Monte Cimino 1,071 mètres. Monte Cavo 951 mètres.]

Le lac de Nemi, dont les eaux reflétaient ce temple redouté de Diane où

chaque prêtre devait être le meurtrier de son prédécesseur, n'a plus sur

les pentes de son entonnoir les grandes forêts qui l'assombrissaient

jadis. De même que le lac d'Albano, il a été abaissé au moyen d'un

souterrain de décharge. Quant au lac Régille, fameux par la victoire de

Rome sur les alliés de Tarquin le Superbe, ce n'était qu'un marais situé

à la base septentrionale du volcan; il a été complétement asséché. Enfin

le lac incrustant de Tartari et celui de la Solfatare ou des «Iles

Nageantes», ainsi nommé à cause des feuilles agglomérées qui flottent

sur ses eaux, ne sont, en réalité que de simples mares, qui doivent

surtout leur réputation au voisinage de Tivoli.

[Illustration: N° 85. -- ANCIEN LAC DE FUCINO.]

Tous les lacs encore existants de la région volcanique romaine se

ressemblent par une grande profondeur. Par contre, les lacs de la région

calcaire doivent être plutôt considérés comme des inondations

permanentes[89]. L'un d'eux, le lac de Fucino, a été complètement vidé;

l'autre, celui de Trasimène, doit l'être prochainement. Le lac de Fucino

s'étendait, à une époque géologique antérieure, sur un espace de 270

kilomètres carrés, et le trop-plein de ses eaux s'épanchait au

nord-ouest, par-dessus le seuil des Campi Palentini, dans la rivière

Salto, qui descend au Velino, puis au Tibre. Mais, à une époque

inconnue, la diminution des pluies amena l'isolement du lac, et les

eaux, désormais enfermées dans leur bassin, n'eurent d'autre issue que

par l'évaporation. Suivant les alternances des années sèches et des

années pluvieuses, le lac se rétrécissait ou s'accroissait en étendue et

tantôt laissait des marais sur ses bords, tantôt refluait sur les

campagnes cultivées et détruisait les récoltes: l'écart entre les

niveaux des eaux de crue et des eaux basses n'était pas moindre de 16

mètres, et, lors des grandes inondations, la profondeur du lac dépassait

23 mètres; deux villes, dit-on, Marruvium et Pinna, avaient été dévorées

par une de ses crues. Déjà les anciens Romains avaient tenté de vider ce

lac afin de supprimer ainsi un foyer de pestilence et de conquérir à

l'agriculture une grande superficie de sol fertile; mais comme il eût

été impossible de lui rendre, par-dessus un trop large seuil, son ancien

déversoir dans la vallée du Tibre, ils en firent un affluent du

Garigliano, dont le petit tributaire Liri, qui garde maintenant pour lui

seul le nom de l'ancien fleuve (_Liris_), coule à une faible distance du

côté de l'ouest. Du temps de Claude, 30,000 esclaves travaillèrent

pendant onze ans à creuser un tunnel de 5,640 mètres de longueur à

travers le Monte Salviano, qui sépare le bassin lacustre de la basse

vallée du Liri. L'entreprise, dirigée par l'avide Narcisse, ne pouvait

réussir complètement, puisque la section et le fond du canal variaient

sur tout le parcours de la galerie souterraine; le déversoir ne

fonctionna jamais que d'une manière imparfaite et finit par s'obstruer.

Au treizième siècle, au dix-huitième, on essaya de déblayer le canal;

mais, pour faire oeuvre sérieuse, il était nécessaire de le recreuser

complètement, et c'est là le travail qui a été mené à bonne fin dans les

temps modernes, grâce aux capitaux du prince Torlonia, et aux plans de

M. de Montricher, exécutés par MM. Bermont et Brisse. En seize années,

de 1855 à 1869, le nouveau canal, qui d'ailleurs a fait disparaître

jusqu'à la dernière brique de l'ancien tunnel de Claude, a été

complètement achevé: une masse liquide de plus d'un milliard de mètres

cubes a été versée dans le Liri et, par ce torrent, dans le Garigliano

et dans la mer; maintenant des cultures occupent en entier la surface de

l'ancien lac. La salubrité s'est accrue en même temps que la richesse du

pays, quoique, pendant la première période du desséchement, l'air ait

été corrompu par les milliards de poissons échoués, dont les écailles

brillaient sur les plages en une immense ceinture d'argent. Un réseau de

plus de cent kilomètres de routes carrossables a été tracé en dedans du

grand chemin de ronde construit autour de la plaine; tandis que les

villages riverains, périodiquement assiégés par les eaux, avaient été

souvent changés en îles et en presqu'îles, de nouveaux groupes

d'habitations s'élèvent maintenant dans les parties les plus creuses de

la plaine; des bouquets d'arbres à fruit et d'agrément ont assaini et

consolidé les terres. On peut se faire une idée des immenses progrès qui

se sont accomplis pour ces travaux de percement dans l'art de

l'ingénieur, depuis les temps de la puissante Rome, en comparant, au

point de vue technique, l'oeuvre inutile de Claude au travail efficace

de M. de Montricher[90].

[Note 89: Lacs des montagnes romaines:

Superficie. Altitude. Profondeur.

Lacs volcaniques:

Lac de Bolsena 108 kil. car. 303 mètres. 140 mètres.

» Bracciano 58 » 151 » 250 »

» Albano 6 » 305 » 142 »

» Nemi 2 » 338 » 50 »

Lac de Trasimène 120 » 257 » 7 »

» de Fucino. en 1850 158 » 700 » 28 »

]

[Note 90: Comparaison des deux souterrains d'écoulement:

Ancien tunnel. Nouveau tunnel.

Longueur........................... 5,640 mètres. 6,203 mètres.

Section moyenne.................... 10 mèt. car. 20 met. car.

Frais de construction

(en argent et en valeur

d'esclaves, d'après de Rotrou). 247,000,000 fr. 30,000,000 fr.

]

[Illustration: N° 84.--LAC DE TRASIMÈNE.]

A l'autre extrémité des provinces romaines, entre la haute vallée du

Tibre et le val de Chiana, le lac de Pérouse, plus connu sous le nom de

lac de Trasimène à cause des souvenirs terribles qui s'y rattachent, a

gardé jusqu'à nos jours presque toute l'étendue qu'il avait aux

commencements de l'histoire. Cette mer de l'Ombrie n'aurait à s'élever

que d'une faible hauteur pour épancher le trop-plein de ses eaux dans la

Tresa, petit affluent du Tibre, mais elle n'a qu'un bassin fort étroit,

et l'évaporation suffit pour emporter la masse liquide déversée par ses

petits ruisseaux, dont l'un est le fameux Sanguinetto. C'est dans la

plaine de ce ruisselet que les Carthaginois d'Hannibal et les Romains de

Flaminius étaient aux prises, tandis qu'un tremblement de terre «roulait

inaperçu sous le champ du carnage[91]». Le lac est fort gracieux à voir,

à cause des îles qui le parsèment et du charmant contour de ses rives;

mais les collines basses qui l'entourent sont peu fertiles, le climat

est insalubre, les eaux s'ont très-pauvres en poisson: aussi les

habitants riverains attendent-ils avec impatience que les ingénieurs

tiennent leurs promesses en donnant à l'agriculture les 12,000 hectares

de terres excellentes encore recouvertes par l'eau du lac.

[Note 91:

_................. beneath the fray

An earthquake reeled unheededly away._ (Byron.)

]

Un travail d'assainissement et de conquête agricole bien plus pressant

est celui que réclame la «campagne romaine» proprement dite,

c'est-à-dire le territoire compris entre le Tolfa de Civita-Vecchia, le

mont Soracte, les hauteurs de la Sabine et les volcans du Latium. Aux

portes mêmes de la capitale de l'Italie commence la solitude. Autour de

la grande Rome comme dans les Maremmes de l'ancienne Étrurie, les

guerres, l'esclavage et la mauvaise administration ont changé en désert

une contrée fertile qui devrait nourrir des populations nombreuses. Les

peintres célèbrent à l'envi la campagne de Rome; ils en admirent les

mornes étendues, les ruines pittoresques entourées de broussailles, les

pins solitaires au branchage étalé, les mares où viennent s'abreuver les

buffles, où se reflètent les nuages empourprés du soir. Certes, ces

paysages, dominés par des montagnes au vigoureux profil, sont

magnifiques de grandeur et de tristesse, mais l'air y est mortel. Le sol

et le climat de l'_Agro romano_ se sont détériorés à la fois, et la

fièvre y règne en souveraine

La campagne de Rome, qui s'étend au nord, du Tibre, sur plus de 200,000

hectares, de la mer aux montagnes, était, il y a deux mille ans, un pays

riche et cultivé; mais, après avoir été labouré par des mains d'hommes

libres, il fut livré aux mains des esclaves. Accaparé par les patriciens

qui s'y taillaient de vastes domaines, ce terrain se couvrit de villas

de plaisance, de parcs et de jardins, qui s'étendaient des montagnes à

la mer; puis, lorsque les magnifiques demeures furent livrées aux

flammes et que la population de travailleurs asservis fut dispersée, le

pays se trouva du coup transformé en désert. Depuis cette époque, la

plus grande partie de l'_Agro_ n'a cessé d'être propriété de

«main-morte» entre les mains des corps religieux et de grandes familles

princières. Tandis que le reste de l'Europe progressait en agriculture,

en industrie, en richesses de toute sorte, la Campagne devenait plus

déserte, plus morne, plus insalubre. Le marais n'a cessé d'envahir dans

les bas-fonds, et les collines elles-mêmes se sont recouvertes d'une

atmosphère de miasmes; la malaria, produite par les sporules d'eau douce

qui empoisonnent l'atmosphère et que les vents d'ouest empêchent de

s'échapper vers la mer, a fini par franchir les murs de Rome et décime

la population des faubourgs.

