--Oui dà! monsieur, j'en ai trouvé; j'avois un oncle conseil

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et

n'a pas été harmonisée.

MÉMOIRES

DE L'ABBÉ

DE CHOISY

HABILLÉ EN FEMME

[Illustration:

_Il a été tiré

de cet ouvrage

dix exemplaires sur Papier

Impérial du Japon

numérotés de 1 à 10,

et mille exemplaires

sur pur fil Lafuma

ancien numérotés

de 11 à 1010_

No 994

]

LE LIVRE DU BOUDOIR

MÉMOIRES

DE L'ABBÉ

DE CHOISY

HABILLÉ EN FEMME

_Avec Notice et Bibliographie_

PAR LE CHEVALIER DE PERCEFLEUR

Membre Correspondant de l'Académie des Dames

[Illustration: déco]

SE VEND A PARIS

A LA BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX

4, RUE DE FURSTENBERG, 4

(Derrière l'Abbaye St-Germain-des-Prés)

1920

MÉMOIRES DE L'ABBÉ DE CHOISY

NOTICE

SUR L'ABBÉ DE CHOISY

_«Choisi n'est icy qu'ébauché:

Sa vie on devrait bien écrire,

Mais jamais on ne pourra dire

S'il fut plus fou que débauché[1]»_

[1] Quatrain manuscrit, de la main de Clairambault, à la fin de

la Préface des _Mémoires pour servir à l'Histoire de Louis XIV_,

Utrecht, 1727, Bibl. Nation. Lb, {37} 140. B.

François-Timoléon de Choisy naquit à Paris le 16 août 1644. Son père

était intendant du Languedoc quand il fut chargé d'arrêter à Montpellier

M. de Cinq-Mars et de se saisir de ses papiers. Il le trouva occupé à en

brûler une grande partie: les lettres de la princesse Marie et de Mme de

Choisy, leur confidente, et il eut la complaisance de le laisser faire.

«Vous avez raison, Monsieur, dit Cinq-Mars, vous seriez bien fâché de

trouver ce que je viens de brûler...» Ce Choisy dut aux intrigues de sa

femme de devenir Conseiller d'État, puis Chancelier de Monsieur, duc

d'Orléans et frère de Louis XIII. Mme de Choisy[2] était fille aînée de

M. de Belesbat, de la maison de Hurault, et petite-fille du Chancelier de

l'Hospital. Elle avait eu déjà trois fils, quand, à plus de cinquante

ans, étant toujours belle et coquette, elle s'avisa d'en faire un

quatrième. Elle pensait ainsi prolonger de deux lustres l'apparence de sa

jeunesse. Elle joignait à la beauté, à l'ambition, à l'intrigue et à la

coquetterie, un esprit sans lequel ces grâces et ces aspirations ne leur

eussent servi que de peu. Car cet esprit plut tant à Louis XIV qu'il lui

donnait deux audiences par semaine, et qu'il la pourvut d'une pension de

8.000 livres afin de se conserver les charmes de sa conversation, et dans

l'espoir de devenir «honnête homme» à son commerce, comme elle le lui

avait fait accroire après avoir gagné la confiance d'Anne d'Autriche. En

outre, elle correspondait avec Marie de Gonzague, reine de Pologne,

Madame Royale de Savoie, Christine de Suède et plusieurs princesses

d'Allemagne. Par un effet de la politique pitoyable de Mazarin, l'on

élevait Monsieur, frère de Louis XIV, d'une manière efféminée, propre à

le rendre incapable et pusillanime; Mme de Choisy, pour faire sa cour à

tout le monde, le Roi, Mazarin et Monsieur, fit prendre à son fils, âgé

de cinq ans, les mêmes habitudes. «On m'habilloit en fille, dit l'abbé,

toutes les fois que Monsieur venoit au logis, et il y venoit au moins

deux ou trois fois par semaine... Dès qu'il arrivoit, suivi des nièces du

Cardinal Mazarin et de quelques filles de la reine, on le mettoit à sa

toilette, on le coiffoit. Il avoit un corps pour conserver sa taille...

on lui ôtoit son justaucorps pour lui mettre des manteaux de femme et des

jupes... Quand Monsieur étoit habillé et paré, on jouoit à la petite

prime... et sur les sept heures on apportoit la collation...»

[2] Voir ce qu'en disent Tallemant des Réaux, VII, 162; Segrais,

_Mémoires anecdotes_, p. 26; Somaize: _Dict. des Précieuses_,

sous le nom de _Célie_, p. 55, éd. Jannet, t. I, 1856.

Peu à peu, Mme de Choisy prit goût à cette courtisanerie ridicule: que

Monsieur vînt ou ne vînt pas, François-Timoléon resta vêtu en fille,

serré dans un corset qui lui fit à la longue _élever la chair_, et frotté

tous les jours avec de l'eau de veau et de la pommade de pied de mouton!

