Je tâchai de m'amuser; mon appartement étoit magnifique, mon lit étoit de

damas cramoisi et blanc, la tapisserie, les rideaux des fenêtres et les

portières de même, un grand trumeau de glace, trois grands miroirs, une

glace sur la cheminée, des porcelaines, des cabinets du Japon, quelques

tableaux à bordures dorées, la cheminée de marbre blanc, un chandelier de

cristal, sept ou huit plaques où, le soir, on allumoit des bougies; mon

lit étoit à la duchesse, les rideaux rattachés avec des rubans de

taffetas blanc; mes draps étoient à dentelles, trois gros oreillers, et

trois ou quatre petits attachés dans les coins avec des rubans couleur de

feu. J'étois ordinairement à mon séant avec un corset de Marseille et une

échelle de rubans noirs, une cravate de mousseline et un gros nœud de

rubans sous le col, une petite perruque fort poudrée qui laissoit voir

mes pendants d'oreilles de diamants, cinq ou six mouches et beaucoup de

gaieté, parce que je n'étois point malade.

Mes voisins et mes voisines me tenoient compagnie toutes les

après-dînées, et j'en retenois les soirs cinq ou six à souper; j'avois

quelquefois de la musique, et jamais de jeu, je ne pouvois pas souffrir

les cartes; je reçus en cet état beaucoup de visites, et chacun me

faisoit compliment sur mon ajustement, où l'on ne trouva rien que de

modeste, car il est bon de remarquer que je ne portois jamais que des

rubans noirs.

Dès que mon pied fut un peu remis, je me levai et passai les journées sur

un canapé avec des robes de chambre plus propres que magnifiques.

On ne laissa pas d'aller conter à monsieur le cardinal que j'avois des

robes toutes d'or, toutes couvertes de rubans couleur de feu, avec des

mouches et des pendants d'oreilles de diamants brillants, et que j'allois

ainsi parée et ajustée à la grand'messe de ma paroisse, où je donnois des

distractions à tous ceux qui me voyoient.

Son Éminence, qui veut que tout soit dans l'ordre, envoya un abbé de mes

amis, en qui il avoit confiance, me rendre visite pour voir ce qui en

étoit; il me le dit avec amitié et m'assura qu'il diroit à son Éminence

que mon habillement n'étoit que propre et point magnifique, que ma robe

étoit noire avec des petites fleurs d'or qu'à peine on voyoit, et doublée

de satin noir; que j'avois des boucles d'oreilles de diamants brillants

assez beaux, et trois ou quatre petites mouches; qu'il m'avoit justement

trouvé dans le temps que j'allois à la messe, et qu'enfin c'étoit pure

médisance que ce qu'on lui avoit rapporté.

Ainsi je demeurai tranquille et continuai à passer une vie fort agréable.

On ne laissa pas de faire des chansons sur moi, et je les laissai

chanter. J'ai même envie d'en rapporter ici quelques couplets. Les voici:

SUR L'AIR: _Votre jeu fait beaucoup de bruit_

Sancy, au faubourg Saint-Marceau,

Est habillé comme une fille;

Il ne paroîtroit pas si beau,

S'il étoit encor dans la ville.

Il est aimable, il est galant:

Il aura bientôt des amants.

Tout le peuple de Saint-Médard

Admire comme une merveille

Ses robes d'or et de brocard,

Ses mouches, ses pendants d'oreille,

Son teint vif et ses yeux brillants:

Il aura bientôt des amants.

Qu'on a de plaisir à le voir

Dans un ajustement extrême,

A la main son petit miroir

Dont il s'idolâtre lui-même,

Sa douceur, ses airs complaisants:

Il aura bientôt des amants.

Il est étalé dans son banc,

Ainsi qu'une jeune épousée

Qui cherche à voir en se mirant

Si ses mouches sont bien placées;

Il voudroit plaire à tous venants:

Il aura bientôt des amants.

Quand il rendit le pain béni,

Il n'épargna pas la dépense,

Sans faire la chose à demi,

Il montra sa magnificence,

Curé, bedeaux furent contents:

Il aura bientôt des amants.