[Illustration: CAMPAGNE DE ROME.]

Pas un village, pas un hameau de cette contrée flétrie n'a pris assez

d'importance pour s'organiser en commune: il n'y a que de simples

masures de dépôt dans les diverses propriétés, qui ont en moyenne 1,000

hectares d'étendue. Ces immenses domaines ne consistent guère qu'en

pâtis où se promènent en troupeaux, à demi sauvages, de grands boeufs

gris, que l'on dit, probablement à tort, être les descendants de ceux

qui suivirent les Huns en Italie, et dont les cornes puissantes, longues

de près d'un mètre, sont conservées soigneusement dans les cabanes comme

préservatif contre le «mauvais oeil». Le sol de ces terrains de pâture,

si mal utilisés, se compose pourtant de grasses alluvions, mêlé à des

matières volcaniques et aux marnes argileuses des Apennins; mais on se

borne à en labourer une faible partie tous les trois ou quatre ans, pour

le compte d'intermédiaires appelés «marchands de campagne». Laboureurs

et moissonneurs, qui descendent des collines des alentours, viennent

pour ainsi dire travailler en courant, poursuivis par la fièvre, et bien

souvent ils succombent au fléau avant d'avoir pu regagner leurs

villages. Que faudrait-il faire pour rendre au sol sa richesse, à l'air

sa pureté, et ramener la population dans la campagne romaine? Sans doute

il faudrait drainer le sol, dessécher les marais, planter des arbres

ayant, comme l'eucalyptus, une grande facilité d'absorption par leurs

feuilles et leurs racines,--et c'est là ce que l'on tente depuis 1870

avec succès autour de l'abbaye de Tre Fontane;--mais il importerait,

avant toutes choses, d'intéresser le cultivateur à la restauration du

terrain qu'il laboure. Même dans les districts du pays romain, les plus

salubres par le sol et le climat, la misère et toutes les maladies qui

en sont la conséquence déciment la population. Ainsi la vallée du Sacco,

qui prolonge vers Rome les campagnes fertiles de la Terre de Labour et

qui est si riche en céréales, en vins, en fruits, n'a que du maïs pour

ses propres cultivateurs; la part prélevée par la grande propriété et

les intérêts des prêteurs dévorent tous les produits; les paysans riches

sont ceux qui, après avoir vendu le sol, gardent encore la propriété des

arbres.

Au sud du Tibre, la zone des terres incultes et insalubres se continue

le long de la mer; les eaux retenues par les dunes du bord emplissent

l'air de miasmes dangereux, et, pour y échapper, il faut se réfugier,

soit sur les collines de l'intérieur, soit même sur les jetées qui

s'avancent en pleine mer, comme à Porto d'Anzio. La mort plane sur ces

rivages qui jadis étaient bordés, d'Ostie à Nettuno, d'une longue façade

de palais célèbres par leurs grands trésors d'art, dont il nous reste le

_Gladiateur_ et l'_Apollon du Belvédère_; à demi enfouis dans le sable

des dunes ou déjà lavés par le flot marin, des pavés de mosaïque et des

murs de fondation rappellent l'oeuvre de destruction accomplie par les

marais. Mais de toutes les campagnes à malaria la plus redoutable est

celle qui occupe, à la base des monts Lepini, la plaine comprise entre

Porto d'Anzio et Terracine. Cette plaine, ancien golfe de la mer

Tyrrhénienne, est celle des marais Pontins ou «Pomptins», ainsi nommée

d'une ville de Pometia, qui n'existe plus. Vingt-trois cités

prospéraient jadis dans cette contrée, aujourd'hui déserte et mortelle.

C'était le domaine le plus fertile de la puissante confédération des

Volsques, et, si l'on en juge par les traditions qu'a poétisées

l'_Énéide_, c'était un pays des plus prospères. Mais les Romains

conquérants vinrent y faire en même temps «la paix et la solitude». La

région était déjà transformée en un marécage lorsque, en l'an 442 de

Rome, le censeur Appius construisit à travers le pays la voie célèbre

qui mène de Rome à Terracine. Depuis cette époque, on a vainement

essayé, à diverses reprises, de reconquérir le territoire, refuge des

sangliers, des cerfs, et de buffles à demi sauvages dont les ancêtres

furent importés d'Afrique au septième siècle. Les canaux creusés du

temps d'Auguste semblent n'avoir pas eu grande utilité; les travaux

entrepris sous le Goth Théodoric furent, dit-on, plus efficaces; mais

les eaux stagnantes et la malaria reprirent bientôt leur empire. Vers la

fin du dix-huitième siècle, le pape Pie VI reprit l'oeuvre

d'assainissement; il fit creuser, à côté de la voie Appienne restaurée,

un grand canal de décharge où devaient affluer toutes les eaux du

marais; mais les calculs des ingénieurs se trouvèrent déçus, et la vaste

dépression, d'une superficie totale de plus de 750 kilomètres carrés,

est toujours le même pays de désolation et de mort; quand un brigand s'y

réfugie, on ne l'y poursuit point; on le laisse mourir en paix.

[Illustration: N° 85.--MARAIS PONTINS.]

Toutes les difficultés sont réunies pour gêner les travaux de

dessèchement. A l'ouest des marais Pontins proprement dits,

parallèlement au rivage de la mer, se prolonge une rangée de hautes

dunes boisées, à travers lesquelles furent jadis creusés des canaux

d'écoulement, oblitérés aujourd'hui; mais au delà de cette première

chaîne de dunes s'étend une deuxième zone de marécages séparés de la mer

par un autre rempart de sable, enraciné d'un côté à la pointe d'Astura,

de l'autre au promontoire de Circé, et couvert également de forêts, où

les marins de Naples viennent s'approvisionner de bois et de charbon.

Ainsi deux barrières s'opposent à l'expulsion des eaux vers les parages

de la mer les plus rapprochés: il faut donc que les canaux d'asséchement

se dirigent au sud vers Terracine; mais là aussi un cordon de dunes

borde le littoral. D'ailleurs la pente générale du sol est très-faible,

de 6 mètres à peine, de l'origine des marais au rivage de la mer. En

outre, les eaux sont retenues dans les canaux par de véritables forêts

d'herbes aquatiques; pour débarrasser les fossés de ces énormes

enchevêtrements de plantes et rétablir le courant, on pousse dans l'eau

des troupeaux de buffles qui pataugent sur le fond et le maintiennent

ainsi plus libre de végétation. C'est là, il est vrai, un moyen barbare,

qui hâte la détérioration des berges, et que l'on cherche à remplacer

par des fauchaisons régulières; mais à peine les herbes palustres

ont-elles été coupées et livrées au courant, qu'elles repoussent avec la

même abondance et qu'il, faut s'occuper d'une nouvelle moisson. La masse

des eaux reste donc stagnante: or non-seulement il pleut beaucoup dans

cette partie de l'Italie, mais encore, par un singulier phénomène

géologique, il se trouve que l'eau surabondante des bassins limitrophes

s'épanche par dessous les montagnes dans la dépression des marais

Pontins. M. de Prony a constaté que la masse liquide versée à la mer par

le Badino, canal d'écoulement des marais, dépasse de plus de moitié Peau

de pluie reçue annuellement dans le bassin. C'est que le Sacco,

tributaire du Garigliano, et le Teverone, affluent du Tibre, s'écoulent

partiellement dans les marais par des ruisseaux cachés qui passent

au-dessous des monts Lepini et rejaillissent de l'autre côté en sources

très-abondantes. Lors des grandes pluies, tout se trouve inondé. Pendant

les sécheresses, un nouveau danger se produit: que des pâtres

insouciants allument des broussailles sur les pâturages desséchés, le

sol tourbeux s'enflamme aussitôt et brûle jusqu'au niveau des eaux

souterraines; ainsi se forment de nouvelles cuvettes marécageuses dans

les endroits que l'on croyait, le plus à l'abri des inondations. Mais,

pendant la plus grande partie de l'année, l'aspect des marais Pontins

est celui d'une plaine couverte d'herbes et de fleurs: on se demande

avec étonnement comment ces campagnes si fécondes restent encore

inhabitées. La ville de Ninfa, qui fut bâtie vers le onzième ou douzième

siècle à l'extrémité septentrionale de la plaine, dans la région la

moins insalubre, est pourtant abandonnée. On la voit encore presque

entière, avec ses murs, ses tours, ses églises, ses couvents, ses

palais, ses demeures, toute revêtue de lierre, d'autres plantes

grimpantes, d'arbustes fleuris.

Pour l'assainissement des marais Pontins, il semblait tout naturel

d'avoir recours à la pratique du colmatage, qui a rendu tant de services

dans la vallée de la Chiana. On l'a tenté, en effet, et ça et là

quelques bons résultats ont été obtenus; mais, ainsi que le fait

remarquer de Prony, la «chair» des montagnes avoisinantes est presque

épuisée; les eaux n'en détachent plus guère que des blocs de rochers,

des cailloux, des graviers; il n'en descend que fort peu de ces sables

fins et de ces argiles ténues nécessaires à la formation des colmates.

