Comme la Ligurie, la Toscane s'étend à la base méridionale des Apennins,
mais la zone qu'elle occupe est de largeur beaucoup plus considérable.
Dans cette région de l'Italie, l'épine dorsale de la Péninsule se dirige
obliquement du golfe de Gênes à la mer Adriatique et se ramifie du côté
du sud par des chaînons qui doublent l'épaisseur normale du système de
montagnes. En outre, des plateaux et des massifs distincts, qui
s'élèvent au sud de la vallée de l'Arno, étendent vers l'ouest la zone
des terres: c'est là que la presqu'île italienne atteint sa plus grande
largeur[78].
[Note 78:
Superficie de la Toscane 24,053 kil. car.
Population en 1871 1,983,810 hab.
Population kilométrique 82 »
]
Le rempart des Apennins toscans est continu de l'une à l'autre mer, mais
il est sinueux, de hauteur fort inégale et coupé de brèches où passent
les routes carrossables construites entre les deux versants. Dans leur
ensemble, les monts de l'Étrurie sont disposés en massifs allongés et
parallèles, séparés les uns des autres par des sillons où coulent les
divers cours d'eau qui forment le Serchio et l'Arno. Sur les confins de
la Ligurie, le premier massif de la chaîne principale, que dominent les
cimes d'Orsajo et de Succiso, est accompagné par les montagnes de la
Lunigiana, qui se dressent à l'ouest, de l'autre côté de la vallée de la
Magra. La chaîne de la Garfagnana, qui constitue le deuxième massif, au
nord des campagnes de Lucques, a pour pendant occidental les Alpes
Apuanes ou de Massa Carrara. Plus à l'orient, le Monte Cimone et les
autres sommets des _Alpe Appennina_ qui se succèdent au nord de Pistoja
et de Prato, ont pour chaînons parallèles les Monti Catini et le Monte
Albano, dont les flancs, percés de grottes, renferment le célèbre lac
thermal de Monsummano. Enfin un quatrième massif, que traverse, au col
de la Futa, la route directe de Florence à Bologne, possède également
ses chaînes latérales, le Monte Mugello, au sud de la Sieve, et le Prato
Magno, entre le cours supérieur et le cours moyen de l'Arno. Le chaînon
des Alpes de Catenaja, qui court du nord au sud, entre les hautes
vallées de l'Arno et du Tibre, termine à la fois, du côté de l'est, la
rangée principale des Apennins qui forme la ligne de partage des eaux,
et la série beaucoup moins régulière des massifs méridionaux auxquels
conviendrait le nom d'Anti-Apennins, réservé spécialement aux monts du
littoral par le géographe Marmocchi. Les torrents qui descendent de la
grande crête se sont tous frayé un chemin à travers les roches de ces
montagnes du sud et les ont découpées en masses distinctes n'ayant
aucune apparence de régularité.
En mainte partie de leur développement, les Apennins toscans doivent à
la hauteur de leurs sommets, qui dépassent 2,000 mètres, un aspect tout
à fait alpin et sont connus, en effet, sous la désignation d'Alpes[79].
Pendant plus de la moitié de l'année, ils sont revêtus de neiges sur
leurs pentes supérieures; souvent, quand on passe dans le charmant
défilé de Massa Carrara, entre les eaux bleues de la Méditerranée et les
coteaux verdoyants qui s'élèvent de degré en degré vers les escarpements
des Alpes Apuanes, on cherche vainement à distinguer dans la blancheur
des cimes la part de la neige et celle des éboulis de marbre. La forme
abrupte, les fantaisies de profil qu'affectent les roches calcaires de
la crète des Apennins, contribuent à l'apparence grandiose des monts
toscans; en plusieurs districts, ils ont aussi gardé la grâce que
donnaient à la chaîne entière les forêts de châtaigniers sur les pentes
inférieures, de sapins et de hêtres sur les versants plus élevés. Que de
poëtes ont chanté les bois admirables qui recouvrent le versant du Prato
Magno, au-dessus du bassin où s'unissent les vallées de la Sieve et de
l'Arno! Le nom charmant de Vallombrosa, dont Milton célébrait les hautes
arcades de branchages et les feuilles de l'automne éparses sur les
ruisseaux, est devenu comme une expression proverbiale, désignant tout
ce que la poésie de la nature a de plus suave et de plus pénétrant. De
même, entre le haut Arno et le versant de la Romagne, les pâturages, les
bosquets et les forêts du «Champ Maldule», ou Camaldule, d'après lequel
ont été nommés tant de couvents dans le reste de l'Europe, sont vantés
comme étant parmi les plus beaux sites de la belle Italie. Arioste a
chanté les paysages de cette route des Apennins, «d'où l'on peut voir à
la fois la mer Sclavonne et la mer de Toscane.» Il est vrai que les
simples voyageurs n'ont plus la vue aussi perçante que celle du poëte.
[Note 79: Altitudes des principaux sommets des Apennins toscans et
des cols les plus fréquentés:
APENNINS
Alpes de Succiso............................... 2,019 mèt.
Alpes de Camporaghena (Garfagnana)............. 2,000 »
Monte Cimone................................... 2,621 »
Monte Falterone ou Falterona................... 1,648 »
Col de Pontremoli (route de Sarzane à Parme)... 1,039 »
» de Fiumalbo (route de Lucques a Modène).... 1,200 »
» de Futa (route de Florence à Bologne)...... 1,004 »
» des Camaldules............................. 1,004 »
ANTI-APENNINS
Pisanino (Alpes Apuanes)....................... 2,014 »
Pietra Marina (Monte Albano)................... 575 »
Prato Magno.................................... 1,580 »
Alpes de Catenaja.............................. l,401 »
]
Les âpres escarpements des grands Apennins et les forêts qui en parent
encore les versants forment le plus heureux contraste avec les vallées
et les collines doucement arrondies de la basse Toscane: presque chaque
hauteur porte quelque vieille tour, débris d'un château fort du moyen
âge; des villas gracieuses sont éparses sur les pentes au milieu de la
verdure; des maisons de métayers, décorées de fresques naïves, se
montrent parmi les vignes, entre les groupes de cyprès taillés en fer de
lance; les plus riches cultures occupent tout l'espace labourable; des
trembles agitent leur feuillage au-dessus des eaux courantes. Les
souvenirs de l'histoire, le goût naturel des habitants, la fertilité du
sol, l'abondance des eaux, la douceur du climat, tout contribue à faire
de la Toscane centrale la région privilégiée de l'Italie et l'un des
pays les plus agréables de la Terre. Bien abritée des vents froids du
nord-est par la muraille des Apennins, elle est tournée vers la mer
Tyrrhénienne, d'où lui viennent les vents tièdes et humides d'origine
tropicale; mais la part de pluies qu'elle reçoit n'a rien d'excessif,
grâce à l'écran que lui forment les montagnes de la Corse et de la
Sardaigne et à l'heureuse répartition des petits massifs de collines en
avant de la chaîne des Apennins. Le climat de la Toscane est un climat
essentiellement tempéré, doux, sans extrêmes aussi violents que ceux de
la plaine padane: c'est à son influence modératrice, ainsi qu'à la grâce
naturelle de leur pays, que les Toscans doivent sans doute pour une
forte part leur gaieté simple, leur égalité d'humeur, leur goût si fin,
leur vif sentiment de la poésie, leur imagination facile et toujours
contenue.
Au midi de la Toscane, divers massifs de montagnes et de collines,
désignés en général sous le nom de «Subapennins», sont complétement
séparés du système principal par la vallée actuelle de l'Arno. Ce fleuve
constitue, avec les défilés qu'il s'est ouverts et ses anciens lacs, un
véritable fossé à la base du mur des Apennins. Le val de Chiana, qui fut
un golfe de la Méditerranée, puis une mer intérieure, est une première
et large zone de séparation entre l'Apennin et les monts toscans du
midi. Puis vient la campagne florentine, jadis lacustre, qu'il serait
facile d'inonder de nouveau si l'on obstruait le défilé de la Golfolina,
ou Gonfolina, par lequel s'échappe l'Arno à 15 kilomètres en aval de
Florence et qu'avait ouvert le bras de «l'Hercule égyptien». Au
commencement du quatorzième siècle, le fameux général lucquois
Castruccio eut l'intention de submerger ainsi la fière cité
républicaine, mais heureusement les ingénieurs qui l'accompagnaient ne
surent pas faire leur opération de nivellement; ils jugèrent que le
barrage ne porterait aucun tort à Florence, la différence de niveau
étant, d'après eux, de 88 mètres, tandis qu'en réalité elle est de 15
mètres seulement. En aval de ce dernier défilé commencent la grande
plaine et les anciens golfes marins.
[Illustration: N° 73.--DÉFILÉ DE L'ARNO.]