Les quêteuses ne manquoint pas

De lui présenter leur requête.

Elles disoient à demi-bas:

Madame est l'honneur de la fête.

Il avaloit tous leurs encens:

Il aura bientôt des amants.

Il ne sauroit rien refuser

Pourvu qu'on l'appelle madame,

Pourvu qu'on daigne l'encenser,

Il donneroit jusqu'à son âme,

Il aime à faire des présents:

Il aura bientôt des amants.

Il rassemble dans sa maison

Et le berger et la bergère,

On y trouve tout à foison,

La musique et la bonne chère,

Des tabatières et des gants:

Il aura bientôt des amants.

Chez lui sans qu'il en coûte rien,

On peut mettre à la loterie,

Tout ce qu'il fait, il le fait bien,

Il veut qu'on chante, il veut qu'on rie,

Il songe à nous rendre contents:

Il aura bientôt des amants.

N'a-t-il pas lieu d'être content

Du parti qu'il a bien su prendre?

Puisque son visage y consent,

Quel compte nous en doit-il rendre?

Il a mille et mille agréments:

Il aura bientôt des amants.

S'il est foible sur sa beauté,

S'il se croit être l'amour même,

Il faut dire la vérité,

Il mérite d'ailleurs qu'on l'aime;

Il a des vertus, des talents:

Il aura bientôt des amants.

Il aime les pauvres honteux,

Il les cherche au troisième étage;

Notre curé se trouve heureux

De le suivre dans ce voyage;

Il caresse jusqu'aux enfants:

Il aura bientôt des amants.

[Illustration: déco]

II

LES AMOURS DE M. DE MAULNY.--RUPTURE.--MADEMOISELLE DANY.

J'avois bien du plaisir, mais à dire la vérité, nous en fîmes un peu

trop; on nous voyoit tous les jours, monsieur de Maulny et moi, à la

comédie, à l'opéra, au bal, aux promenades, aux Cours, et même aux

Tuileries, et j'entendis plus d'une fois des gens qui disoient, en nous

voyant passer: «La femme est bien faite, mais le mari est bien plus

beau.» Cela ne me fâchoit pas.

J'y rencontrai un jour monsieur de Caumartin, qui est mon neveu; il se

promena longtemps avec nous, mais le lendemain il me vint voir et me

représenta assez vivement que je me donnois trop en spectacle. Il n'eut

d'autres réponses sinon que je lui étois obligé.

Monsieur le curé, à qui sans doute mes parents avoient parlé, me parla

aussi, et ne fut pas mieux écouté.

On m'écrivit aussi des lettres anonymes dont je ne fis pas plus de cas;

en voici une que je gardai pour faire voir comment s'y prennent les gens

d'esprit pour donner des avis:

LETTRE

«Je n'ai point l'honneur, madame, d'être connue de vous, mais je

vous vois souvent à l'église, et même dans des maisons

particulières. Je sais tout le bien, toutes les charités que vous

faites dans notre paroisse j'avoue que vous êtes belle, et ne

m'étonne pas que vous aimiez les ajustements des femmes, qui vous

conviennent extrêmement; mais je ne puis vous passer l'alliance,

j'ose dire scandaleuse, que vous avez faite, à la face du soleil

et de notre curé, avec une demoiselle notre voisine, que vous

faites habiller en homme pour avoir plus de ragoût avec elle.

Encore si vous cachiez votre faiblesse, mais vous en triomphez:

on vous voit dans votre carrosse aux promenades publiques avec

votre prétendu mari, et je ne désespère pas qu'un de ces jours,

vous ne jouiez la femme grosse. Songez-y, ma chère dame, rentrez

en vous-même; je veux croire que vous êtes dans l'innocence,

mais on juge sur les apparences, et quand on voit que ce petit

mari loge chez vous et qu'il n'y a qu'un lit dans votre chambre,

où vos amis vous voient tous les jours couchés ensemble, comme le

mari et la femme, est-ce faire une médisance que de croire que

vous ne vous refusez rien l'un à l'autre? On ne trouve point à

redire que vous soyez habillé en femme, cela ne fait mal à

personne; soyez coquette, j'y consens, mais ne couchez pas avec

une personne que vous n'avez point épousée; cela choque toutes

les règles de la bienséance, et quand il n'y aurait point

d'offense envers Dieu, il y en aurait toujours devant les hommes.

