Au point de vue géographique, la partie de la Péninsule qui a Rome pour
chef-lieu naturel est le tronc du grand corps de l'Italie maritime:
c'est là que les montagnes des Apennins atteignent leur plus grande
hauteur; c'est aussi là que se ramifie le plus vaste système
hydrographique au sud de la vallée du Pô; mais, quoique le rôle
historique le plus important lui ait jadis appartenu, la population y
est plus clair-semée et la quantité annuelle du travail y est moins
importante que dans toutes les autres grandes régions de l'Italie[86].
[Note 86:
Superficie Population en 1871. Population kilom.
Rome 11,790 kil. car. 836,700 hab. 71
Ombrie 9,633 » 549,600 » 57
Marches 9,714 » 915,420 » 94
Abruzzes 12,686 » 918,770 » 72
________________ ______________ __
43,823 kil. car. 3,220,490 hab. 74
]
Dans leur ensemble, les Apennins romains s'élèvent en un rempart
absolument parallèle au rivage de la mer Adriatique. Au littoral à peine
infléchi qui se prolonge du nord-ouest au sud-est, de Rimini à Ancône,
puis à la côte, plus rectiligne encore, qui d'Ancône à la bouche du
Tronto prend une direction peu divergente du méridien, correspond
exactement la crête des montagnes, que les marins voient se dresser
au-dessus de la zone verdoyante du rivage. De ce côté, la chaîne paraît
tout à fait régulière: sommet se montre après sommet, chaînon latéral
succède à chaînon latéral, les vallées qui descendent de l'Apennin sont
toutes parallèles les unes aux autres et normales à la côte; la pente
générale des monts est partout fortement inclinée vers la mer, et la
succession des assises géologiques, jura, craie, terrains tertiaires, se
maintient la même, des arêtes que blanchissent les neiges aux
promontoires que vient laver le flot. La seule irrégularité qui se
présente dans cette ordonnance de l'architecture orographique provient
du groupe de collines, presque détachées de l'Apennin, qui forment
l'éperon d'Ancône. D'ailleurs cet angle du rivage, semblable à la clef
de voûte d'une arcade, répond à l'angle de tout le système des Apennins:
c'est précisément en face que se reploie l'axe des monts. Cette région
de l'Italie est la contre-partie naturelle de l'Apennin ligure. Ancône
correspond à Gênes; les deux rives qui s'étendent, l'une vers l'Émilie,
l'autre vers la presqu'île du Monte Gargano, rappellent les deux
«rivières» du Ponent et du Levant; seulement, le profil du littoral et
des monts se dessine en sens inverse. Comme l'Apennin ligure, celui
d'Ancône ne laisse à sa base qu'une étroite bande de terrain; en maints
endroits la route qui longe le bord de la mer doit y contourner en
corniche les escarpements des roches, et les villes, trop resserrées sur
la plage, sont obligées d'escalader les promontoires; cependant cette
contrée riveraine de l'Adriatique est moins bien défendue par la nature
que la Ligurie. Au nord, elle s'ouvre largement sur les plaines du Pô,
et du côté de l'ouest elle est facilement accessible par les plateaux
qui flanquent la crête principale des Apennins; aussi les puissances
limitrophes n'ont-elles cessé pendant tout le moyen âge, et même tout
récemment encore, de lutter pour la possession de ce territoire: de là
le nom de Marches, synonyme de frontière disputée, qui lui a été donné.
Chaque ville y est une forteresse perchée sur un monticule ou sur une
arête. Des indigènes qui ne connaîtraient aucune autre région de la
Terre pourraient croire que chaque cime doit avoir son diadème de dômes
et de tours.