Les massifs de la Toscane subapennine, ainsi limités au nord par la
vallée de l'Arno, se composent de collines uniformément arrondies, d'un
gris terne, presque sans verdure; tandis que l'Apennin lui-même
appartient surtout au jura et à la formation crétacée, les assises du
Subapennin consistent en terrains tertiaires, grès, argiles, marnes et
poudingues, d'une grande richesse en fossiles, percés çà et là de
serpentines. Il serait difficile d'ailleurs de reconnaître une
disposition régulière dans les hauteurs de la Toscane méridionale. On
doit y voir surtout un plateau fort inégal, que les cours des rivières,
les unes parallèles, les autres transversales au cours des Apennins, ont
découpé en un dédale de collines enchevêtrées et percées d'entonnoirs où
se perdent les eaux: telles sont les cavités de «l'Ingolla», qui
engloutissent, en effet, les ruisselets et les pluies du plateau pour en
former les sources abondantes de l'Elsa Viva, l'un des grands affluents
de l'Arno. Le massif principal de la région subapennine est celui qui
sépare les trois bassins de l'Arno, de la Cecina et de l'Ombrone, et
dont une cime, le Poggio di Montieri, aux riches mines de cuivre,
s'élève à plus de 1,000 mètres. Au sud de la vallée de l'Ombrone,
diverses montagnes, le Labbro, le Cetona, le Monte Amiata, se dressent à
une hauteur plus considérable, mais on doit y voir déjà des monts
appartenant à la région géologique de l'Italie centrale. Le Cetona est
une île jurassique entourée de terrains modernes; le Monte Amiata est un
cône de trachyte et le plus haut volcan de l'Italie continentale: il ne
vomit plus de laves depuis l'époque historique, mais il n'est point
inactif, ainsi que le témoignent ses nombreuses sources thermales et les
solfatares qui lui restent encore. Le Radicofani est un autre volcan,
dont maintes laves, semblables à de l'écume pétrifiée, se laissent
facilement tailler à coups de hache.
Le travail du grand laboratoire souterrain doit être fort important sous
toutes les formations rocheuses de la Toscane; les veines métallifères
s'y ramifient en un immense réseau, et les sources minérales de toute
espèce, salines, sulfureuses, ferrugineuses, acidules, y sont
proportionnellement beaucoup plus abondantes et plus rapprochées que
dans toutes les autres parties de l'Italie: sur une superficie treize
fois moins étendue, on y trouve près du quart des fontaines thermales et
médicinales de la Péninsule et des îles adjacentes, et parmi ces
fontaines, il en est de célèbres dans le monde entier, par exemple
celles de Monte Catini, de San Giuliano, et les fameux Bagni di Lucca,
autour desquels s'est bâtie une ville populeuse, principale étape entre
Lucques et Pise. Les salines naturelles de la Toscane sont aussi
très-productives, mais les jets d'eau les plus curieux et les plus
utiles à la fois au point de vue industriel sont ceux qui forment les
fameux _lagoni_, dans le bassin d'un affluent de la Cecina, à la base
septentrionale du groupe des hauteurs de Moutieri. De loin, on voit
d'épais nuages de vapeur blanche qui tourbillonnent sur la plaine; on
entend le bruit strident des gaz qui s'échappent en soufflant de
l'intérieur de la terre et font bouillonner les eaux des mares.
Celles-ci contiennent différents sels, de la silice et de l'acide
borique, cette substance de si grande valeur commerciale, que l'on
recueille avec tant de soin pour les fabriques de faïence et les
verreries de l'Angleterre et qui est devenue pour la Toscane une des
principales sources de revenu. Aucun autre pays d'Europe, si ce n'est le
cratère de Vulcano dans les îles Eoliennes, ne produit assez d'acide
borique pour qu'il vaille la peine de l'extraire; mais dans les
montagnes mêmes du Subapennin il serait peut-être possible de recueillir
ce trésor en plus grande abondance, car en diverses régions de
l'Étrurie, notamment dans le voisinage de Massa Maritima, au sud du
Montieri, jaillissent d'autres _soffioni_, contenant une certaine
quantité de la précieuse substance chimique.
La fermentation souterraine dont la Toscane est le théâtre est
probablement due en grande partie aux changements considérables qui se
sont opérés par le travail des alluvions dans les proportions relatives
de la terre et des eaux. Dans le voisinage du littoral actuel, plusieurs
massifs de collines se dressent comme des îles au milieu de la mer, et
ce sont, en effet, d'anciennes terres maritimes, que les apports des
fleuves ont graduellement rattachées au continent. Ainsi les monts
Pisans, entre le bas Arno et le Serchio, sont bien un groupe de cimes
encore à demi insulaires, car ils sont entourés de tous les côtés par
des marécages et des campagnes asséchées à grand'peine; l'ancien lac
Bientina, dont la surface était la partie la plus élevée du cercle
d'eaux douces qui environnait le massif, ne se trouvait pas même à 9
mètres au-dessus du niveau marin. Les hauteurs qui se prolongent
parallèlement à la côte, au sud de Livourne, ne sont pas aussi
complètement isolées, mais elles ne se rattachent aux plateaux de
l'intérieur que par un seuil peu élevé. Quant au promontoire qui porte
sur l'un de ses versants ce qui fut l'antique cité de Populonia, et sur
l'autre la ville moderne de Piombino, en face de l'île d'Elbe, c'est une
cime tout à fait insulaire, séparée du tronc continental par une plaine
basse, où les eaux descendues des montagnes de l'intérieur s'égarent
dans les sables. Mais le superbe Monte Argentaro ou Argentario, à
l'extrémité méridionale du littoral toscan, est l'un des types les plus
parfaits de ces terres qui peuvent être considérées comme appartenant à
la fois à l'Italie péninsulaire et à la mer Tyrrhénienne; dans le monde
entier, il est peu de formations de ce genre qui présentent autant de
régularité dans leur disposition générale. La montagne, escarpée et
rocheuse, hérissée sur tout son pourtour de falaises dont chacune a son
château fort ou sa tour en sentinelle, s'avance au loin dans la mer
comme pour barrer le passage aux navires; deux cordons littoraux,
tournant vers la mer leur concavité gracieusement infléchie et
contrastant par la sombre verdure de leurs pins avec le bleu des eaux et
les tons fauves des rochers, rattachent la montagne aux saillies du
rivage continental et séparent ainsi de la mer un lac de forme
régulière, au centre duquel la petite ville d'Orbetello occupe
l'extrémité d'une ancienne plage en partie démolie par les flots: on
croirait voir dans ce grand bassin rectangulaire et dans les digues de
sable qui l'entourent l'oeuvre réfléchie d'une population de géants.
L'étang d'Orbetello est utilisé comme la lagune de Comacchio: c'est un
grand réservoir de pêche, où les anguilles se prennent par centaines de
milliers. À l'ouest, la chaîne d'îles se continue vers la Corse par les
cimes de Giglio, par l'âpre Monte Cristo et par l'écueil de la
Fourmi[80]. L'île d'Elbe, située plus au nord, forme un petit monde à
part.
[Note 80: Altitudes du Subapennin:
Poggio di Montieri 1,042 mèt.
Labbro 1,192 »
Monte Amiata 1,766 »
Monte Serra (monte Pisans) 914 »
» di Piombino 199 »
» Argentaro 636 »
]
[Illustration: N° 76.--MONTE ARGENTARO.]
Déjà dans le court espace de temps qui s'est écoulé depuis le
commencement de la période historique les divers fleuves de la Toscane,
le Serchio, qu'alimentent les neiges de la Garfagnana et des Alpes
Apuanes, le puissant Arno, la Cecina, l'Ombrone, l'Albegna, ont opéré
des changements considérables dans l'aspect des campagnes riveraines et
dans la configuration du littoral marin. Les terrains mal consolidés
qu'ils traversent dans la plus grande partie de leur cours leur
fournissent en abondance les matériaux d'érosion nécessaires à l'immense
travail géologique dont ils sont les artisans. En maints endroits, les
versants de montagnes que ne retiennent plus ni forêts ni broussailles,
se changent à la moindre pluie en une véritable pâte semi-fluide qui
s'écoule lentement, puis que les rivières emportent rapidement dans leur
cours. Depuis les beaux temps de la république pisane, dans l'espace de
quelques siècles, la bouche de l'Arno s'est prolongée de 5 kilomètres en
mer. D'ailleurs elle a fréquemment changé de place; jadis le Serchio et
l'Arno avaient un lit inférieur commun, mais on dit que les Pisans
rejetèrent le premier fleuve vers le nord pour se débarrasser du danger
causé par ses alluvions. L'examen des lieux prouve aussi qu'en aval de
Pise l'Arno s'est longtemps écoulé vers la mer par les terrains bas de
San Pietro del Grado (Saint Pierre du Grau), où s'épanche aujourd'hui le
Colombrone; mais depuis que, soit la nature, soit l'homme ou leurs deux
forces réunies ont donné au fleuve son issue actuelle, il n'a cessé de
se promener dans les plaines en remaniant les terres alluviales de ses
bords et en agrandissant les campagnes aux dépens de la mer
Tyrrhénienne. D'après Strabon, Pise se trouvait de son temps à vingt
stades olympiques du littoral, c'est-à-dire à 3,700 mètres, tandis
qu'elle en est actuellement trois fois plus distante: lorsque le
couvent, devenu la _cascina_ de San Rossore, fut construit, vers la fin
du onzième siècle, ses murs dominaient la plage, et de nos jours
l'emplacement de cet ancien édifice est à 5 kilomètres environ de la
mer. De vastes plaines coupées de dunes ou _tomboli_ et revêtues en
partie de forêts de pins, se sont ajoutées au continent; de grands
troupeaux de chevaux et de boeufs demi-sauvages parcourent ces vastes
terrains sableux, où les éleveurs ont en outre, depuis les croisades,
dit-on, acclimaté le chameau avec succès. D'ailleurs l'empiétement des
terres n'est peut-être pas dû en entier au travail des alluvions; il est
possible que le littoral de la Toscane ail été soulevé par les forces
intérieures. La pierre dite _panchina_, dont on se sert à Livourne pour
la construction des édifices, est une roche marine formée en partie de
coquillages semblables à ceux que l'on trouve encore dans la mer
voisine.