Au reste, ma belle dame, n'attribuez point ma remontrance à une

humeur chagrine, c'est pure amitié pour vous, on ne peut pas vous

voir sans vous aimer.»

Je relus cette lettre plusieurs fois, et j'en fis mon profit; si toutes

les remontrances étoient aussi bien assaisonnées, on en profiteroit plus

qu'on ne fait; je ne sortis plus au grand jour et gardai plus de mesures

qu'auparavant.

Je l'aimois toujours, et nous ne nous serions jamais séparés sans

l'aventure que je vais raconter.

Un bourgeois fort riche qui savoit bien que monsieur de Maulny étoit une

fille et que je n'avois jamais attaqué son honneur parce que je ne

songeois qu'à ma beauté, en devint amoureux et la fit demander en

mariage. Il avoit une charge de mouleur de bois et plus de cent mille

francs de bien: il offrit de tout donner par contrat de mariage.

Monsieur le curé m'en vint parler, sa tante pleura en me conjurant de ne

point empêcher la fortune de sa nièce, et tout d'un coup je la vois

s'habiller en fille et assez gaie; cela ne lui déplut pas.

Elle avoit conté sans doute tout ce qui se passoit entre nous, et on lui

avoit dit qu'un véritable mari lui donneroit bien d'autres plaisirs que

moi qui ne faisois que la caresser et la baiser.

Je consentis à son mariage, je lui renvoyai toutes ses lettres et lui fis

beaucoup de présents; mais dès que la noce fut faite, je ne la vis plus;

je n'ai jamais pu souffrir les femmes mariées. Je tombai dans un grand

chagrin; cela ne pouvoit pas durer, je suis fort pour la joie, et la

Providence m'en envoya bientôt un nouveau sujet.

Je passois chez madame Durier, ma lingère, auprès de la Doctrine

chrétienne, pour lui commander quelque chose, et j'y vis une fille qui me

parut fort jolie; elle n'avoit pas plus de quinze ans, le teint beau, la

bouche vermeille, les dents belles, les yeux noirs et vifs. Je demandai à

ma lingère depuis quand elle avoit cette petite fille-là? Elle me dit

que ce n'étoit que depuis quinze jours, qu'elle étoit orpheline, qu'elle

l'avoit prise par charité, et que c'étoit sa seconde fille de boutique.

Quatre jours après, je m'y arrêtai en passant; on me dit que mon linge

n'étoit pas encore prêt. Je revis la petite fille et la trouvai encore

plus jolie.

Le dimanche suivant, on me dit à 9 heures (je venois de m'éveiller) que

madame Durier m'envoyoit mon linge par une de ses filles; je la vis

entrer et reconnus que c'étoit la petite fille. Madame Durier avoit bien

vu qu'elle ne me déplaisoit pas. Je la fis approcher de mon lit, et lui

dis de déployer sa marchandise, ce qu'elle fit de fort bonne grâce; je

lui dis ensuite:

--Ma petite amie, approchez-vous que je vous baise.

Elle fit une profonde révérence, s'approcha et me présenta son petit bec

que je baisai trois ou quatre fois.

--Seriez-vous bien aise, lui dis-je, si je voulois bien vous mettre

auprès de moi dans mon dodo?

--Ce me seroit bien de l'honneur, madame, me répondit-elle: la pauvre

enfant croyoit que j'étois une femme.

Je la renvoyai, et dis le lendemain à sa maîtresse que je voulois payer

son apprentissage, et je lui donnai pour cela quatre cents francs. La

joie de la petite Babet ne se peut point exprimer.

--Envoyez-la moi ce soir, dis-je à sa maîtresse, elle soupera avec moi;

je veux un peu examiner comment elle est faite, avant de lui faire plus

de bien.