On lui enduisait encore le visage d'une mixture propre à détruire les

germes pileux; enfin, quand il eut l'âge où l'esprit vient aux filles, il

trompa les connaisseurs, et jusqu'aux femmes elles-mêmes...

A l'âge de dix-huit ans, ayant perdu sa mère, dont il n'avait hérité que

l'esprit, la voluptueuse mollesse, la beauté et les diamants, il essaya

du costume viril; mais, sur le conseil de Mme de La Fayette, il reprit

bientôt les jupes, les volants et les mouches. On le voyait au spectacle,

jouant de l'éventail, et même aux offices de sa paroisse, qu'il suivait

régulièrement, lisant sa messe dans un livre d'heures à miroir carré.

Montausier l'ayant morigéné devant le Dauphin, un jour qu'il se pavanait

à l'Opéra dans une robe blanche à fleurs d'or, ornée de parements de

satin noir et d'une échelle de rubans couleur de rose, il prit le parti

de se retirer en province sous le nom de _Comtesse des Barres_. Il acheta

donc le château de Crépon, aux environs de Bourges, paraît-il, et devint

une femme à la mode à qui les mamans confiaient leurs filles. Une

intrigue avec une comédienne le ramène à Paris, puis l'exile à Bordeaux,

avatar mystérieux dont le récit ne nous a pas été conservé, et qui fut le

plus piquant de sa vie, si l'on en juge par une brève allusion. «J'ai

joué, dit-il, la comédie sur le théâtre d'une grande ville comme une

fille: tout le monde y étoit trompé. J'avois des amants à qui j'accordois

de petites faveurs, fort réservé sur les grandes; on parloit de ma

sagesse...» On voit que l'abbé, dans son incroyable inconscience,

identifiait son sexe au sexe supposé de la _Comtesse des Barres_, de _Mme

de Ganzi_, ou de _Mlle de Sancy_, ses divers pseudonymes: il croit avoir

été sage en n'accordant à ses dupes que de petites faveurs!...

Ces débordements publics amenèrent ses frères à exiger qu'il reprît le

costume convenable, et qu'il allât prendre au loin l'habitude de le

porter. Choisy s'en fut à Venise, où il perdit au jeu l'argent qui lui

restait. Croyant sans doute avoir contrarié la Fortune ou n'être pas

reconnu d'elle--bien qu'il la sût aveugle--, il reprit ses atours et

revint à Paris. Là, trop certain que la Déesse mondaine l'abandonnait, il

se souvint qu'il était abbé, et, rendant infidélité pour infidélité, il

se retira dans l'abbaye de Sainte-Seine, dont il avait été gratifié en

1663, et qui lui rapportait 6.000 livres. Les revenus du prieuré de

Saint-Lô, et le doyenné de la cathédrale de Bayeux, ajoutés à cette

rente, lui composaient une mense annuelle de 14.000 livres, insuffisante

pour une coquette, mais considérable pour un ermite. A Sainte-Seine

commença sa liaison avec Bussy-Rabutin, exilé dans ses terres, qui lui

conseilla d'écrire des livres de dévotion à l'usage des gens du monde,

conseil qu'il ne devait mettre à profit que quelques années après. En

attendant, il revient derechef à Paris gaspiller ses économies, et trouve

un sauveur dans le cardinal de Bouillon, qui lui propose de le suivre à

Rome en qualité de conclaviste pour l'élection de Clément X (1676). A

Rome, le cardinal de Retz le fait nommer conclaviste général des

cardinaux français. Cependant, le singulier abbé n'était pas encore

prêtre et ne connaissait Dieu que par ouï-dire... Une maladie, qui le mit

à deux doigts de la mort, lui fit entrevoir un enfer peuplé de polissons

habillés en femme et des conclavistes sans croyance. L'abbé Dangeau, son

ami, acheva de l'éclairer sur la Foi, et le vit si étourdi de l'existence

de Dieu qu'il s'apprêtait à croire au baptême des cloches. Ils

commémorèrent tous deux cette importante conversion et le retour à la vie

par _Quatre Dialogues sur l'immortalité de l'âme, l'existence de Dieu, la

Providence et la Religion_, dont deux au moins sont superfétatoires.

L'année suivante (1685), Choisy s'offre pour une ambassade à Siam. La

mission se trouvant déjà donnée au chevalier de Chaumont, il réclame le

titre de _coadjuteur_, représentant que l'envoyé du Roi pouvait

succomber, soit dans les périls de la traversée, soit sous l'ardeur du

soleil ou la mâchoire d'un crocodile... Parti _coadjuteur_, il revint

prêtre[3], consacré en deux heures par un évêque _in partibus_ ignorant

de son passé, et quelque peu ébloui par sa foi de néophyte, son titre, et

peut-être aussi les connaissances miraculeuses qu'il avait acquises

durant son périple marin, à savoir: le portugais, le siamois et

l'astronomie...

