J'étois venue toute seule sans la petite Dany. Le saint cardinal en fut

peut-être fâché, et me dit que je devenois coquette, mais qu'il me le

pardonnoit à cause des bonnes œuvres que je faisois.

Il s'étoit peut-être aperçu que je montrois mon corps de moire d'argent,

qu'il n'avoit point vu l'autre fois, et que j'avois de plus beaux

pendants d'oreilles et sept ou huit mouches. Je devins rouge comme du

feu.

--Au moins, me dit-il tout bas, si vous êtes coquette, vous êtes modeste;

l'un passera pour l'autre.

Je lui fis une profonde révérence, et m'en allai. Il vint quinze jours

après à Saint-Médard; monsieur le curé m'en avertit, je me rendis à la

descente de son carrosse.

Il voulut bien aller à pied visiter la maison que je voulois louer pour

les petits orphelins, et la trouva commode; il fit deux rues à pied, et

s'étant aperçu que ma robe et mes jupes traînoient à terre, il voulut

absolument qu'un de mes laquais prît mes queues, quoique je m'en

défendisse par respect.

Je n'étois pas tombée dans la même faute qu'à sa dernière audience, et je

n'avois ni mouches ni pendants d'oreilles.

--Monseigneur, répondis-je, j'attendois Votre Éminence.

Il se mit à rire, et ne laissa pas de louer fort mon habillement.

--Il seroit à souhaiter, dit-il tout haut, que toutes les dames fussent

habillées aussi modestement.

Il y en avoit là plus d'une qui pensoient en elles-mêmes que quand il n'y

étoit pas je faisois un peu plus la belle. L'établissement des orphelins

réussit et va fort bien.

Peut-on s'imaginer que quelque chose eût pu troubler une vie si

délicieuse? Ce fut monsieur Mansard, surintendant des bâtiments, qui,

par amitié, vint m'avertir que cinq ou six personnes avoient demandé mon

appartement au Luxembourg, en disant au roi que je ne m'en souciois

point, et que j'avois une maison au faubourg Saint-Marceau, où je

demeurois toujours, qu'il m'avoit défendu plusieurs fois, mais qu'à la

fin il succomberoit, à moins que je ne revinsse loger au Luxembourg.

Je l'ai cru, et m'en suis bien repentie depuis; je revins dans cette

malheureuse maison et j'allai le soir chez monsieur Terrac, où l'on joue

continuellement; je rejouai et perdis des sommes immenses, je perdis tout

mon argent et ensuite mes pendants d'oreilles et mes bagues; il n'y eut

plus moyen de faire la belle.

La rage me prit, je vendis ma maison du faubourg Saint-Marceau, je la

perdis; je ne songeai plus à m'habiller en femme, et m'en allai voyager

pour cacher ma misère et ma honte, et tâcher de dissiper mon chagrin.

Je mis avant que de partir la pauvre petite Dany dans une communauté où

elle se conduisit à merveille; elle se fit deux ans après religieuse, et

je payai sa dot.

[Illustration: déco]

III

LES INTRIGUES DE L'ABBÉ AVEC LES PETITES ACTRICES MONTFLEURY ET

MONDORY[4]

Je ne doute point, madame, que l'histoire de la marquise de Banneville ne

vous ait fait plaisir: j'ai été ravie de me voir en quelque façon

autorisée par l'exemple d'une personne si aimable; j'avoue pourtant que

son exemple ne doit pas tirer à conséquence. La petite marquise pouvoit

bien faire des choses qui m'étoient défendues, sa prodigieuse beauté la

mettant à l'abri de tout. Mais pour revenir à mes aventures

particulières, nous demeurâmes encore cinq ou six jours à la campagne; il

fallut enfin la quitter pour retourner à Paris et au palais. La

présidente ramena la petite Montfleury à son père, et lui fit promettre

de l'envoyer quelquefois souper chez elle, et coucher quand il seroit

trop tard. Cela arrivoit souvent: le carrosse de la présidente la

ramenoit le lendemain matin, et il n'y paroissoit pas.

[4] Il y a certainement entre ce chapitre et le précédent une

lacune causée par la destruction d'un des fragments du manuscrit

original. C'est l'introduction d'un personnage épisodique, la

marquise-marquis de Banneville dont le caractère a dû se

développer dans des pages qu'on n'a pas retrouvées.