Le même soir, je vis arriver la maîtresse avec la petite fille; la

maîtresse vouloit s'en aller, mais je la retins; nous soupâmes tous

trois. Babet n'avoit jamais mangé de perdreaux, et sa maîtresse n'en

mangeoit pas souvent.

Après souper, mes gens sortirent, et je dis à la lingère:

--J'ai de l'inclination pour Babet, mais avant de m'y attacher tout à

fait, je veux un peu voir comme elle est faite.

Je la fis approcher, je regardai ses dents, sa gorge qui commençoit à

figurer; ses bras étoient un peu maigres.

--Madame, me dit la lingère, gardez Babet cette nuit; faites-la coucher

auprès de vous, je vous réponds qu'elle est fort propre, elle couche

avec moi; vous examinerez à loisir comme elle est faite.

Je trouvai qu'elle parloit bien, je gardai Babet, et envoyai un laquais

quérir ses cornettes qui étoient bien simples (elle en eut bientôt de

plus belles).

J'avois chez moi une vieille demoiselle qui avoit été à ma mère, et à qui

je payois une pension de cent écus; je la fis venir:

--Mademoiselle, lui dis-je, voilà une fille qu'on veut me donner pour

femme de chambre, mais je veux savoir auparavant si elle est bien propre.

Examinez-la depuis la tête jusques aux pieds.

Elle n'en fit pas à deux fois et mit la petite fille nue comme la main

(nous n'étions que nous trois); elle lui jeta seulement une robe de

chambre sur les épaules. Je n'ai jamais vu un plus joli corps: une taille

droite, de petites hanches, une gorge naissante blanche comme neige; elle

lui remit sa chemise, et je lui dis:

--Ma mignonne, couchez-vous dans mon lit.

Je me mis à ma toilette et fus bientôt couchée; j'avois bien envie

d'embrasser le petit bouchon.

--Madame, me dit la vieille demoiselle, dans deux ans, ce sera la plus

jolie personne de Paris.

Je la baisai trois ou quatre fois avec grand plaisir, je la mis tout

entière entre mes jambes, et la caressai fort: elle n'osoit dans les

commencements répondre à mes caresses, mais bientôt elle s'enhardit, et

j'étois quelquefois obligé de lui dire de me laisser en repos.

J'envoyai quérir madame Durier et lui dis que je prenois Babet pour ma

femme de chambre, que je voulois pourtant qu'elle apprît le métier de

lingère, que trois jours par semaine elle iroit travailler à la boutique,

et que les trois autres jours elle demeureroit chez moi, et iroit

apprendre à coiffer; qu'elle lui donnât à dîner, mais que tous les soirs

elle la renvoyât coucher au logis; cela fut exécuté fidèlement.

Je fis faire à Babet des habits un peu plus propres et quantité de linge.

Mais bientôt je l'aimai de tout mon cœur; elle me suivoit partout, dans

les visites et à l'église, et partout on la trouvoit fort jolie, un petit

air fin et fort modeste.

Mon amitié pour elle augmentant à vue d'œil, je ne pus m'empêcher de lui

faire faire des habits magnifiques et le plus beau linge de Paris;

j'achetai pour elle, chez monsieur Lambert, joaillier, des boucles

d'oreilles de diamants brillants, qui me coûtèrent huit cent cinquante

livres; je la fis coiffer avec des rubans argent et bleu, je lui mis

toujours sept ou huit petites mouches; enfin on vit bien qu'elle n'étoit

plus sur le pied de femme de chambre, aussi en pris-je une qui étoit plus

occupée après elle qu'après moi. Je lui demandai son nom de famille, qui

se trouva assez joli; je la fis appeler Mademoiselle Dany, et on ne parla

plus de Babet.

Qui pourroit exprimer sa joie quand elle se vit ainsi fêtée! Elle m'en

avoit toute l'obligation, et m'en témoignoit à tout moment sa

reconnoissance. Je la menois dans mon banc à Saint-Médard et la faisois

asseoir auprès de moi, pour marquer le cas que j'en faisois; enfin cela

alla si loin que j'aimois mieux qu'elle fût parée que moi, et sans elle,

j'eusse négligé mon ajustement, mais elle en avoit assez de soin et ne

songeoit qu'à me mettre quelque chose qui m'embellît.