Il faudra donc recourir à des moyens d'assainissement moins simples et

plus coûteux. Ces moyens existent, aucun ingénieur n'en doute. Il est

possible d'assécher et de repeupler ces contrées, qui sont aujourd'hui

des foyers de pestilence et dont les rares habitants, toujours secoués

par les fièvres, succombent d'anémie au bord des chemins. Bien

employées, les dépenses seront largement couvertes par les produits de

cette plaine féconde, qui, presque sans culture, fournit déjà les plus

belles récoltes de blés et de maïs. Lorsque ce grand travail de

récupération aura été conduit à bonne fin, les antiques cités des

Yolsques renaîtront du sol qui recouvre leurs ruines.

Jusqu'à nos jours, le fleuve romain par excellence, le Tibre, est aussi

resté incorrigible; ses crues soudaines, sans être comparables à celles

du Pô, de la Loire et du Rhône, sont fort dangereuses: on les dit plus

redoutables qu'aux temps de l'ancienne république. Depuis Ancus Martius,

on lutte contre les alluvions fluviales avec des alternatives de

réussite et d'insuccès, pour les déplacer et donner aux eaux un débouché

large et profond. Les ingénieurs italiens, qui se distinguent par la

hardiesse de leurs entreprises, et qui d'ailleurs ont pour les

encourager l'exemple des puissants constructeurs leurs ancêtres, auront

fort à faire pour régulariser le cours du fleuve et pour en diriger les

apports à leur gré.

Le Tibre est de beaucoup le fleuve le plus abondant de la partie

péninsulaire de l'Italie et celui dont le bassin, largement ramifié au

nord et au sud, est le plus étendu[92]. C'est aussi le seul qui soit

navigable dans son cours inférieur, d'Ostie à Fidènes et même au

confluent de la Nera, quoique son courant rapide et ses remous mettent

souvent lés faibles embarcations en danger. Il prend sa source

exactement sous la latitude de Florence, dans ces Alpes de la Lune, dont

l'autre versant épanche la Marecchia vers Rimini. La vallée qu'il

parcourt dans le coeur des Apennins est d'une grande beauté; tantôt elle

s'étale en de larges et fertiles bassins, tantôt elle n'est plus qu'un

défilé penchant, ouvert de vive force à travers les rochers. En aval du

charmant bassin de Pérouse, le Tibre reçoit le Topino, qu'alimentent les

eaux réunies dans la plaine, jadis lacustre, de Fuligno, au pied du

grand Apennin et du chemin sinueux qui monte au col Fleuri (_col

Fiorito_). C'est dans cette plaine, l'une des plus admirées de l'Italie

centrale, que vient déboucher la rivière de Clitumnus, à l'eau si pure,

«le plus vivant cristal où vint jamais se baigner la nymphe.»

[Note 92:

Superficie du bassin du Tibre... 16,770 kilom. car.

Longueur du cours................ 418 kilom.

Longueur du cours navigable...... 90 kilom.

]

_... the most living crystal that was e'er

The haunt of the river nymph, to gaze and lave

Her limbs_. (BYRON.)

Un joli temple, l'un des mieux conservés de l'époque romaine, s'élève

encore au-dessus de la source; mais les troupeaux qui s'abreuvent à

l'onde sacrée ne prennent plus un pelage d'une blancheur éclatante,

comme aux temps de Virgile; la vertu divine a disparu des eaux.

[Illustration: N° 86.--ANCIENS LACS DU TIBRE ET DU TOPINO.]

[Illustration: CASCADE DE TERNI. Dessin de Taylor, d'après une

photographie.]

Le rival du haut Tibre, par sa masse liquide, celui qui «lui donne à

boire», dit le proverbe italien, est le Nar ou Nera, qui réunit dans sa

gorge inférieure plusieurs rivières descendues des montagnes Sibyllines,

du Monte Yelino, des hauteurs de la Sabine. Il y a plus de vingt et un

siècles, dit-on, les plus importantes de ces rivières n'atteignaient pas

le Tibre; elles s'arrêtaient dans la plaine de Reate (Rieti) pour y

former le _lacus Velinus_, dont il reste actuellement quelques petits

bassins et des marécages épars ça et là, au milieu des riches cultures

du Champ des Roses, Une brèche ouverte à travers les roches de sédiment

calcaire, et plusieurs fois recreusée depuis les Romains, a livré

passage en amont de Terni aux eaux du Velino et formé cette admirable

cascade _delle Marmore_, que les peintres et les poëtes ont célébrée à

l'envi. La rivière tombe d'abord en une seule nappe d'une hauteur

verticale de 165 mètres, puis descend en bouillonnant à travers les

blocs amoncelés pour se joindre à l'eau plus paisible de la Nera.

Beaucoup moins grandioses, mais plus charmantes peut-être, sont les

nombreuses cascatelles de l'Anio (Aniene ou Teverone), le dernier

affluent que reçoit le Tibre en amont de Rome. De la colline verdoyante

qui porte le pittoresque Tivoli, entouré de ses vieux murs, on voit

s'échapper de toutes parts le flot argenté des cascades; les unes

glissent en longues nappes sur la roche polie, les autres s'élancent

d'une voûte d'ombre, se déploient un instant dans l'air, puis

disparaissent de nouveau sous le feuillage; toutes, puissantes gerbes ou

simples filets d'eau, ont un trait spécial de beauté qui les distingue,

et par leur ensemble elles forment un des tableaux les plus gracieux de

l'Italie. Aussi Tivoli, dont le nom est proverbial dans le monde entier

comme synonyme de lieu charmant, a-t-il été de tout temps l'un des

grands rendez-vous des Romains. En dépit de la rime populaire:

_Tivoli di mal conforto,--O piove, o tira vento, o suona a morto!_

(Tivoli sans comfort,--Eau, vent ou glas de mort!)

quelques villas modernes y ont succédé aux maisons de plaisance, vraies

ou prétendues, de Mécène, d'Horace, de Catulle, de Properce et à

l'immense villa d'Hadrien, la plus somptueuse qui fût jamais, et dont

les ruines couvrent, à l'ouest de la Tivoli actuelle, plusieurs

kilomètres carrés de surface. De nos jours il est grandement question

d'utiliser les eaux de l'Aniene pour la grande industrie. Ce fleuve

roule environ 400 mètres cubes en temps de crue et, pendant les saisons

les plus sèches, son débit ne tombe pas au-dessous de 30 ou 25 mètres;

les ingénieurs ont calculé que cette masse d'eau tombant d'une centaine

de mètres de hauteur leur donnerait une force d'au moins 15,000 chevaux,

et ils font leurs plans pour en tirer profit. Les anciens n'exploitaient

industriellement les chutes de Tivoli que pour en retirer les

concrétions de «pierre tiburtine» ou travertin que les eaux calcaires

déposent à droite et à gauche de leur lit et qui en maints endroits

atteignent une puissance de 30 mètres. Ils s'en servaient pour la

construction des monuments de Rome. La couleur du travertin, quand on le

tire de la carrière, est blanche, mais après un certain temps elle

tourne au jaune et prend ensuite une teinte rougeâtre très-agréable à

l'oeil, qui contribue à donner aux édifices un caractère de majesté.

En aval de son confluent avec l'Anio, le Tibre ne reçoit plus que de

faibles ruisseaux. Il est tout formé, et son flot, toujours jaune de

l'argile qu'il a délayée dans son passage à travers les plaines de

l'Ombrie, vient rouler avec toute sa puissance sous les ponts de Rome.

Bientôt après, il contourne de ses méandres les dernières collines, qui

bordent un ancien golfe comblé, et, déjà soulevé par le flot de marée

qui vient à sa rencontre, se bifurque autour de l'île Sacrée, jadis

l'île de Vénus, célèbre par ses roses, aujourd'hui triste solitude

marécageuse, couverte de joncs et d'asphodèles. Le vieux Tibre est le

bras qui coule au sud de l'île; c'est lui qui porte encore à la mer la

plus grande quantité d'eau et qui a poussé en dehors du continent la

péninsule d'alluvions la plus considérable. Ostie, qui était la «porte»

du fleuve aux premiers temps de l'histoire romaine, repose maintenant

sous les champs de céréales et les chardons à 6 kilomètres et demi du

rivage: les fouilles entreprises depuis 1855 la font ressusciter peu à

peu comme la Pompéi napolitaine: on peut y visiter les temples de

Jupiter, de Cybèle, entrer dans un sanctuaire de Mithra, parcourir

l'ancienne voie des tombeaux, se promener dans les rues bordées

d'arcades, à côté de magasins fermés depuis plus de deux mille ans. Les

commerçants de Rome avaient dû abandonner la ville à cause de

l'allongement du lit fluvial et de la barre de sable qui en obstruait

l'entrée. Déjà du temps de Strabon Ostie n'avait plus de port.

Pour reconquérir un débouché sur la mer, les empereurs romains firent

creuser au nord du bras d'Ostie un canal que les eaux du Tibre ont peu à

peu transformé par leurs érosions et leurs apports en un petit fleuve

sinueux: c'est le Fiumicino. Claude fit excaver de vastes bassins au

bord d'une crique assez profonde située au nord du canal, et là s'éleva

bientôt une nouvelle Ostie. Trajan ouvrit, un peu plus au sud-est, un

autre port, qui fut pendant plusieurs siècles la véritable embouchure

commerciale du Tibre. Mais depuis environ mille ans ce port s'est

comblé; les alluvions gagnent incessamment sur la mer et prolongent le

triangle de terres qu'elles ont formé au devant de la courbe naturelle

du rivage tracée entre Civita-Vecchia et Porto d'Anzio; actuellement les

anciens bassins sont laissés à près de 2 kilomètres dans les campagnes.