[Illustration: DÉFILÉS DE L'ARNO A LA GONFOLINA A SIGNA. Vue prise à la
Tenuta, dessin de Taylor, d'après une photographie de M. G. Matucci]
Un des changements les plus importants qui se sont accomplis dans le
régime des eaux du bassin de l'Arno est celui que l'art de l'homme,
dirigeant les forces brutales de la nature, a su opérer dans le val de
Chiana. Cette dépression, qui servit probablement de lieu de passage à
l'Arno, lorsque ce fleuve n'avait pas encore creusé en amont de Florence
le défilé par lequel il s'échappe aujourd'hui, est une allée naturelle
ouverte par les eaux entre le bassin de l'Arno et celui du Tibre: là,
comme entre l'Orénoque et le fleuve des Amazones, quoique dans des
proportions bien moindres, se trouvait un seuil bas, d'où les eaux
s'épanchaient dans l'un et l'autre bassin. Jadis le point de partage
était dans le voisinage immédiat de l'Arno. Une partie des eaux du val
de Chiana tombait dans le fleuve toscan, qui coule à une cinquantaine de
mètres plus bas, tandis que la plus grande partie de la masse liquide,
sans écoulement régulier, s'étalait en longs palus vers le sud jusqu'aux
lacs que domine à l'ouest, du haut de ses coteaux, la petite ville de
Montepulciano; c'est là que commence à s'accuser nettement la pente qui
entraîne l'eau vers le Tibre romain. Entre les deux versants, la partie
neutre du val était tellement indécise, qu'on a déplacé d'au moins 50
kilomètres le seuil de séparation, au moyen des barrières transversales
qui retenaient les débordements des étangs temporaires causés par les
grandes pluies. Toute la zone intermédiaire où séjournaient, à demi
putréfiées, les masses liquides apportées par les torrents latéraux,
était un foyer de pestilence. Dante et d'autres écrivains de l'Italie en
parlent comme d'un lieu maudit; l'hirondelle même n'osait s'aventurer
dans sa fatale atmosphère. Les habitants du val avaient en vain tenté
d'assécher le sol en creusant des canaux de décharge: l'horizontalité de
la longue plaine rendait illusoires tous les travaux d'assainissement.
L'illustre Galilée, consulté sur les mesures qu'il y aurait à prendre,
déclara que le mal était irréparable: d'après lui il n'y avait rien à
faire. Torricelli reconnut qu'il serait possible d'utiliser la force des
torrents pour donner à la vallée la pente qui lui manquait et faciliter
ainsi l'écoulement des eaux; mais il ne mit point la main à l'oeuvre.
Les discussions entre les deux états limitrophes, Rome et Florence, ne
permettaient point d'ailleurs que le cours des eaux de la Chiana fût
rectifié. Chacun des deux gouvernements voulait que les eaux
torrentielles fussent rejetées sur le territoire du voisin.
[Illustration: N° 77.--VAL DE CHIANA.]
Enfin les travaux commencèrent au milieu du dix-huitième siècle sous la
direction du célèbre Fossombroni. A l'issue de chaque ravin latéral
furent ménagés des bassins de colmatage, où les débris arrachés aux
flancs des montagnes se déposèrent en strates annuelles. Les marécages
se comblèrent ainsi peu à peu et le sol s'affermit; le niveau de la
vallée, graduellement exhaussé sur la ligne de partage choisie par
l'ingénieur, donna aux eaux le mouvement qui leur manquait et changea en
un ruisseau pur le bourbier croupissant. La pente générale de la plaine
supérieure fut renversée et l'Arno s'enrichit d'un affluent de 74
kilomètres de longueur qui, sur plus des deux tiers de son cours,
appartenait précédemment au Tibre. L'air de la vallée, autrefois mortel,
devint l'un des plus salubres de l'Italie. L'agriculture s'empara des
terres reconquises; un espace de treize cents kilomètres carrés, jadis
évité avec soin, s'ajouta au territoire toscan; les villages, habités
naguère par une population de fiévreux, se transformèrent en de riches
bourgades aux robustes habitants. La réussite de l'oeuvre si bien nommée
de «bonification» a été complète. Les eaux sauvages ont dû se
discipliner pour distribuer régulièrement leurs alluvions sur un espace
de 20,000 hectares et sur une profondeur moyenne de 2 à 3 mètres; c'est
un remblai de 500 millions de mètres cubes qu'on leur a fait déposer
comme à des ouvriers intelligents. Cette grande opération de colmatage,
dans laquelle l'homme a si admirablement dirigé la nature, est devenue
le modèle de toutes les entreprises du même genre, et dans la Toscane
même on l'a imitée avec le plus grand succès. C'est aussi par le procédé
des colmatages que le vaste marais de Castiglione, le lac Prilius des
Romains, situé entre Grosseto et la mer, près de la rive droite de
l'Ombrone, a été peu à peu transformé en terre ferme; en 1828, il
occupait un espace de 95 kilomètres carrés, dont les alluvions apportées
par le fleuve ont fait depuis une immense prairie relativement salubre;
en 1872, plus de 62 hectares, jadis inondés, étaient changés en terrains
solides. La comparaison des cartes tracées à diverses époques témoigne
des changements considérables que l'Ombrone opéra jadis comme au hasard
dans son delta; mais aujourd'hui c'est l'homme qui dirige sa force. Le
fleuve est un autre taureau Acheloüs dompté par un autre Hercule.
Parmi les grands travaux d'asséchement qui font aussi la gloire des
hydrauliciens de la Toscane, il faut citer le réseau des innombrables
canaux de décharge creusés dans les terres basses de Fucecchio, de
Pontedera, de Pise, de Lucques, de Livourne, de Viareggio. Là
s'étendaient de vastes mers intérieures que l'on essaye de combler peu à
peu et de faire passer, de progrès en progrès, à l'état de campagnes au
sol affermi. Une des opérations les plus difficiles en ce genre a été
d'assécher le lac de Bientina ou de Sesto, qui s'étendait au milieu de
campagnes marécageuses à l'est des monts Pisans, et que l'on pense avoir
été formé jadis par les eaux débordées du Serchio. Jadis ce lac avait
deux émissaires naturels, l'un au nord vers le Serchio, l'autre au sud
vers l'Arno. Durant l'étiage de ces fleuves, l'écoulement du Bientina se
faisait sans difficulté; mais, dès que la crue commençait à se faire
sentir, le reflux s'opérait, l'eau coulait en sens inverse dans les deux
affluents du lac, et si l'on n'avait fermé les écluses, l'Arno et le
Serchio se seraient rejoints dans une mer intérieure au pied des monts
Pisans. Privé de son écoulement naturel, le Bientina grossissait alors
jusqu'à couvrir un espace de près de 10,000 hectares, six fois supérieur
à la superficie ordinaire; pour sauvegarder les riches campagnes de
cette partie de la Toscane, il a donc fallu donner au Bientina un
émissaire indépendant des deux fleuves voisins. A cet effet, on a eu
l'heureuse idée de creuser un canal qui fait passer les eaux du lac en
tunnel au-dessous de l'Arno, large en cet endroit de 216 mètres de digue
à digue; puis au delà du fleuve, qu'il vient de croiser souterrainement,
le nouvel émissaire emprunte jusqu'à la mer l'ancien lit de l'Arno,
remplacé par le Colombrone.
[Illustration: N° 78 -- L'ARNO ET LE BERCHIO.]
Le principal obstacle contre lequel il fallut lutter dans ces oeuvres de
conquête était l'extrême insalubrité du climat. L'atmosphère de miasmes
pesait surtout sur la région du littoral, à cause du mélange qui s'y
opérait entre les eaux douces de l'intérieur et les eaux saumâtres de la
Méditerranée. L'excessive mortalité qui résultait de ce mélange pour les
espèces marines et pour les animaux et les plantes d'eau douce,
empoisonnait l'air, le remplissait de gaz délétères, provenant de la
décomposition de matières organiques, et décimait les populations de la
côte. Vers le milieu du siècle dernier, l'ingénieur Zendrini eut l'idée
d'établir aux issues de tous les canaux d'écoulement, naturels et
artificiels, des écluses de séparation entre les eaux douces et le flot
marin. Les fièvres disparurent aussitôt; l'atmosphère avait repris sa
pureté primitive. En 1768, les portes, mal entretenues, laissèrent de
nouveau s'opérer le mélange de l'eau douce et de l'eau salée: aussitôt
le fléau des miasmes recommença son oeuvre de dévastation; la salubrité
ne fut rétablie dans les villages du littoral qu'après la reconstruction
des écluses. Par deux fois, depuis cette époque, l'incurie du
gouvernement de Florence a été punie de la même manière sur les
malheureux riverains des canaux, et par deux fois on dut avoir recours
au seul moyen thérapeutique sérieux, celui de guérir la terre elle-même.