Mademoiselle Dany me rendit bientôt toute ma belle humeur, et je

recommençai à donner à souper à mes voisines; je priai un soir monsieur

le curé, monsieur Garnier mon confesseur, monsieur Renard et sa femme,

madame Dupuis et sa fille aînée; la cadette, qui avoit eu quelque

inclination pour moi, avoit épousé un jeune homme qui avoit eu une

commission auprès de Lille, où elle étoit allée avec lui.

Quand on me servit le souper, nous nous mîmes à table, mais monsieur

Renard n'ayant point vu mademoiselle Dany, me demanda où elle étoit: je

lui dis qu'elle souperoit dans sa chambre; tout le monde me pria de la

faire venir; ils savoient bien que c'étoit me faire plaisir; je lui

mandai de descendre; elle parut aussitôt, belle comme un petit ange; sa

jupe et son manteau étoient de moire d'argent, la tête chargée de rubans

couleur de feu, la gorge fort découverte, point de collier de perles,

parce qu'elle avoit le col fort beau; je lui avois dit de mettre mes

belles boucles d'oreilles et quinze ou seize mouches; je me doutois bien

que, quand on ne la verroit point, on la demanderoit.

On se récria sur sa beauté; elle se mit à table et nous soupâmes; quand

on eut fini, mademoiselle Dupuis tira de sa poche de grosses dragées,

compta par ses doigts que nous étions huit, et me pria d'en choisir huit,

ce que je fis.

--Il faut, madame, me dit-elle, que la plus innocente de la compagnie les

distribue à sa fantaisie.

On donna la commission à Mademoiselle Dany qui nous en donna à chacun une

au hasard.

--Oh! rompez-les, dit mademoiselle Dupuis, et vous y trouverez une petite

sentence.

On le fit; il y avoit: _Je n'aime rien_; _j'aime le bon vin_; la petite

eut: _A qui donnerai-je mon cœur?_

--Oh! s'écria-t-elle, il est tout donné.

--Et à qui? lui dit-on.

Elle me regarda tendrement et ne répondit point. On trouva cela fort

joli: je l'appelai et la baisai.

--Et moi, mignonne, je vous donne le mien.

Monsieur Renard qui étoit auprès de moi, lui fit place, et le reste du

souper elle ne me quitta pas; je l'agaçai pour la faire parler:

--On dit que vous êtes jolie, qu'en pensez-vous?

--Mon miroir m'en dit quelque chose, dit-elle, mais ce qui me le fait

croire, c'est que la belle dame m'a donné son cœur.

--Seriez-vous bien fâchée, ajoutai-je, si vous aviez la petite vérole?

--Au désespoir, madame, vous ne m'aimeriez plus!

--Et moi, mignonne, si je l'avois, ne m'aimeriez-vous plus?

--Ce n'est pas de même, répondit-elle; vous avez tant d'esprit, ma belle

dame, et tant de bonté, que quand vous deviendriez aussi laide que

Marguerite (c'étoit ma cuisinière), on vous aimeroit toujours.

Ces petites réponses vives firent plaisir à la compagnie, et je la baisai

de bon cœur; on apporta d'excellent ratafia, la bouteille fut bientôt

vide, j'en pris dans un petit verre et j'en renvoyois la moitié, quand la

petite prit le verre des mains du laquais, et me demanda par un petit

signe la permission de le boire.

--Voilà une petite personne bien aimable, dit mademoiselle Renard; je ne

m'étonne pas que madame l'aime tant.

--Hélas! lui répondis-je, je l'aime comme ma petite sœur; nous couchons

ensemble, nous nous baisons, et nous dormons.

--Oh! madame, dit monsieur le curé, nous sommes persuadés de votre

sagesse.

--J'en suis caution, dit monsieur Garnier; vous avez raison, madame,

d'aimer mademoiselle Dany, mais permettez-moi de vous dire qu'elle

montre trop sa gorge.

