LA SICILE.

[Illustration: N° 100.--DÉTROIT DE MESSINE.]

La Trinacrie des anciens, l'île régulière «aux trois promontoires», est

évidemment une dépendance de la péninsule italienne, dont elle n'est

séparée que par un étroit bras de mer. Dans sa partie la moins large, le

canal de Messine n'a guère plus de 3 kilomètres[111], espace qu'il est

facile de franchir en barque et que les chevaux de Timoléon le

Corinthien, d'Appius Claudius et de Roger, le comte normand,

traversèrent jadis en se débattant à la proue des navires ou au bordage

des radeaux. Avec les ressources dont l'industrie dispose actuellement,

il ne serait nullement impossible de construire un pont de jonction

entre la Sicile et la grande terre, car des travaux presque aussi

gigantesques ont été déjà entrepris par l'homme et menés à bonne fin: ce

ne sera plus qu'une simple question d'argent, quand les intérêts

commerciaux de la Péninsule exigeront cet ouvrage. Il n'est guère

douteux qu'avant la fin du siècle la Sicile se trouvera matériellement

rattachée à l'Italie, soit par un tunnel, soit par un pont fixe ou

flottant. L'industrie humaine ne manquera pas de rétablir ainsi d'une

manière ou d'une autre l'ancien isthme qui reliait la pointe du Phare

aux monts italiens d'Aspromonte. On ne sait à quelle époque géologique

s'est opérée la rupture, quoique certains voyageurs, entraînés par leur

imagination, croient distinguer sur les montagnes des deux rives les

traces de l'antique déchirement. D'après le nom de Heptastade, que lui

donnaient les anciens, on pourrait croire que le détroit n'avait de leur

temps que sept stades, près de 1,300 mètres de largeur; il aurait donc

été deux fois plus resserré qu'aujourd'hui.

[Note 111:

Largeur moindre du détroit.............. 3,147 mètres.

Profondeur extrême...................... 332 »

Profondeur moyenne, au seuil du détroit. 75 »

]

Quoi qu'il en soit, la Sicile doit être considérée, au point de vue

historique, comme se trouvant exactement dans les mêmes conditions

qu'une terre continentale. La traversée du détroit n'est guère plus

difficile que celle d'un large fleuve; la guerre seule a fréquemment

isolé la Sicile, et récemment encore, pendant l'invasion des «Mille» de

Garibaldi, l'île entière est restée durant près d'un mois privée de

toute communication avec l'Italie; mais ces faits tout exceptionnels

n'empêchent pas que l'île ne soit géographiquement un appendice de la

péninsule d'Italie. D'autre part, elle jouit aussi de tous les avantages

que lui donne sa position maritime. Située au centre même de la

Méditerranée, entre les deux grands bassins de la mer Tyrrhénienne et de

la mer Orientale, elle commande toutes les routes commerciales entre

l'Atlantique et l'Orient. D'excellents ports invitent les navires à

relâcher sur ses rivages; des terrains d'une grande fertilité, des

ressources naturelles de toute espèce assurent l'existence des

populations; un heureux climat favorise le développement de la vie. Peu

de régions en Europe semblent mieux placées pour nourrir dans l'aisance

un nombre considérable d'habitants. La Sicile est, en effet, beaucoup

plus populeuse et plus riche que la grande île voisine, la Sardaigne, et

que toutes les provinces du Napolitain, à l'exception de la Campanie;

elle rivalise en importance proportionnelle avec les contrées du nord de

l'Italie[112]. Chaque période de paix et de liberté lui donne un

étonnant essor: nul doute qu'elle ne fût une des régions les plus

prospères du monde, si elle n'avait été tant de fois ravagée par la

guerre et si un régime d'oppression n'avait presque constamment pesé sur

elle.

[Note 112:

Superficie de la Sicile 29,240 kil. carrés.

Population en 1870 2,565,500 hab.

Population kilométrique 88 »

]

Dans son ensemble, l'île triangulaire de Sicile présenterait une grande

régularité de structure, si le cône de l'Etna ne dressait sa puissante

masse au-dessus des rivages de la mer Ionienne et de l'entrée du détroit

de Messine.

De sa base au cratère terminal, l'énorme gibbosité du volcan forme une

région géographique spéciale, non moins distincte du reste de la Sicile

par ses produits, ses cultures, sa population, que par son histoire

géologique, L'Etna constitue un monde à part.

[Illustration: N° 101.--PROFIL DE L'ETNA.]

Les anciens navigateurs de la Méditerranée s'imaginaient pour la plupart

que le volcan de là Sicile était le colosse suprême parmi les montagnes

de la Terre. Ils se trompaient de peu pour les contrées du monde connu,

car les cimes du littoral méditerranéen plus élevées que l'Etna ne

s'élèvent qu'aux deux extrémités de la Grande Mer, sur les côtes

d'Espagne et de Syrie, et le mont sicilien a, de plus que ces montagnes,

son majestueux isolement, la fière pureté de ses contours, quelquefois

aussi le reflet flamboyant de ses laves et presque toujours sa haute

colonne de fumée se déployant en arcade dans le ciel. De toutes les mers

qui environnent la Sicile on voit le grand géant dressant sa tête

neigeuse et fumante au-dessus des autres monts qui lui font cortège. La

position de l'Etna au centre précis de la Méditerranée et au bord du

passage de Messine contribuait également, suivant les idées

cosmogoniques des anciens, à donner la prééminence à l'Etna: c'était le

«pilier du Ciel»; c'était aussi le «clou de la Terre». Plus tard, ce fut

pour les Arabes le Djebel, la «montagne» par excellence, et les

indigènes lui donnent encore, par tradition, le nom de Mongibello.

Les pentes moyennes de l'Etna, prolongées par des coulées de laves qui

se sont épanchées dans tous les sens, sont fort douces et diminuent

assez régulièrement vers la base; on s'étonne à la vue des profils qui

constatent combien faible est la déclivité générale de la montagne,

d'aspect si superbe pourtant. Aussi, pour atteindre à sa hauteur

verticale de plus de 3 kilomètres, l'Etna doit s'étaler sur une surface

énorme; il occupe un territoire d'environ 1,200 kilomètres et, sans

compter les petites sinuosités du pourtour, le développement total de la

base est d'environ 35 lieues. Tout cet espace est parfaitement limité

par l'hémicycle des vallées de l'Alcantara et du Simeto; seulement un

col de 860 mètres d'élévation rattache au nord-ouest le massif de l'Etna

au système montagneux du reste de la Sicile; de petits cônes d'éruption

s'élèvent en dehors de la masse du volcan, au nord de l'Alcantara et

quelques coulées de lave se sont déversées à l'ouest en comblant

l'ancienne vallée du Simeto; la rivière obstruée a dû se creuser dans la

roche basaltique un nouveau lit coupé de rapides et de cascades.

Sur le versant de l'Etna tourné du côté de la mer d'Ionie, un vide

énorme d'environ 25 kilomètres de superficie et d'un millier de mètres

de profondeur moyenne interrompt la régularité des pentes de l'Etna:

c'est le val del Bove. Ce vaste cirque d'explosion est tout parsemé de

cratères adventices et s'étage en marches gigantesques, du haut

desquelles, lors des éruptions, les coulées de lave plongent en

cataractes de feu. Jadis ainsi que l'ont établi les recherches de Lyell,

c'est dans le val del Bove que s'ouvrait le grand cratère terminal de

l'Etna; mais, à une époque inconnue, le centre de l'activité volcanique

s'est déplacé, et maintenant la bouche suprême de la montagne se trouve

à quelques kilomètres plus à l'ouest. Peut-être même ce deuxième

cratère, dont chaque nouvelle éruption modifie les dimensions et les

contours, a-t-il souvent changé de place, car la large plate-forme sur

laquelle repose le cône terminal semble avoir porté jadis une masse de

cinq à six cents mètres plus élevée, qu'une explosion aura probablement

fait voler dans les airs[113]. Quoi qu'il en soit, les abîmes du val del

Bove peuvent toujours être considérés comme le vrai centre de l'Etna,

car c'est là que les laves se montrent à nu dans leur ordre de

superposition, leurs failles, leurs ruptures, leurs géodes, leurs roches

injectées: en nul autre cirque de volcan les géologues n'ont pu mieux

étudier la structure intime des montagnes d'éruption. Au bord de la mer,

les falaises qui portent la ville d'Aci-Reale permettent aussi

d'embrasser d'un coup d'oeil une longue période de l'histoire du volcan.

Le plateau, qui se termine abruptement du côté de la mer, par une paroi

de 100 mètres d'élévation, se compose de sept coulées de lave vomies

successivement par les crevasses de l'Etna. Chaque coulée offre, dans

presque toute son épaisseur, une masse compacte où les plantes peuvent à

peine insérer leurs racines; mais la partie supérieure de chaque assise

est uniformément changée en une couche de tuf ou même de terre végétale,

due à l'action de l'atmosphère pendant une série de siècles inconnue.

Après être sorti des flancs de la montagne, chacun des courants de lave

eut le temps de se refroidir, de se recouvrir d'humus et de porter une

végétation arborescente, que devait plus tard recouvrir un autre fleuve

de pierre, On a constaté aussi ce phénomène curieux que, tout en

s'accroissant en haut par l'apport de nouvelles assises, la falaise

grandissait en bas par le soulèvement graduel de la masse: des lignes

d'érosion distinctement tracées par la mer à différents niveaux

au-dessus de la nappe actuelle de la Méditerranée mesurent le mouvement

de poussée qui s'est produit sous ces roches de l'Etna. De belles

grottes encadrées de prismes basaltiques et, dans le voisinage

d'Aci-Trezza, les Faraglioni ou rochers des Cyclopes, témoignent aussi

des changements considérables qui se sont opérés dans la structure des

laves, depuis l'époque où elles sont sorties de l'intérieur du volcan.

[Note 113:

Superficie de l'Etna 1,200 kil. carrés.

Hauteur actuelle de la montagne 3,369 mètres.

Diamètre actuel du cratère 320 »

» du puits 10(?) »

]

[Illustration: N° 102.--CHEIRE DE CATANE.]