Cependant le marquis de Carbon qui avoit fait ses affaires dans ses

terres, revint à Paris et me vint chercher en arrivant. Il étoit 7 heures

du soir; il trouva dans la cour monsieur le président qui rentroit chez

lui; ils se firent bien des compliments; le président aimoit le marquis.

--Vous venez voir ma nièce, lui dit-il, elle est plus jolie que jamais;

elle est avec ma femme, je vais vous présenter.

Ils montèrent ensemble; le marquis salua la présidente et me fit aussi

cet honneur-là. On commença une belle conversation qui dura jusqu'à ce

que monsieur le président vînt annoncer que le souper étoit servi, et

prier le marquis d'en être. Il ne se fit pas prier, mais il se repentit

d'être demeuré lorsqu'il vit arriver mademoiselle de Mondory que le

président avoit envoyé chercher dans son carrosse pour souper au logis.

La jalousie du marquis se réveilla; il faisoit ce qu'il pouvoit pour

paroître de bonne humeur, mais je lisois dans son cœur, tout étoit forcé

en lui, et de temps en temps il me jetoit des regards de tendresse, de

dépit, et quelquefois de colère. La petite Mondory triomphoit et

m'accabloit de caresses.

--Allons, mademoiselle, me disoit-elle malicieusement, il est tard,

allons dans notre chambre, il faut nous friser pour demain.

Le marquis n'y put tenir davantage; ce qu'il voyoit le mettoit au

désespoir, il s'approcha de mon oreille, et me dit tout bas:

--Je vous laisse avec votre comédienne, je ne troublerai point vos

plaisirs.

Il s'en alla brusquement; j'eusse bien voulu l'adoucir par quelques

petites paroles, je ne le voulois pas perdre, et mon cœur se gouvernoit

à son ordinaire, il balançoit entre elle et lui.

Mais je fus véritablement touchée la première fois que nous allâmes à la

comédie; nous étions dans la première loge que le président avoit fait

louer; la présidente, une de ses amies, le marquis et moi étions au

premier rang; on joua _Venceslas_, pièce de Rotrou; la petite Mondory y

faisoit le premier rôle, mais quand elle me vit dans la loge, parée et

contente auprès du marquis, elle se mit à pleurer si fort qu'à peine

pouvoit-elle dire ses vers; je me mis à pleurer aussi, voyant bien que

c'étoit moi qui lui faisois verser tant de larmes. Le marquis s'en

aperçut et me dit tout bas:

--Mademoiselle, vous l'aimez encore.

--Monsieur, lui répliquai-je, je n'irai jamais à la comédie.

Ma réponse le toucha, et sans me le dire, il alla prier mademoiselle de

Mondory de me venir voir; elle n'en voulut rien faire et se sauva

derrière le théâtre, toujours pleurant; elle feignit un mal de dents

épouvantable.

Pour l'effacer entièrement de mon esprit, je résolus d'aller voyager tout

de bon, pour dissiper mon chagrin, quitter, si je le pouvois, toutes mes

petites enfances, qui commençoient à n'être plus de saison, et m'attacher

à quelque chose de plus solide; je n'étois plus dans cette grande

jeunesse qui fait tout excuser, mais je pouvois encore passer pour

femme, si j'eusse voulu. J'amassai donc le plus d'argent que je pus,

remis mes affaires entre les mains du président, et partis pour l'Italie

avec un justaucorps et une épée.

J'y ai demeuré dix ans, à Rome ou à Venise, et m'y suis abîmé dans le

jeu. Une passion chasse l'autre, et celle du jeu est la première de

toutes: l'amour et l'ambition s'émoussent en vieillissant, le jeu

reverdit quand tout le reste se passe.

Adieu, madame, je vous conterai quand vous voudrez mes voyages d'Italie

et d'Angleterre.

[Illustration: déco]

[Illustration: déco]

IV

LA COMTESSE DES BARRES[5]

Quand ma mère mourut, elle jouissoit de plus de vingt-cinq mille livres

de rente; elle avoit eu cinquante mille écus en mariage, quatre mille

francs de douaire, qui faisoient un fonds de quatre-vingt mille francs,

huit mille livres de pension d'un grand prince, et six mille francs d'une

grande reine, son ancienne amie, et cependant elle ne laissa que douze

cents francs d'argent comptant, des pierreries, des meubles, de la

vaisselle d'argent, mais aussi elle ne devoit pas un sol.

