jouai toute seule, et puis le concert commença.
Il étoit composé d'un dessus et d'une basse de viole, d'un théorbe, d'un
violon et de mon clavecin; nous ne jouâmes que des pièces que nous avions
bien concertées. L'intendant parut charmé; le concert dura jusqu'à six
heures du soir.
On proposa la promenade; nous n'avions été qu'à l'entrée du parc, nous
allâmes jusques à la grille et nous vîmes sur la petite rivière une berge
que j'avois fait faire depuis peu. Il y avoit des sièges bien matelassés,
au milieu une table longue couverte de tous les fruits de la saison; les
demoiselles, qui ne s'y attendoient pas, furent ravies, et mangèrent bien
des pêches.
Nous nous promenâmes pendant plus d'une heure et demie, et quand on eut
fait collation, je proposai de donner la comédie à monsieur l'intendant;
j'avois appris à mademoiselle de la Grise une scène de _Polyeucte_.
--Allons, mademoiselle, lui dis-je, prenez le chapeau de monsieur
l'intendant, il vous portera bonheur, vous serez _Sévère_, et moi
_Pauline_.
Nous commençâmes; le pauvre intendant faisoit de continuelles
exclamations.
--J'ai ouï, disoit-il, la Duparc, elle n'approche pas de madame la
comtesse.
--Eh! monsieur l'intendant, lui dis-je, c'est mon premier métier; j'avois
une mère qui avoit composé une troupe parmi ses voisins et voisines, et
tous les jours, nous jouions ou _Cinna_ ou _Polyeucte_ ou quelque autre
pièce de Corneille.
La petite de la Grise ne joua pas mal. La nuit approchoit, on rentra
dans le parc, il y avoit encore du chemin, les carrosses étoient prêts;
la compagnie s'en alla fort contente de la réception que je leur avois
faite, et ma paroisse ne s'en trouva pas mal; monsieur le curé n'oublia
pas de la recommander à monsieur l'intendant.
Madame de la Grise avoit besoin de monsieur l'intendant aussi bien que
moi, et voulut aussi lui donner une fête; elle me consulta, un jour que
je l'étois allée voir à Bourges. Je lui conseillai de lui donner un bon
souper et un bal, point de musique, on ne lui pouvoit donner rien de
nouveau là-dessus:
--Et même si vous voulez, madame, ajoutai-je en riant, je me ferai encore
comédienne pour l'amour de vous; mademoiselle de la Grise fait assez bien
son petit personnage.
Elle me dit qu'il lui falloit huit jours pour se préparer, et qu'elle me
prieroit de venir voir la disposition de ma maison pour contrôler.
--Mais, madame, ma fille jouait si mal auprès de vous.
--Il est surprenant, lui dis-je, qu'elle joue si bien; je ne lui ai donné
que cinq ou six leçons; encore autant, elle fera mieux que moi; un petit
voyage à Crespon ne lui seroit pas inutile; elle se fortifieroit dans sa
coiffure.
--Madame, me dit madame de la Grise, vous avez trop de bontés pour ma
fille, j'ai peur d'en abuser.
Elle ne laissa pas de la faire appeler.
--Ma fille, lui dit-elle, voulez-vous bien aller passer cinq ou six jours
avec madame la comtesse?
Elle ne répondit point, et courut à sa chambre faire son petit paquet
qu'elle apporta sous son bras.
--Il me semble, ma fille, que vous n'êtes guère fâchée de me quitter?
--Ma chère mère, lui répondit-elle, je suis bien aise d'aller avec madame
la comtesse.
Nous l'embrassâmes toutes deux, sa réponse avoit été si spirituelle!
Je retournai chez moi; ce fut une véritable joie dans la maison quand on
vit la petite fille, on l'aimoit, et tous les domestiques s'étoient
aperçus que je l'aimois de tout mon cœur.