--Eh bien! monsieur, lui dis-je, je vais lui mettre une stinquerque.

Tout le monde s'y opposa, en disant que ce n'étoit point la mode, mais je

ne laissai pas de dire à monsieur le curé que quand je la menerois à

l'église, elle auroit toujours une stinquerque. Je lui tins ma parole,

mais la stinquerque étoit si étroite qu'elle ne cachoit rien, et souvent

je prenois le prétexte de la raccommoder afin de pouvoir toucher à sa

gorge devant tout le monde.

On se leva de table, on parla de nouvelles. Monsieur Garnier conta une

histoire du quartier assez plaisante, d'un mari qui, en revenant le soir

de la campagne, avoit trouvé dans le lit de sa femme une personne avec un

bonnet de nuit d'homme, et il se trouva que c'étoit sa sœur.

Cependant mademoiselle Dany étoit allée par mon ordre se déshabiller, et

s'étoit venue mettre dans mon lit par la petite ruelle, sans qu'on l'eût

vue; minuit sonna à ma pendule, chacun se leva pour s'en aller; mais en

passant auprès de mon lit, mademoiselle Renard y aperçut la petite Dany,

et prit une bougie pour la faire voir; elle étoit quasi à son séant, de

belles cornettes avec des rubans couleur de feu, une chemise avec des

dentelles, échancrée fort bas, en sorte qu'on voyoit entièrement sa gorge

qui, assurément, n'étoit point pendante; c'étoient deux petites pommes

bien blanches, dont on voyoit le tour, avec un petit bouton de rose au

milieu de chacune; elle y avoit mis une grande mouche ronde, pour les

faire paroître encore plus blanches; je lui avois dit de ne point ôter

ses boucles d'oreilles ni ses mouches; c'étoit en été, il faisoit chaud,

et quoiqu'elle fût fort découverte, elle n'avoit pas peur de s'enrhumer;

toute la compagnie la baisa.

--Allons-nous-en, dit mademoiselle Dupuis, et laissons coucher madame

avec cette belle enfant.

J'appelai mes gens qui allumèrent un flambeau et reconduisirent monsieur

le curé et monsieur Garnier; monsieur Renard et sa femme n'avoient que le

ruisseau à passer; mademoiselle Dupuis et sa fille qui demeuroient à

l'Estrapade, attendirent que mes gens fussent revenus.

Je me déshabillai devant elles, mis mes cornettes, et me couchai; je pris

d'abord mon enfant entre mes bras, et la baisai trois ou quatre fois; je

n'oubliai pas sa gorge; je la mis ensuite dans la belle ruelle, afin que

mademoiselle Dupuis la vît plus à son aise; je relevai sa chemise par

derrière, et me collai contre son petit corps, en mettant ma main droite

sur sa gorge; je l'avois instruite, elle se tenoit sur le dos et tournoit

la tête du côté gauche, afin de me donner un prétexte de m'avancer sur

elle en faisant semblant de la vouloir baiser.

--Voyez, mademoiselle, dis-je à mademoiselle Dupuis, voyez la petite

ingrate qui ne veut pas que je la baise!

Et, cependant, j'avançois toujours sur elle; enfin, quand je fus bien,

elle tourna un peu le visage et me donna son petit bec; je la baisai avec

un plaisir incroyable, sans changer de place, voulant y revenir à

plusieurs fois.

--M'aimes-tu, mon petit cœur? lui dis-je.

--Hélas! oui, madame.

--Appelle-moi mon petit mari ou ma petite femme.

--J'aime mieux, dit-elle, mon petit mari.

Je recommençai à la baiser, nos bouches ne pouvoient pas se quitter,

lorsque tout d'un coup elle s'écria:

--Que je suis aise, mon cher petit mari, le petit mari de mon cœur!

J'étois bien aussi aise qu'elle, mais je ne disois mot; enfin je me remis

sur le dos, et nous demeurâmes quelques moments à ne rien dire et à jeter

de grands soupirs.

--Avouez, me dit alors mademoiselle Dupuis, avouez que vous aimez bien

mademoiselle Dany.