[5] L'ordre de ce chapitre est interverti, mais, à cause de

nombreuses lacunes, nous ne saurions lui assigner sa véritable

place.

Nous étions trois frères: j'étois le cadet; l'aîné étoit intendant de

province, le second avoit un régiment, et moi j'avois dix mille livres de

rente de patrimoine, tant du côté de mon père que du côté d'une tante qui

m'avoit fait son héritier, et quatorze mille livres de rente en

bénéfices.

Je dis d'abord à mes frères que je voulois faire nos partages du bien de

ma mère; ils m'avoient fait émanciper, afin de n'avoir pas un tuteur

incommode avec qui il eût fallu discuter toutes les affaires de la

maison; ils acceptèrent ma proposition, se doutant que je les traiterois

bien.

Nous avions par nos partages à peu près soixante et dix mille francs du

bien de ma mère; je pris dans mon lot les pierreries pour vingt mille

francs, pour huit mille francs de meubles et six mille francs de

vaisselle d'argent. Cela faisoit trente-quatre mille francs; il en

restoit trente-six pour achever ma part; je les abandonnai à mes frères,

et tout ce qui étoit dû à ma mère, tant de ses pensions que de son

douaire, ce qui montoit encore à plus de quarante mille francs. Nous

fûmes tous trois contents.

J'étois ravi d'avoir de belles pierreries; je n'avois jamais eu que des

boucles d'oreilles de deux cents pistoles et quelques bagues, au lieu que

je me voyois des pendants d'oreilles de dix mille francs, une croix de

diamants de cinq mille francs, et trois belles bagues. C'étoit de quoi me

parer et faire la belle, car depuis mon enfance j'avois toujours aimé à

m'habiller en fille, mon aventure de Bordeaux le prouve assez, et quoique

j'eusse alors vingt-deux ans, mon visage ne s'y opposoit point encore.

Je n'avois point de barbe, on avoit eu soin, dès l'âge de cinq ou six

ans, de me frotter tous les jours avec une certaine eau qui fait mourir

le poil dans la racine, pourvu qu'on s'y prenne de bonne heure; mes

cheveux noirs faisoient paroître mon teint passable, quoique je ne

l'eusse pas fort blanc.

Mon frère aîné étoit toujours dans les intendances, et l'autre à l'armée,

même l'hiver. Monsieur de Turenne qui l'aimoit fort, lui faisoit donner

de l'emploi toute l'année pour l'avancer. Une campagne d'hiver, où l'on

n'hasarde point sa vie, avance plus que deux campagnes d'été, où l'on

peut être tué à tout moment; la raison en est bien aisée à trouver, c'est

que la plupart des jeunes gens veulent venir passer l'hiver à Paris pour

aller à la comédie, à l'opéra, et voir les dames; il y en a peu qui

sacrifient le plaisir à la fortune.

Je n'étois donc contraint de personne, et je m'abandonnai à mon penchant.

Il arriva même que madame de La Fayette, que je voyois fort souvent, me

voyant toujours fort ajusté avec des pendants d'oreilles et des mouches,

me dit en bonne amie que ce n'étoit point la mode pour les hommes, et que

je ferois bien mieux de m'habiller en femme.

Sur une si grande autorité, je me fis couper les cheveux pour être mieux

coiffée, j'en avois prodigieusement, et il en falloit beaucoup en ce

temps-là quand on ne vouloit rien emprunter; on portoit sur le front de

petites boucles, et de grosses aux deux côtés du visage et tout autour de

la tête, avec un gros bourrelet de cheveux, cordonné avec des rubans ou

des perles, si on en avoit.

J'avois assez d'habits de femme, je pris le plus beau, et allai rendre

visite à madame de La Fayette, avec mes pendants d'oreilles, ma croix de

diamants; elle s'écria en me voyant:

--Ah! la belle personne! Vous avez donc suivi mon avis, et vous avez bien

fait. Demandez plutôt à monsieur de la Rochefoucault (qui étoit alors

dans sa chambre).

Ils me tournèrent et retournèrent, et furent fort contents.

Les femmes aiment qu'on suive leur avis, et madame de La Fayette se crut

engagée à faire approuver dans le monde ce qu'elle m'avait conseillé,

peut-être un peu légèrement. Cela me donna courage, et je continuai

pendant deux mois à m'habiller tous les jours en femme; j'allai partout

faire des visites, à l'église, au sermon, à l'opéra, à la comédie, et il

me sembloit qu'on y étoit accoutumé; je me faisois nommer par mes laquais

Madame de Sancy.