Du côté du Fiumicino, où le chenal est indiqué par des rangées de pieux

que l'eau vient affouiller à la base, les progrès du delta sont

d'environ un mètre par an, tandis qu'ils atteignent près de trois mètres

à la bouche de l'ancienne Ostie. Sur les bords d'un grand étang qui

servait de darse intérieure au port de Trajan, on trouve des ruines en

grand nombre, palais, thermes, entrepôts. Des fouilles entreprises en

cet endroit pour le compte de la famille Torlonia ont amené la

découverte de quelques objets d'art.

[Illustration: N° 87.--DELTA DU TIBRE. D'après la Carte particulière des

Côtes d'Italie (_Mr. Darondeau, 1881_) et d'après celle de Desjardins.]

Ainsi le Tibre, comme l'Arno, le Pô, le Rhône, l'Èbre, le Nil et tous

les autres fleuves qui se jettent dans la Méditerranée, est obstrué à

son embouchure par des bancs de sable infranchissables aux grands

navires, et Rome, au lieu de se servir de son fleuve pour communiquer

avec les pays d'outre-mer, est obligée d'avoir recours à des ports

éloignés: c'est par Antium, Anxur (Terracine), Pouzzolles même, qu'à

défaut d'Ostie elle se mettait jadis en rapport avec la Sicile, la Grèce

et l'Orient; mais dans les temps modernes la plus grande importance

politique et commerciale des contrées du nord a fait transférer à

Civita-Vecchia l'entrepôt marin de la vallée du Tibre. On sait que

Garibaldi a le projet de consacrer les derniers efforts de sa vie à la

transformation de Rome en une grande cité maritime et commerciale. Un

canal d'assainissement détaché du Tibre emporterait toutes les eaux

stagnantes de la campagne romaine, tandis qu'un lit plus large, où des

portes d'écluse arrêteraient les alluvions du Tibre, irait déboucher

dans un port vaste et profond, en pleine Méditerranée. L'entreprise

grandiose sera en même temps d'une exécution difficile, car la mer est

basse au large des côtes romaines et c'est à plus de 1,200 mètres du

littoral que la sonde marque la profondeur de 10 mètres nécessaire à

l'entrée des grands navires. Cependant, si le Tibre doit être transformé

en un grand fleuve commercial et si les travaux d'excavation d'un port

doivent être entrepris, on ne saurait choisir d'autre emplacement que la

région qui s'étend au nord du delta, et s'il est possible, fort au large

de la zone d'alluvions du fleuve.

Les ingénieurs hydrauliciens trouveront aussi, sinon des obstacles

insurmontables, du moins d'extrêmes difficultés à triompher des crues

qui rendent le Tibre si dangereux pour les villes riveraines. D'après

les auteurs anciens, les débordements du Tibre étaient très-redoutables,

non-seulement à cause du mal qu'ils faisaient directement, mais aussi à

cause des amas de détritus animaux et végétaux, notamment des serpents

noyés, qu'ils laissaient dans les campagnes. Dans ses crues, le fleuve

continue d'apporter ces débris corrompus et cause toujours de grands

dégâts. A Rome, qui n'est pourtant qu'à 56 kilomètres de la mer, le

niveau d'inondation s'élève fréquemment à 12 et 15 mètres au-dessus de

l'étiage; en décembre 1598, le fleuve se gonfla même de plus de 20

mètres. Gomment faire pour retenir ces masses d'eau, pour régler

l'arrivée des ondes successives de la crue sous les ponts de Rome? S'il

est vrai que le déboisement des Apennins soit l'une des grandes causes

du fléau, la restauration des forêts sera-t-elle une mesure suffisante?

Ou bien faudra-t-il rétablir au moyen de barrages, du moins pendant le

temps des pluies, quelques-uns des anciens lacs où venaient aboutir

jadis des rivières sans issue? Dans tous les cas, l'embarras sera grand,

car le versant occidental des Apennins est précisément tourné vers les

vents pluvieux, et les crues spéciales de chaque bassin des affluents du

Tibre coïncident pour former une seule et même vague d'inondation. En

outre, les vents d'ouest et de sud-ouest, qui apportent en hiver les

nuages et les averses, sont aussi les mêmes qui soufflent à l'encontre

des eaux fluviales dans le delta et en retardent l'écoulement vers la

mer.

Si les grandes inondations hivernales du Tibre s'expliquent facilement,

par contre ce fleuve présente dans son régime estival un phénomène qui

resta longtemps incompréhensible. Pendant la saison des sécheresses, les

eaux du Tibre se maintiennent à un niveau de beaucoup supérieur à celui

qui répondrait à la faible quantité de pluies tombées dans le bassin;

jamais leur débit d'étiage n'est inférieur à la moitié du débit moyen.

C'est là un fait peut-être unique dans son genre et que les savants

n'ont constaté pour aucune autre rivière. Ainsi, pour établir une

comparaison avec un fleuve bien connu et relativement constant, la

Seine, dont le bassin est près du quintuple de celui du Tibre et qui

roule d'ordinaire presque deux fois plus d'eau, est souvent, après de

longues sécheresses, de trois à quatre fois moins abondante. Pour

expliquer la pérennité du Tibre, il faut admettre nécessairement que

pendant la saison des sécheresses le fleuve est alimenté par les

émissaires de réservoirs souterrains où se sont accumulées les eaux de

l'hiver. Ces réservoirs sont très nombreux, si l'on en juge par les

écroulements en forme d'entonnoirs qui s'ouvrent ça et là sur les

plateaux et les montagnes calcaires de l'Apennin. Un de ces gouffres,

appelé «Fontaine d'Italie» ou puits de Santulla, et situé non loin

d'Alatri, près de la frontière du Napolitain, est, en effet, une sorte

de puits, de 50 mètres de profondeur, et large de 400 mètres, au fond

duquel une véritable forêt dresse ses troncs élancés vers la lumière;

des sources ruissellent en abondance sous la verdure, et des brebis,

qu'on y a fait descendre au moyen de cordes et qu'un pâtre ira chercher

en se suspendant également à un câble, paissent l'herbe savoureuse qui

croît à l'ombre de ce charmant bosquet. Ce sont des gouffres de cette

espèce qui alimentent de leurs eaux mystérieuses les fleuves de la

contrée, le Sacco et le Tibre. Les ingénieurs Venturoli et Lombardini

ont établi par leurs calculs, qu'environ les trois quarts de la masse

liquide du Tibre pendant l'étiage proviennent de lacs inconnus, cachés

dans les cavernes des Apennins calcaires. L'eau qu'ils fournissent

annuellement au Tibre est égale à celle que renfermerait un bassin de 65

kilomètres carrés sur une profondeur moyenne de 100 mètres[93].

[Note 93:

Pluie moyenne a Rome................... 0m,78 (Schouw).

» a la base de l'Apennin... 1m,10 (Lombardini).

» sur les sommets.......... 2m,40 »

Débit moyen du Tibre......... 291 m. c. par seconde (Venturoli)

» le plus fort............. 1,710 » »

» le plus faible........... 160 » »

]

Le Tibre a fait en grande partie la puissance de la Rome primitive,

sinon comme rivière navigable, du moins comme ligne médiane d'un vaste

bassin, et maintenant encore la disposition générale de la contrée fait

de sa capitale le marché naturel d'une région considérable de l'Italie.

À ces avantages de la ville se joignirent plus tard ceux de sa position

centrale en Italie et dans l'_orbis terrarum_; mais, nous l'avons vu,

l'histoire, qui change sans cesse la valeur géographique relative des

diverses contrées, a graduellement rejeté Rome en dehors du grand chemin

des nations. Il est vrai que cette ville est située à peu près au milieu

de la Péninsule et qu'elle occupe le centre de figure de l'ensemble des

terres, insulaires et continentales, qui entourent la mer Tyrrhénienne;

également au point de vue météorologique, Rome est un centre, puisque sa

température moyenne (15°,4) est précisément de 4 degrés plus élevée que

celle de Turin et de 4 degrés plus faible que celle de Catane; mais ni

la position géométrique, ni les avantages du climat, d'ailleurs

très-compromis par l'insalubrité des campagnes et même d'une partie de

la ville, n'assurent à Rome l'importance de grande capitale qu'elle

ambitionne. Quoique résidence de deux souverains, le roi d'Italie et le

pape, Rome n'est point la tête de la Péninsule, et bien moins encore

celle des pays latins. On affirme que pendant le moyen âge, lors du

séjour des papes à Avignon, la population de la «Ville Éternelle»

descendit à 17,000 individus; ce fait paraît très-contestable à M.

Gregorovius, le savant qui a le mieux étudié cette période de l'histoire

de Rome, mais il est certain qu'après le sac ordonné par le connétable

de Bourbon Rome n'avait guère plus de 50,000 habitants. De nos jours,

elle grandit assez rapidement, mais elle est très-inférieure à Naples et

sa population n'est même pas aussi considérable que celle de Milan.