[3] Dans l'édition citée des _Mémoires_ annotée par Clairambault,

on lit cette note manuscrite, dont nous mettons en doute la

véracité, et qui n'a été relevée par personne: «Il fut marié sur

terre à Mlle Gardeblé et de laquelle il avoit au moins un enfant;

et il se fit faire prestre sur un vaisseau passant à Siam. Cela

donne lieu de l'appeler: marié sur terre et prestre sur mer.»

Il amusa quelque peu la cour et la ville du récit de son grand voyage, et

la relation qu'il en fit paraître lui ouvrit les portes de l'Académie. Le

reste de son existence, partagé entre le séminaire des Missions

étrangères et la rédaction de ses ouvrages, est sans incidents ni grand

intérêt. Les preuves de l'existence de Dieu ne lui avaient cependant pas

fait perdre sa frivolité, témoin la belle planche gravée qui ornait sa

_Traduction de l'Imitation de Jésus-Christ_, dédiée à Mme de Maintenon.

On y voyait la pieuse maîtresse à genoux au pied d'un crucifix, avec ce

verset de David, en dessous: _Audi, filia, Rex concupiscet decorem

tuum..._ L'application scandalisa tout le monde, et l'on invita l'abbé de

Choisy à retrancher cette image des exemplaires qui lui restaient à

débiter. Il faillit être évêque: on craignit qu'il n'eût encore de ces

rencontres, dont la naïve justesse n'est pas toujours réparable...

Sur la fin de sa vie, obéissant à Mme de Lambert, il rédigea les mémoires

qu'il aimait à raconter et qui faisaient le régal des roués de la

Régence. Il ignorait encore la pudeur!... Ce récit de sa jeunesse, unique

dans notre littérature, et qui donna, plus d'un siècle après, l'idée de

Faublas au citoyen Louvet, appartenait aux _Mémoires pour servir à

l'histoire de Louis XIV_, ouvrage écrit avec agrément dans un style de

caillette. Les manuscrits en furent légués par l'auteur à son parent, le

marquis d'Argenson, à qui l'abbé d'Olivet en déroba une copie pour la

faire imprimer en Hollande en n'en prenant que la fleur. L'abbé d'Olivet,

que Choisy avait reçu à l'Académie française, en publia à part la partie

galante à Lausanne et Genève en 1742, et peut-être même avant, en 1733,

soit trois livres sur cinq, tous trois fort atténués ou incomplets.

L'abbé de Choisy était mort depuis 1724, à l'âge de quatre-vingts ans.

Ses travaux, tant historiques que religieux, plus trois histoires

romanesques, forment une quinzaine d'ouvrages. Son _Histoire de l'Eglise_

fut entreprise sur les conseils de Bossuet, qui trouvait celle de Fleury

peu abordable. Elle forme onze tomes in-4º, qui ont moins fait pour sa

réputation qu'une centaine de pages licencieuses, écrites d'une plume

enjouée. De tous les abbés galants, Choisy partage seul avec l'abbé

d'Entragues l'audace d'avoir poussé le libertinage jusqu'à provoquer la

curiosité publique; mais d'Entragues, qui recevait les visites dans son

lit, coiffé d'une cornette de dentelle, et les oreilles ornées de

pendeloques, n'a pas eu le cynique naturel de rendre ses comptes à la

Postérité. Aurait-il su se faire pardonner comme notre charmant

étourdi?...

LE CHEVR DE PERCEFLEUR,

_Membre Correspondant de l'Académie des Dames_.

OUVRAGES A CONSULTER.--Voisenon, _Anecdotes littéraires, Œuvres

complètes_, 1781, t. IV. D'Alembert, _Éloge de l'Abbé de Choisy.

Lettres de L. B. Lauraguais à madame_*** (Lettre II), Paris,

1802. Aimé Champollion, _Notice sur l'Abbé de Choisy_, nouv.

coll. des Mém. relat. à l'hist. de France, t. VI, 1839.

Sainte-Beuve, _Causeries du Lundi_, t. III. D'Argenson,

_Mémoires_, Plon, 1857, t. I. Monmerqué, _Notice sur l'Abbé de

Choisy et sur les Mémoires_, en tête des Mémoires de l'Abbé, dans

la collect. Petitot des mém. relat. à l'Hist. de France, t.

LXIII, 2e série, Paris, 1828. Paul Lacroix, _Avant-Propos_, éd.

Gay, 1862; Kistemaeker, 1880. Lesuire, _Mémoires de l'Abbé de

Choisy, pour servir à l'Histoire de Louis XIV_, Paris, 1888,

préface. Gustave Desnoiresterres, _Les Originaux, Choisy_, Revue

franç. août et sept. 1856.

_Trois Faublas de ce temps-là_, publ. par Servin, _manuscrit

trouvé dans les panneaux d'une voiture de la cour_, Paris, Barba,

1803, 4 vol. in-12. (Les trois héros de ce roman sont le comte de

Guiche, le peintre Ferdinand et l'Abbé de Choisy). Roger de

Beauvoir, _l'Abbé de Choisy_ (roman), Paris, 1848, 3 vol. in-8.