Pendant les vingt-cinq siècles de la période moderne, plus ou moins

vaguement éclairée par l'histoire, l'Etna s'est ouvert plus d'une

centaine de fois pour vomir des matières fondues, et quelques-unes des

éruptions ont duré plusieurs années. On n'a, du reste, pu constater

aucune régularité dans les paroxysmes de la montagne, ni de coïncidence

avec les mouvements volcaniques des îles Éoliennes. Les fentes se

produisent sans ordre sur tout le pourtour du volcan, et les quantités

de lave qui en sortent sont des plus inégales. Le courant le plus

considérable dont parle l'histoire est celui qui se déversa sur la ville

de Catane, en 1669. Issu de terre à une très-haute température, il

s'étala d'abord en lac dans les campagnes de Nicolosi, fondit et emporta

comme un glaçon une partie de la colline de Monpilieri, qui gênait sa

marche, puis se divisa en trois coulées, dont la plus large, se

recourbant au sud-est, marcha sur Catane, rasa une partie de la ville,

noya les jardins sous un déluge de scories et jeta dans la mer un

promontoire de près d'un kilomètre à la place de l'ancien port. On

évalue à un milliard de mètres cubes la quantité de lave qui sortit

alors de l'Etna, pour changer en un désert rocheux d'une centaine de

kilomètres carrés des campagnes d'une extrême fertilité, où plus de

vingt-cinq mille personnes habitaient quatorze villes et villages. Le

double cône des Monti Rossi, au gracieux cratère empli d'une forêt de

genêts aux fleurs d'or, est formé des cendres que lança l'évent

supérieur de la crevasse pendant la grande éruption. Plus de sept cents

cônes parasites d'origine analogue à celle des Monti Rossi sont épars ça

et là sur les pentes extérieures de l'Etna, monuments naturels des

anciennes éruptions. Les uns, plus antiques, sont presque entièrement

oblitérés par les intempéries ou bien enfouis par des coulées de lave

plus récentes; les autres, véritables montagnes de plusieurs centaines

de mètres de hauteur, ont encore leur forme conique primitive. Plusieurs

sont recouverts de forêts; il en est aussi dont les cratères sont

changés en jardins, coupes charmantes où des maisons de plaisance

scintillent au milieu de la verdure.

La zone, de mille à deux mille mètres, où se pressent en plus grand

nombre les cônes parasites, indique la région du volcan où la poussée

intérieure se fait le plus énergiquement sentir. Près du sommet,

l'activité souterraine est d'ordinaire moins violente. Le cratère

terminal n'est, dans la plupart des éruptions, qu'une sorte de cheminée

d'où la vapeur d'eau et les gaz volcaniques s'échappent en tourbillons.

Tout autour, les fumerolles réduisent le sol en une espèce de bouillie,

et, par le dégagement de substances diverses, bariolent les scories des

couleurs les plus éclatantes, rouge écarlate, jaune d'or, vert

d'émeraude. D'ordinaire la chaleur du foyer caché est encore

très-sensible sur les talus extérieurs du cône; elle agglutine les

pierres en une masse cohérente, beaucoup moins pénible à gravir que ne

le sont les cendres meubles du Vésuve. Il est rare que, dans leur

ascension, les visiteurs aient à craindre la chute de quelque bombe

volcanique. Les éruptions de pierres, jaillissant en gerbes de la bouche

suprême, ont lieu quelquefois, et même Recupero a vu des blocs lancés à

deux mille cent cinquante mètres de hauteur; mais ce sont là des

phénomènes exceptionnels. Si les pluies de scories étaient fréquentes,

une petite construction romaine, dite la «Tour du Philosophe.», qui se

trouve dans un épaulement du mont, au-dessus des précipices du val del

Bove, serait depuis longtemps enterrée sous les débris. On pourrait donc

sans danger établir sur ces hauteurs un observatoire météorologique:

nulle station ne serait plus utilement placée, car, du sommet, on

assiste à la formation des orages qui grondent sur les plaines, et,

là-haut, le vent polaire et le vent équatorial annoncent, parleur

conflit, le temps qui se prépare pour les régions inférieures de

l'Europe et de l'Afrique.

[Illustration: N° 103.--CONES PARASITES.]

[Illustration: LE CHATAIGNIER DES CENT CHEVAUX ET L'ETNA. Dessin de E.

Grandsire, d'après une photographie de H. P. Berthier]

La cime de l'Etna ne s'élève pas jusque dans la zone aérienne des neiges

persistantes, et la chaleur du foyer souterrain fond la plupart des

petits névés amassés dans les creux. Cependant la moitié supérieure de

la montagne reste blanche durant la plus grande partie de l'année. La

fonte de ces neiges et les pluies copieuses qu'apportent les vents de la

mer devraient, semble-t-il, former de nombreux ruisseaux sur le pourtour

du volcan; mais les pierrailles et les cendres qui recouvrent en talus

les roches de lave solide absorbent promptement toute l'humidité des

hauteurs, et bien rares sont les endroits favorisés où quelque fontaine

vient rejaillir à la surface. Les grandes sources ne font leur

apparition qu'à la base de la montagne, et quelques-unes seulement dans

le voisinage immédiat de la mer. Telle est la fontaine d'Acis, échappée

au chaos de rochers que Polyphème, c'est-à-dire l'Etna lui-même, le

géant aux «mille voix», lança contre les navires du sage Ulysse; telle

est aussi la rivière d'Amenano, qui surgit dans la ville même de Catane

et s'épanche dans les eaux du port en cascatelles d'argent. A la vue de

ces sources, au flot si clair et si frais, apparaissant au milieu des

sables noirs et des roches brûlées, on comprend sans peine que les

anciens Grecs les aient considérées comme des êtres divins, qu'ils aient

frappé des médailles en leur honneur et leur aient élevé des statues.

Catane s'était mise sous la protection du dieu Amenanos, qui l'abreuvait

de ses ondes.

Si l'eau ruisselante manque presque complètement sur les pentes de

l'Etna, du moins l'humidité se conserve dans les cendres en assez grande

quantité pour nourrir une riche végétation. Partout où les carapaces des

coulées de lave ne sont pas trop compactes pour laisser pénétrer les

radicelles des plantes, les déclivités de la montagne sont revêtues de

verdure. Les hautes régions, occupées pendant la plus grande partie de

l'année par les neiges, sont les seules qui gardent, sur presque tout le

pourtour du mont, leur nudité première. Il est d'ailleurs assez étonnant

que la flore alpine soit tout à fait absente du sommet de l'Etna, où la

température moyenne de l'atmosphère et du sol est précisément ce qui

convient à ces végétaux. Les géologues en concluent que de tout temps

l'Etna s'est trouvé séparé des Alpes par de grands espaces

infranchissables pour les oiseaux qui portent des graines fécondes dans

leur gésier ou aux plumes de leurs pattes.

Jadis le volcan était entouré d'une ceinture de forêts: au-dessous de la

zone des neiges et des cendres, au-dessus de celle des cultures,

s'étendait la région des grands bois, chênes, hêtres, pins et

châtaigniers. De nos jours il n'en est plus ainsi. Sur les pentes

méridionales, que gravissent d'ordinaire les visiteurs, il n'y a plus de

forêts; ça et là seulement on aperçoit quelques gros troncs de chênes

ébranchés. Sur les autres versants, les bouquets d'arbres sont plus

nombreux; même du côté du nord, quelques restes de hautes futaies

donnent à divers paysages de l'Etna un caractère tout à fait alpin; mais

les bûcherons continuent avec acharnement leur oeuvre d'extermination, et

l'on peut craindre qu'avant longtemps il n'existe plus un seul débris te

antiques forêts. Les splendides châtaigniers du versant occidental,

parmi lesquels on admirait naguère l'arbre des «Cent Chevaux», découpé

maintenant par la vieillesse et les intempéries en trois fûts séparés,

témoignent de l'étonnante fertilité des laves du volcan. Les jeunes

pousses des taillis, si droites, si lisses et toutes gonflées de séve,

s'élancent du sol avec une fougue singulière; en quelques années, quand

le voudront les agriculteurs, la zone déboisée de l'Etna pourra

reprendre sa parure de feuillage.

Quant à la zone des cultures, qui forme une large bande circulaire à la

base de la montagne, c'est en maints endroits le plus admirable des

jardins. Les bosquets d'oliviers, d'orangers, de citronniers et d'autres

arbres à fruits, auxquels se mêlent çà et là des groupes de palmiers,

transforment toutes les premières pentes en un immense verger; de

nombreuses villas, des coupoles d'églises et de couvents se montrent de

toutes parts au-dessus des massifs de verdure. La terre est si fertile,

que ses produits peuvent suffire à une population trois ou quatre fois

plus dense que celle des autres contrées de la Sicile et de l'Italie.

Plus de trois cent mille habitants se sont groupés sur les pentes de

cette montagne, que de loin on considère comme devant être un lieu

d'épouvante et de péril imminent, et qui de temps à autre s'entr'ouvre

en effet pour noyer ses campagnes sous un déluge de feu. A la base du

volcan, les villes touchent aux villes et se suivent comme les perles

d'un collier[114]. Qu'une coulée de lave recouvre une partie de la

chaîne d'habitations humaines, bientôt celle-ci se reforme au-dessus des

pierres refroidies. Des bords du cratère de l'Etna, le gravisseur

contemple avec étonnement toutes ces fourmilières humaines à l'oeuvre au

pied de la puissante montagne. La zone concentrique de verdure et de

maisons contraste étrangement avec le désert de neiges et de cendres

noires qui occupe le centre du tableau et, par delà le Simeto, avec les

escarpements inhabités des monts calcaires. Mais ce n'est là qu'une

partie de l'immense et merveilleux panorama de 200 kilomètres de rayon.

C'est à bon droit que les voyageurs célèbrent le spectacle presque sans

rival que présentent les trois mers d'Ionie, d'Afrique et de Sardaigne,

entourant de leurs eaux plus bleues que le ciel le grand massif

triangulaire de la Sicile, les hautes péninsules de la Calabre et les

îles éparses de l'Éolie.

[Note 114:

Population kilométrique de l'Italie 90 hab.