Dès les premiers âges, les habitants de Rome étaient d'origines

diverses, La légende de Romulus et de Rémus, le récit de l'enlèvement

des Sabines, qui s'applique en réalité à toute une époque de l'histoire

romaine, les conflits incessants des nations enfermées dans la même

enceinte, témoignent de cette diversité première. De même, les restes

des cités que l'on trouve dans la province de Rome, plus fréquemment

encore que dans la Toscane proprement dite, murs dits cyclopéens,

nécropoles, urnes funéraires, vases de toute espèce, poteries et bijoux,

rappellent que sur la rive droite du Tibre l'élément étrusque balançait

au moins celui des Italiotes. Ailleurs, notamment sur le versant de

l'Adriatique, prédominaient les Gaulois, et leur race se mêla

diversement aux autres souches ethniques d'où sortit la population

romaine primitive.

[Illustration PAYSANS DE LA CAMPAGNE ROMAINE. Dessin de D. Maillart,

d'aprés nature.]

Mais ce fut bien autre chose aux temps de la puissance de Rome. Alors

des étrangers, par milliers et par millions, vinrent se mêler à la

population latine. Pendant cinq siècles, les Gaulois, les Espagnols, les

Maurétaniens, les Grecs, les Syriens, les Orientaux de toute race et de

tout climat, esclaves, affranchis et citoyens, ne cessèrent d'affluer

vers la capitale du monde et d'en modifier à nouveau les éléments

ethnologiques. Vers la fin de l'empire, Rome, dit-on, avait dans ses

murs plus d'étrangers que de Romains, et sans doute que ceux-ci, comme

tous les résidents des grandes villes, avaient des familles moins

nombreuses que les immigrants du dehors. Ainsi la race italienne était

déjà mélangée des éléments les plus divers lorsque la grande débâcle de

l'empire d'Occident commença et que les hordes de la Germanie, de la

Scythie, des steppes asiatiques, vinrent tour à tour piller la cité

reine. Ce croisement à l'infini des vainqueurs et des vaincus, des

maîtres et des esclaves, est peut-être la principale raison du

changement considérable qui s'est opéré depuis deux mille ans dans le

caractère et l'esprit des Romains. Cependant les Transtévérins,

c'est-à-dire les Romains de la rive droite du Tibre, ont conservé le

vieux type romain, tel que nous le voyons encore dans les statues et les

médailles.

Rome est plus grande par ses souvenirs que par son présent, plus

attachante par ses ruines que par ses édifices modernes; elle est encore

plus un tombeau qu'une cité vivante. On se sent fortement saisi, secoué

comme par une main puissante, quand on se trouve en présence des

monuments laissés par les anciens maîtres du monde. La vue de ce

prodigieux Colisée, si formidable encore quoique en partie démoli, cause

une admiration mêlée d'épouvante au voyageur qui ne voit pas dans les

constructions humaines de simples tas de pierres. La pensée que cette

immense arène était emplie d'hommes qui s'entre-tuaient, qu'une mer de

têtes oscillait suivant les péripéties du massacre, sur tout le pourtour

de ces gradins, et qu'un effrayant cri de mort, composé de quatre-vingt

mille voix, descendait vers les combattants pour les encourager à la

tuerie, suscite devant l'imagination tout un passé de bassesse, de

férocité, de fureur délirante, qui devaient user toutes les forces vives

de la civilisation romaine et la livraient d'avance en proie aux

barbares qui allaient faire reculer l'humanité de dix siècles vers les

ténèbres primitives. Le Forum réveille des souvenirs d'autre nature:

certes, des abominations de toute espèce s'y sont également commises;

mais, dans l'ensemble de son histoire, cette place herbeuse et inégale,

dont le moyen âge avait fait un marché de vaches (_Campo Vaccino_), se

montre à nous comme le vrai centre du monde romain; c'est le lieu, jadis

sacré, d'où pendant tant de siècles partit l'impulsion première pour

tous les peuples occidentaux, des montagnes de l'Atlas aux rives de

l'Euphrate: c'est là que s'agitaient, comme dans un cerveau vivant, les

idées et, vers la fin de l'empire, les hallucinations venues de toutes

les extrémités du grand corps. Les murs, les restes de colonnades, les

temples, les églises qui entourent le Forum racontent dans leur langage

muet les événements les plus considérables de Rome, et, sous ces

constructions diverses, les débris plus anciens retrouvés par les

fouilles nous font pénétrer plus avant dans l'ombre épaissie des âges;

comme dans un champ où se succèdent les récoltes, les édifices ont

remplacé les édifices autour de cette place où se mouvait sans cesse la

grande houle du peuple romain: ce sont là des annales qui pour le savant

valent bien celles de Tacite. De même sur tous les points de Rome et des

environs où se trouve quelque vieux monument, arcade ou colonne brisée,

niche ou soubassement, chaque pierre rappelle une date, un fait de

l'histoire de Rome. Souvent il est difficile de déchiffrer ce témoignage

du passé, mais du chaos de toutes les hypothèses, du conflit de toutes

les contradictions, la vérité se fait jour peu à peu.

Malgré les pillages et les démolitions en masse, un très-grand nombre de

monuments antiques, parmi lesquels le Panthéon d'Agrippa, cette

merveille d'architecture, subsistent encore, plus ou moins dégradés. Les

Vandales, sur le compte desquels on avait mis l'oeuvre de destruction,

ont pillé à outrance, cela est vrai, mais ils n'ont rien démoli. Le

travail de renversement systématique avait déjà commencé bien avant les

Vandales, lorsque, pour la construction de la première église de

Saint-Pierre, les matériaux avaient été pris au cirque de Caligula et à

d'autres monuments voisins. On fit de même pour les innombrables églises

qui s'élevèrent dans la suite, ainsi que pour les monuments civils et

les bâtisses de toute espèce; les statues qui n'étaient pas enfouies

sous les débris étaient cassées, pour servir de pierre à chaux ou de

pierre à bâtir; au commencement du quinzième siècle, il ne restait plus

debout dans Rome que six statues, cinq de marbre et une de bronze.

L'invasion des Normands, en 1084, et toutes les guerres du moyen âge,

accompagnées du sac et de l'incendie, laissèrent aussi bien des ruines

après elles; mais le nombre des palais, des cirques, des arcs

triomphaux, des colonnades, des obélisques, des aqueducs, avait été si

considérable, que la Renaissance, éprise tout à coup de ces

magnificences du passé, put en trouver encore beaucoup à étudier et à

reproduire par des imitations plus ou moins heureuses. Depuis cette

époque, le vaste musée architectural qu'enferment les murs de Rome est

conservé avec soin; il a même été agrandi par des oeuvres capitales de

Michel-Ange, de Bramante et d'autres architectes; mais cela n'est pas

suffisant: il faut remettre à la clarté du jour tous les trésors d'art,

tous les témoignages de l'histoire qui sont encore enfouis. On s'occupe

actuellement de récupérer par des fouilles toutes les constructions que

les débris accumulés pendant quinze siècles avaient recouvertes de leurs

strates. Il s'agit de retrouver sous la Rome de nos jours la Rome

antique, de la faire surgir de la poussière des rues, comme on a

ressuscité Pompéi de la cendre du Vésuve.

Les restes les plus curieux, notamment les fondements des palais des

Césars et les murs de l'ancienne _Roma quadrata_, ont été mis

partiellement à découvert sur le mont Palatin, à peu de distance du

Forum et du Colisée; la colline tout entière est un ensemble de

monuments des plus précieux.

C'est là que les premiers Romains avaient bâti la ville, afin de la

protéger à la fois par les escarpements de leur roche et par les eaux du

Vélabre et des autres marécages dans lesquels s'épanchaient alors les

inondations du Tibre. Mais, devenue plus populeuse, Rome eut bientôt à

descendre du Palatin; elle s'étendit dans la dépression du Vélabre,

asséchée par les égouts de Tarquin l'Étrusque, se déploya dans la vallée

du Tibre et dans ses ravins latéraux, puis gravit les pentes des

hauteurs environnantes. Au milieu de la ville grandissante, un îlot,

considéré par les Romains comme un lieu sacré, divisait les eaux du

fleuve. Les berges en étaient maçonnées en forme de carène; au centre un

obélisque s'élevait en guise de mât, et le temple d'Esculape occupait la

poupe. L'île était assimilée à un vaisseau portant la fortune de Rome.

Il existe encore une autre Rome, la Rome souterraine, des plus

intéressantes à étudier, car là, mieux que dans tous les livres, on peut

apprendre ce qu'était le christianisme des premiers siècles et juger des

changements qu'y a produits, depuis cette époque, l'incessante évolution

de l'histoire. Les cryptes des cimetières chrétiens occupent autour de

la ville une zone de deux ou trois kilomètres de largeur moyenne,

partagée en une cinquantaine de catacombes distinctes, qui n'ont pas

encore été explorées dans leur entier. M. de Rossi évalue à 580

kilomètres la longueur de toutes les galeries creusées par les chrétiens

dans le tuf volcanique. Elles n'ont en moyenne qu'une largeur moindre

d'un mètre; mais en tenant compte des chambres qui servaient d'oratoires

et des nombreux étages de niches profondes où l'on déposait les corps,

on peut juger de l'énorme travail de déblais que représentent ces

excavations. Les inscriptions, les bas-reliefs, les peintures de ces

tombeaux furent toujours inviolables pour les païens de Rome, pleins de

respect envers les sépultures, et fort heureusement les souterrains

furent comblés lors de l'invasion des barbares, ce qui les sauva des

dégradations qu'eurent à subir pendant tout le moyen âge les monuments

de la surface; ils restèrent intacts jusqu'à l'époque des fouilles, qui

commença vers la fin du seizième siècle. Ces tombeaux chrétiens révèlent

une croyance populaire fort différente de celle qui se trouve exprimée

dans les écrits des contemporains, appartenant presque tous à une autre

classe sociale que celle de la masse des fidèles; ils contrastent bien

plus encore avec les monuments des âges postérieurs du christianisme.