Comme les Apennins étrusques, ceux qui forment la limite commune entre
le versant des Marches et celui de Rome se divisent en massifs assez
nettement séparés les uns des autres. Le premier massif, qui domine à
l'orient la haute vallée du Tibre, a pour bornes septentrionales le
Monte Comero et le Fumajolo, source du fleuve romain; du côté du sud, il
est flanqué sur son versant oriental par le Monte Nerone: quoique moins
hautes que beaucoup d'autres cimes des Apennins, ces montagnes sont
désignées par l'appellation d'Alpes; ce sont les _Alpe_ (et non _Alpi_)
_della Luna_. Une brèche où passe la route de Pérouse à Fano, interrompt
la chaîne, qui recommence au delà par le groupe du Monte Catria. En cet
endroit, l'Apennin se bifurque. Les eaux en ont si diversement érodé et
déchiqueté les remparts, jadis parallèles et disposés à la façon du Jura
franco-suisse, qu'il est bien difficile de reconnaître la configuration
première: plateaux, massifs isolés, ramifications latérales, chaînes de
jonction, forment un vaste dédale à l'est du bassin du Tibre et de ses
affluents. Toutefois, si l'on néglige les mille irrégularités de détail,
on peut dire que les hautes terres de l'Ombrie et des Abruzzes, sur une
longueur d'environ 200 kilomètres et sur une largeur moyenne de 50
kilomètres, sont limitées à l'est et à l'ouest par deux chaînes,
d'origine jurassique et crétacée, qui, après s'être séparées au Monte
Catria, vont se rejoindre par le chaînon de la Majella, d'où rayonnent
dans tous les sens les montagnes du Napolitain. De ces deux chaînes
parallèles, aucune n'est un faîte de partage: celle de l'ouest est
traversée par la Nera et d'autres rivières qui se déversent dans le
Tibre; celle de l'est, encore plus découpée, laisse passer par des
portes de rochers plusieurs torrents qui se précipitent vers
l'Adriatique. Le plus abondant de ces cours d'eau, la Pescara, qui naît
sur le plateau des Abruzzes, sous le nom d'Aterno, traverse précisément
l'Apennin oriental dans le voisinage de ses plus hauts sommets; sa masse
liquide et les pierres qu'il entraîne ont creusé un défilé profond que
l'on utilise pour y faire passer un chemin de fer de jonction entre
l'Adriatique et le bassin du Tibre.
Ce haut plateau des Abruzzes, coupé de chaînons transversaux et semé de
dépressions qui furent autrefois des bassins lacustres, est la
forteresse naturelle de l'Italie centrale. A l'ouest, parmi tant
d'autres cimes, s'élèvent le Monte Velino, à la double pyramide; au
nord, le Vettore termine l'arête des montagnes Sybillines; à l'est se
dresse le sommet le plus haut des Apennins, mont rarement escaladé,
auquel on a justement donné le nom de Gran Sasso d'Italia (Roche-Grande
d'Italie). De temps immémorial, les indigènes savent que ces superbes
escarpements, blancs de neige pendant la plus grande partie de l'année,
sont bien les plus élevés de la Péninsule: c'est non loin de là, dans un
petit lac, où flottait une île de feuilles et d'herbages, que les
Romains croyaient avoir trouvé «l'ombilic de l'Italie»; près de là
aussi, les Marses, les Samnites et leurs confédérés de la Péninsule, las
de porter le pesant joug de Rome, avaient choisi la ville de Corfinium
pour en faire, sous le nom d'Italica, la cité même de toutes les
populations libres des montagnes; là, dans ce vrai centre de la
péninsule des Apennins, les souffrances et la révolte communes jetèrent
la première semence de cette union qui devait, après deux mille années,
devenir la nationalité italienne. Du côté de l'Adriatique, la
Roche-Grande, dont les parois calcaires se superposent d'étage en étage
jusqu'à près de 3,000 mètres d'élévation, présente l'aspect le plus
grandiose; du côté des Abruzzes, il s'étale largement en une puissante
masse, sans grande beauté de profil; mais au-dessous s'étendent
d'admirables paysages alpestres. Là les ours ont encore leurs retraites;
les chamois même n'ont pas été complètement exterminés par les
chasseurs; les pâturages aux plantes rares rappellent ceux de la Suisse;
mais ils paraissent plus beaux encore, grâce à l'éclat de la lumière, à
la profondeur du ciel, au pittoresque des ruines, au profil si pur des
lointains. Enfin, çà et là, se montrent encore des forêts de hêtres et
de pins, d'autant plus admirables à voir qu'elles manquent dans les
régions plus basses. Le déboisement excessif est une des infortunes de
l'Italie; en maint district des Apennins romains, le sol végétal
lui-même a disparu. Si l'on voulait reboiser, il serait trop tard;
seulement dans quelques fissures se sont amassées de la poussière et des
pierrailles, où peuvent croître des genêts et des ronces.