[Illustration: déco]

I

PREMIÈRES INTRIGUES DE L'ABBÉ DE CHOISY SOUS LE NOM DE MADAME DE SANCY

Vous m'ordonnez, Madame, d'écrire l'histoire de ma vie; en vérité, vous

n'y songez pas. Vous n'y verrez assurément ni villes prises ni batailles

gagnées; la politique n'y brillera pas plus que la guerre. Bagatelles,

petits plaisirs, enfantillages, ne vous attendez pas à autre chose; un

naturel assez heureux, des inclinations douces, rien de noir dans

l'esprit, joie partout, envie de plaire, passions vives, défauts dans un

homme, vertus du beau sexe, vous en serez honteuse en lisant, que

serai-je donc en écrivant? J'aurai beau chercher des excuses dans la

mauvaise éducation, on ne m'excusera point. Voilà bien des discours

inutiles; vous commandez: j'obéis; mais trouvez bon, Madame, que je ne

vous obéisse que par parties; j'écrirai quelque acte de ma comédie, qui

n'aura aucune liaison avec le reste; par exemple, il me prend envie de

vous conter les grandes et mémorables aventures du faubourg

Saint-Marceau.

C'est une étrange chose qu'une habitude d'enfance, il est impossible de

s'en défaire: ma mère, presque en naissant, m'a accoutumé aux

habillements des femmes; j'ai continué à m'en servir dans ma jeunesse;

j'ai joué la comédie cinq mois durant sur le théâtre d'une grande ville,

comme une fille; tout le monde y étoit trompé; j'avois des amants à qui

j'accordois de petites faveurs, fort réservé sur les grandes; on parloit

de ma sagesse. Je jouissois du plus grand plaisir qu'on puisse goûter en

cette vie.

Le jeu, qui m'a toujours persécuté, m'a guéri de ces bagatelles pendant

plusieurs années, mais toutes les fois que je me suis ruiné et que j'ai

voulu quitter le jeu, je suis retombé dans mes anciennes faiblesses et

suis redevenu femme.

J'ai acheté dans ce dessein une maison au faubourg Saint-Marceau, au

milieu de la bourgeoisie et du peuple, afin de m'y pouvoir habiller à ma

fantaisie parmi des gens qui ne trouveroient point à redire à tout ce que

je ferois. J'ai commencé par me faire repercer les oreilles, les anciens

trous s'étant rebouchés; j'ai mis des corsets brodés et des robes de

chambre or et noir, avec des parements de satin blanc, avec une ceinture

busquée et un gros nœud de rubans sur le derrière pour marquer la

taille, une grande queue traînante, une perruque fort poudrée, des

pendants d'oreilles, des mouches, un petit bonnet avec une fontange.

D'abord j'avois seulement une robe de chambre de drap noir, fermée

par-devant avec des boutonnières noires qui alloient jusques en bas, et

une queue d'une demi-aune, qu'un laquais me portoit, une petite perruque

peu poudrée, des boucles d'oreilles fort simples, et deux grandes mouches

de velours aux tempes. J'allai voir monsieur le curé de Saint-Médard, qui

loua fort ma robe, et me dit que cela avoit bien meilleure grâce que tous

ces petits abbés avec leurs justaucorps et leurs petits manteaux qui

n'imprimoient point de respect; c'est à peu près l'habit de plusieurs

curés de Paris. J'allai ensuite voir les marguilliers qui m'avoient loué

un banc vis-à-vis la chaire du prédicateur, et puis je fis toutes les

visites de mon quartier, la marquise d'Usson, la marquise de Menières et

toutes mes autres voisines; je ne me mis point d'autres habillements

pendant un mois, et ne manquai point d'aller tous les dimanches à la

grand'messe et au prône de M. le curé, ce qui lui fit grand plaisir.

J'allois, une fois la semaine, avec monsieur le vicaire, ou monsieur

Garnier, que j'avois choisi pour mon confesseur, visiter les pauvres

honteux, et leur faire quelques charités. Mais, au bout d'un mois, je

défis trois ou quatre boutonnières du haut de ma robe, pour laisser

entrevoir un corps de moire d'argent, que j'avois par-dessous; je mis des

boucles d'oreilles de diamants, que j'avois achetées, il y avoit cinq ou

six ans, de monsieur Lambert, joaillier; ma perruque devint un peu plus

longue et plus poudrée et taillée en sorte qu'elle laissoit voir tout à

plein mes boucles d'oreilles, et je mis trois ou quatre petites mouches

autour de la bouche ou sur le front. Je demeurai encore un mois sans

m'ajuster davantage, afin que le monde s'y accoutumât insensiblement et

crût m'avoir vu toujours de même; ce qui ne manqua pas d'arriver.