Tout y est d'une gaieté sereine; les emblèmes lugubres n y ont aucune

place: on n'y trouve ni représentations de martyres et de tortures, ni

squelettes, ni images de mort; on n'y voit pas même la croix, devenue

plus tard le grand signe du christianisme. Les symboles le plus

fréquemment figurés sont le «bon Berger», portant un agneau sur les

épaules, la vigne et ses pampres, la joyeuse vendange. Dans les

premières catacombes, au deuxième et au troisième siècle, les figures,

d'ailleurs beaucoup mieux sculptées que celles des siècles suivants, ont

quelque chose de grec et sont fréquemment représentées avec des sujets

païens: le bon Berger se trouve même une fois entouré des trois Grâces.

Deux catacombes judaïques, creusées également dans le tuf de Rome,

permettent de comparer les idées religieuses des deux cultes à cette

époque si intéressante de l'histoire.

[Illustration: N° 88.--LES COLLINES DE ROME.]

Par une bizarre superstition pour les nombres mystiques, on continue de

donner à Rome le nom de «Ville aux Sept Collines», qu'elle ne mérite

plus depuis que l'enceinte de Servius Tullius a été dépassée. Sans

compter le mont Testaccio, composé de tessons que les fabricants de

jarres et les bateliers jetaient au bord du fleuve et que les buveurs

utilisent aujourd'hui pour tenir leur breuvage au frais, au moins neuf

collines bien distinctes s'élèvent dans les murs de la Rome actuelle:

l'Aventin, où se retiraient les plébéiens dans leurs velléités

d'indépendance, le Palatin, où siégèrent les Césars, le Capitolin, que

dominait le temple de Jupiter, le Caelius (Monte Celio), l'Esquilin, le

Viminal, le Quirinal, le Citorio, monticule d'ailleurs peu élevé, le

Monte Pincio, le coteau des promenades et des jardins. Enfin, de l'autre

côté du Tibre, et toujours dans la Rome de nos jours, se montrent deux

autres collines: le Janicule, la plus haute de toutes, et le Vatican,

ainsi nommé parce qu'on y rendait autrefois les oracles.

Héritière des traditions anciennes, cette hauteur est restée le lieu des

«vaticinations». C'est là que les prêtres chrétiens, sortis de

l'obscurité des catacombes, où ils tenaient leurs assemblées secrètes,

sont venus trôner au-dessus de la ville de Rome et de tout le monde

occidental. Là s'élève le palais du pape avec ses riches collections, sa

bibliothèque, son musée, les chefs-d'oeuvre de Michel-Ange et de

Raphaël. A côté resplendit la fameuse basilique de Saint-Pierre, le

centre de la chrétienté catholique. Réuni au palais par une longue

galerie, le mausolée d'Hadrien, découronné de sa colonnade supérieure et

devenu, sous le nom de château Saint-Ange, la grande forteresse papale,

se dresse au bord du Tibre et en domine le passage. Maintenant ses

canons ne protègent plus le Vatican; toute puissance matérielle des

pontifes a disparu, mais la fastueuse église de Saint-Pierre, l'étonnant

portique circulaire qui la précède, la coupole qui la surmonte et

qu'aperçoivent même les navigateurs voyageant au loin sur la mer, les

statues, les marbres, les mosaïques, les décorations de toute espèce

témoignent des richesses immenses qui, de toutes les parties du monde

chrétien, venaient naguère s'engouffrer dans Rome. La seule basilique de

Saint-Pierre, l'une des trois cent soixante-cinq églises de la cité

papale, a coûté près d'un demi-milliard. Pourtant, quelque somptueux que

soit cet édifice, l'admiration qu'il éveille n'est point sans mélange.

Les juges ont beau dire que «le génie de Bramante et de Michel-Ange se

fait sentir ici au point de ramener tout ce qui est ridicule ou mauvais

aux simples proportions de l'insignifiance», on ne peut s'empêcher

pourtant de voir ce qu'il y a d'imparfait dans cette oeuvre colossale.

Le monument est rapetissé par la multiplicité des ornements, et, chose

plus grave encore, il ne répond, comme architecture, qu'à une phase

transitoire et locale de l'histoire du catholicisme. Loin de représenter

toute une époque avec sa foi, sa conception une et cohérente des choses,

il résume, au contraire, un âge de contradictions, où le paganisme de la

Renaissance et le christianisme du moyen âge tâchent de se fondre en un

néo-catholicisme pompeux qui caresse les sens et s'adapte de son mieux

au goût et aux caprices du siècle: sous les sombres nefs gothiques,

l'impression est bien autrement profonde. Par un phénomène historique

curieux, le quartier du Rome où s'élève l'église de Saint-Pierre est le

seul endroit de la ville actuelle qui ait été dévasté par les Musulmans,

en 846. Ceux-ci se vantent d'avoir saccagé la Rome papale et de posséder

Jérusalem, tandis que jusqu'à nos jours le tombeau de Mahomet est resté

au pouvoir de ses fidèles. Quant aux Juifs, ce n'est point en vainqueurs

qu'ils sont entrés dans Rome. Domiciliés dans l'immonde Ghetto, aux

bords du Tibre vaseux, et non loin de cet arc de Titus qui rappelle la

destruction de leur temple et le massacre de leurs ancêtres, ils ont

porté pendant dix-neuf cents ans le poids de la haine universelle et de

la persécution. Ils ont survécu pourtant, grâce à la puissance de l'or

qu'ils savaient manier mieux que leurs oppresseurs, et, désormais libres

de sortir du Ghetto, les quatre mille Juifs de Rome prennent part, plus

que les chrétiens eux-mêmes, à la transformation de la capitale de

l'Italie.

Le cours des idées s'est trop modifié pendant les siècles modernes pour

que les ingénieurs italiens songent maintenant à inaugurer la troisième

ère de l'histoire de Rome par des édifices de luxe qui puissent se

comparer en grandeur au Colisée ou à Saint-Pierre; mais ils ont des

oeuvres non moins utiles à réaliser dans un autre domaine du travail

humain, s'ils se donnent pour mission de protéger Rome contre les crues

du Tibre et de la replacer dans des conditions de salubrité parfaite. Il

est vrai que les débris accumulés de tant d'édifices détruits ont

exhaussé le niveau de la ville d'au moins un mètre en moyenne; mais le

lit du Tibre s'est également élevé à cause du prolongement de son delta.

Pour assurer le libre écoulement des eaux de crue dans un canal

régulier, il faut nécessairement recreuser le lit du fleuve et le border

de quais élevés dans toute la traversée de Rome; il faut, en outre, pour

assainir la ville, remanier le réseau souterrain des égouts et

distribuer avec intelligence l'eau pure que les travaux des anciens

édiles ont donnée aux vasques des fontaines.

On sait quelle prodigieuse masse liquide Rome recevait jadis pour sa

consommation journalière. Du temps de Trajan, les neuf grands aqueducs,

d'une longueur totale de 422 kilomètres, apportaient environ 20 mètres

cubes par seconde, la valeur d'un véritable fleuve, et les autres canaux

d'amenée construits plus tard accrurent cette quantité d'eau de plus

d'un quart. Actuellement encore, bien que Rome n'ait plus guère que la

dixième partie de ses ruisseaux artificiels et que la plupart des

anciens aqueducs dressent leurs arcades ruinées au milieu des campagnes

sans culture, la capitale de l'Italie est une des cités les plus

abondamment pourvues d'eaux vives; mais si jamais Rome doit emplir son

enceinte et continuer de s'agrandir par l'adjonction de nouveaux

quartiers, si le Forum, naguère presque dans la banlieue, redevient le

centre de la ville, le manque d'eau pourrait bien aussi s'y faire sentir

comme dans la plupart des métropoles de l'Europe[94].

[Note 94: Eau d'alimentation de diverses capitales:

Quantité Quantité Quantité par jour

par seconde. par jour. et par habitant.

Rome (1869)... 2m.c.,2 189,000 m.c. 0m,944

Paris (1875)... 4 ,1 355,000 » 0 ,200

Londres (1874).. 5 ,7 500,000 » 0 ,125

Glasgow (1874).. 1 ,7 147,618 » 0 ,236

Washington (1870). 5 ,6 500,000 » 3 ,000

]

Sans parler de l'insalubrité des campagnes environnantes, il est encore

un côté faible de la Rome actuelle, comparée à la Rome antique. Si l'on

tient compte de la différence des milieux, la ville moderne n'a plus

l'admirable ensemble de voies de communication qui rayonnaient vers tous

les points du monde autour de la borne d'or du Forum. La voie Appienne,

cette large route qui commence au sortir de Rome par une si curieuse

avenue de tombeaux, est le type de ces chemins puissamment construits et

d'une inflexible régularité, qui saisissaient le monde et en abrégeaient

les distances au profit de la ville maîtresse. Il est vrai que ces

anciennes routes pavées ont été en partie remplacées par des chemins de

fer, mais ces lignes sont encore peu nombreuses, indirectes dans leur

tracé et laissent la ville en dehors des grandes voies des nations. La

forme même du réseau montre que le mouvement, loin de se produire, comme

dans les autres pays d'Europe, du centre vers la circonférence, s'est

accompli en sens inverse: c'est de Florence, de Bologne, de Naples, que

l'Italie a marché à la reconquête de Rome.