» » de la zone habitable de l'Etna 550 »

]

Les monts Pélore, qui continuent en Sicile la chaîne italienne de

l'Aspromonte, sont de hauteur bien modeste en comparaison de l'Etna,

mais ils existaient déjà depuis des âges, lorsque la région où s'élève

de nos jours le volcan était encore un golfe de la mer. On croyait jadis

que la plus haute cime du Pélore, consacrée à Neptune par les anciens,

puis à la «Divine Mère» (_Dinna Mare_) par les Siciliens modernes, était

percée d'un cratère; mais il n'en est rien. Composées de roches

primitives et de transition, revêtues sur leurs flancs de Calcaires et

de marbres, ces montagnes longent d'abord le littoral de la mer d'Ionie,

tout bordé de caps abrupts, puis elles reploient vers l'ouest leur crête

principale et courent parallèlement aux côtes de la mer Éolienne. Vers

le milieu de sa longueur, la chaîne, connue en cet endroit sous le nom

de Madonia, atteint sa plus grande élévation, et de magnifiques forêts,

encore épargnées par la hache, lui donnent un aspect tout septentrional:

on pourrait se croire dans les Apennins ou dans les Alpes Maritimes. Des

promontoires calcaires, presque entièrement isolés, s'avancent dans les

flots au nord des montagnes et, par la beauté de leur profil, la variété

de leurs formes, font de cette côte une des plus remarquables de la

Méditerranée. Même après avoir visité le littoral de la Provence, de la

Ligurie, du Napolitain, on reste saisi à la vue des caps superbes de la

côte sicilienne; on contemple avec admiration l'énorme bloc

quadrangulaire de Cefalù, la colline plus doucement ondulée de Termini,

les masses verticales de Caltafano, et surtout, près de Palerme, la

forteresse naturelle du Monte Pellegrino, roche presque inaccessible de

20 kilomètres de tour, où le vieil Hamilcar Barca se maintint durant

trois années contre tous les efforts d'une armée romaine. Le mont San

Giuliano, qui termine la chaîne à l'occident, est aussi un piton

calcaire presque isolé: c'est l'ancien mont Eryx, jadis consacré à

Vénus.

Toutes les montagnes qui rayonnent de la grande chaîne vers les parties

méridionales de l'île vont en s'abaissant par degrés. La déclivité

générale de la Sicile est tournée vers les côtes de la mer d'Ionie et de

la mer d'Afrique; aussi l'écoulement des eaux se fait-il presque

uniquement sur ces deux versants extérieurs; toutes les rivières à cours

permanent, le Platani, le Salso, le Simeto, coulent au sud de l'arête

des monts Nébrodes et Madonia; les torrents du versant septentrional ne

sont que des _fiumare_, formidables après les pluies, perdus dans les

champs de pierre pendant les sécheresses. C'est également au sud des

montagnes que s'étendent les lacs et les marais de l'île, les _pantani_

et le lac ou _biviere_ de Lentini, la plus grande nappe d'eau de la

Sicile, le lac de Pergusa ou d'Enna, entouré jadis de gazons fleuris où

jouait Proserpine lorsque le noir Pluton vint la saisir, le «vivier» de

Terra-nova, et plusieurs autres nappes marécageuses qui furent autrefois

des golfes de la mer. Autant la côte septentrionale est pittoresque,

imprévue de contours, hérissée de promontoires escarpés, autant la côte

du sud est uniforme et rhythmée en anses également infléchies, sableuses

et manquant d'abri. Sur ce rivage, les ports naturels sont rares et

périlleux: pendant les tempêtes d'hiver les navires ont à courir de

grands dangers dans ces parages.

La longue déclivité de la Sicile, au sud des monts Madonia, se compose

de terrains tertiaires et de strates plus modernes, contenant en

abondance des coquillages fossiles, dont la plupart se trouvent encore à

l'état vivant dans les mers voisines. Divers géologues, et surtout

Lyell, ont pu mesurer l'âge relatif des argiles et des brèches calcaires

de ces contrées par la proportion plus ou moins grande des testacés que

l'on recueille à la fois dans les roches et dans les eaux. On a constaté

que nulle part en Europe les strates de formation récente ne sont plus

solides, plus compactes et plus élevées qu'en Sicile; près de

Castro-Giovanni, au centre même de l'île, les roches postpliocènes

atteignent 900 mètres de hauteur[115]. Une autre particularité

remarquable est que des couches tertiaires, constituant des massifs de

hautes collines au sud de la plaine de Catane, alternent avec des

strates de matières volcaniques. Ce sont évidemment des éruptions

sous-marines qui ont maçonné ces assises de calcaire et de tuf

entremêlés. Tandis que les argiles, les sables, les amas de coquillages

se déposaient en lits réguliers au fond de la mer, des bouches

d'éjection s'ouvraient soudain, pour vomir des cendres et des scories,

puis la mer recommençait son oeuvre; elle égalisait les débris et

formait de nouvelles couches alluviales, que d'autres matières

volcaniques venaient crevasser et recouvrir. C'est de la même manière

que se forment au-dessous de la mer les couches profondes situées à

l'ouest du banc de Nerita, entre Girgenti et l'île de Pantellaria. Le

volcan de Giulia ou Ferdinandea y fait de temps en temps son apparition

depuis la période historique. On dit l'avoir vu en 1801; trente ans plus

tard, il surgit de nouveau et s'entoura d'un îlot de 6 kilomètres de

tour, que purent étudier de Jussieu et Constant Prévost; en 1863, il a

reparu pour la troisième fois; mais le temps de l'émersion définitive

n'est pas encore venu. La mer a toujours balayé les cendres et les

scories pour les étaler en couches régulières et les faire alterner avec

ses propres dépôts. En 1840, la butte sous-marine du volcan n'était

recouverte que par 2 mètres d'eau; actuellement la sonde n'y trouverait

pas le sol à 100 mètres de profondeur.

[Note 115: Altitudes diverses de la Sicile:

Mont Etna 3,313 mètres (trig.).

Madonia (Pizzo di Case) 1,931 »

Dinnamare 1,100 »

Centorbi 736 »

Monte San Giuliano 700 »

Monte Pellegrino 600 »

]

Cette bouche d'éruption ouverte en pleine Méditerranée n'est pas le seul

témoignage de l'activité du foyer souterrain dans les parties

méridionales de la Sicile. Diverses sources minérales dégagent de

l'acide carbonique et d'autres gaz provenant du travail intérieur. Dans

le lac intermittent de Nafta ou de Palici, situé près de Palagonia, au

sud de la plaine de Catane, trois petits cratères s'ouvrant au milieu

des eaux bitumineuses lancent à gros bouillons des gaz irrespirables;

les oiseaux évitent de voler au-dessus du lac et les petits animaux qui

s'en approchent y laissent leurs cadavres. Les dieux Palici étaient

tellement redoutés par les anciens, que l'asile de leur sanctuaire était

inviolable et que les esclaves réfugiés y acquéraient le droit de dicter

des volontés à leurs maîtres; encore de nos jours, ces cratères

lacustres inspirent une grande terreur aux indigènes, quoiqu'ils n'aient

pas remplacé par une chapelle propitiatoire les temples des païens. Il

est probable que le lac de Pergusa présente aussi quelquefois des

phénomènes du même genre; cet ancien cratère, d'environ 7 kilomètres de

tour, est presque toujours très-peuplé d'anguilles et de tanches, mais

soudain tous ces poissons périssent et la surface du lac se recouvre de

leurs corps en décomposition; sans doute ce sont des émissions de gaz

qui causent la foudroyante mortalité. Plus à l'ouest, près de Palazzo

Adriano, une nouvelle salse a jailli du sol en décembre 1870. Tout le

sous-sol de la Sicile est en effervescence chimique.

En dehors de la Sicile etnéenne, le principal centre de l'activité

volcanique se trouve dans les environs de Girgenti, au lieu dit les

Maccalube. L'aspect de la plaine y change suivant les saisons; en été,

de petits cratères emplis d'une bouillie argileuse dégagent incessamment

des bulles de gaz et déversent de la boue sur leurs talus extérieurs;

mais quand viennent les pluies d'hiver, tous les cônes sont délayés et

mélangés en une sorte de pâte d'où s'échappe la vapeur. Au commencement

du siècle, de petits tremblements de terre secouaient parfois le sol, et

des jets de boue et de pierre s'élevaient en gerbes à 10 ou 20 mètres de

hauteur; en 1777, une éruption exceptionnelle avait projeté les débris à

plus de 30 mètres de haut. De nos jours, les Maccalube sont plus

tranquilles. Comme les volcans de laves, ces laboratoires de boues ont

leurs périodes de calme et d'exaspération.

Les gisements de soufre, qui sont l'une des principales richesses de la

Sicile, proviennent sans doute indirectement des foyers de lave qui

bouillonnent au-dessous de la contrée; mais aucun ne se trouve sur les

pentes ni dans le voisinage immédiat du Mongibello. Les masses de

soufre, éparses en petits bassins, sont disposées de l'est à l'ouest sur

plus d'un quart de la superficie de l'île, dans les terrains tertiaires

qui s'étendent de Centorbi à Cattolica dans la province de Girgenti. Ils

datent tous de l'époque miocène Supérieure et reposent sur des bancs

d'infusoires fossiles exhalant une forte odeur de bitume. Les géologues

discutent encore sur la manière dont s'est déposé le soufre, mais il

semble très-probable qu'il provient de sulfure de chaux apporté du sein

de la terre par les sources thermales et décomposé par les intempéries.

La formation géologique où se trouve le soufre est également riche en

gypse et en sel gemme: en maints endroits on reconnaît le voisinage des

couches salées par des efflorescences qui se montrent à la surface et

que l'on connaît sous le nom d'_occhi di sale_, «yeux du sel.»

La Sicile a, comme la Grèce, le climat le plus heureux. Les hautes

températures de l'été sont adoucies par les brises marines qui soufflent

régulièrement pendant les heures les plus chaudes de la journée. Les

froids de l'hiver ne sont sensibles que par suite du manque absolu de

comfort dans les maisons, car les gelées sont inconnues et bien rarement

la neige tombe sur les pentes inférieures des montagnes. Les pluies

d'automne sont fort abondantes, mais elles alternent souvent avec les

beaux jours de soleil et n'ont pas le temps de refroidir complètement

l'atmosphère. Les vents dominants, qui soufflent du nord et de l'ouest,

sont très-salubres; par contre, le sirocco, provenant généralement du

sud-est, est redouté comme un vent de mort, surtout quand il arrive sur

la côte septentrionale, où il a perdu presque toute son humidité[116].

Il dure d'ordinaire trois ou quatre jours, pendant lesquels on se

garderait bien de coller le vin, de saler la viande, ou de peindre les

appartements ou les meubles. Ce vent est le principal désagrément du

climat. Dans certaines parties de la Sicile, les émanations des

marécages sont aussi fort dangereuses, mais la faute en est à l'homme,

qui laisse croupir les eaux. C'est ainsi qu'Agosta et Syracuse, sur la

côte orientale, sont assiégées par les fièvres et que la mort défend les

approches de l'antique Himéra.