--Mademoiselle, lui dit Bouju, venez-vous encore apprendre quelque chose?
vous savez le frisé, mais vous ne savez pas si bien le tapé.
Nous soupâmes; il étoit tard, nous mourions d'envie de nous coucher; la
nuit nous parut plus agréable qu'elle n'avoit encore fait; une petite
absence aiguise l'appétit.
Le lendemain, il me vint dans l'esprit que j'étois bien ingrate, et que,
depuis plus de six semaines, je n'avois pas donné signe de vie à monsieur
et madame Gaillot; je leur envoyai sur-le-champ mon carrosse avec une
lettre par laquelle je les conjurois devenir passer deux ou trois jours
dans leur maison, et qu'ils en étoient toujours les maîtres.
Ils ne se firent pas prier, et je les vis arriver avant midi; ils
voulurent loger dans le dortoir, ils en connoissoient les lits et
choisirent le meilleur.
Je les régalai le mieux qu'il me fut possible; nous allâmes nous promener
après dîner; il n'y eut pas un coin dans le parc qu'ils ne voulussent
voir, et toujours pour admirer les augmentations que j'y avois faites.
Enfin ils me mirent sur les dents, et mademoiselle de la Grise aussi; ils
s'en aperçurent un peu tard, et m'en firent bien des excuses:
--Il n'y paroîtra plus, leur dis-je, quand nous aurons bien dormi.
Nous soupâmes, et madame Gaillot me pressa de me coucher.
--Je ne suis pas accoutumée, leur dis-je, à m'endormir de si bonne heure,
mais je ne serai pas fâchée de me coucher, cela me reposera, à condition
que nous causerons jusqu'à minuit.
Bouju vint, et Angélique, mon autre femme de chambre; on me frisa, on mit
mes cheveux sous des papillottes, on attacha mes cornettes, on me mit une
camisole chamarrée de dentelles d'Alençon, j'ôtai mes boucles d'oreilles
de diamants, et en mis de petites d'or, mes mouches tomboient assez
d'elles-mêmes, et je me couchai entre deux draps.
--Toutes les dames ne vous ressemblent pas, me dit madame Gaillot, et il
faut être aussi belle que vous êtes, pour avoir si peu besoin de secours
étrangers; votre miroir vous suffit et vous dit continuellement que vous
avez tout par vous-même.
Mademoiselle de la Grise étoit là toute droite.
--Allons, allons, petite fille, lui dis-je, venez vous coucher, vous êtes
aussi lasse que moi.
Angélique l'eut déshabillée en un moment, elle se mit à sa petite ruelle.
Monsieur et madame étoient dans la grande ruelle, et commençoient à me
conter une histoire arrivée depuis peu à Bourges, lorsque je dis à
mademoiselle de la Grise qui faisoit la sérieuse:
--Approchez-vous, mon enfant; venez me donner le bonsoir, et puis vous
dormirez; nous ne voulons pas vous contraindre.
Elle s'approcha, et je la pris entre mes bras, et la fis passer du côté
de la grande ruelle; elle étoit sur le dos, et moi j'étois sur le côté
gauche, la main droite sur sa gorge, nos jambes entrelacées l'une dans
l'autre; je me penchai tout à fait sur elle pour la baiser.
--Voyez, dis-je à madame Gaillot, la petite insensible! elle me fait
faire tout le chemin, et ne répond point aux amitiés que je lui fais.
Cependant j'avançois mes affaires, je baisois sa bouche plus vermeille
que le corail, et lui donnois en même temps de plus solides plaisirs elle
n'eut pas la force de se retenir et dit à demi-haut, avec un grand
soupir:
--Ah! que j'ai de plaisir!
--Vous voilà donc réveillée, ma belle demoiselle? lui dit monsieur
Gaillot.
Elle vit bien qu'elle avoit dit une sottise.
--Il est vrai, dit-elle, je mourois de froid quand je suis entrée dans le
lit, et présentement j'ai chaud, je suis bien aise.
Je ne la baisois plus et m'étois aussi remise sur le dos.
--Elle ne m'aime point, leur dis-je, et vous voyez que je l'aime bien.
--Le moyen, reprit madame Gaillot, qu'elle n'aime pas une si belle dame.
--Cela n'est pas vrai, dit la petite fille en se mettent à son séant,
j'aime la belle dame de tout mon cœur.
Et en même temps elle se jeta sur moi à corps perdu, et me baisoit avec
des transports qui marquoient que c'étoit tout de bon.
--Chacun à son tour, lui dis-je; vous étiez froide comme une glace il n'y
a qu'un moment, et présentement j'ai envie de l'être, mais je n'en ai pas
la force.
En disant cela, je la fis remettre à sa place, et repris, sous prétexte
de la baiser, l'attitude convenable à nos véritables plaisirs. Les
personnes qui les regardoient les augmentoient encore; il est bien doux
de tromper les yeux du public.
Nous nous remîmes ensuite tranquillement sur le chevet; nos têtes étoient
l'une auprès de l'autre, et nos corps se joignoient encore de plus près.
--Mon fils, disoit madame Gaillot à son mari, as-tu jamais vu deux
visages plus gracieux?
--Il est vrai, lui dis-je, que mon petit cœur est fort joli.
--Et vous, belle madame, vous n'êtes pas jolie, vous êtes belle comme un
ange!
Et en disant cela nous nous baisions.
--Mon enfant est fort jolie, disois-je à madame Gaillot, mais moi, je
suis vieille auprès d'elle; songez que j'ai vingt ans.
C'est ainsi que se passa la soirée; nos hôtes s'en allèrent et nous nous
endormîmes.
Le lendemain, monsieur le curé et monsieur le chevalier d'Hanecourt
soupèrent avec nous; madame Gaillot me pressa fort de me coucher comme la
veille.
--Ce n'est pas de même, lui dis-je, la compagnie est plus grosse, il faut
y faire plus de façons.
Je me laissai pourtant persuader.
--Ce ne seroit pas pour moi, madame, que vous vous contraindriez, disoit
monsieur le curé.
La petite fille se coucha aussi et s'approcha de moi fort près, nos têtes
se touchoient, mais nous ne nous baisions pas.
--Vous ne vous aimez donc plus aujourd'hui dit madame Gaillot, vous ne
vous baisez pas.
--Monsieur le curé, dis-je en riant, ne le trouveroit peut-être pas bon?
--Moi, madame? et qu'y a-t-il de plus innocent? C'est une sœur aînée qui
baise sa cadette.
Après cette permission, je fis passer mademoiselle de la Grise, comme la
veille, du côté de la grande ruelle et de la compagnie; elle se mit sur
le dos (elle savoit bien comment il falloit se mettre) et je m'avançai
sur elle pour la baiser.
Ce baiser fut long, et nous n'avions point encore eu tant de plaisir; je
quittois sa bouche de temps en temps, et rangeai ma tête sur le chevet à
côté de la sienne, mais sans changer la situation de nos corps.
--C'est ma petite femme, disois-je à monsieur le curé.
--Vous êtes donc aussi mon petit mari! s'écria la petite fille en ouvrant
les yeux qu'elle avoit tenus longtemps fermés.
--J'y consens, lui dis-je, je serai ton petit mari, et tu seras ma petite
femme; voilà monsieur le curé qui y consentira aussi.
--De tout mon cœur, dit-il en riant.
--Et moi, dit monsieur Gaillot je m'offre à nourrir tous les enfants qui
viendront de ce mariage.
Pendant qu'ils se réjouissoient, nous nous réjouissions aussi; j'avois
repris ma petite femme, et je la baisois mieux que je n'avois encore
fait; nous ne proférions pas une parole, seulement quelquefois: «Mon
petit mari, mon cher cœur», et bien des soupirs.
--Voilà donc une affaire faite, dit madame Gaillot, voilà madame la
comtesse mariée; ses amants n'ont qu'à chercher fortune ailleurs.
Elle disoit cela malicieusement, à cause du chevalier d'Hanecourt qui ne
trouvoit pas le mot pour rire à tout ce que nous faisions.
Nous nous remîmes ensuite à notre séant, avec des petits manteaux fourrés
sur nos épaules; il commençoit à faire froid. Puis nous causâmes fort
gaîment, je leur lus mes lettres de Paris (on aime les nouvelles dans les
provinces), et on s'alla coucher.
Les jours suivants se passèrent aussi agréablement, ce fut une
plaisanterie perpétuelle sur notre petit mariage; monsieur et madame
Gaillot retournèrent à Bourges, et en parlèrent à tout le monde, et
lorsque madame de la Grise me vint voir:
--Comment, mon beau monsieur, me dit-elle en riant, vous épousez ma fille
sans me le dire.
--Au moins, lui dis-je, madame, ç'a été en bonne compagnie et en présence
de mon curé.
--Madame, me dit-elle, ma maison est prête, me voulez-vous faire le
plaisir de la venir voir? Il est jeudi, ce sera dimanche que je donnerai
à souper à monsieur l'intendant.
Je l'assurai que je serois chez elle le lendemain à trois heures après
midi; je n'y manquai pas, mais je ne ramenai point mademoiselle de la
Grise; je dis à sa mère qu'elle avoit la migraine, que je l'avois fait
coucher, et que dimanche nous irions dîner avec elle.
--Nous aurons, lui dis-je, assez de temps pour nous habiller, l'intendant
ne viendra chez vous qu'à huit heures du soir.
Je trouvai la maison fort bien disposée, une grande salle pour les
valets, la chambre de madame de la Grise pour le bal (on en avoit ôté le
lit), son cabinet qui étoit assez grand pour une retraite qui soulageroit
beaucoup la salle de bal, et sa chambre à coucher pour nous habiller.
J'approuvai tout, et m'en retournai à Crespon; j'y trouvai ma petite
femme qui fut aussi aise que moi.
Nous avions encore trois jours à être ensemble, et ils furent bien
employés, monsieur le curé nous tint compagnie les soirs; le chevalier
d'Hanecourt n'y vint point, il étoit malade ou faisoit semblant de
l'être; il étoit un peu jaloux.
Le dimanche, après avoir entendu la grand'messe, je montai dans mon
carrosse avec mademoiselle de la Grise et Bouju. Nous portâmes tout ce
qu'il falloit pour nous parer. Nos cheveux étoient frisés de la veille et
sous des papillottes.
Nous fîmes un dîner fort léger, tant nous avions envie de nous ajuster.
Je voulus absolument que Bouju coiffât mademoiselle de la Grise la
première, elle devoit être la reine du bal.
Quand elle fut tout à fait habillée et coiffée, je lui ôtai les boucles
d'oreilles de rubis que je lui avois données, et lui mis mes beaux
pendants d'oreilles de diamants; la mère se récria qu'elle ne le
souffriroit point, mais je lui dis si fortement qu'elle me désobligeroit,
qu'enfin elle y consentit. Je lui mis aussi dans les cheveux mes poinçons
de diamants. J'étois ravie de la voir si belle, et je la baisois de temps
en temps pour ma peine.
--Et vous, madame, dit mademoiselle de la Grise, vous n'aurez plus rien.
Il est vrai que vous êtes belle, vous n'avez pas besoin d'être ajustée.
Je mis aussi à ma petite femme douze ou quinze mouches; on n'en sauroit
trop mettre, pourvu qu'elles soient petites.
Pour moi, j'avois une fort belle robe, bien coiffée, un collier de
perles, des pendants d'oreilles de rubis; ils étoient faux, mais on les
croyoit fins: le moyen de croire que madame la comtesse qui avoit tant
de belles pierreries, en voulût porter des fausses?
Il y avoit douze dames priées au souper, et chacune devoit avoir un
cavalier pour la mener à la première courante.
A sept heures, tout étoit arrivé. Monsieur l'intendant ne vint qu'à huit;
on se tint jusques au souper dans le cabinet, et suivant que nous
l'avions projeté, nous récitâmes deux scènes de _Cinna_; la petite fille
les dit à merveille, et l'on convint que j'étois une bonne maîtresse,
mais aussi étoit-elle une bonne écolière.
On avoit mis deux tables dans la salle de bal, de douze couverts chacune,
servies toutes deux également; les dames s'étoient partagées. Le souper
fut fort bon.
A dix heures et demie, la compagnie repassa dans le cabinet, et l'on
rangea la salle de bal, on alluma les bougies, et le bal commença à onze
heures, la courante d'abord, et puis les petites danses.
On vint dire à minuit à madame de la Grise qu'il y avoit en bas des
masques qui demandoient à entrer; on en fut ravi. Il en parut deux bandes
fort propres, on les fit danser aussitôt, mais il y eut un masque qui se
distingua extrêmement: il avoit un habit magnifique et dansoit
parfaitement bien, personne ne le reconnoissoit. Je dansai souvent avec
lui, je mourois d'envie de le connoître; il ne voulut point ôter son
masque. Je le menai dans le cabinet et je le pressai tant quand nous
fûmes seuls, qu'il me fit voir le visage du chevalier d'Hanecourt.
J'avoue que cette galanterie me toucha, et je le priai de ne se point
démasquer, puisqu'il n'étoit venu au bal que pour moi; on ne l'eût jamais
deviné. Il avoit mis à son habit une année de son revenu. Il sortit sans
qu'on s'en aperçût, et retourna chez lui.
Nous dansâmes jusqu'à quatre heures, et madame de la Grise ne voulut
jamais souffrir que je m'en allasse à cette heure-là; elle avoit fait
mettre des draps blancs au lit de sa petite chambre, et j'y couchai. Elle
voulut absolument coucher avec sa fille dans le lit de sa femme de
chambre.
Je retournai le lendemain à Crespon, et soupai avec monsieur le curé et
le chevalier d'Hanecourt. Je traitai celui-ci mieux qu'à l'ordinaire et
lui fis assez d'amitiés; cela lui donna la hardiesse de s'ouvrir à
monsieur le curé sur le dessein qu'il avoit de m'offrir ses services. Il
me voyoit une jeune veuve assez bien faite et fort riche, il eût bien
voulu m'épouser.
Monsieur le curé qui étoit son ami, m'en fit la proposition, mais de fort
loin, et je la rejetai d'encore plus loin.
--Monsieur, lui dis-je, je suis heureuse et maîtresse de mes actions, je
ne veux point me rendre esclave; j'avoue que le chevalier est fort
aimable, je chercherai quelque occasion de lui faire plaisir, mais je ne
l'épouserai point.
Après cela, je lui dis que j'étois fâchée que le chevalier eût fait faire
un si bel habit pour l'amour de moi, et je lui donnai une bourse où il y
avoit cent louis d'or, en le priant de la mettre sur la table du
chevalier sans qu'il s'en aperçût, que s'il m'en parloit, je nierois
toujours la chose. Le curé loua ma générosité, et me dit que je ne
pouvois jamais mieux l'employer.
Il n'y avoit plus que trois semaines de carnaval, lorsqu'il arriva à
Bourges une troupe de comédiens; j'en fus bientôt avertie par madame la
lieutenante générale qui me pria à souper après la comédie; je n'y
manquai pas, et eus assez de plaisir.
Le sieur du Rosan qui faisoit le rôle d'amoureux, jouoit comme Floridor,
et il y avoit une petite fille de quinze ou seize ans, qui ne faisoit
que les suivantes et que je démêlai comme une très bonne comédienne. Tout
le reste des acteurs et des actrices étoit au-dessous du médiocre.
Dans les villes de province, on joue la comédie tous les jours. C'étoit
une affaire de retourner tous les soirs à Crespon; madame de la Grise me
proposa de passer le carnaval chez elle.
--Madame, me dit-elle, vous ne m'incommoderez point du tout, je couche
toujours dans ma petite chambre. Je vous donnerai la grande, et une
garde-robe pour vos femmes.
--Mais, répliquai-je, où couchera mademoiselle de la Grise?
--Belle demande, dit-elle en riant, avec son mari.
--J'accepte, répartis-je aussi en riant.
Cependant, tout le carnaval je m'acquittai de mon devoir sans que la
petite fille se doutât de rien; elle étoit dans l'innocence, mais ce
n'étoit plus le temps de la petite Montfleury.
J'allai chez moi le lendemain, et donnai ordre qu'on m'apportât tous les
jours à Bourges des chapons gras qu'on élevoit dans ma basse-cour, des
légumes du potager, et des fruits d'hiver, dont j'avois une bonne
provision; cela ne laissoit pas de faire plaisir à la cuisine de madame
de la Grise.
Nous allions tous les jours à la comédie; au bout de deux ou trois jours,
j'envoyai quérir du Rosan, et lui dis que la petite comédienne étoit
capable de jouer les grands rôles.
--Il est vrai, madame, me dit-il, mais nos premières comédiennes n'y
consentiront jamais, si vous ne vous servez de votre autorité.
J'en parlai à monsieur l'intendant qui les en pria fort honnêtement, et
le jour suivant, mademoiselle Roselie (c'étoit son nom) fit le rôle de
Chimène dans _le Cid_; elle s'en acquitta fort bien.
La petite fille me plaisoit, elle étoit fort jolie, j'étois née pour
aimer des comédiennes. Je la fis venir chez moi, et lui donnai des avis.
--Ma belle, lui dis-je, il y a des endroits où il faut prononcer les vers
fort vite, et d'autres fort doucement; il faut changer de ton, tantôt
haut et tantôt bas; vous bien mettre dans la tête que vous êtes Chimène,
ne point regarder les spectateurs, pleurer quand il le faut, ou du moins
en faire semblant.
Je pratiquai devant elle les leçons que je lui donnois, elle connut
bientôt que j'étois maîtresse passée. Dès le lendemain, je reconnus à sa
manière de jouer que j'y avois mis la main, sa tante et tous les
comédiens me remercièrent.
--C'est un trésor, leur dis-je, que vous aviez chez vous sans le
connoître, et ce sera peut-être la meilleure comédienne de son siècle.
Les applaudissements du public les assuroient de la même chose, et leurs
parts qui augmentoient tous les jours les persuadoient encore mieux. La
petite fille étoit ravie de se voir princesse, et fêtée de tout le monde.
L'archevêque de Bourges arriva dans ce temps-là; il étoit de la maison
de***, bon homme, nullement magicien, réglé dans sa conduite, mais il
aimoit tous les plaisirs innocents. Mme la lieutenante générale me mena
chez lui; il me reçut à merveille, et me parla de ma maison dont on lui
avoit fait une peinture un peu flattée. Il me promit de la venir voir, et
je le priai de me faire cet honneur-là.
Le dimanche gras, j'allai à Crespon préparer tout pour le recevoir; mes
appartements étoient assez bien meublés, mais je fis dresser un théâtre
en forme, dans une chambre où il devoit y avoir plus de cent bougies
allumées; je voulois donner la comédie au bon évêque sans qu'il en sût
rien; je fis avertir secrètement les comédiens.
Il arriva le dimanche à quatre heures, il faisoit un assez beau soleil,
je les fis entrer seulement dans le parterre, le froid nous chassa
bientôt à la maison, toutes les dames de Bourges s'y étoient rendues. Je
menai monseigneur dans la salle de la comédie, et le fis asseoir dans un
fauteuil, presque malgré lui:
--Vous êtes à la campagne, monseigneur, lui dîmes-nous; ceci est sans
conséquence.
La comédie commença, il ne put s'en dédire; d'ailleurs c'étoit
_Polyeucte_, une comédie sainte; il fut tout rassuré.
La petite Roselie fit Pauline, et charma toute la compagnie. Le bon
archevêque la fit venir, il avoit grande envie de la baiser, mais il
n'osa. Je le fis pour lui, je commençois à l'aimer sérieusement et la
regardois comme mon ouvrage.
Le souper suivit la comédie et fut bon et fort long, on y but la santé de
l'archevêque; il étoit minuit quand on retourna à la ville, il n'y eut
que madame de la Grise qui demeura avec sa fille.
Je l'avois priée, et j'avois mes petites raisons pour cela, de donner son
carrosse pour ramener les comédiens, après qu'ils eurent bien soupé, le
mien n'eût pas suffi; je lui donnai à mon tour le lit de ma grande
chambre, mais pour le coup, je fus prise pour dupe, elle fit coucher sa
fille avec elle, et je n'eus garde d'insister.
Le lendemain, je retournai à Bourges avec elles, sous prétexte d'aller
remercier l'archevêque, mais en effet pour voir Roselie que j'avois bien
envie de posséder trois ou quatre jours toute seule à Crespon.
J'allai pour cela à la comédie deux heures avant qu'elle commençât; tous
les comédiens et comédiennes me vinrent remercier, ils étoient charmés de
Roselie.
Je pris sa tante à part, et lui dis qu'il ne falloit pas la tuer en la
faisant jouer tous les jours et que tout au plus elle ne pouvoit jouer
que deux fois la semaine, faisant les grands rôles et ayant quelquefois à
dire cinq ou six cents vers.
--Je le vois bien, madame, me dit la bonne tante, mais nos camarades ne
songent qu'à gagner de l'argent, et quand elle joue, il y a bien plus de
monde.
--Donnez-la-moi, lui dis-je, il est aujourd'hui dimanche, je vous la
ramènerai jeudi, et à l'avenir, croyez-moi, ne la faites jouer que le
dimanche et le jeudi, cela la reposera. Je vous promets même de lui faire
répéter son rôle, elle n'en fera pas plus mal.
Elle me remercia fort, et je menai sa nièce coucher à Crespon.
On peut croire aisément qu'elle coucha avec moi. Je la caressai de mon
mieux, et la voulus mettre d'abord sur le pied de mademoiselle de la
Grise, mais elle résista.
Elle étoit véritablement fort sage, je le vis bien dans la suite, mais
elle étoit mieux instruite que la petite de la Grise: une comédienne à
seize ans en sait plus qu'une fille de qualité à vingt. Je la pressai,
elle m'avoit obligation, et voyoit bien que je l'aimois, je lui promis de
ne l'abandonner jamais. Je la tenois entre mes bras et la baisois de tout
mon cœur, nos bouches ne pouvoient se quitter, nos deux corps n'en
faisoient qu'un.
--Fiez-vous à moi, lui disois-je; vous voyez, mon petit cœur, que je me
fie à vous; mon secret, le repos de ma vie est entre vos mains.
Elle ne répondoit point et soupiroit; je la pressois de plus en plus, je
sentois que sa résistance mollissoit, je redoublai mes efforts, et
achevai cette sorte de combat où le vainqueur et le vaincu se disputent
l'honneur du triomphe.
Il me sembloit que j'avois encore plus de plaisir avec elle qu'avec
mademoiselle de la Grise, la condition et l'innocence de l'une étoient
bien remplacées par la gentillesse de l'autre qui avoit tous les
agréments de la coquetterie.