[Illustration: N° 89.--CIVITA-VECCIA.]

Dépourvue de ports et privée de banlieue à cause des miasmes de la

campagne environnante, Rome est une des grandes villes qui pourraient le

moins subsister dans l'isolement: elle doit se compléter par des

localités éloignées qu'elle retient, pour ainsi dire, par les longs bras

de ses routes, pareille à une araignée placée au milieu de sa toile.

Gomme lieux de jardinage, d'industrie, de villégiature, elle a les

villes des montagnes les plus rapprochées, Tivoli, Frascati, que domine

une paroi de cratère où se trouvent les ruines de Tusculum; Marino, près

de laquelle les peuples confédérés du Latium se réunissaient à l'ombre

des grands bois; Albano, qu'un superbe viaduc moderne unit par-dessus un

large ravin à la ville d'Ariccia; Velletri, la vieille cité des

Volsques, groupant ses maisons sur les pentes méridionales de la grande

montagne du Latium; Palestrina, plus ancienne qu'Albe la Longue et que

Rome, et bâtie tout entière sur les ruines du fameux temple de la

Fortune, gloire de l'antique Praeneste, comme lieux de bains, elle a sur

la mer les plages de Palo, de Fiumicino et celles de Porto d'Anzio,

bourgade qui se continue au sud par la petite ville de Nettuno, si

célèbre par la fière beauté de ses femmes. Comme port d'échanges avec

l'étranger, elle n'a gardé sur la mer Tyrrhénienne que Civita-Vecchia,

triste ville au bassin admirablement construit, pouvant servir de modèle

aux ingénieurs maritimes, mais beaucoup trop étroit [95]; les havres que

possédaient les anciens Romains au sud des bouches du Tibre sont à peine

utilisés, et la charmante Terracine, nid de verdure au pied de ses

«rochers blanchissants», n'est plus la porte de Rome que pour les

voyageurs venus du Midi par la route du littoral. Presque toutes les

autres villes du Latium sont situées sur les deux grandes routes

historiques, dont l'une remonte au nord vers Florence, tandis que

l'autre pénètre au sud-est dans la vallée du Sacco et descend dans les

campagnes du Napolitain. Au nord, la cité principale est Viterbe, «la

ville des belles fontaines et des belles filles;» au sud, sur le versant

du Garigliano, Alatri, dominée par sa superbe acropole aux murs

cyclopéens, est le grand marché et le lieu de fabrique pour les paysans

des alentours. A l'est, dans une des plus charmantes vallées de la

Sabine, que parcourt l'Anio, «aux ondes toujours froides,» est une autre

ville célèbre, Subiaco, l'antique Sublaqueum, ainsi nommée des trois

lacs qu'avait formés Néron au moyen de digues de retenue et dans

lesquels il pêchait les truites avec un filet d'or. C'est près de

Subiaco que saint Benoît établit dans la «sainte caverne» (_sacro

specu_) le couvent célèbre qui précéda l'abbaye plus fameuse encore de

mont Cassin, et qui fut, après le monastère de Lerins en Provence, le

berceau du monachisme de l'Occident [96].

[Note 95: Commerce maritime de Civita-Vecchia:

En 1863... 33,690,000 fr. En 1868.. 24,990,000 fr.

Mouvement des navires dans les ports romains en 1873:

Civita-Vecchia.... 2,627 entrées et sorties... 520,000 tonnes,

Fiumicino......... 1,476 » 63,000 »

Porto d'Anzio..... 1,295 » 30,900 »

Terracine......... 952 » 33,500 »

]

[Note 96: Communes du Latium ayant plus de 10,000 habitants:

Rome..... 256,000 habitants (1875).

Viterbe.. 20,600 » (1871).

Velletri.. 13,500 » »

Alatri.... 12,800 » »

]

La grande ville qui sert d'intermédiaire entre Rome et Ancône, entre la

vallée du Tibre inférieur et la région des Apennins de Toscane et des

Marches, est le chef-lieu de l'Ombrie, l'antique Pérouse, l'une des

puissantes cités étrusques des premiers temps de l'histoire, une de

celles dont le voisinage, sondé par les travaux de fouille, a livré aux

regards des tombeaux du plus saisissant intérêt. Après chaque guerre,

après chaque période de destruction et de ruine, la ville s'est relevée,

grâce à sa position des plus heureuses au bord d'une plaine très-fertile

et au point de jonction de plusieurs routes naturelles. A la fois

toscane et romaine, elle devint, à l'époque de la Renaissance, le siège

de l'une des grandes écoles de peinture; par Vanucci «le Pérugin», sa

gloire est une des plus éclatantes de l'Italie. Il reste encore à

Pérouse de beaux monuments de cette époque célèbre. Actuellement la

ville n'est plus l'une des capitales artistiques de la Péninsule, mais,

comme siége d'université, elle a toujours son groupe de littérateurs et

d'érudits; elle est aussi fort active, surtout pour le commerce des

soies gréges; la propreté de ses maisons et de ses rues, qui cependant

ont gardé leur aspect original, la pureté de son atmosphère, le charme

de sa population, y attirent chaque eté une partie considérable de la

colonie d'étrangers riches qui passent l'hiver à Rome. Pérouse a de

beaucoup distancé son ancienne rivale, Foligno ou Fuligno, dont le

bassin lacustre est changé en campagnes d'une si grande fertilité et qui

fut jadis le principal marché d'échanges de toute l'Italie centrale; ses

habitants, fort industrieux, ont gardé quelques spécialités de

fabrication, entre autres le tannage des cuirs. Quant à la ville

d'Assisi, si gracieuse à voir dans son doux paysage, elle est à bon

droit célèbre par son temple de Minerve, si parfaitement conservé, et

par le couvent magnifique où l'on admire les fresques de Cimabüe, «le

dernier des peintres grecs,» et celles de son continuateur Giotto, «le

premier des peintres italiens;» ce n'est qu'une bourgade sans activité,

mais elle est entourée d'une banlieue agricole, riche et populeuse:

c'est là que naquit, à la fin du douzième siècle, François d'Assise, le

fondateur de l'ordre fameux des Franciscains.

D'autres villes secondaires de l'Ombrie, sans grande importance

commerciale, ont du moins un nom considérable dans l'histoire ou se

distinguent par la beauté de leurs monuments ou de leurs paysages [97].

Spoleto, dont Hannibal ne put forcer les portes, a sa basilique superbe

au porche si original, son viaduc romain jeté sur une gorge profonde et

ses montagnes couvertes de bois de pins et de châtaigniers; Terni a dans

les environs l'un des plus beaux spectacles de l'Italie, la puissante

cascade du Velino, dont les Romains ont taillé le lit dans la roche

vive; Rieti, jadis surnommée l'Heureuse, a son lac, reste de l'ancienne

mer qu'a vidée la chute du Velino, à la tranchée delle Marmore. Au nord

du Tibre, sur les frontières de la Toscane, la fière et malpropre

Orvieto, où se fabriquait jadis le fameux remède dit _orviétan_, la

vieille cité papale hérissant de ses clochers et de ses tours le

promontoire de scories qui la porte, possède la merveilleuse façade de

sa cathédrale, aux mosaïques incrustées, qui en font un chef-d'oeuvre

d'ornementation et presque de bijouterie. Enfin, les deux villes

principales de l'Apennin d'Ombrie, Città di Castello, située au bord du

ruisseau qui deviendra le Tibre, et Gubbio, bâtie au coeur même des

montagnes, sont toutes les deux riches en sites charmants ou grandioses,

et l'une et l'autre ont des eaux médicinales fréquentées. Les érudits

vont visiter dans le palais municipal de Gubbio les fameuses «tables

Engubines», sept plaques de bronze couvertes de caractères ombriens: ce

sont les seuls monuments de ce genre qui nous restent. À moitié chemin

entre Pérouse et Città di Castello, dans une région des plus fertiles

que parcourt le Tibre, la petite ville de Fratta, dont le nom a été

récemment changé en celui d'Umbertide, n'a d'importance que par son

commerce local.

[Note 97: Communes de l'Ombrie ayant plus de 10,000 habitants en

1871:

Pérouse (Perugia)..... 49,500 hab.