Quand je vis que mon dessein réussissoit, j'ouvris aussitôt cinq ou six

boutonnières du bas de ma robe, pour laisser voir une robe de satin noir

moucheté, dont la queue n'étoit pas si longue que celle de ma robe;

j'avois encore par-dessous un jupon de damas blanc, qu'on ne voyoit que

quand on me portoit la queue. Je ne mettois plus de haut-de-chausse; il

me sembloit que cela ressembloit davantage à une femme, et ne craignois

point d'avoir froid: nous étions en été. J'avois une cravate de

mousseline, dont les glands venoient tomber sur un grand nœud de ruban

noir, qui étoit attaché au haut de mon corps de robe, ce qui n'empêchoit

pas qu'on ne me vît le haut des épaules qui s'étoient conservées assez

blanches par le grand soin que j'en avois eu toute ma vie; je me lavois

tous les soirs le col et le haut de la gorge avec de l'eau de veau et de

la pommade de pieds de mouton, ce qui faisoit que la peau étoit douce et

blanche.

Ainsi, peu à peu, j'accoutumai le monde à me voir ajusté. Je donnois à

souper à madame d'Usson et à cinq ou six de mes voisines, lorsque

monsieur le curé me vint voir à 7 heures du soir; nous le priâmes de

souper avec nous; il est bon homme, il demeura.

--Désormais, me dit madame d'Usson, je vous appellerai madame.

Elle me tourna et retourna devant monsieur le curé, en lui disant:

--N'est-ce pas là une belle dame?

--Il est vrai, dit-il; mais elle est en masque.

--Non, monsieur, lui dis-je, non; à l'avenir, je ne m'habillerai plus

autrement; je ne porte que des robes noires doublées de blanc, ou des

robes blanches doublées de noir; on ne me sauroit rien reprocher. Ces

dames me conseillent, comme vous voyez, cet habillement, et m'assurent

qu'il ne me sied pas mal; d'ailleurs, je vous dirai que je soupai, il y a

deux jours, chez madame la marquise de Noailles; monsieur son beau-frère

y vint en visite, et loua fort mon habillement, et, devant lui, toute la

compagnie m'appeloit _madame_.

--Ah! dit monsieur le curé, je me rends à une pareille autorité, et

j'avoue, madame, que vous êtes fort bien.

On vint avertir que le souper étoit servi; on demeura à table jusqu'à 11

heures, et mes gens reconduisirent monsieur le curé.

Depuis ce temps-là, je l'allai voir et ne fis plus de façon d'aller

partout en robe de chambre, et tout le monde s'y accoutuma.

J'ai cherché d'où me vient un plaisir si bizarre, le voici: le propre de

Dieu est d'être aimé, adoré; l'homme, autant que sa faiblesse le permet,

ambitionne la même chose; or, comme c'est la beauté qui fait naître

l'amour, et qu'elle est ordinairement le partage des femmes, quand il

arrive que des hommes ont ou croient avoir quelques traits de beauté qui

peuvent les faire aimer, ils tâchent de les augmenter par les ajustements

des femmes, qui sont fort avantageux. Ils sentent alors le plaisir

inexprimable d'être aimé. J'ai senti plus d'une fois ce que je dis par

une douce expérience, et quand je me suis trouvé à des bals et à des

comédies, avec de belles robes de chambre, des diamants et des mouches,

et que j'ai entendu dire tout bas auprès de moi: «Voilà une belle

personne», j'ai goûté en moi-même un plaisir qui ne peut être comparé à

rien, tant il est grand. L'ambition, les richesses, l'amour même ne

l'égalent pas, parce que nous nous aimons toujours mieux que nous

n'aimons les autres.

Je donnois de temps en temps et assez souvent à souper à mes voisines; je

ne me piquois point de faire des festins; c'étoit ordinairement les

dimanches et les fêtes; les bourgeois sont plus propres ces jours-là et

n'ont qu'à se réjouir.

Un jour que j'avois prié madame Dupuis et ses deux filles, monsieur

Renard, sa femme, sa petite-fille qu'on appeloit mademoiselle Charlotte,

et son petit-fils qu'on appeloit monsieur de la Neuville, il étoit 6

heures du soir, nous étions dans ma bibliothèque qui étoit fort éclairée;

un lustre de cristal, bien des miroirs, des tables de marbre, des

tableaux, des porcelaines: le lieu étoit magnifique. Je m'étois fort

ajusté ce jour-là; j'avois une robe de damas blanc, doublée de taffetas

noir, la queue traînoit d'une demi-aune; un corps de grosse moire

d'argent qu'on voyoit entièrement, un gros nœud de ruban noir au haut du

corps, sur lequel pendoit une cravate de mousseline avec des glands, une

jupe de velours noir, dont la queue n'étoit pas si longue que celle de la

robe, deux jupons blancs par-dessous, qu'on ne voyoit point--c'étoit pour

n'avoir pas froid, car depuis que je portois des jupes, je ne me servois

plus de haut-de-chausse, je me croyois véritablement femme.--J'avois ce

jour-là mes belles boucles d'oreilles de diamants brillants, une perruque

bien poudrée et douze ou quinze mouches. Monsieur le curé arriva pour me

rendre visite; tout le monde fut gai de le voir: il est fort aimé dans la

paroisse.