Depuis 1821, le bon entretien des écluses, qui constitue le véritable
service médical de la contrée, ne laisse plus rien à désirer, et par
suite la salubrité générale n'a cessé de se maintenir. Le chef-lieu du
district, Viareggio, qui était, en 1740, un simple hameau de peste et de
mort, est de nos jours une ville de bains de mer, que de nombreux
étrangers fréquentent impunément en été. Les plantations de pins et
d'autres arbres ont aussi contribué pour une forte part à
l'assainissement de la contrée.
Malgré tous les progrès accomplis dans la bonification du sol, il reste
encore beaucoup à faire en mainte autre région de la basse Toscane pour
assécher le sol et purifier l'atmosphère. La Maremme, qui s'étend
principalement dans la province de Grosseto, entre les deux bornes
rocheuses de Piombino et d'Orbetello, est restée, en dépit de tous les
travaux d'assainissement, une des contrées les plus malsaines de
l'Europe; ses terres, non perméables, retiennent les eaux qui se
putréfient au soleil et empoisonnent l'air. La vie moyenne des habitants
est très-courte: celle des «trop heureux cultivateurs» est surtout fort
précaire, et pourtant la plupart d'entre eux ne descendent dans la
plaine basse que pour faire les semailles et la récolte; ils s'enfuient,
sitôt leur travail achevé, mais ils emportent souvent avec eux le germe
de la maladie fatale; entre les deux étés de 1840 et de 1841, on eut à
soigner près de 36,000 fiévreux sur une population totale de 80,000
personnes environ, résidant presque toutes sur les hauteurs et ne se
hasardant dans les plaines empoisonnées que pour de rares visites. Pour
échapper à l'influence pernicieuse du mauvais air, il faut habiter
constamment à une altitude d'au moins 300 mètres, encore cela ne
suffit-il pas toujours: la ville épiscopale de Sovana est très-malsaine,
quoiqu'elle se trouve précisément à cette hauteur dans la haute vallée
de la Fiora. Les fièvres se font même sentir dans des régions fort
éloignées de tout marais. La cause en est probablement, d'après
Salvagnoli Marchetti, la nature du terrain. La _malaria_ monte sur les
collines dont le sol argileux est pénétré de substances empyreumatiques;
elle empoisonne aussi les contrées où jaillissent en abondance les
sources salines, et plus encore celles où se trouvent des gisements
d'alun. Le mélange des eaux douces et des eaux salées, si funeste au
bord de la mer, ne l'est pas moins dans l'intérieur du pays. Enfin
l'influence des vents du sud, surtout celle du siroco est pernicieuse,
et les fièvres remontent fort avant dans toutes les vallées exposées à
ce courant empoisonné. Par contre, les terres qui jouissent librement de
l'air marin sont parfaitement salubres: ainsi Orbetello et Piombino,
quoique dans le voisinage de marais étendus, n'ont rien à craindre des
miasmes paludéens.
[Illustration: N° 79.--RÉGIONS DE LA MALARIA.]
On admet, en général, que les côtes de l'Étrurie n'avaient point à
souffrir de la malaria à l'époque de la prospérité des antiques cités
tyrrhéniennes. En effet, les travaux de chemins de fer opérés dans les
Maremmes ont révélé l'existence d'un grand nombre de conduits
souterrains qui drainaient le sol dans tous les sens; la campagne était
toute veinée de canaux d'écoulement. De grandes villes comme la fameuse
Populonia _mater_ et tant d'autres dont on voit de nos jours les ruines
éparses ou dont on cherche à reconnaître les emplacements, n'auraient
certainement pu naître et se développer si le climat local avait eu la
terrible insalubrité qu'on lui reproche de nos jours. Les Étrusques
étaient renommés pour leur habileté dans tous les travaux hydrauliques:
ils savaient endiguer les torrents, égoutter les marais, assécher les
campagnes; quand ils furent asservis, leurs digues et leurs canaux
cessèrent bientôt d'exister; les palus se reformèrent, la nature revint
à l'état sauvage. Mais on cite également bien des villes qui furent
salubres au moyen âge et qui sont maintenant désolées par la fièvre.
Ainsi Massa-Maritima, que dominent au nord-est les sommités du massif de
Montieri, fut riche et populeuse pendant toute sa période de liberté
républicaine; mais dès que les Pisans et les Siennois l'eurent ruinée,
dès qu'elle eut perdu son indépendance, le travail s'arrêta dans les
campagnes, les eaux torrentielles s'y amassèrent en lagunes; la cité
devint comme «un cadavre de ville». Des travaux d'assainissement lui ont
rendu de nos jours une partie de sa prospérité.
Parmi les causes matérielles qui, depuis l'époque romaine, ont contribué
le plus à la détérioration du climat, on doit signaler la déforestation
des montagnes et l'accroissement désordonné des terres alluviales qui en
a été la conséquence. Enfin pendant tout le moyen âge et jusque dans les
temps modernes, les monastères de la Toscane étaient possesseurs de
grands viviers à poissons dans les Maremmes, et s'opposaient
énergiquement à tous les travaux d'endiguement ou de colmatage qui
auraient pu les priver, en tout ou en partie, de leurs précieuses
réserves pour les semaines de carême. Nombre de tyranneaux des villes de
l'intérieur étaient aussi fort aises de posséder quelque campagne bien
malsaine dans la région des marais, car ils pouvaient de temps en temps
se passer la fantaisie d'y exiler ceux dont ils voulaient se
débarrasser, sans avoir les ennuis ou les remords d'un meurtre à
commettre sans hypocrisie. Les rois d'Espagne avaient même eu soin
d'acquérir la région la plus mortelle de la côte pour y installer des
bagnes ou _presidios_; ainsi Talamone, qui avait été le grand port de la
république de Sienne, fut changé en un véritable cimetière; tous les
bannis y mouraient.
De nombreux essais de bonification entrepris avec des idées fausses et
sans l'expérience nécessaire n'ont pas été moins cruels dans leurs
conséquences. Les divers gouvernements de la Toscane s'imaginant, avec
Macchiavel et d'autres hommes d'État, qu'il suffirait de repeupler le
pays pour lui rendre son antique salubrité, y envoyèrent en foule des
colons appelés de diverses provinces de l'Italie, de la Grèce, de
l'Allemagne; mais ces étrangers, qui d'ailleurs n'étaient pas reconnus
propriétaires, et pour lesquels l'acclimatement était doublement
périlleux, succombèrent en masse à chaque tentative. Les seuls moyens de
restaurer le climat de l'ancienne Étrurie sont en premier lieu,
d'intéresser les cultivateurs aux améliorations en leur concédant le
sol, puis de mener à bonne fin les longues opérations de colmatage, de
drainage, de reboisement, déjà commencées avec tant de succès. La
construction du chemin de fer de la côte aide singulièrement au travail
de restauration du climat; les assèchements et les plantations ont
purifié l'air autour de mainte station. On peut citer en exemple les
environs de Populonia, jadis inhabitables, et qui ont pu se repeupler
graduellement. L'usine métallurgique de Follonica qui traite les fers de
l'île d'Elbe au moyen des lignites abondants des mines du voisinage, est
devenue aussi beaucoup plus importante; mais elle est encore presque
entièrement abandonnée pendant la saison des fièvres.
Les ancêtres des Toscans actuels, les Étrusques ou Tyrrhéniens, étaient,
bien avant la domination romaine, la population prépondérante de
l'Italie. Non-seulement ils occupaient tout le versant méridional des
Apennins jusqu'aux bouches mêmes du Tibre; ils avaient aussi fondé dans
la Campanie une ligue de douze cités, dont Gapoue était la plus
importante, et comme trafiquants et pirates, ils s'étaient emparés de la
mer qui, d'après eux, est encore désignée sous le nom de Tyrrhénienne.
L'île de Capri était, du côté du sud, leur sentinelle avancée. La mer
Adriatique leur appartenait également. Adria, Bologne qu'ils appelaient
Felsina, Ravenne, Mantoue, étaient des colonies étrusques, et dans les
hautes vallées des Alpes vivaient les Rètes ou Rétiens, leurs alliés et
peut-être leurs frères par le sang. Et les Étrusques eux-mêmes, de
quelle grande souche ethnique font-ils donc partie? C'est là un des
problèmes les plus discutés de l'histoire. On les a dits Aryens,
Ougriens, Sémites; on en a fait les frères des Grecs, des Germains, des
Scythes, des Égyptiens, des Turcs; pour lord Lindsay, les Tyrrhéniens
sont des Thuringiens! Cette question des origines étrusques n'a donc pu
encore donner lieu qu'à des hypothèses; la langue même, facile à lire,
car ses caractères ressemblent à ceux des autres alphabets italiques,
mais non déchiffrée ou plutôt trop diversement traduite, n'a pas fourni
la solution; les savants sont loin d'être unanimes pour approuver les
interprétations proposées récemment par Corssen avec une grande
assurance; d'après ce linguiste, que l'on a qualifié trop tôt «d'Oedipe
du Sphinx étrusque», los Tyrrhéniens devraient ètre certainement
rattachés par la langue aux autres populations italiotes.