[Note 116:

Température moyenne à Palermo et à Messine 18°C

» » à Catane et à Girgenti 20°C

Écart moyen de température, de l'hiver à l'été 2 à 33°

Pluies moyennes à Palermo 0m,66

]

Favorisée par les conditions de température et d'humidité, la végétation

présente un caractère semi-tropical dans les plaines et les vallées

basses. Un grand nombre de plantes étrangères d'Asie et d'Afrique se

sont acclimatées facilement en Sicile. Les dattiers sont groupés en

bouquets dans les jardins et même en pleine campagne; les plaines

d'aspect tout africain qui entourent Sciacca sont en maints endroits

complètement recouvertes de palmiers nains ou _giummare_, qui valurent à

l'ancienne Sélinonte le surnom de _Palmosa_; diverses espèces de

cotonniers croissent sur les pentes des collines jusqu'à l'altitude de

200 mètres; le bananier, la canne à sucre, le bambou, fleurissent hors

des serres; la _Victoria regia_ recouvre les viviers de ses larges

feuilles et de ses fleurs; le papyrus du Nil, inconnu dans toutes les

autres parties de l'Europe, s'unit aux grands roseaux pour obstruer le

cours de la rivière d'Anapus, dans les environs de Syracuse; naguère il

croissait aussi dans l'Oreto, près de Palerme, mais il en a disparu.

Quoique d'origine étrangère à l'Europe, le _cactus opuntia_ ou figuier

de Barbarie est devenu la plante la plus caractéristique des campagnes

du littoral de la Sicile; les coulées de lave les plus rebelles à la

culture se recouvrent en peu de temps de fourrés inhospitaliers de

cactus, aux disques de chair verdâtre hérissés d'épines. C'est à la base

méridionale de l'Etna que ces plantes du midi et tous les autres

végétaux des régions voisines des tropiques remontent le plus haut. Sans

grand effort de culture, les paysans y font croître l'oranger jusqu'à

plus de 500 mètres d'altitude, et le mélèze y pousse spontanément

jusqu'à 2,250 mètres. Ces pentes tournées vers le soleil de l'Afrique

sont la terre la plus chaude de l'Europe, non-seulement à cause de leur

exposition, mais à cause du parfait abri que la masse du volcan offre

contre les vents du nord et de la couleur noirâtre des scories et des

cendres, que viennent frapper les rayons du midi.

Dans les régions revêtues d'arbres ou d'arbustes, la campagne est

toujours verte, même en hiver: l'oranger, l'olivier, le caroubier, le

laurier-rose, le lentisque, le tamaris, le cyprès, le pin gardent leur

feuillage et donnent ainsi à la nature une gravité douce, bien

différente de la morne tristesse de nos paysages hivernaux du nord. Avec

un peu de soin, les horticulteurs entretiennent aussi constamment la vie

dans leurs jardins: il n'y a point de primeurs en Sicile, pour ainsi

dire, parce que l'on peut obtenir les légumes frais pendant tout le

courant de l'année. C'est dans le voisinage de Syracuse que les jardins

se montrent dans leur plus grande beauté, à cause du contraste de leur

merveilleuse végétation avec les roches nues. Il en est un surtout, dans

lequel on se trouve comme par enchantement, au sortir d'une fissure de

précipice, et qui est un lieu féerique de verdure, d'ombre et de

parfums: c'est l'_Intagliatella_ ou _Latomia de' Greci_, l'une des

carrières où les esclaves grecs taillaient les pierres de construction

pour les temples et les palais de Syracuse. Des orangers, des

citronniers, des néfliers du Japon, des pêchers, des arbres de Judée,

aspirant à l'air libre et montant vers la lumière du ciel, s'élèvent à

la hauteur gigantesque de 15 et 20 mètres; des arbustes en massifs

entourent les troncs des arbres; des guirlandes de lianes s'entremêlent

aux branches; des fleurs et des fruits jonchent les allées et de

nombreux oiseaux chantent dans le feuillage. Au-dessus de cet élysée

d'arbres odorants et fleuris se dressent les roches coupées à pic de la

carrière; les unes encore nues et blanches comme aux jours où les

taillèrent les instruments des esclaves athéniens, les autres revêtues

de lierre du haut en bas ou portant des rangées d'arbustes sur chacun de

leurs escarpements.

Située, comme elle l'est, sur le parcours de toutes les nations qui se

sont disputé l'empire de la Méditerranée, la Sicile doit représenter,

dans sa situation actuelle, le mélange des éléments les plus divers.

Sans parler des Sicanes, Sicules et autres aborigènes, que le manque de

renseignements historiques ne permet pas de classer avec certitude parmi

les autres races d'Europe, mais qui parlaient probablement une langue

soeur des idiomes latins, on sait que les Phéniciens et les Carthaginois

colonisèrent le littoral et que les Grecs y devinrent presque aussi

nombreux que dans la mère patrie. Il y a vingt-six siècles déjà, la

Sicile commençait à se transformer en une terre hellénique, par la

fondation de Naxos sur un promontoire marin à la base de l'Etna. Bientôt

après, Syracuse, qui plus tard devint une république si puissante,

Lentini, Catane, Megara Hyblæa, Messine, Himéra, Selinus, Camarine,

Agrigente, accrurent le nombre des cités grecques; tout le pourtour de

l'île, de même que de nos jours le littoral de la Macédoine, de la

Thraco et de l'Asie Mineure, devint une autre Grèce, au détriment des

populations indigènes, refoulées dans l'intérieur. Les côtes de Sicile

n'étaient-elles pas d'ailleurs une véritable Hellade par le climat, la

transparence de l'air, l'aspect des rochers et des montagnes? Le port

«marmoréen» et la grande baie de Syracuse, l'acropole et le mont Hybla

ne forment-ils pas un paysage que l'on croirait détaché de l'Attique ou

du Péloponèse? La fontaine d'Aréthuse, que l'on voit surgir au bord de

la mer, dans l'îlot même d'Ortygie, et dont les eaux proviennent de

l'intérieur de la contrée, par-dessous un détroit marin, ne

ressemble-t-elle pas à l'Erasinos et à tant d'autres sources de

l'Hellade qui se perdent dans les gouffres des plateaux pour reparaître

à la lumière dans le voisinage du littoral? Les Syracusains disaient que

le fleuve Alphée, amant de la nymphe Aréthuse, ne se mêlait point à la

mer d'Ionie: au sortir des plaines de l'Élide, il s'engouffrait sous les

eaux salées pour surgir de nouveau sur la rive sicilienne. Parfois,

racontent les marins, on voyait Alphée bouillonner au-dessus de la mer,

à côté de la fontaine Aréthuse, et dans son courant tourbillonnaient des

feuilles, des fleurs et des fruits des arbres de la Grèce. Est-il une

légende qui dise d'une manière plus touchante l'amour du sol natal? La

nature tout entière avec ses fleuves, ses fontaines et ses plantes,

avait suivi l'Hellène dans sa nouvelle patrie.

Beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est de nos jours, la Sicile devait

compter à l'époque de sa prospérité plusieurs millions de Grecs, si l'on

en juge par les énormes populations que l'on nous dit avoir vécu dans

les murs de Syracuse, de Selinus, d'Agrigente. Les marchands et les

soldats carthaginois ont bien plus exploité le pays qu'ils ne l'ont

colonisé, et quoique, pendant trois ou quatre siècles, ils aient dominé

sur diverses parties de l'île, ils n'y ont guère laissé que de faibles

débris de murailles, des monnaies et des inscriptions. Ainsi que le fait

remarquer judicieusement Dennis, les monuments les plus frappants de

leur règne en Sicile sont les sites désolés où s'élevaient autrefois

Himéra et Selinus. Cependant, quelque minime qu'ait été, relativement à

celle des Grecs, la part qu'ont prise les Carthaginois dans les

croisements de la population sicilienne, et, par conséquent, dans les

destinées ultérieures du peuple, cette part ne doit pas être négligée:

l'élément punique est entré dans le torrent circulatoire de la nation.

Il en est de même, à bien plus forte raison, pour les conquérants

romains, auxquels l'île appartint pendant près de sept siècles. Les

Vandales, les Goths ont aussi laissé leurs traces. Les Sarrasins

eux-mêmes, si mélangés par la race, à la fois Arabes et Berbères,

ajoutèrent au génie sicilien leur feu méridional, tandis que leurs

vainqueurs, devenus leurs élèves en civilisation, les Normands,

apportèrent les qualités solides, l'audace, la force indomptable qui

animait à cette époque ces rudes fils des mers boréales. Lorsque ceux-ci

mirent le siège devant Palermo en 1071, on ne parlait pas moins de cinq

langues dans l'île, l'arabe, l'hébreu, le grec, le latin, le sicilien

vulgaire; mais l'arabe avait si bien pris la prépondérance comme idiome

civilisé, que, même sous la domination normande, les inscriptions des

palais et des églises se gravaient en cette langue: c'est à la cour du

roi Roger qu'Edrisi rédigea sa grande géographie, l'un des principaux

monuments de la science. En 1223, les derniers Arabes de langage furent

déportés dans le Napolitain, mais les croisements avaient déjà

profondément modifié la race.

Plus tard, Français, Allemands, Espagnols, Aragonais ont également

contribué pour une plus faible part à faire des Siciliens un peuple

différent de ses voisins d'Italie par l'aspect, les moeurs, les habitudes

et le sentiment national. Pour l'insulaire, tous les continentaux, même

ceux des Calabres, sont considérés comme des étrangers. Le manque de

communications faciles permettait aux différents groupes de maintenir

plus longtemps leur idiome et leurs caractères distinctifs de race.

Ainsi, par un étrange phénomène, les Lombards de Bénévent et de Palerme

que les Normands déportèrent dans l'île, ont gardé leur langue en Sicile

plusieurs siècles après la disparition de ce dialecte en Lombardie même.