--N'ai-je pas raison, et n'est-elle pas bien aimable, et ne suis-je pas

bien heureuse de pouvoir l'aimer innocemment, sans offenser ni Dieu ni

les hommes? Vous avez bien ouï tantôt ce qu'a dit monsieur Garnier: je ne

lui cache rien, et il veut bien être ma caution.

On vint avertir que mes gens étoient revenus; les demoiselles s'en

allèrent, et nous nous endormîmes jusqu'à 11 heures et demie, qu'on nous

éveillât pour aller à la messe. Il étoit fête, nous n'eûmes que le temps

de mettre nos jupes, une robe ballante et des coiffes.

Nous vivions contents, lorsqu'il arriva encore un petit orage du côté de

monsieur le cardinal. Le supérieur du séminaire des vieux prêtres, qu'on

venoit d'établir dans le faubourg Saint-Marceau, lui alla conter que

j'étois tous les jours dans mon banc, si parée, si ajustée, si belle,

avec tant de rubans et de diamants, qu'il n'osoit y mener ses

séminaristes.

C'étoit mademoiselle Dany qui en était la cause; le bon supérieur, qui ne

voit pas trop clair, l'avoit prise pour moi, et la voyant avec des habits

fort brillants d'or et d'argent, il avoit cru en conscience en devoir

avertir monsieur le cardinal.

Monsieur le curé fut mandé et interrogé, et répondit qu'il n'y avoit rien

de nouveau, et que j'allois tous les jours à l'église fort modestement,

et que sans doute on avoit pris mademoiselle Dany pour moi. Il me

conseilla pourtant d'aller voir monsieur le cardinal, de m'habiller à

l'ordinaire, et d'y mener mademoiselle Dany fort parée.

J'y allai un jour d'audience, j'avois ma robe noire, une jupe aussi

noire, je cachai mon corps de moire d'argent, une cravate de mousseline,

ma perruque avec peu de poudre, de petites boucles d'or aux oreilles, et

des emplâtres de velours aux tempes.

Mademoiselle Dany, en récompense, étoit fort ajustée, un habit d'une

étoffe d'or à fleurs naturelles, bien coiffée, mes boucles de diamants

brillants, sept ou huit mouches. Nous demeurâmes dans une antichambre

jusqu'à ce que monsieur le cardinal y vînt; en reconduisant madame la

duchesse d'Estrées, il m'aperçut et vint à moi.

--Monseigneur, lui dis-je, je viens me justifier; ayez la bonté de

regarder mon habillement; je ne vais pas autrement à Saint-Médard; si

vous ne me trouvez pas bien, j'y changerai ce qu'il plaira à Votre

Éminence.

--Vous êtes fort bien, me dit-il, après m'avoir bien examinée, et je vois

bien que l'on vous a pris pour cette belle demoiselle-là.

Il me demanda à qui elle étoit, et je lui contai sa fortune. Il loua ma

charité, et m'exhorta à avoir soin d'elle.

--Mademoiselle, lui dit-il gracieusement, soyez aussi sage que vous êtes

belle.

Et il alla donner audience à d'autres personnes; nous nous en allâmes et

fûmes bien regardées par deux cents moines qui étoient dans les

antichambres. Monsieur le curé de Saint-Médard m'attendoit dans la salle,

je lui contai la réception que monsieur le cardinal nous avoit faite; il

entra plus avant, et me dit le lendemain que monsieur le cardinal lui

avoit dit qu'il m'avoit vue habillée fort modestement, et qu'il étoit

content, mais qu'il avoit oublié de me remercier de toutes les charités

que je faisois dans la paroisse.

On peut juger que cela me fit un grand plaisir; je retournai trois mois

après à son audience, à la prière de monsieur le curé, pour lui proposer

un nouvel établissement pour vingt orphelins de la paroisse; j'offrois de

louer la maison et de leur donner cinq cents livres par an; plusieurs

femmes de tanneurs qui sont riches, offroient des sommes considérables;

il m'écouta et me promit de venir sur les lieux examiner la chose.

Aventures de l'abbé de Choisy habillé en femme · 第 2 / 6 段