Parmi les divers portraits que les Étrusques nous ont laissés de leurs
propres personnes sur les vases des nécropoles, le type le plus commun
est celui d'hommes trapus, souvent obèses, vigoureux, larges d'épaules,
au visage avancé, au nez courbe, au front large et fuyant, au teint
foncé, au crâne un peu déprimé et couvert d'une chevelure ondulée, le
plus souvent dolichocéphalés. Ce type n'est point celui de la majorité
des Hellènes, ni de la plupart des Italiens. Parmi les monuments qu'ils
ont laissés, on ne retrouve pas les _nuraghi_, ces constructions
bizarres qu'élevèrent un si grand nombre les anciens habitants de la
Sardaigne, de Malte, de Pantellaria; mais les dolmens sont nombreux. Les
monuments funéraires que l'on a découverts et que l'on trouve encore par
centaines et par milliers, non-seulement dans les limites de la Toscane
actuelle, mais aussi jusque dans le voisinage immédiat de Rome, prouvent
que les arts du dessin étaient arrivés en Étrurie à un haut degré de
développement. Les peintures qui décoraient l'intérieur des caveaux, les
bas-reliefs des sarcophages, les vases, les candélabres, les divers
ustensiles de poterie et de bronze témoignent d'une intime parenté de
génie entre les artistes étrusques et ceux de la Grèce et de l'Asie
Mineure. L'architecture de leurs édifices prouve que, tout en se
distinguant par une certaine originalité, ils étaient en rapport intime
de civilisation commune avec les Hellènes des premiers âges. Ce sont eux
qui furent dans les arts les initiateurs de Rome; les égouts de Tarquin,
le plus ancien monument de la «Ville Éternelle», l'enceinte dite de
Servius Tullius, la prison Mamertine, tous les restes de l'ancienne Rome
royale, sont leur ouvrage. Les temples, les statues des dieux, les
maisons elles-mêmes, ainsi que les objets d'ornement qui s'y trouvent,
tout était étrusque. La louve de bronze que l'on voit au musée du
Capitole et qui était le symbole même du peuple romain, paraît être la
copie d'une oeuvre des artistes d'Étrurie.
Les vicissitudes de l'histoire, les influences diverses des
civilisations et des cultes qui se sont succédé dans le pays, ont dû,
avec l'aide des croisements ethniques, rendre les Toscans bien
différents de leurs ancêtres les Étrusques. A en juger par les peintures
de leurs nécropoles, ceux-ci avaient quelque chose de dur qui ne se
retrouve nullement dans la population toscane; ils étaient aussi,
semble-t-il, une nation de cuisiniers et de mangeurs, tandis que leurs
descendants sont plutôt un peuple sobre. Le type actuel est celui
d'hommes aimables, gracieux, spirituels, artistes, faciles à émouvoir,
peut-être un peu trop souples de caractère. Les Toscans de la plaine,
non ceux des Maremmes, sont les plus doux des Italiens; ils aiment à
«vivre et à laisser vivre», et par leur mansuétude naturelle ils ont
souvent réussi à rendre débonnaires jusqu'à leurs souverains. Un trait
assez bizarre de caractère les distingue aussi parmi les autres
habitants de la Péninsule: quoique fort braves quand une passion les
entraîne, ils ont une répugnance extraordinaire pour la vue de la mort;
ils se détournent du cadavre avec horreur, ce qui tient sans doute à la
persistance d'antiques superstitions. Le Tyrrhénien cachait toujours les
tombeaux; cependant son grand culte était celui des morts.
Quels que soient d'ailleurs les traits par lesquels les Toscans
ressemblent encore à leurs aïeux, ils ont eu comme eux leur époque de
prépondérance en Italie, et ils sont encore, à certains égards, les
premiers de la nation. Après l'époque romaine, quand le mouvement de la
civilisation se fut déplacé vers le nord, la vallée de l'Arno se
trouvait admirablement placée pour devenir le grand centre d'activité,
non-seulement pour la péninsule italienne, mais encore pour tout le
continent européen. Les communications à travers la barrière des Alpes
étaient encore difficiles et redoutées, et par conséquent les relations
de peuple à peuple devaient en grande partie s'établir par eau entre le
littoral de la Toscane et les rivages de la France et de l'Espagne. En
outre, les massifs des Apennins, offrant aux habitants l'avantage de les
protéger au nord contre le climat et contre les envahisseurs barbares,
se développent autour d'eux en un large circuit de manière à leur
ménager de grandes et fertiles vallées tournées vers la mer
Tyrrhénienne. La Toscane était donc une région favorisée et ses
habitants si intelligents surent bien profiter de tous ces priviléges
que leur assurait la position géographique. Le travail était la grande
loi des Florentins; tous, sans exception, devaient avoir un état. Tandis
que Pise disputait à Gênes et à Venise la suprématie des mers, Florence
était plus que toutes les autres cités le siége des grandes spéculations
commerciales, la ville riche par excellence, qui, par le commerce de
l'argent, étendait son réseau d'affaires sur toutes les contrées de
l'Europe.
Mais la Toscane ne devint pas seulement un pays de négoce et
d'industrie; sa période de prospérité fut aussi pour l'esprit humain le
moment d'une véritable floraison. Ce que la république d'Athènes avait
été deux mille années auparavant, la république de Florence le fut à son
tour; pour la deuxième fois s'éleva un de ces grands foyers de lumière
dont les reflets nous éclairent encore. Ce fut un vrai renouveau de
l'humanité. La liberté, l'initiative, et avec elles les sciences, les
arts, les lettres, tout ce qu'il y a de bon et de noble dans ce monde se
produisit avec un joyeux élan que les générations avaient depuis
longtemps perdu. Le souple génie des Toscans se révéla dans tous les
genres de travaux; parmi les grands noms de l'histoire, les Florentins
peuvent revendiquer comme leurs beaucoup des plus grands. Quels hommes
ont exercé dans le monde de l'intelligence et des arts une action plus
puissante que Giotto, Orgagna, Masaccio, Michel-Ange, Léonard de Vinci,
Andrea del Sarto, Brunelleschi, Dante, Savonarole, Galilée, Macchiavel?
C'est aussi un Florentin, Amerigo Vespucci, qui a donné son nom au
continent nouveau découvert de l'autre côté de l'Atlantique. On a voulu
voir une injustice de la destinée, ou même l'effet d'une odieuse
supercherie des hommes dans cette substitution du nom du géographe et
voyageur astronome Amerigo à celui du marin Colomb dans l'appellation du
Nouveau Monde; mais au point de vue de l'histoire, c'est justice qu'il
en soit ainsi. L'Espagne monarchique gardait jalousement le secret de
ses découvertes; il est donc tout naturel que son représentant en ait
partiellement perdu l'honneur. Mais Florence, la ville républicaine où
la science était le plus aimée pour elle-même, où les récits de voyages
trouvaient le plus de lecteurs et d'où les nouvelles se répandaient le
plus librement en Europe, n'avait aucun intérêt à cacher dans ses
archives les récits et les descriptions de son fils Amerigo. C'est par
ses écrits, et notamment par sa fameuse lettre de 1503, que le grand
événement de la découverte obtint le plus de prise sur l'esprit de ses
contemporains; on traduisit en toutes les langues ce merveilleux récit,
la description à la fois savante et imagée de ces contrées, «qui doivent
être prochaines du paradis terrestre, s'il en existe un sur la Terre,»
et par suite on en vint tout naturellement à donner le nom du savant
florentin au Nouveau Monde. D'ailleurs, Colomb prétendit jusqu'à sa mort
avoir découvert le Japon et les côtes orientales de l'Asie, tandis que
Vespucci, dès l'année 1501, donnait le nom de _novus mundus_ au
continent nouvellement découvert. En 1507, Martin Waldzemüller, de
Saint-Dié, avait formellement proposé la dénomination d'Amérique,
ratifiée par ses contemporains et la postérité.