Encore de nos jours, environ cinquante mille Siciliens témoignent par

leur langage de leur origine lombarde; Piazza Armerina, Aidone, San

Fratello, Nicosia sont les localités où le patois lombard continue de se

parler. C'est à San Fratello, sur une colline escarpée de la côte

septentrionale, que le vieil idiome est resté le plus pur; à Nicosia,

dans l'intérieur, l'accent lombard a gardé quelque chose de celui des

anciens maîtres franco-normands. D'ailleurs le dialecte sicilien,

surtout dans les districts les plus reculés de l'intérieur, n'est pas

encore complètement italianisé; il contient toujours plusieurs termes

grecs; en outre, beaucoup de mots arabes et de noms de villes rappellent

l'ancienne domination des Sarrasins. Une des expressions les plus

curieuses est celle de «val», qui s'applique aux diverses provinces de

la Sicile, et que l'on croit dérivée de _vali_, l'ancien titre des

gouverneurs politiques. L'idiome sicilien, moins sonore que ceux du

continent italien, supprime souvent les voyelles entre les consonnes et

change les _o_, et même les _a_ et les _i_, en _ou_, ce qui rend le

parler à la fois plus dur et plus sourd; mais il se prête admirablement

à la poésie. Les chants populaires de la Sicile ne le cèdent en grâce

naturelle et en choix délicat d'expressions qu'aux admirables _rispetti_

de la Toscane.

De tous les immigrants qui sont venus, de gré ou de force, peupler la

Sicile à diverses époques, les Albanais, dits _Greci_ dans le pays, sont

les seuls qui ne se soient pas encore entièrement fondus avec les

populations environnantes; ils forment des groupes distincts de langage

et de rites religieux dans quelques villes de l'intérieur, et surtout à

Piana de' Greci, sur une terrasse qui domine au sud la conque de

Palerme. Mais, si la fusion entre tous les autres éléments ethniques

semble accomplie, la différence des populations siciliennes est

néanmoins très-grande, suivant la prépondérance de telle ou telle race

dans le croisement. Ainsi les Etnéens, surtout les habitants de Catane

et d'Aci-Reale, qui sont peut-être d'origine hellénique plus pure que

les Grecs eux-mêmes, puisqu'ils ne sont point mélangés de Slaves, ont

une excellente renommée de bonne grâce, de gaieté, de douceur,

d'hospitalité, de bienveillance. Ce sont les plus intelligents, les plus

instruits des Siciliens. Ceux de Trapani et de San Giuliano sont,

dit-on, les plus beaux, et leurs femmes charment l'étranger par la

régularité de leur visage et la grâce de leur physionomie. Les

Palermitains, au contraire, chez lesquels l'élément arabe a eu plus

d'influence que partout ailleurs, ont en général les traits lourds,

disgracieux, presque barbares; ils n'ouvrent pas volontiers leur demeure

pour la mettre à la disposition de l'étranger; ils gardent jalousement

l'épouse dans la partie la plus sombre de leur maison; leurs moeurs sont

encore un peu celles des musulmans.

C'est aussi dans Palerme et son district que les moeurs féroces de la

guerre, de la piraterie, du brigandage se sont maintenues le plus

longtemps. Les lois de l'_omertà_, «code des gens de coeur,» font un

devoir de la vengeance. _A chi ti toglie il pane, e tu toglili la vita!_

(A qui te prend le pain, eh bien, toi, prends la vie!) tel est le

principe fondamental du code; mais, dans la pratique, la vengeance

palermitaine n'a pas du tout la simplicité de la _vendetta_ corse, elle

se complique parfois d'atroces cruautés. D'après une statistique,

peut-être exagérée, il n'y aurait pas moins de quatre à cinq mille

Palermitains affiliés à la ligue secrète de la _maffia_, dont les

membres s'engagent solidairement à vivre de tromperies, de fraudes et de

vols de toute espèce. Encore en 1865, les brigands étaient à peu près

les maîtres de la campagne environnante, jusque dans les provinces

limitrophes de Trapani et de Girgenti. Ils en vinrent même, pour ainsi

dire, à faire le siège de Palermo et à la séparer de ses faubourgs;

aucun étranger n'osait quitter la capitale, de peur d'être assassiné ou

capturé par les bandits; aucun propriétaire n'allait récolter son blé,

son raisin, ses olives, ni tondre son troupeau sans acheter un droit de

passage aux malandrins, Dix ans se sont écoulés depuis cette époque, et,

malgré toutes les mesures exceptionnelles de répression, l'association

de la maffia, protégée par la complicité de la peur et par la haine de

la police étrangère, s'est maintenue dans sa force et fait peser la

terreur sur ses ennemis.

L'histoire de la maffia est encore à faire et risque fort de rester en

grande partie un mystère. On ne la connaît guère que par les scènes de

meurtre et de répression sanglante auxquelles elle a donné lieu. Une

chose est certaine, c'est qu'elle exista, sous d'autres noms, dès

l'époque des rois normands; tantôt elle s'accroît, tantôt elle diminue,

suivant les vicissitudes de la vie politique. Sans nul doute, la

situation s'est empirée depuis vingt ans, par suite de l'aggravation des

impôts, de la misère, de la levée des conscrits, et de tous les brusques

changements qu'amène avec lui un nouveau régime politique; le peuple,

habitué à la routine des anciens abus, n'a pas eu le temps de

s'accoutumer au fardeau plus récent dont l'a chargé l'annexion au

royaume d'Italie. Néanmoins, quelles que soient les difficultés de la

transition politique, il est certain que la population sicilienne

s'italianisera dans les villes d'abord, puis, de proche en proche, dans

les campagnes. La communauté de langue et d'intérêts rattache de plus en

plus l'île à la Péninsule, et désormais les deux contrées ne peuvent

manquer de graviter dans la même orbite. Pour l'Italie, l'adjonction de

la Sicile pourra devenir d'une valeur inestimable, si la bienveillance

mutuelle se rétablit, si la paix se maintient et si les ressources de

l'île sont exploitées avec intelligence par les Siciliens eux-mêmes.

L'accroissement considérable de la population, que l'on dit avoir

presque triplé depuis 1734, est un indice des richesses naturelles du

pays. Que serait-ce donc si la science et l'industrie succédaient

définitivement aux procédés barbares pour la mise en oeuvre de tous ces

trésors?

On sait que la Sicile était jadis la terre aimée de Cérés; c'est là,

dans la plaine de Catane, que la bonne déesse enseigna aux hommes l'art

de labourer le sol, de jeter les grains, de couper les moissons. Les

Siciliens n'ont pas oublié les leçons de Demeter, puisque plus de la

moitié du territoire de l'île est cultivée en céréales, mais il faut

dire qu'ils n'ont guère amélioré le système de culture enseigné par la

déesse aux époques fabuleuses; il leur est même à peu près impossible de

faire mieux que leurs ancêtres, puisque, en vertu de leur contrat avec

le noble propriétaire, héritier du feudataire normand, les cultivateurs

sont tenus de suivre l'ancienne routine des travaux. Presque tous leurs

instruments sont encore de formes primitives, les engrais sont à peine

employés, et, dès que la semence est dans la terre, le paysan laisse le

soin de son champ à la bonne nature. Quand on parcourt les campagnes de

Sicile, on s'étonne du manque absolu de maisons. Il n'y a point de

villages, mais seulement, à de grandes distances les unes des autres,

des villes populeuses [117]. Tous les agriculteurs sont des citadins qui

rentrent chaque soir, à la manière antique, dans l'enceinte de la ville;

il en est qui sont obligés de faire chaque jour un double trajet de dix

kilomètres ou davantage pour aller visiter leur champ et revenir au

gîte; seulement, il leur arrive parfois de s'épargner la course du

retour en passant la nuit dans quelque caverne ou dans un fossé couvert

de branches; pendant la moisson et les vendanges, des hangars élevés à

la hâte abritent les travailleurs. Les vastes champs de céréales qui

remplissent les vallons et recouvrent les pentes doivent à cette absence

d'habitations humaines un caractère tout spécial de tristesse et de

solennité. On dirait une terre abandonnée et l'on se demande pour qui

mûrissent ces épis.

[Note 117: Population moyenne des communes en Sicile, en

1871.....7,198 habitants.]

Les champs de céréales, quoique beaucoup plus étendus que les campagnes

consacrées à toute autre culture, ont cependant une plus faible

importance par la valeur totale de leurs produits. Les terrains qui

avoisinent les cités et que l'homme peut cultiver en jardins, en vignes,

en vergers, sans avoir à faire de véritables voyages, sont une source de

richesse bien autrement abondante. Actuellement, la denrée de la Sicile

qui a remplacé le froment nourricier comme principal article

d'exportation, c'est l'orange, la pomme d'or des anciens. La Sicile

n'est plus un «grenier», mais elle tend à devenir un immense dépôt de

fruits. Les sept grandes espèces d'orangers, subdivisées en quatre cents

variétés, sans compter de nombreuses formes bâtardes, représentent déjà

pour la Sicile une valeur d'environ cinquante millions de francs, et ce

revenu considérable tend à s'accroître chaque année. Le merveilleux

jardin dont s'est entourée Palerme s'agrandit sans cesse, aux dépens des

anciennes plantations d'arbres à manne et d'autres cultures, et recouvre

les pentes jusqu'à la hauteur de 350 mètres. C'est par centaines de

millions que les fruits s'exportent chaque année sur le continent

d'Europe, en Angleterre, aux États-Unis. Les oranges de moindre valeur,

qui ne trouveraient pas d'acheteurs sur les marchés étrangers, servent à

la fabrication d'huiles essentielles, d'acide citrique, de citrate de

chaux. La Sicile a le monopole de ce dernier article, que l'on emploie

en grande quantité pour l'impression des étoffes.

Comme pays de vignobles, la Sicile occupe aussi l'un des premiers rangs

parmi les contrées de l'Europe. C'est la plus importante des provinces

viticoles de l'Italie; elle fournit à elle seule plus du quart du vin

recueilli par la nation. D'ailleurs la culture de la vigne, dirigée en

grande partie par des étrangers, est beaucoup mieux entendue dans l'île

que sur la péninsule voisine. Marsala, Syracuse, Alcamo, Milazzo

exportent en quantité des vins justement vantés pour leur excellence;

les pentes méridionales et occidentales de l'Etna, de Catane à Bronte,

produisent aussi des vins auxquels la chaleur du sol donne un feu

extraordinaire; seulement, il faut que les cultivateurs aient soin

d'élever entre les ceps de vigne des buttes de terre qui gardent dans

leurs interstices l'humidité des pluies et la rendent ensuite aux

racines durant les sécheresses. L'Angleterre et l'Europe non italienne

sont les principaux acheteurs des vins de Sicile, ainsi que de tous ses

autres produits agricoles, les huiles, les amandes, le coton, le safran,

le sumac et la manne, distillée, comme celle des Calabres, par une

espèce de frêne. Les soies grèges, que, de tous les pays d'Europe, la

grande île méditerranéenne fut la première à produire, prennent aussi le

chemin de l'étranger. Le royaume italien perçoit les impôts de la

Sicile, mais les consommateurs anglais et français en payent leur large

part.