Je me fis peindre par Ferdinand, fameux peintre italien, qui fit de moi

un portrait qu'on alloit voir; enfin je contentai pleinement mon goût.

J'allois au Palais-Royal toutes les fois que Monsieur étoit à Paris; il

me faisoit mille amitiés, parce que nos inclinations étoient pareilles;

il eût bien souhaité pouvoir s'habiller aussi en femme, mais il n'osoit,

à cause de sa dignité (les princes sont emprisonnés dans leur grandeur);

il mettoit les soirs des cornettes, des pendants d'oreilles et des

mouches, et se contemploit dans des miroirs.

Encensé par ses amants, il donnoit tous les ans un grand bal, le lundi

gras. Il m'ordonna d'y venir en robe détroussée, à visage découvert, et

chargea le chevalier de Pradine de me mener à la courante.

L'assemblée fut fort belle: il y avoit trente-quatre femmes parées de

perles et de diamants. On me trouva assez bien, je dansois dans la

dernière perfection et le bal étoit fait pour moi.

Monsieur le commença avec mademoiselle de Brancas qui étoit fort jolie

(ç'a été depuis la princesse d'Harcourt), et un moment après il alla

s'habiller en femme et revint au bal en masque. Tout le monde le connut,

d'abord il ne cherchoit pas le mystère, et le chevalier de Lorraine lui

donnoit la main; il dansa le menuet, et alla s'asseoir au milieu de

toutes les dames; il se fit un peu prier avant que d'ôter son masque, il

ne demandoit pas mieux et vouloit être vu. On ne sauroit dire à quel

point il poussa la coquetterie en se mirant, en mettant des mouches, en

les changeant de place, et peut-être que je fis encore pis; les hommes,

quand ils croient être beaux, sont une fois plus entêtés de leur beauté

que les femmes.

Quoi qu'il en soit, ce bal me donna une grande réputation, et il me vint

force amants, la plupart pour se divertir, quelques-uns de bonne foi.

Cette vie étoit délicieuse, lorsque la bizarrerie, ou pour mieux dire la

brutalité de monsieur de Montausier me renversa tout.

Il avoit amené Monsieur le dauphin à Paris, à l'opéra, et l'avoit laissé

dans une loge avec la duchesse d'Usez, sa fille, pour aller faire des

visites dans la ville; il n'aimoit pas la musique. L'opéra étoit commencé

il y avoit une demi-heure, lorsque madame d'Usez m'aperçut dans une loge

de l'autre côté du parterre, mes pendants d'oreilles brilloient d'un bout

de la salle à l'autre; madame m'aimoit fort, elle eut envie de me voir de

plus près, et m'envoya La..., qui étoit à monsieur le dauphin, me dire de

la venir trouver; j'y allai aussitôt, et l'on ne sauroit dire toutes les

amitiés que le petit prince me fit; il pouvoit avoir douze ans.

J'avois une robe blanche à fleurs d'or, dont les parements étoient de

satin noir, des rubans couleur de rose, des diamants, des mouches. On me

trouva assez jolie; monseigneur voulut que je demeurasse dans sa loge, et

me fit part de la collation qu'on lui servit; j'étois à la joie de mon

cœur.

Rabatjoie arriva; monsieur de Montausier venoit de ses visites, d'abord

madame d'Usez lui dit mon nom, et lui demanda s'il ne me trouvoit pas

bien à son gré. Il me considéra quelque temps, et puis me dit:

--J'avoue, madame, ou mademoiselle (je ne sais pas comment il faut vous

appeler), j'avoue que vous êtes belle, mais en vérité n'avez-vous point

de honte de porter un pareil habillement et de faire la femme, puisque

vous êtes assez heureux pour ne l'être pas? Allez, allez vous cacher,

monsieur le dauphin vous trouve fort mal comme cela.

--Vous me pardonnerez, monsieur, reprit le petit prince, je la trouve

belle comme un ange.

J'étois très fâchée, et je sortis de l'opéra sans retourner à ma loge,

résolue de quitter tous ces ajustements qui m'avoient attiré une si

fâcheuse réprimande; mais il n'y eut pas moyen de m'y résoudre, je pris

le parti d'aller demeurer trois ou quatre ans dans une province où je ne

serois point connue, et où je pourrois faire la belle tant qu'il me

plairoit.