--Ah! madame, me dit-il en entrant, vous voilà bien parée! Allez-vous au

bal?

--Non, monsieur, lui dis-je, mais je donne à souper à mes belles

voisines, et serois bien aise de leur plaire.

On s'assit, on dit des nouvelles (monsieur le curé les aime fort). On

trouvoit toujours sur ma table les _Gazettes_, les _Journaux des

Savants_, les _Trévoux_ et les _Mercure galant_, et chacun prenoit ce

qu'il aimoit le mieux. Je lui fis lire une petite histoire qui étoit dans

le _Mercure_ du dernier mois, où il étoit parlé d'un homme de qualité qui

vouloit être femme à cause qu'il étoit beau, à qui on faisoit plaisir de

l'appeler madame, qui mettoit de belles robes d'or, des jupes, des

pendants d'oreilles, des mouches, qui avoit des amants.

--Je vois bien, leur dis-je, que cela me ressemble, mais je ne sais si je

dois m'en fâcher.

--Ah! pourquoi, madame, dit mademoiselle Dupuis, pourquoi vous en fâcher?

Cela n'est-il pas vrai? D'ailleurs, dit-il du mal de vous? Au contraire,

il dit que vous êtes belle. Pour moi, je voudrois qu'à la franquette il

eût mis votre nom, afin que tout le monde parlât davantage de vous, et

j'ai envie de l'aller trouver et de lui en donner l'avis.

--Gardez-vous en bien, lui dis-je, je veux bien être belle parmi vous,

mais je ne vais dans la ville, parée comme je suis, que le moins qu'il

m'est possible; le monde est si méchant, et c'est une chose si rare de

voir un homme souhaiter d'être femme, qu'on est exposé souvent à de

mauvaises plaisanteries.

--Que dites-vous là, madame? interrompit monsieur le curé; avez-vous

jamais trouvé personne qui ait condamné votre conduite à cet égard?

--Oui dà! monsieur, j'en ai trouvé; j'avois un oncle conseiller d'État,

nommé monsieur ***, qui, sachant que je m'habillois en femme, me vint

trouver un matin pour me bien gronder; j'étois à ma toilette et venois de

prendre ma chemise; je me levai. «Non, dit-il, asseyez-vous et vous

habillez.» Il s'assit aussitôt vis-à-vis de moi. «Puisque vous me

l'ordonnez, lui dis-je, mon cher oncle, je vous obéis. Il est 11 heures,

et il faut aller à la messe.» On me mit un corps lacé par derrière, et

ensuite une robe de velours noir ciselé, une jupe de même, par-dessus un

jupon ordinaire, une cravate de mousseline et une stinquerque or et noir;

j'avois gardé jusque-là mes cornettes de nuit; je mis une perruque fort

frisée et fort poudrée. Le bonhomme ne disoit mot. «Cela sera bientôt

fait, cher oncle, lui dis-je; je n'ai plus qu'à mettre mes pendants

d'oreilles et cinq ou six mouches»; ce que je fis en ce moment. «A ce que

je vois, me dit-il, il faut que je t'appelle ma nièce. En vérité, tu es

bien jolie.» Je lui sautai au col, et le baisai deux ou trois fois; il ne

me fit point d'autres réprimandes, me fit monter dans son carrosse, et me

mena à la messe et dîner chez lui.

La petite historiette fit plaisir à la compagnie. Monsieur le curé fit

semblant de s'en aller, et demeura. On soupa bien, avec joie et

innocence, on but à la fin du vin brûlé; j'avois prié tout bas

mademoiselle Dupuis de proposer à la compagnie d'aller au petit cabinet

du jardin, je dis que je le voulois bien. Monsieur de la Neuville me

donna la main pour m'y conduire; j'appelai un laquais pour prendre mes

queues.

--Non, non, dit mademoiselle Dupuis, je les veux porter; les filles

d'honneur portent les queues des princesses.

--Mais, lui dis-je, je ne suis pas princesse!

--Eh bien! madame, vous le serez ce soir, et moi fille d'honneur.

--Ne la serez-vous que ce soir? dit en riant monsieur de la Neuville.

Je me mis à rire aussi, et lui dis gravement:

--Puisque je suis princesse, je vous fais l'une de mes filles d'honneur;

prenez ma queue.

Nous descendîmes au cabinet, et à peine la compagnie put-elle tenir, tant

il est petit. On se mit sur des canapés qui sont tout autour, et pour

réjouir mes amies, je leur dis que je leur permettois de me venir saluer

et baiser; tout le monde y passa en revue, et sur ce que monsieur le

curé, par modestie, ne venoit pas à son tour, je me levai et l'allai

embrasser de tout mon cœur.