C'est aussi à l'immense privilége de sa liberté, au génie de ses
écrivains, à l'influence exercée par ses poëtes sur le développement
intellectuel de l'Italie que Florence doit d'avoir donné son dialecte à
la Péninsule entière, des Alpes à la mer de Sicile. Évidemment, ce n'est
point une ville éloignée du centre, telle que Gênes, Venise ou Milan,
Naples, Tarente ou Palerme, qui aurait pu faire de son idiome la langue
policée de tous les Italiens; mais, au premier abord, on s'étonne que
Rome, l'antique cité reine, celle d'où le latin vint s'imposer au monde,
n'ait pas devancé Florence dans la création de l'italien littéraire:
c'est qu'au lieu de vivre de la libre vie des républiques italiennes,
elle s'attachait, au contraire, au culte du passé; la langue même
qu'elle s'efforçait de maintenir était morte. La cité des papes n'avait
d'autre littérature que des actes rédigés en un latin plus ou moins bien
imité de celui de Cicéron. A Rome, l'italien populaire devait rester un
patois; tandis qu'à Florence il devenait une langue, en dépit de
l'accent guttural légué par les Étrusques, et les Romains n'ont eu que
la part, d'ailleurs fort importante, de donner à cette langue leur belle
prononciation musicale. On sait quel charme de poésie délicate et pure
s'exhale des _ritornelli_ chantés dans les veillées par les paysans de
la Toscane; on sait aussi de quelle puissance a été le beau dialecte
florentin pour l'instauration de l'Italie au nombre des peuples
autonomes. Les fanatiques de Dante ont raison, jusqu'à un certain point,
de dire que l'unité nationale était fondée d'avance du jour où le grand
poëte avait forgé sa belle langue sonore et ferme de tous les dialectes
parlés dans la Péninsule. N'est-ce pas dans l'admirable idiome
florentin, et à Florence même, que de 1815 à 1830, se prépara par la
littérature et la propagande ce grand mouvement intellectuel d'où sortit
en grande partie l'indépendance politique de la nation?
De même que la position géographique de la Toscane fait comprendre en
grande partie l'influence qu'elle a exercée sur l'Italie et sur le reste
du monde, de même sa configuration intime explique son histoire
particulière. L'Apennin, l'Anti-Apennin et les groupes de montagnes qui
s'élèvent au sud de l'Arno la divisent en de nombreux bassins séparés où
devaient naître des républiques distinctes. Au temps des Tyrrhéniens,
l'Étrurie était une confédération de cités; au moyen âge et jusqu'aux
approches des temps modernes, où se sont formées les grandes
agglomérations politiques, la Toscane fut un ensemble de démocraties,
tantôt alliées, tantôt en lutte, mais très-semblables les unes aux
autres par le génie. Depuis, les changements de toute espèce qui se sont
produits dans les conditions politiques et économiques du pays ont fait
varier singulièrement l'importance et la population des communes, mais
la plupart des cités libres du moyen âge et même quelques-unes de celles
que fondèrent les anciens Étrusques ont gardé un rang considérable parmi
les villes provinciales de l'Italie.
[Illustration: FLORENCE. Dessin de P. Benoist, d'après une photographie
de J. Lévy.]
Florence (_Firenze_), qui naguère fut la capitale de passage du royaume
et qui reste l'un de ses chefs-lieux naturels, n'est pas une de ces
fondations des antiques Tyrrhéniens; simple colonie romaine, elle est
d'un âge moderne, en comparaison de tant d'autres localités italiennes.
Durant tout l'empire, elle fut sans grande importance; la dominatrice de
la contrée était la vieille cité de Fiesole, qui s'élève au nord sur les
collines et que les Florentins devaient ruiner un jour et priver de ses
colonnes et de ses statues pour en enrichir leurs propres monuments.
L'accroissement rapide de Florence pendant les siècles du moyen âge
provient de ce qu'elle était alors une étape nécessaire sur le chemin
qui, de l'Allemagne et de la Lombardie, mène par Bologne dans l'Italie
méridionale. Tant que l'initiative était partie de Rome, tous ceux qui
voulaient se rendre de la vallée du Tibre vers le versant opposé de
l'Apennin se hâtaient de franchir la montagne au plus près et
redescendaient au bord de l'Adriatique vers Ancone ou Ariminum. Lors de
l'abaissement de Rome, quand le reflux des peuples barbares s'opéra dans
la direction du nord au sud, le chemin naturel devint celui qui des
plaines lombardes gagne la vallée de l'Arno par les brèches de l'Apennin
toscan. La route de guerre étant en même temps une route de commerce, un
grand centre d'échanges et d'industrie devait naître dans l'admirable
bassin. La «Ville des Fleurs» grandit, prospéra et devint la merveille
que l'on voit aujourd'hui. Mais ses richesses même lui devinrent
fatales. Les banquiers, dont les coffres recevaient une grande part des
trésors de l'Europe, se firent peu à peu les maîtres de la république.
Les Medici prirent le titre de «princes de l'État», et telle était la
force d'impulsion donnée par la liberté première, que leur domination
coïncide tout d'abord avec l'efflorescence de l'art; mais bientôt les
caractères s'avilirent, les citoyens se changèrent en sujets et
cessèrent de vivre par la vie de l'esprit.
Comme aux beaux temps de la liberté républicaine, Florence a toujours
dans son travail d'abondantes sources de revenus. Elle a ses fabriques
de soieries et de lainages, ses ateliers de chapeaux de paille, de
mosaïques, de porcelaines, de «pierres dures» et d'autres objets qui
demandent du goût et de la dextérité de main. Mais tout ce travail d'art
et d'industrie, joint aux produits agricoles de la plaine et au
mouvement commercial apporté par les routes et les chemins de fer qui
convergent dans ses murs, n'en ferait qu'une grande ville italienne, si
elle n'avait la beauté de ses monuments; c'est à eux qu'elle doit d'être
un des centres d'attraction du monde entier et le principal rendez-vous
des artistes. Plus que toute autre cité de l'Italie, plus même que
Venise, Florence la «Belle» est riche en chefs-d'oeuvre de
l'architecture du moyen âge et de la Renaissance. Ses musées, les
Uffizi, le palais Pitti, l'Académie des Arts, sont parmi les plus beaux
de l'Europe et contiennent plusieurs de ces oeuvres capitales qui sont
le trésor le plus précieux du genre humain; ses bibliothèques, la
Laurentienne, la Magliabecchiana, sont riches en manuscrits, en
documents, en livres rares. La ville, quoique sombre d'aspect, est
elle-même un musée par ses palais, ses tours, ses églises, les statues
de ses rues et de ses places, ses maisons qui tiennent de la forteresse
et du palais. Le dôme de Brunelleschi, le campanile de Giotto, qui,
d'après les ordres de la République, devait être «plus beau que
l'imagination ne peut le rêver», le Baptistère et son incomparable porte
de bronze, la place de la Seigneurie, le couvent de San Marco, le noir
palais Strozzi, d'une architecture à la fois si sobre et si belle, tant
d'autres monuments encore font de Florence une cité d'enchantement. En
parcourant l'admirable ville et en contemplant ses édifices, on comprend
le noble langage du conseil communal à son architecte Arnolfo di Lapo:
«Les oeuvres de la commune ne doivent point être entreprises si elles ne
sont conçues de manière à répondre au grand coeur, composé de ceux de
tous les citoyens, unis en un même vouloir.»
L'admirable campagne au milieu de laquelle la ville est mollement assise
en rehausse la beauté; tous les voyageurs gardent un souvenir
ineffaçable des promenades qui longent l'Arno, des collines de San
Miniato, de Bello Sguardo, du promontoire pittoresque où se groupent les
villas et les masures de l'antique Fiesole des Étrusques. Par malheur,
le climat de Florence laisse fort à désirer; souvent les vents se
succèdent par de brusques alternatives, et pendant l'été la chaleur est
accablante: _il caldo di Firenze_ est passé en proverbe dans toute
l'Italie. Il faut dire que l'étroitesse des rues, et, pour une certaine
part, la négligence des lois de l'hygiène, rendent la mortalité annuelle
supérieure à celle de la plupart des grandes villes du continent. Au
moyen âge, ce fut également l'une des cités que la peste ravagea le
plus. Lors du fléau que raconte Boccace, en lui donnant pour contraste
ses histoires joyeuses, près de cent mille habitants succombèrent, les
deux tiers de la population. En comparant la situation géographique de
Florence à celle d'Empoli, ville industrieuse qui se trouve à l'ouest,
dans une vaste plaine des mieux aérées, Targioni Tozetti regrette qu'on
n'ait pas donné suite, en 1260, au projet de détruire Florence pour en
transporter les habitants dans les campagnes d'Empoli.
