'île est encore fréquemment secoué. Le tremblement de terre de
1780 fut si violent, que les habitants effrayés se vouèrent spontanément
à la Vierge; un an après, Dolomieu les trouva portant tous au bras une
petite chaîne pour montrer qu'ils s'étaient faits les esclaves de la
madone «libératrice».
Lipari est une terre promise pour le géologue, à cause de l'extrême
variété de ses laves. Une de ses hauteurs, le Monte della Castagna, est
en entier composé d'obsidienne; une autre colline élevée, le Monte ou
Campo Bianco, consiste en pierres ponces qui de loin ressemblent à des
champs de neige. De longues coulées pareilles à des avalanches
remplissent toutes les ravines, du sommet de la montagne au rivage de la
Méditerranée; dans le voisinage de l'île, les eaux sont parfois
couvertes de ces pierres flottantes, qui ressemblent à des flocons
d'écume: on en trouve jusque sur les côtes de la Corse. C'est l'île de
Lipari qui approvisionne de ponce tous les industriels de l'Europe[122].
[Note 122:
Superficie. Population en 1871.
Lipari 32 14,000
Vulcano 25 100(?)
Panaria et îlots voisins 20 200
Stromboli 20 500
Salina 28 4,500
Felicudi 15 800
Alicudi 8 300
________________ ________
148 kil. car. 18,400
]
Vulcano, au sud de Lipari, contraste étrangement avec l'île riante dont
la sépare un détroit d'un kilomètre à peine dans sa partie la moins
large. A l'exception du versant méridional, où les pentes rougeâtres
sont zébrées de quelques nuances de vert dues aux plants de vignes et
d'oliviers, Vulcano ne présente aux regards que des scories nues; c'est
bien ainsi que doit être l'île anciennement consacrée à Vulcain. La
plupart des roches sont noires ou d'un beau rouge comme le fer, mais il
en est aussi d'écarlates, de jaunes, de blanchâtres; presque toutes les
couleurs sont représentées dans ce cirque de l'enfer, moins celle que
donne la verdure. L'île est double; au nord s'élève le Vulcanello,
petite montagne d'éruption qui surgit de la mer à une époque inconnue et
qu'un isthme de cendres rougeâtres réunit au volcan principal vers le
milieu du seizième siècle. La montagne centrale est percée d'un cratère
de 2 kilomètres de circonférence, d'où les vapeurs s'échappent en
tourbillons. L'air est saturé de gaz où domine une odeur sulfureuse
difficile à respirer. Un bruit incessant de soupirs et de sifflements
emplit l'enceinte, et de tous les côtés on voit entre les pierres de
petits orifices d'où s'élancent les vapeurs. Quelques-unes des
fumerolles ont une température supérieure à 360 degrés. D'autres jets
moins chauds se font jour en diverses parties de l'île et même jusque
dans la baie. Des bords du grand cratère, on aperçoit des nuages de
vapeur qui montent du fond de la mer et se développent en larges volutes
blanches semblables d'aspect à des boues argileuses. Les éruptions
violentes sont rares, puisque dans le dix-huitième siècle on n'en a
compté que trois; la dernière, celle de 1873, s'est produite après un
repos de cent années. Naguère la population de Vulcano se composait de
quelques malheureux bannis chargés de recueillir le soufre et l'acide
borique du cratère et de fabriquer en outre un peu d'alun. Chaque
semaine on leur portait des vivres de Lipari; mais un Écossais
entreprenant s'est récemment emparé du grand laboratoire de produits
chimiques offert par le cratère de Vulcano: il a fondé près du port une
usine considérable, et quelques arbres plantés autour de sa résidence
d'architecture mauresque ont changé un peu l'aspect formidable de la
contrée.
[Illustration: N° 107.--PARTIE CENTRALE DE L'ARCHIPEL ÉOLIEN.]
Moins grande que Lipari et que Vulcano, l'île la plus septentrionale de
l'archipel, Stromboli, l'antique Strongyle, est de beaucoup la plus
célèbre, à cause de ses éruptions fréquentes; depuis l'antiquité la plus
reculée, il est peu de marins qui, passant à sa base, n'en aient vu
flamboyer la cime. Très-souvent on observe un véritable rhythme dans le
jeu des bouches du cratère, ouvertes au milieu des trois enceintes
concentriques, en partie égueulées, qui forment la partie supérieure du
volcan; de cinq en cinq minutes, et quelquefois plus fréquemment encore,
les laves se gonflent en ampoules dans la chaudière, puis font explosion
en lançant dans l'espace des tourbillons de vapeur accompagnés de
fragments solides. Mais, comme au temps de Strabon, ces éruptions, fort
agréables à voir à cause de la splendeur de leurs feux, n'ont rien de
dangereux, et les Stromboliotes vivent sans crainte à la base du volcan,
sans que jamais leurs vignes et leurs olivettes soient endommagées par
des coulées de lave; cependant le volcan a eu aussi ses moments
d'exaspération, car les cendres du Stromboli ont été maintes fois
portées jusque sur les côtes de Calabre, à la distance de plus de 50
kilomètres. Il est très-probable que, dans la lutte du feu contre les
eaux, celles-ci l'ont emporté, car l'îlot de Stromboluzzo, que l'on voit
se dresser comme un phare au nord de l'île et contre lequel les vagues
de tempêtes viennent se briser en prodigieuses fusées, faisait autrefois
partie de la terre voisine; il en a été séparé par les érosions de la
mer.
Le groupe des îles de Panaria, entre Stromboli et Lipari, a eu également
à subir beaucoup de changements, s'il est vrai, comme le pensent
Dolomieu et Spallanzani, que ce soient là les débris d'une île occupant
jadis tout l'espace où se trouvent les îlots et les bancs de sable de
Panaria, de Basiluzzo, de Lisca Bianca; le cratère commun se serait
ouvert dans le voisinage de l'île de Dattilo; une source d'eau chaude et
de temps en temps quelques bouillonnements de l'eau marine
témoigneraient d'un reste d'activité. Du temps de Strabon, il n'était
pas rare de voir dans ces parages des flammes courir à la surface de la
mer. Le géographe grec raconte aussi qu'une île de lave, dont l'ancienne
position n'est pas identifiée, fit son apparition dans le groupe de
Lipari. Quelques jets de vapeur émis par les rochers de la côte
sicilienne, entre Milazzo et Cefalù, semblent provenir aussi du foyer de
laves du groupe éolien.
Quant aux îles occidentales de l'archipel, Salina, nommée par les Grecs
la Jumelle (Didyme) à cause de sa double cime, Felicudi, formée comme
Vulcano d'un grand volcan se rattachant à un petit cône par un mince
pédoncule, Alicudi, cime d'une régularité parfaite, qui de loin
ressemble à une tente posée au bord de l'horizon, ces terres sommeillent
depuis l'époque historique, mais rien ne prouve que ce repos soit
définitif. L'île d'Ustica, située au nord du littoral de Palerme, est
également tranquille, quoiqu'elle soit aussi d'origine volcanique, et
qu'elle se trouve probablement à l'extrémité de la crevasse profonde
d'où se sont élevées les îles de Lipari. Ustica, perdue pour ainsi dire
au milieu de la mer, est un terrible lieu d'exil, l'un des plus redoutés
des bannis de la Péninsule. A une petite distance au nord-ouest est
l'îlot désert de Medico, l'antique _Osteodes_ où blanchirent les os des
mercenaires abandonnés par les Carthaginois à la mort de la faim.