Après avoir examiné la carte, je crus que la ville de Bourges me

convenoit; je n'y avois jamais été, ce n'étoit pas un passage pour aller

à l'armée, et j'y pourrois faire ce qu'il me plairoit.

Je voulus aller moi-même reconnoître les lieux; je partis dans le

carrosse de Bourges, avec un seul valet de chambre, nommé Bouju, qui

étoit à moi depuis mon enfance. J'avois pris une perruque blonde, moi qui

avois les cheveux noirs, afin que quand j'y retournerois personne ne me

reconnût.

Nous arrivâmes à la meilleure hôtellerie, et dès le lendemain je promenai

dans la ville que je trouvai assez à mon gré. Je m'informai s'il n'y

avoit point de maison de campagne à vendre dans le voisinage; on me dit

que le château de Crespon étoit en décret, et qu'il appartenoit à un

trésorier de France, nommé monsieur Gaillot.

J'allai voir la maison et trouvai un lieu charmant, une maison bâtie

depuis vingt ans, qu'on vouloit vendre toute meublée, un parc de vingt

arpents, des parterres, des potagers, des eaux plates, un petit bois, de

bonnes murailles, et au bout du parc une grande grille de fer qui donnoit

sur un ruisseau qui eût porté bateau s'il n'y avoit eu dessus plusieurs

moulins où l'on venoit moudre, pour la plus grande partie, de la farine

pour la ville de Bourges; mais je remarquai que vis-à-vis du parc il y

avoit une demi-lieue où il n'y avoit point de moulins, et que je pourrois

y avoir une petite berge pour me promener.

Je fus charmée; l'on me dit que le décret se poursuivoit au Châtelet de

Paris; je n'en voulus pas voir davantage et repartis pour Paris,

impatient de me faire adjuger la seigneurie de Crespon; il y avoit un

gros village.

Dès que je fus arrivée, j'allai chercher les procureurs dont j'avois pris

les noms et la demeure; ils me dirent que la terre avoit été adjugée à

vingt et un mille livres, et que pour y revenir il falloit tiercer,

c'est-à-dire en donner vingt-huit mille livres.

On m'avoit assuré à Bourges qu'elle valoit plus de dix mille écus; j'en

avois envie, je tierçai, et fus envoyé en possession de la terre. Ce fut

monsieur Acarel, mon homme d'affaires, qui la prit en son nom, et m'en

fit le même jour une déclaration; il partit quelques jours après pour en

aller prendre possession; je lui avois confié mon dessein.

Monsieur Gaillot le reçut à merveille, il gagnoit sept mille francs à

quoi il ne s'attendoit pas. Monsieur Acarel lui dit que la terre étoit

pour une jeune veuve nommée madame la comtesse _des Barres_, qui vouloit

s'y venir établir.

Acarel conserva le concierge, et monsieur Gaillot lui promit d'avoir

l'œil à tout jusqu'à ce que madame la comtesse fût arrivée.

Monsieur Acarel revint enchanté de ma nouvelle acquisition: je brûlois

d'envie de partir, mais il me fallut plus de six semaines pour faire mes

préparatifs. J'écrivis à mes frères que j'allois voyager pendant deux ou

trois ans, et que je laissois une procuration générale à monsieur Acarel.

Bouju avoit une femme fort adroite qui me coiffoit parfaitement bien;

mais quand je lui eus dit que je ne voulois plus quitter l'habit de

femme, elle me conseilla de continuer à me faire couper les cheveux à la

mode, et je le fis; il n'y avoit plus moyen de s'en dédire.

Je me fis faire deux habits magnifiques d'étoffes d'or et d'argent, et

quatre habits plus simples mais fort propres; j'eus des garnitures de

toutes sortes, des rubans, des coiffes, des gants, des manchons, des

éventails et tout le reste, jugeant bien que dans une province je ne

trouverois rien de tout cela.

Je renvoyai tous mes valets, sous prétexte de mon voyage, et je les

payai; ensuite je louai une petite chambre garnie auprès du Palais, et

Bouju m'alla louer dans le faubourg Saint-Honoré une maison pour un mois,

où il fit conduire mon carrosse, quatre chevaux et un cheval de selle; il

arrêta aussi un bon cocher, un cuisinier, un palefrenier pour servir de

postillon, une femme de chambre pour m'habiller et me blanchir, et trois

laquais, deux grands et un petit pour me porter la queue; il fit

repeindre mon carrosse en ébène, et y fit mettre des chiffres avec une

cordelière pour marquer la veuve, et quand tout fut prêt, il vint me

trouver à ma petite chambre.