J'avois un banc vis-à-vis la chaire du prédicateur; les marguilliers

m'envoyoient toujours un cierge allumé pour aller à la procession, et je

les suivois immédiatement; un laquais me portoit la queue, et le jour du

Saint-Sacrement, comme la procession faisoit un grand tour, elle alloit

jusques aux Gobelins; monsieur de la Neuville me donnoit la main, et me

servoit d'écuyer. Au bout de cinq à six mois, on m'apporta le chanteau

pour rendre le pain bénit; je fis la chose fort magnifiquement, mais je

ne voulus point de trompettes. Ces marguilliers me dirent qu'il falloit

qu'une femme présentât le pain bénit, et quêtât, et qu'ils se flattoient

que je voudrois bien leur faire cet honneur-là. Je ne savois ce que je

devois faire; madame la marquise d'Usson me détermina et me dit qu'elle

avoit quêté elle-même, et que cela feroit plaisir à toute la paroisse. Je

ne me fis pas prier davantage, mais je m'y préparai comme à une fête qui

devoit me montrer en spectacle à tout un grand peuple. Je fis faire une

robe de chambre de damas blanc de la Chine, doublée de taffetas noir:

j'avois une échelle de rubans noirs, des rubans sur les manches, et

derrière, une grande touffe de rubans noirs pour marquer la taille. Je

crus qu'en cette occasion il falloit une jupe de velours noir; nous

étions au mois d'octobre, le velours étoit de saison.

J'ai toujours depuis porté deux jupes, et j'ai fait retrousser mes

manteaux avec de gros nœuds de rubans. Ma coiffure étoit fort galante:

un petit bonnet de taffetas noir chargé de rubans étoit attaché sur une

perruque qui étoit fort poudrée; madame de Noailles m'avoit prêté ses

grands pendants d'oreilles de diamants brillants, et dans le côté gauche

de mes cheveux j'avois cinq ou six poinçons de diamants et de rubis;

trois ou quatre grandes mouches, et plus d'une grande douzaine de

petites.

J'ai toujours fort aimé les mouches, et je trouve qu'il n'y a rien qui

sied si bien. J'avois une stinquerque de Malines, qui faisoit semblant

de cacher une gorge; enfin j'étois bien parée; je présentai le pain

bénit, et j'allai à l'offrande d'assez bonne grâce, à ce qu'on m'a dit,

et puis je quêtai. Ce n'est pas pour me vanter, mais jamais on n'a fait

tant d'argent à Saint-Médard. Je quêtai le matin à la grand'messe, et

l'après-dînée à vêpres et au salut; j'avois un écuyer qui étoit monsieur

de la Neuville, une femme de chambre qui me suivoit, et trois laquais,

dont un me portoit la queue.

On me fit la guerre que j'avois été un peu coquette, sur ce qu'en passant

sur les chaises je m'arrêtois quelquefois pendant que le bedeau me

faisoit faire place, et m'amusois à me mirer pour rajuster quelque chose

à mes pendants d'oreilles ou à ma stinquerque, mais je ne le fis que le

soir au salut, et peu de gens s'en aperçurent. Je fatiguai beaucoup toute

la journée, mais j'avois eu tant de plaisir de me voir applaudir de tout

le monde, que je ne me sentis lasse que quand je fus couchée.

J'oubliois de dire que je fis deux cent soixante et douze livres. Il y

eut trois jeunes hommes fort bien faits, que je ne connaissois point, qui

me donnèrent chacun un louis d'or; je crus que c'étoient des étrangers;

il est certain qu'il y vint beaucoup de gens d'autres paroisses, sachant

que j'y devois quêter, et j'avoue que le soir, au salut, j'eus un grand

plaisir. Il étoit nuit, on parle plus librement; j'entendis, à deux ou

trois reprises, en différents endroits de l'église, des gens qui

disoient:

--Mais est-il bien vrai que ce soit là un homme? Il a bien raison de

vouloir passer pour une femme.

Je me retournai de leur côté, et fis semblant de demander à quelqu'un,

afin de leur donner le plaisir de me voir. On peut juger que cela me

confirma étrangement dans le goût d'être traité comme une femme. Ces

louanges me paraissoient des vérités qui n'étoient point mendiées: ces

gens-là ne m'avoient jamais vu, et ne songeoient point à me faire

plaisir.

La vie que je menois dans ma petite maison du faubourg Saint-Marceau

étoit assez douce. Mes affaires étoient en bon état, mon frère venoit de

mourir, et m'avoit laissé, toutes dettes payées, près de cinquante mille

écus; j'avois d'assez beaux meubles, de la vaisselle d'argent, un peu de

vermeil doré, des boucles d'oreilles de diamants brillants, deux bagues

qui valoient bien quatre mille francs, une boucle de ceinture et des

bracelets de perles et de rubis.

Ma maison étoit fort commode; j'avois un carrosse à quatre personnes et

un à deux, quatre chevaux de carrosse, un cocher et un postillon qui

servoit de portier, un aumônier, un valet de chambre dont la sœur

faisoit ma dépense et avoit soin de m'habiller, trois laquais, un

cuisinier, une laveuse d'écuelles, et un savoyard pour frotter mon

appartement.