A l'ouest des arêtes principales de l'Apennin, chacune des vallées où
coule un des affluents du Tibre, est dominée de chaque côté par des
montagnes calcaires, dont quelques-unes ont encore une élévation
considérable; mais en moyenne la pente générale de la contrée s'abaisse
assez également vers la vallée inférieure du fleuve. Deux hautes cimes,
laissant passer le Tibre comme par une porte triomphale, se dressent en
forme de pyramides à l'extrémité des chaînons subapennins: au nord du
fleuve, c'est le Soracte des anciens, devenu par un calembour pieux, le
saint Oreste du moyen âge; au sud, c'est le mont Gennaro, massif avancé
des hauteurs de la Sabine. Ces beaux sommets sont, avec leurs
contre-forts et les groupes volcaniques des environs, les montagnes en
hémicycle qui forment l'admirable horizon de la campagne de Rome. Déjà
fort belles par la vigueur et l'harmonie de leurs lignes, ces montagnes
gagnent encore en beauté, aux yeux de l'historien et de l'artiste, par
les événements considérables qui s'y sont accomplis, par les tableaux
des peintres, les chants et les descriptions des poëtes. Les souvenirs
et l'imagination aident au regard pour embellir et transfigurer ces
paysages.
Quelques chaînons et des massifs isolés, de formations calcaires comme
le Subapennin, bordent le littoral de la mer Tyrrhénienne et les
marécages de la côte. Telles sont les hauteurs aux riches gisements
d'alun qui entourent le noyau trachytique de la Tolfa, volcan d'origine
fort ancienne, dont les sources alimentent Civita-Vecchia; tels sont
aussi les monti Lepini, avec leur crête en «échine d'âne» (_Schiena
d'Asino_), qui par leurs escarpements nus forment un véritable mur à
l'est des marais Pontins; ils ont pourtant çà et là quelques forêts de
châtaigniers et de hêtres, où les descendants des Volsques mènent paître
leurs troupeaux de porcs; mais presque toutes les montagnes sont
dépouillées de végétation et leurs roches brûlées par le soleil se
divisent naturellement en fragments angulaires qui ont servi de modèle
aux murs cyclopéens de tant d'anciennes villes du Latium. A l'ouest de
ces mêmes marais se dresse une cime à dix pointes, couverte de bois
touffus sur les pentes qui s'inclinent vers les continents, mais âpre et
nue du côté de la mer; seulement quelques palmiers nains, que l'on vient
chercher de Rome pour en orner les jardins, croissent çà et là dans les
fissures du rocher. Cette masse insulaire, non moins grandiose que le
monte Argentaro de la Toscane, est le Circello. le promontoire fameux où
la magicienne Circé se livrait à ses maléfices. On y montre encore la
grotte où elle changeait les hommes en animaux, et quelques
constructions cyclopéennes, dominant le village de San Felice, y
rappellent les temps mythiques de l'Odyssée. A l'époque des anciens
navigateurs hellènes, lorsque l'Italie n'était connue que par ses îles
et ses promontoires, elle était considérée comme un archipel, et l'île
de Circé, au redoutable cap, passait pour l'une des terres les plus
importantes de ces Cyclades de l'Occident[87].
[Note 87: Altitudes diverses des Apennins romains:
Monte Comero..................... 1,167 mètres.
» Nerone..................... 1,526 »
» Catria..................... 1,702 »
» Vettore.................... 2,479 »
Gran Sasso d'Italia.............. 2,902 »
Monte Majella.................... 2,792 »
» Velino..................... 2,487 »
Monte Conero (collines d'Ancône). 840 »
Soracte.......................... 692 »
Monte Gennaro.................... 1,269 »
Schiena d'Asino.................. 1,477 »
Monte Circello................... 527 »
Col de Fossato (tunnel du chemin
de fer d'Ancône à Rome)..... 535 »
]
Au milieu des mers où se sont déposés les calcaires, les marnes, les
argiles, les sables de la région subapennine, des volcans étaient à
l'oeuvre pendant la période glaciaire, et leurs amas de matières fondues
jaillissaient au-dessus des flots sur une faille des roches profondes.