Dans la haute vallée de l'Arno, la seule ville de quelque importance est
Arezzo, antique cité des Étrusques et centre de l'une des républiques
les plus prospères du moyen âge. Arezzo se vante, comme Florence, de
respirer un «air si subtil, qu'il rend subtils les esprits eux-mêmes»,
et la liste de ses savants et de ses artistes est, en effet, l'une des
plus longues dont puisse se vanter une ville d'Italie; mais, de nos
jours, Arezzo est bien déchue et n'a plus guère que ses grands souvenirs
et les monuments de son passé. Cortona, située plus au sud, non loin du
lac de Trasimène, dispute aux cités les plus antiques de l'Italie
l'honneur d'être la plus ancienne; mais les restes de sa grandeur ont
disparu. Sienne, la ville du beau langage, Sienne, qui fut jadis la
dominatrice de toutes les régions de collines situées entre les bassins
de l'Arno et de l'Ombrone, a dû subir, comme Arezzo et Cortona, de longs
siècles de décadence, en grande partie peut-être par la faute de ses
propres habitants qui peuplent dix-sept quartiers distincts, formant
autant de cités dans la cité, toutes animées les unes contre les autres
d'implacables rancunes; Sienne n'est donc plus, comme elle le fut jadis,
la rivale de Florence par la population, la puissance, l'industrie, mais
elle peut toujours se comparer à la ville de l'Arno par la beauté de ses
monuments qui sont l'idéal du gothique italien, par ses oeuvres d'art,
dues en grande partie aux peintres de sa propre école, par l'originalité
de ses rues et de ses places, par sa position magnifique sur les pentes
de trois collines et sur les arêtes de leurs contre-forts. Chiusi, l'une
des plus puissantes cités de l'antique Étrurie, n'a plus que ses
hypogées, où les archéologues vont en pèlerinage, et dépend maintenant
de la ville de Montepulciano, dont les coteaux, produisant le «roi des
vins», dominent au nord la plaine et ses nappes d'eau. Quant à Volterra,
qui avait encore au moyen âge une population considérable, ce n'est plus
qu'une petite ville morne d'aspect et que les talus infertiles de ses
collines rendent plus morne encore. Volterra, disposée en forme de main
aux doigts étendus sur les arêtes de son plateau raviné, se trouve en
dehors de toute grande voie de communication naturelle, et si dans le
voisinage elle n'avait des salines, qui produisent de sept à huit mille
tonnes de sel par an, ses importantes carrières d'albâtre, les riches
mines de cuivre de Monte-Catini, des bains sulfureux et les fameuses
lagunes de borax, elle ne serait probablement qu'un simple groupe de
maisons éparses au milieu des ruines. D'ailleurs, ce qu'elle a de plus
intéressant, ce sont les débris de ses murs cyclopéens, où l'on voit
encore deux grandes portes, et les centaines de sarcophages et autres
restes de l'art des Étrusques conservés dans son riche musée.
De l'autre côté de l'Arno, à la base méridionale des Apennins, les cités
qui avaient de l'importance au moyen âge sont restées industrielles et
populeuses parce que leur position commerciale a gardé toute sa valeur.
Prato, où la vallée de l'Arno a ses plus grandes dimensions, est un
centre agricole important, est riche en usines métallurgiques et possède
en outre de riches carrières de serpentine qui ont servi à la décoration
des plus beaux édifices de la Toscane et de sa propre église, célèbre
par la merveilleuse chaire de Donatello, sculptée à l'angle extérieur de
la façade; Pistoja, où descend le chemin de fer des Apennins, que d'en
bas on voit escalader les pentes et franchir las ravins en longues
sinuosités, est une ville de manufactures très-actives. Pescia,
Capannori, aux innombrables maisons éparses dans la campagne, «jardin de
la Toscane,» Lucques «l'Industrieuse», célèbre par les tableaux de fra
Bartolommeo, sont également des communes où le travail est incessant.
Par la beauté de ses cultures, le bassin du Serchio, assaini par les
maraîchers, est vraiment incomparable. Quand on se promène sur les
larges remparts de Lucques, à l'ombre des rangées d'arbres puissants qui
étalent leur branchage, d'un côté vers la ville, ses tours et ses
coupoles, de l'autre vers les campagnes, on jouit d'un spectacle
merveilleux. Les prairies et les vergers, les villes qui se révèlent par
la blancheur de leurs façades au milieu de la verdure, les collines
lointaines portant une tour au sommet, la beauté riante de tout ce que
l'on embrasse dans le vaste horizon, laissent une grande impression de
paix: il semble que dans un pays si fécond et si beau, la population
doive être heureuse. Et si l'on peut en croire d'enthousiastes
écrivains, il serait vrai, en effet, que les paysans lucquois, ceux du
val de Nievole, dans le bassin de la Pescia, et les cultivateurs de la
basse Toscane, en général, sont fortunés en comparaison des laboureurs
du reste de l'Italie. Métayers pour la plupart, et métayers à longs
termes, ils sont à demi propriétaires du sol; leur part de produits est
sauvegardée par des conventions traditionnelles; en travaillant, ils ont
la satisfaction de peiner en partie pour eux-mêmes, et la terre n'en est
que mieux cultivée. Pourtant elle ne leur suffit pas, car ils sont
obligés d'émigrer en foule, pour aller chercher de l'ouvrage, que
d'ailleurs ils trouvent facilement, car les Lucquois sont célèbres dans
toute l'Italie et même à l'étranger par leur zèle au labeur. Un grand
nombre d'entre eux vont périodiquement en Corse pour semer et récolter à
la place des paresseux propriétaires. En été, plus de deux mille
cultivateurs de Capannori sont toujours absents de leur patrie. Les
émigrants lucquois ont aussi la spécialité du rémoulage.
La haute vallée du Serchio, connue sous le nom de Garfagnana et dont le
débouché naturel est la ville de Lucques, n'a pas des habitants moins
industrieux que ceux de sa métropole, naguère capitale d'un état
souverain. Toutes les pentes des collines qui s'avancent en contre-forts
des Apennins et des Alpes Apuanes, sont cultivées en gradins, dont
l'étagement régulier ne nuit point à la beauté du paysage, grâce à la
multitude des arbres et à la variété des cultures. Castelnovo, le
chef-lieu de cette vallée de Garfagnana, l'une des plus belles et des
plus pittoresques de l'Italie, occupe elle-même, sur un promontoire
limité par le Serchio et par la Torrita, issue des formidables défilés
de l'Altissimo, un des sites les plus admirables de cette admirable
contrée. C'est dans les environs que se parle, dit-on, le meilleur
italien populaire, encore supérieur à celui de Sienne, à cause de
l'adoucissement des gutturales; c'est aussi dans cette région que le
doux génie toscan a inventé ses plus beaux chants.
La vallée de la Magra, dont le bassin supérieur, au coeur des Apennins,
enferme la petite ville de Pontremoli et les nombreux villages de sa
commune, est plus fréquentée que la Garfagnana, à cause de son grand
chemin, de Parme au golfe de la Spezia. La partie inférieure de cette
vallée, dite la Lunigiana, du nom de l'antique cité disparue de Luni,
n'est pas moins belle que la vallée parallèle du Serchio et, de plus,
elle offre les magnifiques tableaux que forment les promontoires, les
plages et les villes maritimes entourées d'oliviers. C'est à l'issue de
cette vallée, au sud de la charmante Sarzana, que les Alpes Apuanes, en
se rapprochant de la mer, forment ce défilé si important dans l'histoire
où se trouvent les villes de Carrara et de Massa, dépendant
administrativement de l'Émilie, quoique par le versant, le climat, les
moeurs, les relations d'affaires, elles se rattachent à la Toscane.
Carrara, dont le nom signifie simplement «carrière», est la ville qui a
remplacé Luni comme lieu d'expédition des beaux marbres blancs que la
statuaire demande aux montagnes voisines et dont le mètre cube vaut
jusqu'à près de 2,000 francs pour les qualités les plus précieuses; les
hauteurs environnantes sont perforées de sept cent vingt carrières, dont
environ trois cents sont en pleine exploitation; la ville entière est
comme un immense atelier de sculpture et possède une académie qui a
formé des maîtres célèbres. Massa, plus favorisée que Carrara par la
douceur du climat, a des marbres moins beaux, mais d'autant plus
employés pour les travaux courants de l'industrie; on les exploite
depuis 1836. Quant aux marbres de Serravezza, qui proviennent de
l'Altissimo et d'autres montagnes méridionales de la chaîne Apuane, dans
le voisinage de la ville de Pietra Santa, il en est qui sont aussi beaux
que ceux de Carrare. Michel-Ange, qui les appréciait fort, employa trois
années à construire la route qui devait faciliter l'accès des plus
belles couches; d'ailleurs la ville de Florence avait commencé
d'utiliser ce marbre depuis longtemps déjà: ce sont les carrières de
Serravezza qui ont fourni les dalles blanches du fameux campanile[81].
Les carrières et les mines des environs donnent aussi des ardoises, du
fer, du plomb, de l'argent.
[Note 81: Carrières de marbre des Alpes Apuanes, en 1873:
Extraction. Valeur.
Carrare 89,000 tonnes. 9,000,000 fr.
Massa 16,000 » 1,500,000 »
Serravezza 20,000 » 1,800,000 »
________________ ________________
134,000 tonnes. 12,300,000 fr.
]
Ces villes du défilé marin des Alpes Apuanes devaient progresser en
raison du la prospérité générale, tandis que Pise, la grande république
commerciale de la Toscane au moyen âge, devait fatalement déchoir,
lorsque la cause de sa grandeur eut disparu. Quand même elle n'aurait
pas eu à souffrir de la concurrence de Gênes, sa puissante rivale, quand
même sa flotte n'aurait pas été anéantie par les Génois, vers la fin du
treizième siècle, enfin les tours et les magasins du port n'eussent-ils
pas été rasés, Pise ne pouvait éviter la décadence. Les alluvions de son
fleuve, ne cessant d'empiéter sur la mer, ont fini par obstruer
complétement l'ancien _porto Pisano_, situé jadis à treize kilomètres au
sud de la bouche de l'Arno; en 1442, il n'y avait plus que 5 pieds
d'eau; un siècle plus tard, les petites barques de rameurs pouvaient
seules y entrer; il fut alors définitivement abandonné, et maintenant il
n'en reste plus de traces. Au siècle dernier, on disputait sur
l'emplacement qu'il fallait lui attribuer; d'autres cités devaient donc
succéder à Pise comme intermédiaires des échanges de la Toscane. _Pisa
morta_, «Pise la morte,» a du moins gardé des restes admirables de son
passé; elle a son étonnante cathédrale, immense écrin d'objets précieux,
son baptistère de forme si élégante, son _Campo santo_ et les célèbres
fresques d'Orgagna et de Gozzoli qui le décorent, sa bizarre tour
penchée qui, sans plaire au regard, n'en est pas moins une des grandes
curiosités de l'Italie, et qui commande l'admirable panorama des monts
Pisans et des plaines alluviales de l'Arno et du Serchio. Bien affaiblie
pour le commerce, mais toujours fort importante comme centre agricole,
Pise vit pour la pensée, grâce à son université, l'une des meilleures de
l'Italie. Enfin, elle a ce que nul changement d'itinéraire dans le
mouvement des échanges ne peut lui ravir, son doux climat sédatif, dont
les étrangers du nord viennent en grand nombre jouir pendant l'hiver.