Le grand produit minier de l'île, le soufre, s'expédie aussi presque

exclusivement sur les marchés étrangers, où il se vend à un prix

très-élevé, à cause du monopole commercial que possèdent les «soufriers»

de la Sicile. La teneur des gisements varie beaucoup; dans quelques

roches, elle est d'un quart; mais lors même qu'elle est seulement de 5

ou 6 p. 100, il suffit d'approcher une lampe allumée des parois de la

mine pour la faire bouillir comme de la poix. Ce procédé si simple de la

cuisson est celui que l'on emploie pour obtenir le soufre à l'état

purifié. Les blocs extraits de la mine sont entassés en plein air et

subissent pendant un temps plus ou moins long l'action destructive des

intempéries, puis les débris du minéral sont disposés en tas sur la

flamme des fourneaux. La pierre se délite et le soufre fondu descend

dans les moules préparés pour le recevoir. Bien que ces procédés, suivis

conformément à la routine traditionnelle, laissent perdre environ le

tiers du soufre contenu dans la roche, cependant les produits annuels

sont des plus rémunérateurs, et ils ne peuvent manquer de s'accroître, à

mesure que les procédés d'extraction seront améliorés et que de faciles

routes d'accès seront ouvertes. Actuellement, l'île fournit à l'Europe

environ deux cent mille tonnes de soufre par an, plus des deux tiers de

la quantité nécessaire à l'industrie. On a calculé que les gisements

connus de la Sicile renferment encore de quarante à cinquante millions

de tonnes de soufre; en maintenant leur taux de production, elles ne

seraient pas encore épuisées à la fin du vingt et unième siècle. Dans

certaines contrées de la Sicile, notamment au nord de Girgenti, des

villages sont construits en plâtre sulfureux, l'atmosphère est en tout

temps imprégnée de l'odeur du soufre.

Le sel gemme, qui se trouve dans les mêmes formations que le soufre,

suffirait aux besoins de l'Europe pendant un espace de temps bien plus

considérable encore, car dans le centre de l'île des collines entières

sont composées de ce minéral; mais le sel n'est point une substance

rare, et sur ses côtes mêmes la Sicile possède des plages très-étendues

où les sauniers n'ont qu'à ramasser en tas les cristaux fournis

gratuitement par la Méditerranée, A l'extrémité occidentale de l'île,

Trapani possède un vaste territoire entièrement composé de marais

salants, alternativement inondés et blancs de sel; les navires de

Norvége et de Suède viennent y prendre leurs chargements, C'est aussi

dans les parages de Trapani que la mer fait croître pour les pêcheurs le

meilleur corail des côtes siciliennes. Les thons, dont la pêche a

beaucoup plus d'importance, viennent surtout se faire prendre dans les

grandes baies qui découpent le littoral entre Palerme et Trapani, tandis

que l'espadon se capture dans le détroit de Messine. Les mers de Sicile

sont fort poissonneuses, et les insulaires se vantent d'être les

pêcheurs les plus habiles de la Méditerranée occidentale.

Récemment encore, les chemins de la mer étaient presque les seuls que

connussent les Siciliens voyageurs; c'est à la dernière extrémité

seulement qu'ils se décidaient à se rendre d'un port à un autre en

prenant la voie de terre. On peut en juger par ce fait qu'en 1866 la

seule route carrossable de l'île, celle qui mettait en communication

Messine avec Palerme, par Catane et Leonforte, n'était pas même

parcourue annuellement par quatre cents voyageurs. Encore de nos jours,

l'état de la viabilité est tout à fait primitif dans la plus grande

partie de l'île; de très-importantes mines de soufre et de sel ne

communiquent avec la mer que par les sentiers de mulets, et les

habitants mêmes du pays s'opposent à la construction des routes, de peur

que l'industrie des âniers employés au transport ne soit compromise par

l'introduction de nouveaux véhicules. Le chemin qui réunit le port

commerçant de Terranova à la ville de Caltanissetta est resté plus de

vingt années en construction, et pourtant c'était la seule route qui mît

le littoral en rapport avec les campagnes de l'intérieur. Le réseau de

chemins de fer qui doit rejoindre les trois côtés du triangle sicilien,

mais auquel on travaille avec une extrême lenteur, remédiera en partie à

ce manque de routes et donnera un essor considérable au commerce de

l'île[118]. Déjà les tronçons terminés, dont la longueur totale est

d'environ 400 kilomètres, servent à un mouvement d'échanges de quatre à

cinq fois plus élevé en proportion que celui des lignes de la Calabre.

[Note 118: Commerce de la Sicile, comparé à celui de l'Italie:

1854. Sicile 60,000,000 fr. Italie 1,000,000,000 fr.

1807. 150,000,000 fr. » 1,802,000,000 »

1873. 550,000,000 fr. x 2,600,000,000 »

]

La capitale de la Sicile, Palerme «l'heureuse», est l'une des

principales cités de l'Italie; sous la domination arabe, elle dépassait

toutes les villes de la Péninsule par le nombre de ses habitants, et

maintenant elle n'est distancée en population que par Naples, Milan et

Rome; chaque nouveau recensement témoigne de ses progrès rapides. Nulle

ville d'Europe ne jouit d'un plus délicieux climat, nulle n'est plus

charmante à voir de loin et ne repose mieux dans un nid de verdure et de

fleurs. Ses monts superbes, aux flancs nus, à la base percée de grottes,

encadrent un merveilleux jardin, la fameuse «Conque d'or», au milieu de

laquelle se montrent les tours et les dômes, les fûts à éventail des

palmiers, les branchages étalés des pins, et que domine au sud la masse

énorme des églises et des couvents de Monreale. Une seule ville

sicilienne peut se comparer à Palerme pour la beauté, sa voisine

Termini, qui mérite vraiment l'épithète de la «splendidissime» dont elle

se gratifie. Cette antique cité grecque, où jaillissent les eaux

thermales qui rendirent aux membres du divin Hercule la force et la

souplesse, s'étale en amphithéâtre sur les pentes d'une terrasse qu'un

isthme verdoyant relie à la superbe montagne de San Calogero, rayée de

sillons blanchâtres et flanquée de contre-forts herbeux. C'est un

admirable paysage, complétant à l'est le tableau presque incomparable

qui se déroule à l'ouest jusqu'au Monte Pellegrino de Palerme, par les

jardins de Bagaria et le promontoire qui porta la cité phénicienne de

Solunto.

La splendeur des campagnes contraste avec la misère et la laideur de la

plupart des quartiers de la capitale. Palerme a des édifices somptueux;

elle a sa cathédrale si richement décorée et couverte de sculptures du

fini le plus admirable; elle a, dans le palais royal, sa chapelle

Palatine, monument unique dans son genre, entièrement revêtu de

mosaïques et réunissant à la fois, par une combinaison des plus

harmonieuses, les diverses beautés de l'art byzantin, de l'art mauresque

et du roman; par son église de Monreale, ville assez rapprochée pour

mériter le nom de faubourg, Palerme peut opposer à Ravenne un ensemble

prodigieux de tableaux en mosaïque; mais en outre de ces édifices, de

palais d'architecture arabe, de quelques monuments modernes et des deux

grandes rues qu'un gouverneur espagnol a fait croiser à angle droit au

centre mathématique de Palerme, afin de tracer ainsi le signe de la

croix sur la ville entière, la cité populeuse n'offre guère que de

sombres ruelles et des maisons sales et branlantes, aux fenêtres

pavoisées de guenilles. Naguère Palerme ne méritait point son nom grec

de «port de tous les peuples». Enserrée de montagnes et privée de

communications faciles avec l'intérieur, elle n'avait de trafic avec

l'étranger que pour sa consommation locale et les produits de ses

pêcheries et de son merveilleux jardin. D'un tiers plus peuplée que

Gênes, elle est encore deux fois moins commerçante; mais l'activité de

son port s'accroît rapidement.

[Illustration: PALERME ET LE MONTE PELLEGRINO. Dessin de Taylor, d'après

une photographie de Lévy et Cie.]

[Illustration: N° 104.--TRAPANI ET MARSALA.]

En proportion du nombre de leurs habitants, les deux ports occidentaux

de l'île, Trapani, antique cité carthaginoise comme Palerme elle-même,

bâtie sur une péninsule qui s'avance en forme de faux dans la mer, et

Marsala, la ville aux vins fameux, ont une vie commerciale supérieure à

celle de leur capitale. Quoique presque entièrement dépourvue de routes

de communication avec l'intérieur de l'île, Trapani possède un mouvement

d'échanges fort considérable; elle exploite très-activement, nous

l'avons vu, les salines des environs, qui sont parmi les plus étendues

de tout le littoral de la Méditerranée[119], elle s'occupe avec succès

de la pêche du thon et du corail, des éponges même, et ses artisans sont

fort habiles comme fabricants de toiles et de lainages, polisseurs de

marbres et d'albâtre, monteurs de corail et bijoutiers. Quand Trapani

sera réunie à Messine par un chemin de fer continu et deviendra ainsi la

tête de ligne de tout le réseau européen vers l'Afrique, elle sera

peut-être le principal marché d'échanges entre l'Europe et la Tunisie:

l'excellence de son port, profond de 4 à 7 mètres, et de sa rade, bien

abritée par le groupe des îles Ægades, lui permet cette ambition,

justifiée surtout par l'énergie traditionnelle de ses habitants. Le port

de Mazzara, ancienne capitale de la province ou «val» de Mazzara, et

débouché des deux villes importantes de Castelvetrano et de Salemi, aux

campagnes ombreuses, se trouve, il est vrai, à proximité plus grande de

la Tunisie, mais il n'offre aux navires qu'un abri précaire. Quant à

Marsala, la _Mars-et-Allah_ ou «havre de Dieu» des Arabes, son port,

comblé par Charles-Quint, par crainte des incursions barbaresques, et

transformé pendant trois siècles en un étang malsain, n'a été

reconstruit que tout récemment et n'est pas assez profond pour servir au

grand commerce; il ne sert qu'à l'expédition du sel et des vins du pays,

si appréciés dans la Grande-Bretagne et en France. Marsala est bâtie sur

l'emplacement de l'antique Lilybæum, qui aurait eu, suivant Diodore,

jusqu'à 900,000 habitants dans ses murs; mais ce qui en fait la

célébrité dans l'histoire moderne est le débarquement de Garibaldi et

des Mille, en 1860. La ville de Marsala fut le point de départ de

l'étonnante marche triomphale qui devait se terminer par la bataille de

Volturne et la prise de Gaëte. Le premier conflit eut lieu près de la

ville de Calatafimi, sur la route qui mène à Palerme par les villes

populeuses d'Alcamo, perchée sur une colline de roches arides, roses ou

d'un brun fauve et de Partinico, située dans une riche «conque» de

jardins qui s'incline au nord vers le golfe de San Vito et ses pêcheries

de thons.