Une rangée irrégulière de montagnes de lave s'est ainsi formée, suivant
un axe sensiblement parallèle à celui des Apennins eux-mêmes et au
littoral de la Méditerranée. Les cônes d'éjection sont reliés les uns
aux autres par des couches épaisses de tufs qui se sont répandues sur
toute la plaine à la base des montagnes calcaires. Elles s'étendent sur
un espace d'environ 200 kilomètres, du Monte Amiata de la Toscane au
groupe des montagnes d'Albano, et dans toute cette vaste zone les
strates d'origine volcanique ne se trouvent interrompues que par le
cours du Tibre et les alluvions qui se sont déposées sur ses bords:
c'est dans ces amas de cendres agglutinées que se ramifient les fameuses
catacombes de Rome. D'après Ponzi et la plupart des géologues qui ont
étudié la nature de ces tufs, ils auraient été rejetés du sein des
foyers intérieurs par des cratères situés à fleur d'eau, et les courants
les auraient ensuite distribués au loin sur les bas-fonds. Les tufs
formés par toutes ces couches de cendres volcaniques ne renferment aucun
fossile, ce que l'on explique par l'existence des glaces qui se
détachaient des montagnes voisines et, labourant le fond marin, ne
permettaient pas à la vie animale de s'y développer.
[Illustration: N° 81. -- LAC DE BOLSENA.]
La région des volcans romains se distingue par les nombreux bassins
lacustres qu'elle renferme. Le plus grand de tous, le lac de Bolsena,
mer intérieure aux bords ombragés de châtaigniers, était jadis considéré
comme un cratère. S'il en était vraiment ainsi, cette dépression serait,
même en comparaison des bouches volcaniques des Andes et de Java, le
plus étonnant témoignage de la puissance des forces souterraines, car le
lac de Bolsena n'a pas moins de 40 kilomètres de tour et recouvre une
sunerficie de 114 kilomètres carrés. Toutefois les géologues modernes
s'accordent, en général, à voir dans ce lac cratériforme un simple
bassin d'effondrement et d'érosion: il se trouve, en effet, au milieu
d'un plateau de cendres, de scories et de laves qui ne se relève point
autour des eaux en un rebord circulaire semblable aux talus des cônes
volcaniques. On voit facilement la différence de structure et de
formation en comparant la cavité lacustre aux véritables cratères du
pays, à l'île en croissant de Mortara, au gouffre circulaire que domine
le pic de Montefiascone, à la bouche d'éjection de Giglio, remplie par
les eaux d'un petit lac, et surtout à l'énorme cratère de Latera, qui
s'ouvre dans la partie occidentale du plateau volcanique, et du centre
duquel jaillit un cône d'éruption, le mont Spignano. Très-inférieur en
étendue au lac de Bolsena, le cirque de Latera n'en est pas moins l'un
des grands cratères du globe; sa largeur moyenne est de 7 à 8
kilomètres.
Déjà si remarquable par son beau lac et son prodigieux cratère, la
contrée volcanique de Bolsena est aussi fort curieuse par les
escarpements verticaux que présentent ses tufs et ses laves au-dessus
des rivières environnantes. Les villes et les villages perchés sur ces
promontoires sont du plus admirable pittoresque. La vieille Bagnorea
s'avance entre deux gouffres vertigineux comme sur un immense môle et se
réunit à la nouvelle ville par un chemin en «escarpolette» où les
voyageurs timides n'aiment guère à s'aventurer; Orvieto occupe une roche
isolée pareille à une forteresse; Pittigliano, entouré d'abîmes, n'eût
été accessible qu'à l'oiseau si l'on avait coupé l'isthme de quelques
mètres de large qui rattachait le village au reste du plateau. Au moyen
âge, pendant les incessantes guerres des seigneurs et des communes, les
grands triomphes étaient de pouvoir s'emparer de ces nids d'aigle.