Livourne ou Livorno fut l'héritière commerciale de Pise, et ses navires
n'ont cessé de suivre les mêmes escales vers les ports du Levant.
Débouché naturel des riches bassins de la Toscane, Livourne est un
marché beaucoup plus actif que ne le ferait supposer la forme du
littoral: c'était naguère le deuxième port de l'Italie; il venait
immédiatement après Gênes par ordre d'importance, mais Naples l'a
récemment dépassé[82]. Les milliers de Juifs espagnols et portugais qui
s'y réfugièrent et qui ont attiré depuis beaucoup d'autres compatriotes
ont su largement développer les ressources de cette ville. Étudiée au
point de vue architectural, c'est l'une des moins intéressantes de
l'Italie, mais comme monument du travail humain, elle est des plus
curieuses: pour l'asseoir, il a fallu consolider la terre marécageuse,
tandis que pour donner accès aux navires il a fallu creuser des bassins
et des canaux. On a ainsi tracé tout un réseau de lagunes, à côté
d'îlots également artificiels, méritant bien le nom de «Petite Venise»
qui lui a été donné. Un brise-lames construit en pleine mer signale de
loin l'entrée du port de Livourne. Plus au large, la tour de la Meloria,
bâtie sur un écueil et que les marins inexpérimentés croiraient être une
voile blanche, rappelle la terrible bataille navale où la flotte pisane
fut anéantie par les Génois[83].
[Note 82: Mouvement du port et du district de Livourne, en 1873:
Port 10,780 navires, jaugeant 1,822,000 tonneaux.
Ensemble du district 22,043 » » 2,226,400 »
]
[Note 83: Communes (ville et banlieue) de Toscane ayant plus de
10,000 habitants, en 1871:
Florence (Firenze) 167,000 hab.
Livourne (Livorno) 98,000 »
Lucques (Lucca) 68,000 »
Pise (Pisa) 50,000 »
Capannori (campagne de Lucques) 48,000 »
Prato 40,000 »
Arezzo 34,000 »
Carrare (Carrara) 24,000 »
Cortona 25,000 »
Sienne (Siena) 23,000 »
Massa 16,000 »
Empoli 15,000 »
Pontremoli 14,000 »
Volterra 13,000 »
Montepulciano 12,700 »
Pistoja 12,500 »
Viareggio 12,250 »
Pescia 12,000 »
Pietra Santa 12,000 »
Bagni di Lucca 10,000 »
]
[Illustration: N° 80--PORT DE LIVOURNE.]
La Toscane continentale se complète par une Toscane insulaire, reste de
l'isthme qui réunissait autrefois les îles de Corse et de Sardaigne à la
terre ferme. Ces îles, que le navigateur voit surgir devant lui du
milieu des eaux bleues, puis qui s'abaissent graduellement et
s'évanouissent au loin dans le sillage, donnent un grand charme de
beauté aux parages toscans de la mer Tyrrhénienne.
L'île d'Elbe, jadis petit royaume de Napoléon, est la terre principale
de l'archipel toscan[84]. Elle est beaucoup plus grande à elle seule que
tous les autres îlots: Giglio, aux belles carrières de granit;
Monte-Cristo, semblable à une énorme pyramide surgissant de la mer à
plus de 600 mètres; la belle Pianosa, couverte de sa forêt d'oliviers;
Capraja, la génoise, aux maisons blanches groupées dans un cirque de
granit rose; Gorgona, simple colline hérissée de broussailles. Ancienne
dépendance de Populonia l'étrusque, l'île d'Elbe est un pittoresque
massif de montagnes. Un détroit, peu profond et parfois dangereux à
cause des vagues clapoteuses qui viennent se briser sur les deux îlots
de Cerboli et de Palmajola, portant chacun sa vieille tour, sépare ses
rives abruptes des promontoires de Piombino, où les navires devaient
aborder jadis pour payer les droits de péage et se faire délivrer un
«plomb» en signe d'acquit.
[Note 84:
Superficie de l'île 22,000 hectares.
Population, en 1871 24,000 habitants.
]
A l'extrémité occidentale de l'île s'élève le groupe des monts
granitiques de Capanne, haut de plus de 1,000 mètres; à l'autre
extrémité, celle qui fait face au continent, des roches de serpentine
arrondissent leurs cimes en forme de coupoles jusqu'à l'altitude de 500
mètres; au centre de l'île s'élèvent d'autres sommets de formations
diverses, recouverts de broussailles. La variété des roches est
très-grande pour un si petit espace: avec les granits de plusieurs
époques et les serpentines se trouvent aussi des couches de kaolin et
des marbres de diverses espèces, notamment un marbre blanc comme celui
de Carrare. Les cristaux remarquables, les pierres précieuses se
rencontrent en si grand nombre à l'île d'Elbe, qu'on l'a comparée à un
grand cabinet de minéralogie.
Jadis exposés aux fréquentes incursions des pirates, les habitants de
l'île avaient dû se réfugier dans l'intérieur et sur les promontoires
escarpés; c'est là qu'on voit les belles ruines de leurs forteresses ou
des villages encore habités. L'antique cité, fièrement nommée Capoliberi
ou «mont des Hommes libres», et que l'on considère comme une sorte
d'acropole, est une de ces bourgades encore peuplées. Grâce au retour de
la paix maritime et à l'appel du commerce, la plupart des habitants sont
descendus vers les «marines» et les villes du littoral, Porto-Ferrajo,
que l'on a ceint de fortifications, Porlo-Longone, Marciana, Rio.
Marins, pêcheurs de thons ou de sardines, sauniers, vignerons ou
jardiniers, tous ont du travail en abondance, car l'île est riche en
ressources de toute sorte. D'ailleurs, les habitants sont hospitaliers
et vraiment Toscans par la douceur. Quoique proches voisins des Corses,
ils n'ont point leurs moeurs féroces de guerre et de vendetta.
La grande importance économique de l'île d'Elbe ne provient ni de ses
vins, ni de ses pêcheries, ni de ses salines, ni de son commerce
maritime[85], mais de ses gîtes de fer, sinon les plus riches, du moins
les mieux exploités qui existent dans le monde méditerranéen. Ces
puissantes masses ferrugineuses, qui recouvrent une superficie d'environ
250 hectares, se dressent en falaises à l'extrémité nord-orientale de
l'île. Du continent déjà on en remarque les escarpements rouillés; les
eaux qui en découlent sont rouges de matières ocreuses, et le sable des
plages est tout noir des débris du métal. Les ouvriers, parmi lesquels
se trouvent en grand nombre des «internés» de l'Italie méridionale,
abattent à même le minerai, que l'on traîne ensuite vers l'embarcadère
de Rio ou qui descend tout seul par des chemins de fer automoteurs. Les
vides immenses produits par l'exploitation ressemblent à de vastes
cratères, et la couleur de la roche, rouge sombre, violacée ou noirâtre,
ajoute à l'illusion. Les déblais que le travail de cent générations
successives d'ouvriers a rejetés de ces cratères depuis vingt-cinq ou
trente siècles, ont des proportions qui confondent l'imagination du
spectateur. La poussière ferrugineuse, stratifiée en couches dont la
couleur diffère suivant la nature des débris qui les composent, s'est
accumulée en véritables montagnes de 100 et de 200 mètres de hauteur,
aux talus recouverts de la végétation des maquis. La fouille au pic et à
la pelle suffit pour désagréger ces amas, qui représentent au moins cent
millions de tonnes de minerai. Quant aux mines proprement dites, elles
pourraient, sans s'épuiser, fournir encore pendant vingt siècles un
million de tonnes par an à la consommation du monde, soit de cinq à dix
fois plus chaque année qu'elles n'en donnent actuellement. Les minerais
exploités dans les gîtes de l'île d'Elbe ont, en outre, le grand
avantage pour l'industrie moderne de pouvoir être facilement transformés
en acier. La pierre d'aimant ou «calamite» entre pour une forte
proportion dans les minerais de l'un des gisements, celui de Calamita;
c'est la pierre qui, placée sur un rondin de liége et flottant librement
dans un vase, servait jadis aux marins de la Méditerranée pour se
diriger sur les eaux, quand se voilait l'étoile polaire.
[Note 85: Mouvement des ports de l'île, en 1873: 9,162 navires d'un
port de 423,500 tonnes.]
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