Sa femme m'apporta une grisette fort propre que je mis avec des coiffes

et un masque; cela étoit fort commode en ce temps-là, et l'on ne

craignoit point d'être reconnu.

Bouju alla payer son hôtesse, et nous montâmes dans un carrosse de louage

qui nous attendoit à la porte.

Nous allâmes à la maison du faubourg Saint-Honoré, où mes nouveaux

domestiques reconnurent madame la comtesse des Barres pour leur

maîtresse. Ils parurent assez contents de ma vue, et je leur promis de

leur faire du bien, pourvu qu'ils me servissent avec affection et qu'ils

n'eussent point de querelle ensemble.

Deux jours après, nous partîmes pour aller à Bourges; je voulus que

monsieur Acarel vînt m'y installer, il étoit dans mon carrosse avec

madame Bouju. Son mari et Angélique, ma femme de chambre, étoient dans

le carrosse de voiture; mon cuisinier étoit sur mon cheval de selle.

J'avois dans les coffres de mon carrosse ma vaisselle d'argent, et sous

mes pieds ma cassette de pierreries que je ne perdois pas de vue; mes

meubles, lits, tapisseries, habits, linges, étoient dans les magasins du

carrosse public, où l'on avoit mis deux chevaux de plus, tant il étoit

chargé, quoique nous fussions au mois de mai, où les chemins sont beaux.

Nous partîmes le même jour et nous fîmes les mêmes traites que le

carrosse de voiture, afin que je pusse avoir mes gens tous les soirs pour

me servir.

La première couchée, en descendant de carrosse, je vis un de mes cousins

germains sur la porte de l'hôtellerie, mais je n'ôtai pas mon masque, et

il n'y connut rien; nous étions partis le lendemain avant qu'il fût

éveillé.

En arrivant à Bourges, nous allâmes descendre chez madame Gaillot;

monsieur Acarel lui avoit écrit le jour et l'heure que nous devions

arriver, il vint au-devant de nous dans son carrosse à un quart de lieue

de la ville; il monta dans le mien, et monsieur Acarel et madame Bouju

montèrent dans le sien.

J'étois bien aise de l'entretenir en particulier; il me fit le portrait

de toute la ville de Bourges, et me parut homme de bon esprit; il avoit

pourtant dérangé ses affaires, mais il lui restait encore du bien. Nous

arrivâmes chez lui, il me présenta à sa femme et me mena dans son

appartement où il me laissa sans songer à m'entretenir: je jugeai qu'il

n'était pas trop provincial.

J'allai, dès le lendemain, voir ma maison qui me plut encore davantage,

et j'y fis porter tous mes meubles; il fallut pourtant que je demeurasse

quatre ou cinq jours chez monsieur Gaillot, jusqu'à ce que tout fût

rangé.

Je ne vis personne à Bourges et ne fis aucune visite; j'allois seulement

à la messe, et lorsque je m'apercevois qu'on avoit envie de me voir,

j'ôtois mon masque un moment, ce qui redoubloit la curiosité.

Enfin j'allai m'établir tout de bon à Crespon; j'y trouvai un curé fort

homme de bien sans faire le bigot; il aimoit l'ordre et la joie, et

savoit fort bien allier les devoirs de sa profession avec les plaisirs de

la vie. Je vis d'abord que je m'en accommoderois à merveille; je lui

appris mon humeur, afin qu'il s'y accommodât, cela étoit juste, et

l'assurai que je ne voulois point qu'il s'y contraignît pour moi, parce

que je ne me contraindrois point pour lui; je lui dis que je serois fort

assidu à la paroisse, que je tâcherois à avoir le carême de bons

prédicateurs, que j'aurois soin des pauvres, que je le priois d'être de

mes amis et de venir souvent souper chez moi sans façon, que je n'en

mettrois pas plus grand pot au feu et je lui tins parole.

J'avois toujours à dîner un bon potage et deux grosses entrées, un gros

bouilli et deux assiettes d'entremets, de bon pain, de bon vin; le rôti

du soir étoit tout prêt à mettre en broche quand il arrivoit quelqu'un.

Aventures de l'abbé de Choisy habillé en femme · 第 3 / 6 段