[Note 119: Salines de la province de Trapani en 1865:

Trapani 560 hectares. 36,400 tonnes. 400,000 fr.

Marsala 286 » 18,600 » 205,000 »

_______________ ________________ _____________

846 hectares. 55,000 tonnes. 605,000 fr.

]

Le grand centre commercial de la Sicile, le seul port de l'île qui soit

un lieu de rendez-vous naturel pour les navires de toutes les nations,

est Messine «la noble», la ville centrale du bassin de la Méditerranée.

Messine est l'étape nécessaire de tous les bateaux à vapeur qui

desservent l'immense commerce maritime entre les pays de l'Europe

occidentale et les contrées du Levant. Sa rade est d'ailleurs un

excellent refuge pour les bâtiments, et les vaisseaux du plus fort

tonnage peuvent y entrer sans crainte[120]. En outre, quand les navires

venus de la mer Tyrrhénienne n'osent pas, durant les tempêtes, se

confier aux courants périlleux du détroit, ils ont le sûr avant-port que

leur offre Milazzo, débouché des riches et populeuses campagnes de Patti

et de Barcellona; une péninsule recourbée, percée de grottes qui,

d'après la légende homérique, servaient d'étables aux boeufs du Soleil,

ancêtres des grands boeufs roux de l'île, se prolonge en cet endroit

vers le groupe des îles Eoliennes et défend la rade contre les vents

dangereux de l'ouest. Le port de Messine, formé par une plage basse qui

se détache de la rive à angle droit et se recourbe en pleine mer comme

une faucille,--d'où le nom de Zancle donné à la cité,--est si

heureusement disposé par la nature, que les brise-lames sembleraient en

avoir été construits par l'homme; les anciens y voyaient la faux que

Saturne, le père des dieux, avait laissé tomber dans la mer d'Ionie.

Malheureusement, Messine est exposée aux vents du nord et du sud; en

outre, elle se trouve située sur la ligne de jonction qui réunit les

deux foyers volcaniques de la Sicile et de l'Italie méridionale, et

peut-être que sa position dans l'espèce de fossé formé par le détroit

contribue encore à augmenter le danger. Peu de cités en Europe sont plus

directement menacées que Messine par les tremblements du sol. On y voit

encore quelques traces de la terrible secousse de 1783, qui coula tous

les navires du port, sapa par la base les palais du rivage et fit périr

plus de mille personnes sous les décombres ou dans les eaux. De

premières secousses prémonitoires avaient donné à presque tous les

Messinois le temps de s'enfuir.

[Note 120:

Ports de Sicile ayant un mouvement de navigation de plus de 70,000

tonneaux, en 1875:

Messine 10,865 nav. 1,648,650 tonn.

Palerme 10,434 » 1,507,000 »

Catalane 5,860 » 535,750 »

Trapani 6,499 » 368,000 »

Porto-Empedocle (Girgenti) 2,466 » 307,150 »

Licala 1,595 » 195,000 »

Syracuse 1,880 » 180,000 »

Terranova 1,447 » 111,900 »

Marsala 2,064 » 104,000 »

Sciasca 761 » 88,000 »

Milazzo 1,190 » 85,000 »

Cefalu 841 » 70,600 »

Riposts (Giarre) 1,701 » 70,200 »

Sicile entière, avec les Ægades et les îles Eoliennes

70,974 nav. 5,942,700 tonn.

]

Catane, la «Sous-Etnéenne», car tel est le sens de son nom grec, est

menacée comme Messine, non-seulement par les tremblements de terre, mais

aussi par les coulées de lave. Comme Messine, elle est également une

ville de grande prospérité commerciale: elle a la surabondance de ses

produits agricoles comme ses voisines situées à la base du volcan:

Aci-Reale, entourée de ses bois d'orangers; Giarre, aux longues rues où

flotte une poussière couleur de rouille; Paterno, riche en sources

thermales; Aderno, dressée sur son haut rocher de lave; Bronte, à

l'étroit entre deux coulées de scories; Randazzo, que dominent encore de

vieux édifices normands. Mais Catane possède en outre le monopole pour

l'exportation de toutes les denrées de l'intérieur de l'île; c'est le

chef-lieu des districts orientaux, les plus riches et les plus

civilisés, la gare centrale des chemins de fer de l'île et le point de

jonction des routes carrossables les plus nombreuses; aussi le port, que

lui donna un courant de lave au milieu du seizième siècle, et que

rétrécit ensuite la grande coulée de 1669, est-il tout à fait

insuffisant et l'on s'occupe maintenant de l'agrandir au moyen de

brise-lames et de jetées.

Il est tout naturel que dans une île dont aucune localité ne se trouve à

plus de 60 kilomètres de la mer à vol d'oiseau, les grandes villes aient

toutes obéi à la force d'attraction du commerce pour s'établir sur les

rivages. Cependant plusieurs agglomérations de quelque importance ont dû

se former aussi dans l'intérieur, au milieu des campagnes les plus

fertiles et aux points de croisement, sinon des routes, du moins des

voies naturelles de trafic. Ainsi, Nicosia, la ville lombarde, située au

débouché méridional des montagnes de Madonia, est le lieu de passage

forcé entre la riche plaine de Catane et les villes du nord de la

Sicile. De même, Corleone est l'étape intermédiaire entre Palerme et les

côtes du versant africain. Castro-Giovanni, l'antique Enna, occupe

également une de ces situations privilégiées, car elle s'élève presque

au centre géométrique de la Sicile, sur un plateau d'où l'on contemple

un immense horizon et que les anciens disaient être «l'ombilic» de la

Sicile: près de la ville, les habitants montrent encore une grosse

pierre qu'ils disent être l'autel de Cérès. Piazza Armerina

«l'opulentissime» et Caltagirone, dite _la gratissima_, à cause de la

fécondité de ses campagnes, sont toutes les deux plus populeuses que la

cité centrale de la Sicile, et font un commerce assez actif par

l'entremise de Terranova, bâtie, au milieu des champs Géloïques, si

célèbres par leur fécondité sur l'emplacement de l'antique Gela et avec

les débris de ses temples et de ses palais. Plus à l'ouest,

Caltanissetta, chef-lieu de la province de son nom, et sa voisine

Canicatti, à peine moins peuplée, alimentent de leurs denrées

d'exportation la rade fort commerçante de Licata.

Vers le sommet de l'angle méridional de la Trinacrie, les groupes de

population éloignés de la mer sont également en assez grand nombre. Les

deux villes importantes de Modica et de Ragusa sont à quelques

kilomètres l'une de l'autre; Spaccaforno et Scicli, plus voisines de la

mer, ne sont chacune qu'à une quinzaine de kilomètres de Modica; vers

l'ouest, l'industrieuse Comiso, entourée de champs de coton, et

Vittoria, dont les plaines salines fournissent en abondance au commerce

de Marseille la cendre de soude, ne sont séparées que par la vallée où

coule parfois la rivière Hipparis, célébrée par Pindare. Noto, ancien

chef-lieu de la province que forme la partie méridionale de la Sicile,

est bâtie, comme presque toutes les cités de cette partie de l'île, à

une certaine distance du rivage; mais sa ville jumelle, Avola, s'élève

au bord de la mer Ionienne. Noto et Avola ont été toutes les deux

renversées par le tremblement de terre de 1693, et toutes les deux se

sont reconstruites avec une régularité géométrique, à plusieurs

kilomètres de l'endroit qu'elles occupaient jadis. Les campagnes

d'Avola, quoique peu fertiles naturellement, sont parmi les mieux

cultivées de la Sicile: c'est la seule région de l'Italie où la

production de la canne à sucre ait jamais eu quelque importance

industrielle.

Au nord de l'arète principale des collines qui vont en s'abaissant vers

l'angle méridional de la Sicile, d'autres villes enferment dans leurs

murs toute la population agricole de la contrée. Lantini est l'antique

Leontium, qui se vantait d'être la plus ancienne cité de toute la

Sicile, et dont les habitants montrent les grottes qu'ils disent avoir

été les demeures des Lestrygons anthropophages; elle n'est aujourd'hui

qu'une pauvre cité rebâtie en entier depuis le tremblement de terre de

1693. Militello s'est relevée depuis la même époque, et Granmichele a

été fondée au dix-huitième siècle pour recueillir les habitants de la

ville d'Occhialà, également démolie par les secousses du sol. Vizzini et

Licodia di Vizzini sont remarquables surtout par leurs coulées de lave

alternant avec des lits de fossiles marins, et Mineo est voisine du

petit cratère de la mare des Palici. Les chants populaires de Mineo sont

fameux dans toute la Sicile: dans un jardin des environs se trouve une

pierre merveilleuse, la «pierre de la poésie»; tous ceux qui viennent la

baiser, dit la légende, se relèvent poètes.

[Illustration: N°. 105.--PORT DE SYRACUSE.]

La partie méridionale de la Sicile, si riche en centres agricoles, est

au contraire fort pauvre en ports naturels; sur la mer d'Afrique elle

n'avait naguère que des rades ouvertes et des plages basses; mais sur la

mer Ionienne elle a deux havres sûrs, ceux d'Agosta et de Syracuse, qui

se ressemblent d'une manière étonnante par la forme générale de leurs

contours et par la position des villes insulaires qui les dominent.