Au sud du grand lac de Bolsena, qui s'épanche directement dans la
Méditerranée par la Marta, le beau lac de Bracciano, qui donne naissance
à la rivière d'Arrone, semble être aussi un bassin d'effondrement et non
un véritable cratère. Quant au lac de Vico, de forme si gracieusement
arrondie, c'est bien un volcan, quoique le rempart extérieur des laves
soit ébréché du côté de l'occident. Au centre, s'élève le cône presque
parfaitement régulier du Monte Venere, aux longs talus boisés. Jadis un
lac annulaire enveloppait complètement le cône central et, par son
contraste avec la verdure et les scories rouges, donnait à l'ensemble du
paysage la plus merveilleuse beauté; mais le seuil par lequel son
émissaire s'échappe dans le Tibre a été abaissé, et par suite le lac
s'est transformé en un simple croissant. D'après la légende, une ville
ruinée dormirait dans ses profondeurs.
De l'autre côté du Tibre, les montagnes du Latium qui contiennent les
lacs charmants d'Albano et de Nemi, ainsi que d'autres bassins où l'on
cherche du regard des eaux disparues, se dressent en un magnifique
groupe de volcans, ou plutôt forment un cône unique de plus de 60
kilomètres de circonférence, dont le grand cratère, partiellement
oblitéré, en renferme plusieurs de moindres dimensions. Précisément au
centre de la grande enceinte extérieure du volcan, s'arrondit le
principal cratère secondaire, celui du Monte Cavo, dont une légende, en
désaccord avec l'histoire, a fait un camp d'Hannibal. Des couches de
pouzzolane, de pierrailles volcaniques, de cendres, que les eaux ont
ravinées en sillons divergents d'une grande régularité, forment les
pentes extérieures de la montagne et, par la diversité de leur
composition, montrent les différentes phases d'activité par lesquelles a
passé jadis ce Vésuve romain, beaucoup plus récent que les volcans
situés au nord du Tibre. Les laves sont descendues jusque dans le
voisinage immédiat de Rome, là où se trouve le sépulcre de Cecilia
Metella.
[Illustration: N° 82.--VOLCANS DU LATIUM.]
Le lac d'Albano déverse son trop-plein dans la mer par un canal
souterrain de 2,337 kilomètres de longueur, qui s'est maintenu en
parfait état de conservation pendant vingt-deux siècles. Le grand
réservoir est fameux parmi les zoologistes à cause d'une espèce de crabe
qui s'y trouve en grande abondance et que l'on expédie à Rome en temps
de carême. Ce crabe, le seul animal de ce genre qui vive dans les eaux
douces, fait supposer que le cratère lacustre était jadis en
communication avec la mer et qu'il s'en est séparé peu à peu, en sorte
que les crabes auront eu le temps de s'accoutumer au changement graduel
opéré dans la composition du liquide. Il est probable qu'une longue
série de siècles se sera écoulée avant que le golfe marin, transformé en
réservoir distinct, puis lentement exhaussé par les amas de scories qui
s'y déversaient, ait pu atteindre l'altitude de plus de 300 mètres,
qu'il occupe aujourd'hui, à moins qu'il n'ait été soulevé en masse,
comme le sont actuellement les côtes de Civita-Vecchia et de Porto
d'Anzio. En tout cas, des silex travaillés et des vases de terre cuite,
que l'on a trouvés sous les masses épaisses du _peperino_ volcanique,
prouvent que le pays était habité lors des dernières éruptions par des
populations civilisées: quelques-uns de ces vases sont même doublement
précieux, parce qu'ils figurent des maisons de ces temps antérieurs à
l'histoire. Des pièces de monnaie de la République et des fibules de
bronze témoignent de l'âge relativement moderne des laves supérieures.
Que de civilisations diverses se sont succédé, et que de villes, de
villages, de palais de plaisance ont pu se bâtir dans les anciens
cratères! Albe la Longue et d'autres cités des Latins y ont été
remplacées par des villas romaines, puis les papes et les grands
dignitaires de l'Église y ont bâti leurs châteaux, et maintenant ces
montagnes sont un lieu d'excursions et de villégiature pour la foule des
étrangers qui, de toutes les parties du monde, viennent contempler la
grande Rome. C'est au point culminant du Monte Cavo que se dressait le
temple fameux de Jupiter Latial, où se célébraient les fêtes de la
confédération latine; ses derniers restes ont été détruits en 1783. De
l'emplacement où il s'élevait on peut voir, quand le temps est
favorable, jusqu'aux monts de la Sardaigne[88].
[Note 88: Volcans romains: