n'étoient pas fort aisés. Le curé m'amena le chevalier d'Hanecourt qui me
parut un esprit doux et médiocre, mais il étoit beau comme le jour, et le
savoit bien. Il avoit été mousquetaire et avoit fait trois ou quatre
campagnes; le métier lui avoit semblé rude, et depuis deux ans il s'étoit
remis à prendre des lièvres. Il fit d'abord le passionné, mais je ne
tâtai point de ses mines, et crus qu'il ne me trouvoit belle que parce
que j'étois riche; je le traitai pourtant fort honnêtement et souffris
ses assiduités.
Quand ma maison fut rangée, j'allai à Bourges. J'affectai d'avoir un
habit fort honnête, mais fort simple, des dentelles médiocres, point de
diamants, des boucles d'oreilles d'or, une coiffure fort modeste, des
coiffes que je n'ôtai point dans mes visites, des rubans noirs, point de
mouches.
J'allai descendre chez monsieur et madame Gaillot, qui me menèrent chez
monsieur du Coudray, lieutenant général. C'étoit un homme fort laid, mais
de bonne mine, et qui avoit beaucoup d'esprit; il me reçut avec de
grandes distinctions, et me présenta sa femme et sa fille. La femme avoit
cinquante ans, et on voyoit bien qu'elle avoit été belle; la fille en
avoit quinze ou seize, un petit pruneau relavé, mais si vive, de si bonne
humeur, qu'elle en étoit fort aimable.
Pendant que j'y étois, il vint une visite. C'étoit la marquise de la
Grise avec sa fille qui me parut fort jolie. Je n'eus pas le temps de
l'examiner, la nuit alloit tomber, je revins chez moi.
Je fis grande amitié avec la lieutenante générale qui me rendit ma visite
dès le lendemain; j'eus le plaisir de lui montrer les appartements
tournés et meublés autrement qu'elle ne les avoit vus.
Ma grande chambre étoit magnifique: une tapisserie de Flandre des plus
fines, un lit de velours incarnat avec des franges d'or et de soie, des
sièges de commodité que j'avois fait de mes vieilles jupes, une cheminée
de marbre; il n'y manquoit que des miroirs, mais j'en eus de fort beaux
quinze jours après.
Madame la marquise du Tronc mourut dans son château, à trois ou quatre
lieues de Bourges; ses meubles furent vendus, et j'achetai à fort bon
marché deux trumeaux de glace, deux glaces de cheminée, un grand miroir
et un chandelier de cristal.
On peut juger que ma chambre en fut bien parée. J'avois de plain-pied une
antichambre, une grande chambre, un cabinet et une galerie dans le retour
sur le jardin, et dans le double du bâtiment, une chambre à coucher, un
petit oratoire et deux gardes-robes, avec un degré de dégagement. De
l'autre côté de l'escalier étoit une salle à manger avec un petit degré
qui montoit de la cuisine. J'avois aussi un appartement bas que je
destinai aux hôtes, sans compter un corridor qui régnoit le long du
bâtiment, où il y avoit cinq ou six chambres avec de bons lits; je ne
parle point des chambres des valets ni des écuries où il ne manquoit
rien.
Je menai madame la lieutenante générale par toute la maison, et lui
donnai un fort bon dîner, quoiqu'elle ne fût venue qu'à midi et demi,
afin que je ne fisse rien d'extraordinaire. Elle me pria de lui faire
l'honneur de venir dîner chez elle le jeudi suivant, et me dit qu'elle y
feroit trouver les principales dames de la ville, qui mouroient d'envie
de me voir.
Je me rendis au jour marqué, mais je crus devoir mettre mes plus beaux
atours; je n'avois encore paru à Bourges que fort négligée.
Je mis un corps de robe d'une étoffe à fond d'argent et brodée de fleurs
naturelles, une grande queue traînante, la jupe de même; ma robe étoit
rattachée des deux côtés avec des rubans jaune et argent et un gros nœud
par derrière pour marquer la taille; mon corps étoit fort haut et
rembourré par-devant, pour faire croire qu'il y avoit là de la gorge, et
effectivement j'en avois autant qu'une fille de quinze ans.
On m'avoit mis dès l'enfance des corps qui me serroient extrêmement et
faisoient élever la chair, qui étoit grasse et potelée. J'avois eu aussi
fort grand soin de mon col que je frottois tous les soirs avec de l'eau
de veau et de la pommade de pieds de mouton, ce qui rend la peau douce
et blanche.
J'étois coiffée avec mes cheveux noirs à grosses boucles, mes grands
pendants d'oreilles de diamants, une douzaine de mouches, un collier de
perles fausses plus belles que les fines, et d'ailleurs, en me voyant
tant de pierreries, on n'eût jamais cru que j'eusse voulu rien porter de
faux.
J'avois changé à Paris ma croix de diamants, que je n'aimois point,
contre cinq poinçons que je mettois dans mes cheveux; ma coiffure étoit
garnie de rubans jaune et argent, ce qui faisoit fort bien avec des
cheveux noirs, point de coiffe, nous étions au mois de juin, un grand
masque qui me cachoit toutes les joues, de peur de hâle, des gants
blancs, un éventail, voilà ma parure; on n'eût jamais deviné que je
n'étois pas une femme.
Je montai dans mon carrosse, avec madame Bouju à onze heures et demie,
pour aller à Bourges; j'arrivai chez madame la lieutenante générale qui
alloit monter en carrosse; elle voulut, en me voyant, remonter chez elle,
mais je l'en empêchai quand je sus qu'elle alloit à la messe à l'église
cathédrale; c'étoit la messe des paresseuses, toutes les belles de la
ville y étoient et tous les galants; je montai dans son carrosse et nous
y allâmes.
On me regarda tant et plus; ma parure, ma robe, mes diamants, la
nouveauté, tout attiroit l'attention. Après la messe, nous passâmes entre
deux haies pour aller à notre carrosse, et j'entendis plusieurs voix dans
la foule qui disoient: «Voilà une belle femme»; ce qui ne laissoit pas
que de me faire plaisir.
La compagnie priée nous attendoit au logis; monsieur le lieutenant
général me vint donner la main à la descente du carrosse, et je trouvai
dans l'appartement la marquise de la Grise et sa fille, monsieur et
madame Gaillot et l'abbé de Saint-Siphorien, qui avoit une abbaye à deux
lieues de Bourges; c'étoit un vieillard qui avoit beaucoup d'esprit, et
qui se sentoit encore de la galanterie du temps passé.
--Madame, me dit-il, on m'en avoit beaucoup dit, et j'en trouve encore
davantage.
Je répondis à ces civilités, et embrassai madame de la Grise qui me parut
bonne femme; elle n'avoit pas plus de quarante ans et ne faisoit point la
belle; tout son amour-propre s'étoit tourné sur sa fille qui le méritoit
bien.
C'étoit de ces petites beautés fines qui n'ont que la cape et l'épée, de
petits traits, un beau teint, de petits yeux pleins de feu, la bouche
grande, les dents belles, les lèvres incarnates et rebordées, les cheveux
blonds, la gorge admirable, et quoiqu'elle eût seize ans, elle n'en
paroissoit que douze. Je la caressai fort, elle me plut, je la baisai
cinq ou six fois de suite, la mère étoit ravie; je raccommodai sa
coiffure qui n'étoit pas de bon air, je lui dis avec amitié qu'elle
montroit trop sa gorge, et je lui montrai à attacher sa collerette un peu
plus haut; la pauvre mère n'avoit point la parole pour me remercier.
--Madame, lui dis-je, j'ai auprès de moi une femme qui m'a élevée, qui
est fort adroite, c'est elle qui me coiffe, et il me semble qu'on me
trouve assez bien.
Toute la compagnie s'écria qu'on ne pouvoit pas être mieux coiffée, et
qu'on voyoit bien que je venois de Paris où les dames ont le bon air.
--Ce n'est pas, ajoutai-je, que je ne sache me coiffer toute seule; on
est quelquefois paresseuse, mais c'est un grand avantage à une demoiselle
de se passer quand elle veut de sa femme de chambre.
--Madame, dis-je à madame de la Grise, si vous voulez me confier
mademoiselle votre fille pour huit jours, je vous réponds qu'elle saura
se coiffer parfaitement. Je lui ferai étudier ce joli métier-là trois
heures par jour, je ne la quitterai pas de vue, elle couchera avec moi et
sera ma petite sœur.
Madame de la Grise me dit qu'elle auroit l'honneur de me voir chez moi
pour me remercier de toutes les bontés que j'avois pour sa fille; je
n'insistai pas davantage.
On vint dire qu'on avoit servi, nous étions douze à table; la chère fut
grande, assez mal servie, le mari et la femme donnoient à tous moments
des ordres quelquefois différents; c'étoit une criaillerie perpétuelle.
Pour moi, je parlois à mes gens en particulier, et puis je ne les
regardois plus; tout alloit comme il pouvoit, et ordinairement tout
alloit bien.
Après le dîner, on but chacun un petit coup de rossolio de Turin; on ne
connoissoit alors ni café ni chocolat; le thé commençoit à naître.
On passa à quatre heures dans un grand cabinet où la musique nous
attendoit; elle étoit composée d'un théorbe, d'un dessus, d'une basse de
viole et d'un violon; une demoiselle jouoit du clavecin et prétendoit
accompagner, mais elle le faisoit fort mal, ce n'étoit pas sa faute,
elle s'en étoit défendue autant qu'elle avoit pu. L'organiste de la
cathédrale, qui devoit faire ce personnage, étoit malade, et madame la
lieutenante vouloit absolument un concert bon ou mauvais. Il commença et
visa d'abord au charivari. Je ne pus m'empêcher de donner quelques avis à
la demoiselle que son clavecin étoit d'un demi-ton trop bas, qu'il
falloit faire des pauses et observer des silences en de certains
endroits; mes avis ne furent pas inutiles, elle n'en savoit pas assez
pour en profiter.
--Mais, madame, me dit le vieil abbé de Saint-Siphorien, vous parlez
comme si vous saviez parfaitement la musique; mettez-vous là et
accompagnez.
La pauvre demoiselle sortit aussitôt de sa place, et tout le monde me
pressa tant, que je la pris.
Je voulus d'abord donner quelques idées de ma capacité, et je jouai
quelques préludes de fantaisie et la _Descente de Mars_, où il faut
beaucoup de légèreté de main; tous les musiciens virent bien à qui ils
avoient affaire et me prièrent de régler leur concert. Je n'y eus pas
grande peine, j'accompagnois à livre ouvert toutes sortes de musique,
même italienne. Le concert joua juste et de mouvement, et il étoit huit
heures qu'on ne croyoit pas qu'il en fût six; madame Bouju vint m'avertir
que mon carrosse étoit prêt.
Je n'aimois pas à me mettre à la nuit avec mes pierreries, je pris congé
de la compagnie et les priai de me venir voir, ils me le promirent.
Je ne croyois pas qu'ils me tiendroient si tôt parole. Je les vis arriver
le lendemain à midi dans un grand et vieux carrosse de la marquise de la
Grise; il en sortit elle et sa fille, monsieur le lieutenant général, sa
femme et sa fille, et l'abbé de Saint-Siphorien. Il étoit bon homme, et
tout le monde vouloit l'avoir.
Je vis leur carrosse par la fenêtre. J'étois véritablement dans mon
négligé: une robe de chambre de taffetas incarnat, un fichu, une échelle
de rubans blancs, des cornettes à dentelles avec des rubans incarnat sur
la tête, pas une mouche, mes petites boucles d'or; je descendis en bas et
les reçus avec la même joie que si j'avois été bien parée.
--Mesdames, leur dis-je, vous m'aurez vue de toutes les façons.
--Je ne sais, madame, dit le vieil abbé, laquelle de toutes ces façons
vous est le plus avantageuse, mais je sens bien qu'il y a quarante ans
j'aurois mieux aimé la bergère que la princesse.
On se mit à rire. Je proposai d'aller dans le jardin, et je les menai
jusqu'au bois, afin de donner le temps à mon cuisinier de mettre à la
broche; une demi-heure après, on nous vint dire qu'on avoit servi; le
dîner fut petit et bon.
--Vous n'avez, mesdames, leur dis-je, que le nécessaire, vous en
trouverez toujours autant, j'ai envie que vous y reveniez souvent.
Je trouvai mademoiselle de la Grise plus jolie que jamais, et sous
prétexte de lui montrer quelque chose sur le clavecin, je l'entretins en
particulier.
--Ma belle enfant, lui dis-je, vous ne m'aimez point.
Elle se jeta à mon col, au lieu de me répondre.
--Parlez-moi avec franchise, seriez-vous bien aise de venir passer huit
jours avec moi?
Elle se mit à pleurer et m'embrassa avec tant de tendresse, que je connus
bien que son petit cœur était touché.
--Mais, lui dis-je, madame votre mère y consentira-t-elle?
--Ma chère mère en meurt d'envie, mais elle n'oserait vous en parler,
elle a peur que tout ce que vous avez dit là-dessus ne soit un
compliment.
--Eh bien! ma chère enfant, lui dis-je en la baisant de tout mon cœur,
je ferai tomber le discours sur votre coiffure, et nous verrons ce
qu'elle dira.
Nous rentrâmes aussitôt où étoit la compagnie, et sous prétexte de
quelque ordre que j'avois à donner, je fis le bec à madame Bouju qui un
moment après passa par la chambre où nous étions pour aller à ma
garde-robe; je l'appelai et lui dis:
--Madame, voyez un peu la coiffure de mademoiselle de la Grise; comment
la trouvez-vous?
Elle la tourna et dit:
--En vérité, madame, c'est dommage qu'une si belle personne, et qui a de
si beaux cheveux, soit si mal coiffée à l'air de son visage.
Elle nous fit remarquer ensuite qu'elle avoit trop de cheveux sur le
front, et que les boucles qui accompagnoient son visage l'offusquoient et
cachoient ses belles joues. Je pris la parole et dis à madame de la
Grise:
--Vous voulez bien que je vous envoie demain madame Bouju pour coiffer
Mademoiselle de la Grise? vous verrez quelle différence il y aura.
Le vieil abbé interrompit et me dit:
--Est-il juste, madame, que vous vous priviez de vos gens? Vous offrîtes
hier à madame de la Grise de garder sa fille pendant huit jours, et de la
rendre savante en coiffure.
--Si madame la comtesse, dit madame la lieutenante générale, m'en offroit
autant pour ma fille, je la prendrois au mot.
--Et moi, dit la petite fille, j'en serois bien aise.
--Ah! madame, s'écria madame de la Grise, n'allez pas sur notre marché!
--Mes belles demoiselles, leur dis-je en riant, je garderai chez moi
celle qui m'aimera le mieux.
--C'est moi! c'est moi! s'écrièrent-elles toutes deux en même temps, en
se jetant à mon col; leur petite dispute réjouit fort toute la compagnie.
--Ne vous fâchez point, leur dis-je, nous avons de quoi vous contenter
toutes deux l'une après l'autre.
Je parlois ainsi afin de faire croire que je les aimois également.
--Il est juste, dit madame de la Grise, que ma fille passe la première,
et la voilà toute prête.
--Je n'en suis point jalouse, dit la lieutenante générale, pourvu que la
mienne ait son tour.
--Comme il vous plaira, leur dis-je; je les aime fort toutes deux, et
serai ravie de leur rendre un petit service.
Il fut résolu que mademoiselle de la Grise demeureroit chez moi, et que
mademoiselle du Coudray y viendroit après faire le même apprentissage.
Ces dames s'en retournèrent à Bourges, et dès le soir on apporta à
mademoiselle de la Grise ses coiffures et du linge. J'envoyai chercher
monsieur le curé pour souper avec nous; il amena le chevalier
d'Hanecourt, et je leur présentai ma petite pensionnaire qui rioit aux
anges; après le souper je renvoyai le curé et le chevalier.
J'avois impatience de me coucher, et je crois que la petite fille en
avoit aussi bonne envie que moi. Madame Bouju la coiffa de nuit et la fit
coucher la première dans mon lit, à la petite ruelle; je vins peu de
temps après, et dès que je fus couchée, je lui dis:
--Approchez-vous, mon petit cœur.
Elle ne se fit pas prier, et nous nous baisâmes d'une manière fort
tendre; nos bouches étoient collées l'une sur l'autre. Je tins longtemps
la petite fille entre mes bras, et baisai sa gorge qui étoit fort belle;
je lui fis mettre aussi la main sur le peu que j'en avois, afin qu'elle
fût encore plus rassurée que j'étois femme; mais je n'allai pas plus loin
le premier jour, je me contentai de voir qu'elle m'aimoit de tout son
cœur.
Le lendemain nous eûmes plusieurs visites du voisinage; la petite fille
s'ennuyoit et me disoit tout bas:
--Ma belle dame (c'est le nom qu'elle s'avisa de me donner), que je
trouve le journée longue!
J'entendis ce qu'elle vouloit dire. Dès que nous fûmes couchées, il ne
fallut pas lui dire de s'approcher, elle pensa me manger de caresses; je
crevois d'amour et je me mis en devoir de lui donner de véritables
plaisirs. Elle me dit d'abord que je lui faisois mal, et puis elle fit un
cri qui obligea madame Bouju de se lever pour voir ce que c'étoit. Elle
nous trouva fort près l'une de l'autre; la petite pleuroit, et toutefois
elle eut le courage de dire à Bouju:
--Madame, c'est une crampe à quoi je suis sujette, qui m'a fait bien du
mal.
Je la baisai de tout mon cœur, et ne quittois point prise.
--Ah! quelle douleur! s'écria-t-elle encore.
--Mademoiselle, dit Bouju qui étoit une vieille narquoise, cela passera,
et vous serez bien aise quand vous ne sentirez plus de mal.
En effet le mal étoit passé, et les larmes de douleur devinrent des
larmes de plaisir; elle m'embrassoit de toute sa force et ne disoit mot.
--M'aimes-tu bien, mon petit cœur? lui dis-je.
--Hélas! oui; je ne me sens pas, je ne sais ce que je fais.
M'aimerez-vous toujours, ma belle dame?
Je lui répondis par cinq ou six baisers fort humides, et je recommençai
la même chanson; elle ne nous donna pas tant de peine que la première
fois, la petite fille ne cria plus, elle fit seulement de longs soupirs
qui venoient de son cœur; nous nous endormîmes.
Nos plaisirs ne nous faisoient pas oublier ce que nous avions promis à la
mère. Bouju s'appliqua à lui apprendre à se coiffer, mais je lui dis de
faire filer ses leçons au moins quinze jours. Je commençois à craindre de
perdre de vue ma petite amie, et je ne songeois qu'avec dédain à celle
qui lui devoit succéder.
Trois jours après, madame de la Grise vint dîner avec nous. J'avois dit
à la petite fille qu'il ne falloit pas lui dire que nous nous aimions
tant; elle m'avoit répondu:
--Oh! que je n'ai garde, ma belle madame, de dire à ma chère mère les
plaisirs que nous avons ensemble; elle seroit jalouse, car nous couchons
presque toujours ensemble et nous ne sommes pas si aises; j'aime pourtant
bien ma chère mère, mais j'aime encore mieux et mille fois davantage la
belle madame.
L'innocence de cette pauvre enfant me faisoit plaisir et un peu de peine,
mais je rejetois bien loin une pensée qui eût troublé ma joie.
Madame de la Grise trouva sa fille fort bien coiffée, mais elle n'eut pas
le plaisir de la voir à la besogne.
--Madame, lui dis-je, demeurez avec nous le reste de la journée, et vous
verrez demain comment elle s'y prend; mon lit est grand, nous coucherons
ensemble, et la petite couchera avec Bouju.
Elle se fit un peu prier et y consentit, puis j'en fus assez fâchée,
c'étoit une nuit perdue, mais d'un autre côté, cela établissoit
merveilleusement la confiance de la mère. Nous dînâmes, nous nous
promenâmes dans le parc, et le soir après souper je fis dire des vers à
mademoiselle de la Grise.
J'étois bonne comédienne, c'étoit mon premier métier.
--J'ai choisi, dis-je à la mère, une comédie sainte (c'est _Polyeucte_),
elle n'y verra que de bons sentiments.
La petite fille disoit les vers assez mal, mais j'avois connu qu'avec un
peu d'application, elle les diroit aussi bien que moi; elle les
entendoit, et il suffit d'entendre pour bien prononcer.
Madame de la Grise ne pouvoit se lasser de me remercier; je lui fis de
petites confidences sur sa fille, qu'elle ne se tenoit pas assez droite,
qu'elle étoit malpropre, qu'elle ne rangeoit pas ses hardes, afin qu'elle
lui en fît de petites réprimandes; cela faisoit merveille et lui faisoit
connaître que je voulois son bien et que je n'en étois pas coiffée.
Nous soupâmes et nous nous couchâmes; on avoit seulement mis des draps
blancs pour madame de la Grise. Quand nous fûmes couchées, je m'approchai
d'elle, je la baisai deux ou trois fois, et puis me mis à ma ruelle, en
lui disant:
--Dormons... C'est ainsi, madame, lui dis-je, que j'en use avec votre
enfant, et je vous assure qu'elle dort comme un sabot; elle fait de
l'exercice toute la journée, court dans le jardin avec Angélique, il faut
bien que cela dorme.
Le lendemain, le pauvre mère fut ravie quand elle la vit tourner une
boucle avec une adresse surprenante. Bouju lui disoit:
--Je vous assure, madame, que dans quinze jours, mademoiselle en saura
autant que moi.
Nous dînâmes, et madame de la Grise s'en alla et nous fit grand plaisir.
--Que nous nous baiserons ce soir! disait la petite. Il me semble qu'il y
a dix ans que je n'ai embrassé la belle madame.
Dès que nous eûmes soupé, nous nous couchâmes; il falloit bien
récompenser le temps perdu. Nous prîmes nos plaisirs ordinaires, la
pauvre enfant n'y entendoit pas finesse.
Quatre ou cinq jours après, la lieutenante générale, sa fille, madame de
la Grise et le bon abbé vinrent dîner avec nous et y passèrent la
journée. La petite du Coudray qui avoit beaucoup d'esprit, disoit
continuellement:
--En vérité, mademoiselle de la Grise est bien longtemps à apprendre à
coiffer: il me semble que j'aurois croqué cela en quatre leçons; on ne
demandoit que huit jours, et il y en a plus de quinze.
Elle croyoit avancer ses affaires, et les reculoit; j'aurois voulu
qu'elle eût été bien loin, j'aimois ma petite amie, et pour elle, je ne
l'aimois point du tout.
Nous fûmes encore trois semaines dans les plaisirs, mademoiselle de la
Grise se coiffoit parfaitement bien; je la menai à sa mère, mais je
voulus qu'elle se coiffât toute seule ce jour-là, sans que Bouju y mît la
main, et avant que de partir, je lui mis aux oreilles de petites boucles
d'un seul rubis entouré de douze petits diamants, elles étoient fort
jolies.
--Je vous ferois bien un plus beau présent, lui dis-je, mais, mon petit
cœur, on en parleroit.
Madame de la Grise fut charmée; elle la montroit à tout le monde et
assuroit sur ma parole qu'elle s'étoit coiffée toute seule; elle faisoit
quelque façon de lui laisser prendre les petites boucles.
--C'est une bagatelle, lui dis-je, je les avois étant fille, elles ne me
conviennent plus.
Madame la lieutenante générale lui dit en riant:
--Si madame la comtesse en donne autant à ma fille, j'en serai bien aise.
C'étoit me l'offrir, il fallut bien la prendre, j'y étois engagée. Je
l'emmenai avec moi, et la gardai seulement huit jours; Bouju lui apprit à
coiffer si prodigieusement vite, que j'en étois étonnée.
C'étoit un petit esprit vif, ardent, qui se coiffoit le matin, et au lieu
de s'aller promener, se décoiffoit l'après-dînée, pour se recoiffer le
soir; elle couchoit avec moi, je la baisois en nous couchant, je recevois
ses petites caresses, mais je ne me hasardois à rien avec elle. Outre
qu'elle n'étoit pas si aimable que mademoiselle de la Grise, je la
trouvois plus fine et peut-être plus instruite. Elle n'eût jamais cru
comme Agnès qu'on fait les enfants par l'oreille. Elle étoit flatteuse au
point, et je l'aurois peut-être aimée si je n'eusse pas vu l'autre.
Enfin, au bout de huit jours, je la ramenai à Bourges, triomphante; elle
savoit fort bien se coiffer, et croyoit avoir gagné une bataille, d'avoir
appris en si peu de temps. Sa mère prit part à son triomphe.
Mademoiselle de la Grise avouoit qu'il lui avoit fallu un mois pour en
apprendre autant:
--Vous savez bien ce qui en est, ma belle madame, me disoit-elle en
particulier, mais je me soucie peu que tout le monde me trouve une
sotte, pourvu que vous pensiez autrement.
On me vint dire, deux jours après, que monsieur l'intendant étoit arrivé
à Bourges pour faire le répartement des tailles; il s'appeloit monsieur
de la Barre, il avoit été intendant d'Auvergne, et prit ensuite l'épée,
fit de belles actions à la guerre, et devint vice-roi du Canada, où il
est mort.
Je crus qu'il étoit de mon devoir et de mon intérêt de l'aller voir. J'y
allai habillée fort modestement, j'avois seulement mes boucles d'oreille
de diamants et trois ou quatre mouches.
La lieutenante générale me présenta, il me reçut à merveille, on lui
avoit déjà parlé de moi.
Trois ou quatre jours après, la lieutenante générale m'avertit dès le
matin qu'il devoit me venir voir le lendemain, et qu'il l'avoit priée
d'être de la partie.
Je lui préparai une petite fête. Je mis ce jour-là le plus bel habit que
j'eusse. Je me coiffai avec des rubans jaune et argent, mes grands
pendants d'oreilles, un collier de perles, une douzaine de mouches, je
n'oubliai rien à mon ajustement.
Il arriva à midi, avec le lieutenant général, sa femme et sa fille; dès
que je vis son carrosse dans l'avenue, je descendis en bas pour le
recevoir; les intendants sont les rois des provinces, on ne sauroit leur
faire trop d'honneur.
Il parut surpris de la beauté de ma maison et de la propreté de mes
meubles. Je lui proposai d'aller faire un tour de jardin en attendant
qu'on servît. Monsieur le curé et monsieur le chevalier d'Hanecourt
m'aidèrent à faire les honneurs.
Une demi-heure après, nous retournâmes à la maison, et nous vîmes arriver
madame et mademoiselle de la Grise, avec l'abbé de Saint-Siphorien. On se
mit à la table, la chère fut grande et délicate, tout étoit bon.
Nous passâmes dans mon cabinet, où la musique étoit toute prête. J'avois
fait venir les musiciens de Bourges, et je me mis au clavecin pour
accompagner.
--Comment, dit monsieur l'intendant, madame la comtesse en est aussi?