Agosta ou Augusta, héritière de la cité grecque de Megara Hyblæa, n'est

plus qu'une ville militaire assiégée par la fièvre; Syracuse, l'antique

cité dorienne, qui fut pour un temps la ville la plus populeuse et la

plus riche de tout le bassin de la Méditerranée, n'a plus d'autre rang

que celui de simple chef-lieu de sa province. Cette ville, qui célébrait

encore au siècle dernier sa grande victoire sur Athènes, n'est qu'une

ruine; son port «marmoréen», jadis entouré de statues, ne reçoit plus

que des canots, et son grand port, qui pouvait contenir des flottes et

où se livrèrent des batailles navales, est presque désert. Ce qui reste

de la ville est entièrement enfermé dans l'îlot d'Ortygie, que des

fortifications, un fossé en partie artificiel, et malheureusement aussi

les marécages insalubres de Syraka, qui ont donné leur nom à là cité,

séparent de la terre de Sicile: c'est là, sur cette petite colline,

achetée jadis pour un gâteau de miel, que se groupe toute la population.

La vaste péninsule où s'étendait jadis la ville proprement dite n'a plus

d'habitants sur ses roches calcaires, si ce n'est quelques fermiers dans

les maisons de campagne qui bordent les canaux d'arrosage. Des colonnes

dressées au bord de l'Anapus, issu de la fontaine de Cyane, ou

«l'Azurée», les fortifications des Épipoles et d'Euryelum, bâties par

Archimède et connues aujourd'hui sous le nom bien mérité de Belvédère,

des restes de bains nouvellement découverts, un autel énorme de cent

quatre-vingt-quinze mètres de longueur, sur lequel les prêtres faisaient

rôtir et monter en fumée toute une hécatombe, un amphithéâtre, un

théâtre admirable où vingt-quatre mille spectateurs, assis sur leurs

sièges de pierre, pouvaient embrasser d'un coup d'oeil la ville entière,

ses temples et ses flottes, tels sont les débris grandioses, des

édifices élevés jadis par les Syracusains. Mais rien ne donne une idée

plus grande de ce que fut autrefois la cité populeuse que les profondes

carrières ou _latomie_ (_lautumiæ_), taillées parles esclaves, et les

allées souterraines des catacombes, où furent ensevelis des millions de

cadavres, dont il ne reste plus rien: ces galeries, plus considérables

que celles de Naples mêmes, et beaucoup plus régulières, ne sont

déblayées que sur une faible partie de leur étendue et des fouilles

ultérieures nous tiennent peut-être en réserve d'importantes

découvertes. Jadis, le sommet de l'îlot d'Ortygie, ainsi nommé en

souvenir de la Délos des Cyclades, était couronné par une acropole où se

dressait un temple de Minerve, rival du Parthénon d'Athènes, et que les

marins sortis du port devaient contempler en tenant dans la main un vase

plein de charbons ardents pris sur l'autel de Jupiter. Ce temple existe

encore en partie; mais, chose douloureuse à dire, ses belles colonnes de

marbre ont disparu sous un masque de moellons et de mortier qui sert de

muraille à une église du plus mauvais goût; le monument est toujours là,

mais les modernes en ont fait une bâtisse informe.

[Illustration: TEMPLE DE LA CONCORDE, A GIRGENTI. Dessin de Taylor,

d'après une photographie]

D'autres ruines helléniques, dont quelques-unes sont admirables, font

rivaliser la Sicile, aux yeux de l'artiste, avec la Grèce elle-même; les

temples y sont même plus nombreux que dans la mère patrie. Girgenti,

l'antique Acragas ou Agrigente, qui eut, comme Syracuse, des habitants

par centaines de milliers, et qui de nos jours est non moins déchue que

Syracuse, possède les ruines et les vestiges d'au moins dix édifices

sacrés, dont l'un, celui de Jupiter Olympien, le plus grand de toute la

Sicile, a servi à la construction du môle de Girgenti; un autre, celui

de la Concorde, est le mieux conservé de tous les temples grecs en

dehors de l'Hellade. La ville actuelle n'occupe que l'emplacement de

l'ancienne acropole, sur une assise de grès coquillier, d'où l'on voit

le sol s'abaisser en forme de marches vers la mer. Son principal

édifice, la cathédrale, a pris, au sommet de la colline, la place du

temple de Jupiter Atabyrios, dont les débris ont servi à la construction

du monument moderne; même ses fonts baptismaux sont un sarcophage

antique devenu fort célèbre par les recherches et les discussions des

archéologues: il représente les amours de Phèdre et d'Hippolyte. Jadis

Agrigente descendait jusqu'à trois kilomètres de la mer: ce sont les

grands temples qui indiquent la limite méridionale de l'ancienne

enceinte. Le port actuel, auquel on a donné le nom de Porto-Empedocle,

en l'honneur de l'un des enfants les plus illustres de la cité fameuse,

est situé à l'ouest de l'ancien port hellénique ou _emporium_, à six

kilomètres de la ville; c'est d'ailleurs l'escale de la côte du sud où

le mouvement des échanges est le plus actif; elle exporte une grande

quantité de soufre.

[Illustration: N° 106.--GIRGENTI, PORTO-EMPEDOCLE ET LES MACCALUBE.]

Plus à l'ouest, une autre ville de commerce maritime et de pêche,

Sciacca, l'une des localités de la Sicile les plus fréquemment remuées

par les secousses du sol, se dit aussi l'héritière d'une vieille cité

grecque, Selinus ou Sélinonte, quoique celle-ci s'élevât jadis à

vingt-cinq kilomètres plus à l'ouest sur la côte, au sud de

Castelvetrano. Il ne reste plus de Sélinonte que des ruines, mais des

ruines énormes, qui de loin ressemblent à des tours. Les sept temples

qui s'élevaient sur les bords du détroit d'Afrique ont été tous presque

entièrement renversés par les tremblements de terre, sinon par les

hommes, mais ils présentent encore des restes du style dorique le plus

pur; les métopes de trois temples, appartenant à trois âges différents,

sont conservées au musée de Palerme, dont elles ont formé le premier

noyau et dont elles sont encore l'ornement par excellence.

Sur le versant opposé de l'île, Ségeste n'est plus; mais, au milieu du

désert pierreux où elle se trouvait jadis, s'élève un temple

parfaitement intact, quoique non encore complètement achevé, que le

silence et la solitude rendent d'autant plus auguste. Et combien

d'autres restes moins importants de l'art grec offre encore la Sicile,

sans compter les immenses nécropoles de Pantalica, de Palazzolo,

d'Ispica, dans la partie sud-orientale de l'île, et les monuments

romains où persiste l'influence de l'art grec, tels que le théâtre de

Tyndaris, en face des îles Éoliennes, et celui bien autrement beau de

Taormine, en vue du cône de l'Etna! Le contraste est grand entre ces

étonnantes ruines du passé de la Sicile et tous les monuments élevés

depuis par les Byzantins et les Arabes, les Normands, les Espagnols et

les Napolitains. Ce n'est point de progrès, mais d'une lamentable

décadence que témoigne cette étude comparée des édifices. Hélas! que

sont les Syracusains de nos jours en comparaison des concitoyens

d'Archimède!

En Sicile, peut-être mieux encore qu'en Ligurie, en Provence et en

Catalogne, les villes offrent des exemples frappants de ce phénomène de

déplacement graduel qu'amènent avec eux les changements des moeurs et du

milieu [121]. Au temps de leur puissance, les vieilles cités grecques

pouvaient descendre hardiment vers les plages; mais quand vinrent les

dangers incessants de guerre et de rapine, surtout au moyen âge, quand

les corsaires barbaresques écumaient les mers environnantes et que le

brigandage régnait dans l'intérieur de l'île comme la piraterie sur les

plages, presque toutes les villes siciliennes avaient escaladé les

hauteurs, et leurs bas faubourgs, tombés en ruines, avaient fini par

disparaître. Girgenti en est un exemple. Quelques villes sont même

dressées sur des forteresses naturelles presque inexpugnables sans le

secours de l'art. Telle est Centuripe ou Centorbi, qui s'allonge sur le

taillant même d'une arête de rochers, immédiatement à l'ouest du Simeto

et des laves de l'Etna; telle est aussi, dans son enceinte de murs

antiques, San Giuliano, la ville'd'Astarté, puis de Vénus, qui, du haut

de sa pyramide de 700 mètres de hauteur, riche en veines de métal,

domine la mer de Trapani. Mais, grâce au retour de la paix, les

habitants se fatiguent de leurs escalades et de leurs descentes

journalières, et là où les marécages n'ont pas envahi les terres basses,

ils abandonnent leurs aires d'aigle pour se loger au bord de la mer ou

sur les routes qui passent dans la plaine. Sur toute la côte

septentrionale, de Palerme à la pointe de Messine, chaque _marina_, de

la plage s'agrandit peu à peu aux dépens du _borgo_ de la crête, et

l'ancienne ville unit par se transformer en ruines se dressant comme un

amas de rochers blancs sur des roches plus grises: c'est un squelette de

ville se dressant au-dessus de la cité vivante. Cefalù, le Kephaladion

des Grecs, présente, mieux que toute autre ville sicilienne, le bizarre

contraste de ses deux emplacements successifs. En bas est la ville

actuelle, blottie à la base du promontoire, sur un étroit talus de

débris; en haut, tout le pourtour de la roche est encore festonné d'une

muraille à créneaux, mais sur le plateau même il ne reste plus que des

pâtis pierreux; tout édifice a disparu, si ce n'est pourtant un petit

temple cyclopéen, le plus vénérable débris de la Sicile par son

ancienneté, ruine de trente siècles, que n'a pu encore ronger le temps.

[Note 121: Communes (ville et banlieue) de la Sicile ayant plus de

15,000 habitants en 1871:

Palerme (Palermo).... 219,000 hab.

Messine (Messina).... 112,000 »

Catane (Catania)..... 84,000 »

Aci-Reale............ 36,000 »

Marsala.............. 34,000 »

Trapani.............. 33,500 »

Modica............... 33,000 »

Caltanissetta........ 26,500 »

Caltagirone.......... 26,000 »

Termini.............. 26,000 »

Piazza Armerina...... 22,100 »

Syracuse (Siracusa).. 21,500 »

Alcamo............... 21,000 »

Canicatti............ 21,000 »

Agrigente (Girgenti). 20,500 »

Barcellona........... 20,500 »

Castelvetrano........ 20,500 »

Partinico............ 20,000 »

Alcamo............... 19,500 »

Licata............... 16,500 »

Corleone............. 16,200 »

Vittoria............. 16,000 »

Comiso............... 15,800 »

Paterno.............. 15,300 »

Nicosia.............. 15,000 »

Sciacca.............. 15,000 »

Noto................. 15,000 »

]

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 86 / 153 题