Città di Castello..... 24,000 »

Gubbio................ 22,700 »

Fuligno............... 21,700 »

Spoleto............... 20,700 »

Terni................. 16,000 »

Orvieto............... 14,600 »

Rieti................. 14,200 »

Assisi................ 14,000 »

Umbertide (Fratta).... 11,000 »

]

Sur la mer Adriatique, le port des contrées romaines est Ancône, la

vieille cité dorienne, encore désignée par le nom grec qu'elle doit à sa

position, à l'angle même de la Péninsule, entre le golfe de Venise et

l'Adriatique méridionale. Près de la racine du grand môle, un bel arc

triomphal, un des édifices de ce genre les plus beaux et les mieux

conservés qui subsistent encore, rappelle l'importance qu'attachait

Trajan à la possession de cette porte maritime. Grâce à sa situation

privilégiée, et naguère aussi à la franchise commerciale de son port,

amélioré par l'art et dragué partout à 4 mètres de profondeur, Ancône

est une des trois cités les plus commerçantes de la côte orientale de

l'Italie et la huitième de tout le littoral de la Péninsule; elle vient

après Venise et dispute la prééminence à Brindisi, bien qu'elle ne soit

pas, comme cette dernière, une étape du chemin des Indes. Elle a pour

alimenter son commerce, non-seulement ce que lui envoient Rome et la

Lombardie, mais aussi les denrées de la campagne des Marches, des fruits

exquis, des huiles, l'asphalte des Abruzzes, le soufre des Apennins,

récemment entré dans le commerce, et la «meilleure soie qu'il y ait au

monde», si l'on en croit les indigènes; d'après les registres du port,

le trafic se serait notablement accru pendant les dernières années: mais

cette augmentation est en grande partie apparente, car elle provient des

grands bateaux à vapeur qui font escale aux jetées de la ville[98]. Les

autres ports du littoral, d'ailleurs fort mal abrités, n'ont qu'un

faible commerce; Pesaro, la patrie de Rossini, n'est guère visitée que

par des navires de vingt à trente tonneaux; Fano n'a que de simples

barques; Senigallia, plus connue à l'étranger sous le nom de Sinigaglia,

était assez fréquentée par les embarcations à l'époque de la célèbre

foire, qui donnait lieu à un mouvement d'affaires d'environ 25 millions;

mais son petit havre de rivière, qui fut un port franc jusqu'en 1870,

époque de la suppression de la foire, ne donne accès qu'à des navires

d'un tirant d'eau de 2 mètres. Toutes ces villes de la côte doivent

expédier à Ancône la plus grande partie de leurs denrées.

[Note 98: Mouvement du port d'Ancône:

1858 2,021 navires jaugeant 258,292 tonneaux.

1867 2,024 » » 372,877 »

1873 2,129 » » 751,803 »

]

[Illustration: N° 90.--VALLÉES D'ÉROSION DU VERSANT DE L'ADRIATIQUE.]

[Illustration: PAYSANS DES ADRUZZES. Dessin de D. Maillart, d'après

nature.]

A l'exception de Fabriano, située dans une vallée riante des Apennins,

et d'Ascoli-Piceno, bâtie au bord de la rivière Tronto, toutes les cités

de l'intérieur des Marches: Urbino, dont la plus grande gloire est

d'avoir donné naissance à Raphaël, et qui produisait autrefois, comme sa

voisine Pesaro, les admirables faïences si recherchées des connaisseurs;

Jesi, Osimo, Macerata, Recanati, la patrie de Leopardi; Fermo et

d'autres encore, qui jadis étaient toutes perchées sur une roche abrupte

pour se surveiller mutuellement, commencent à projeter de longs

faubourgs dans la direction de la plaine, afin de s'occuper de

l'exploitation du sol. Une de ces villes haut dressées sur la montagne

est la célèbre Loreto, qui fut autrefois le pèlerinage le plus fréquenté

de tout le monde chrétien. Avant la Réforme, à une époque où pourtant

les grands voyages étaient beaucoup moins faciles qu'aujourd'hui, Loreto

recevait jusqu'à deux cent mille pèlerins par an dans son sanctuaire. Il

est vrai qu'ils y contemplaient une des grandes merveilles de la

chrétienté, la maison même qu'avait habitée la Vierge, et que les anges

avaient transportée de promontoire en promontoire à l'endroit qu'abrite

maintenant une coupole magnifiquement décorée. C'est dans le voisinage

de ce lieu fameux, à Castelfidardo, que la plus grande partie du

«patrimoine de Saint-Pierre» a été ravie au pape par les armes de

l'Italie: quoique la bataille n'ait été qu'un mince événement militaire,

elle marque une date fort importante dans l'histoire de la Péninsule.

La région montueuse des Abruzzes, qui faisait jadis partie du

Napolitain, mais qui se rattache à Rome par son versant tyrrhénien,

tributaire du Tibre, et surtout par sa grande route transversale, n'a

qu'un petit nombre de villes sur les hauteurs du plateau. La principale

est un chef-lieu de province, Aquila, que l'empereur Frédéric II fonda

au treizième siècle pour en faire une aire «d'aigle»; les autres villes

des montagnes ont toujours été trop difficiles d'accès pour avoir de

nombreux habitants, et même elles envoient dans les villes des plaines

des colons vigoureux et persévérants au travail, les _Aquilani_, si

appréciés comme terrassiers dans toute l'Italie. Les localités les plus

populeuses se trouvent dans le bassin inférieur de l'Aterno ou dominent

la route côtière et les campagnes fécondes du versant adriatique.

Solmona groupe ses maisons dans un immense jardin, qui fut jadis un lac

et que bornent au sud les escarpements du Monte Majella; Popoli, à

l'issue du défilé où l'Aterno prend le nom de Pescara, est un marché

d'échanges des plus actifs entre le littoral de l'Adriatique et la

région des montagnes; Chieti, bâtie plus bas sur le même fleuve, est

aussi une ville industrieuse: c'est, dit-on, la première des anciennes

provinces napolitaines où la vapeur ait été appliquée dans les filatures

et autres usines. Teramo, Lanciano sont également des villes de quelque

importance; mais dans toute son étendue le littoral des Abruzzes n'a que

deux petits ports, et fréquentés seulement par quelques barques, Ortona

et Vasto[99].

[Note 99: Communes principales des Marches et des Abrazzes en 1870:

Ancône 45,700 hab.

Chieti 23,600 »

Ascoli-Piceno 22,000 »

Senigallia ou Sinigaglia 22,000 »

Macerata 20,000 »

Recanati 19,900 »

Pesaro 19,900 »

Teramo 19,800 »

Fano 19,600 »

Fermo 18,700 »

Jesi 18,600 »

Lanciano 18,500 »

Osimo 16,600 »

Fabriano 16,500 »

Aquila 16,000 »

Solmona 15,500 »

Urbino 15,200 »

Vasto et Ortona, chacune 13,000 »

]

[Illustration: N° 91--RIMINI ET SAINT-MARIN.]

Un petit État, enclavé dans les Marches Romaines et réuni au littoral

par une route unique, a gardé une existence à part. A une petite

distance au sud de Rimini, dans une des plus belles parties des

Apennins, la superbe roche du mont Titan, dont la base est excavée par

les carriers depuis un temps immémorial, porte sur sa crête, à 750

mètres de hauteur, la vieille et célèbre cité de Saint-Marin (San

Marino), entourée de murs et dominée de tours; le matin, quand le temps

est favorable, les citoyens voient au delà du golfe Adriatique le soleil

apparaître derrière la crête des Alpes d'Illyrie, Saint-Marin constitue

avec quelques localités environnantes une république «illustrissime», le

seul municipe autonome qui existe encore en Italie[100]. D'après la

chronique, la _repubblichetta_ de Saint-Marin, ainsi nommée d'un maçon

dalmate qui vécut en ermite sur le roc du Titan, serait un État

indépendant et souverain depuis le quatrième siècle; quoi qu'il en soit,

il est certain que depuis mille années au moins la petite république a

réussi à sauvegarder son existence, grâce aux rivalités de ses voisins

et à l'extrême habileté avec laquelle ses citoyens ont su ruser avec le

danger. D'ailleurs la constitution de l'État n'est rien moins que

populaire. Le peuple ne vote plus: depuis un nombre inconnu de siècles

il a perdu le suffrage; les citoyens, même propriétaires, n'ont plus que

le droit de remontrance, et ceux qui ne possèdent pas un seul lopin de

terre, c'est-à-dire plus de la moitié des Sanmarinais, ne peuvent

hasarder aucune réclamation. Le pouvoir suprême appartient à un

«conseil-prince» de soixante membres, composé d'un tiers de nobles, d'un

tiers de bourgeois et d'un tiers de campagnards propriétaires. Le titre

de conseiller est héréditaire dans les familles, et quand l'une d'elles

vient à s'éteindre, les cinquante-neuf autres choisissent celle qui

prendra part au pouvoir de la république. C'est le conseil-prince qui

choisit dans son sein les diverses commissions, ainsi que les deux

capitaines-régents,--un pour la ville, un pour la campagne,--qui doivent

exercer pendant six mois le pouvoir exécutif. Saint-Marin a aussi sa

petite armée, son budget, ses monopoles. Elle se fait un petit revenu

par la vente de titres nobiliaires et de décorations; moyennant 35,000

francs, elle a même créé des ducs qui marchent de pair avec la haute

noblesse du royaume. Mais les impôts sont libres: quand la commune a

besoin d'argent, le tambour de l'armée assemble les citoyens et ceux qui

ont bonne volonté sont invités à déposer leur offrande dans la caisse de

l'État. Paye qui veut, et quand la caisse est pleine, on refuse les

dons! D'ailleurs la république, toute libre qu'elle est, reçoit une

subvention de l'Italie et se réclame de la protection spéciale du roi.

Elle enferme ses condamnés dans une prison italienne, fait imprimer ses

actes officiels en Italie et paye un homme de loi italien pour tenir ses

audiences de justice dans le prétoire de la république. Il ne se trouve

pas d'imprimerie dans le petit État: le conseil-prince a repoussé

l'invention moderne, que des voisins, les Romagnols, eussent été fort

heureux de faire fonctionner à leur profit; il a craint que les livres

politiques publiés sur son territoire ne portassent ombrage au royaume

dans lequel il est enclavé. C'est à Saint-Marin que Borghesi, le

fondateur de la science épigraphique, avait son admirable collection, si

importante pour l'étude de l'administration romaine.

[Note 100: République de Saint-Marin:

Superficie, 57 kilom. carrés. Population, en 1869: 7,300 hab. Population

kilométrique, 128.]

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 82 / 153 题