Je donnois à souper fort souvent à mes voisines, et quelquefois à

monsieur le curé et à monsieur Garnier, et sans me piquer de faire grande

chère, je la faisois assez bonne; j'avois quelquefois des concerts,

j'envoyois mon carrosse à Descotaux, mon ancien ami; je faisois le soir

des petites loteries de bagatelles: cela avoit un air de magnificence; je

menois mes voisines à l'Opéra, à la Comédie; on trouvoit toujours chez

moi du café, du thé et du chocolat, je faisois dire tous les jours la

messe à mon aumônier, à la présentation, à midi et demi; toutes les

paresseuses du quartier n'y manquoient pas, et comme je me couchois fort

tard, on venoit m'éveiller souvent pour m'avertir que la messe sonnoit;

je mettois vite une robe de chambre, une jupe et une coiffe de taffetas

pour cacher mes cornettes de nuit, et courois l'entendre; je n'aimois pas

à la perdre. Enfin, il me sembloit que tout le monde étoit content de

moi, lorsque l'amour vint troubler mon bonheur.

Deux demoiselles mes voisines me témoignoient beaucoup d'amitié et ne

faisoient aucune façon de me baiser; c'étoit à qui m'ajusteroit; je leur

donnois assez souvent à souper, elles venoient toujours de bonne heure,

et ne songeoient qu'à me parer; l'une m'accommodoit mon bonnet, et

l'autre redressoit mes pendants d'oreilles; chacune demandoit comme une

grande faveur l'intendance des mouches; elles n'étoient jamais placées à

leur gré, et en les changeant de place, elles me baisoient à la joue ou

au front; elles s'émancipèrent un jour à me baiser à la bouche d'une

manière si pressante et si tendre, que j'ouvris les yeux et m'aperçus que

cela partoit de plus que de la bonne amitié; je dis tout bas à celle qui

me plaisoit davantage (c'étoit mademoiselle Charlotte):

--Mademoiselle, serois-je assez heureux pour être aimé de vous?

--Ah! madame, me répondit-elle en me serrant la main, peut-on vous voir

sans vous aimer!

Nous eûmes bientôt fait nos conditions; nous nous promîmes un secret et

une fidélité inviolables.

--Je ne me suis point défendue, me disoit-elle un jour, comme j'aurois

fait contre un homme: je ne voyois qu'une belle dame, et pourquoi se

défendre de l'aimer? Quels avantages vous donnent les habits de femme! Le

cœur de l'homme y est qui fait ses impressions sur nous, et d'un autre

côté, les charmes du beau sexe nous enlèvent tout d'un coup et nous

empêchent de prendre nos sûretés.

Je répondois à sa tendresse de toute la mienne; mais quoique que je

l'aimasse beaucoup, je m'aimois encore davantage, et ne songeois qu'à

plaire au genre humain.

Nous nous écrivions tous les jours, mademoiselle Charlotte et moi, et

nous nous voyions à tous moments: la fenêtre de sa chambre étoit

vis-à-vis de la mienne, le petite rue de Sainte-Geneviève entre deux. Ses

lettres étoient écrites avec une simplicité charmante; je lui en ai rendu

plus de cent, comme je le dirai dans la suite; il ne m'en reste que deux,

par hasard.

PREMIÈRE LETTRE

«Que vous étiez aimable hier au soir, madame! J'eus bien du

plaisir, et j'eus envie cent fois de vous aller baiser devant

tout le monde. Eh bien! on eût dit que je vous aime, cela

n'est-il pas vrai? Je ne veux point le cacher, et si vous ne le

dites pas, je le dirai, moi. Mon grand-papa me dit tout bas: «Ma

fille, je crois que madame de Sancy t'aime: tu serais bien

heureuse. Oh! dame! je ne puis pas me retenir et je lui dis: «Mon

papa, nous nous aimons de tout notre cœur, mais madame ne veut

pas qu'on le sache.» Adieu, voilà ma belle-mère qui entre.»

(Cette belle-mère la tourmentait.)

DEUXIÈME LETTRE

«En vérité, monsieur, je suis au désespoir; je voudrais ne vous

avoir jamais connu, qu'il m'en eût coûté grand'chose pour le

chagrin que vous me causez. Je crois que l'on a découvert quelque

chose de notre petite amitié; c'est vous seul qui en êtes la

cause: pourquoi me parlez-vous tout bas à l'oreille? Il y a du

temps que l'on m'espionne. Je ne sais pas si c'est que l'on m'a

vue aller au cabinet, mais l'on m'a fait des réprimandes qui ne

me plaisent pas. Quand vous viendrez, ne cessez pas de me parler;

ne faites pas semblant de rien, afin que l'on croie s'être

trompé. Le Saint-Esprit m'a inspiré de ne point aller chez vous.

Je fus chez mademoiselle Dupuis, l'on m'y vint chercher; je fus

après cela chez ma tante, l'on y vint encore; donnez-vous bien de

garde de ne me point jeter rien par la fenêtre. En vérité,

monsieur, je suis bien malheureuse de vous aimer. Je vous écris

cette lettre avec toutes les peines du monde: je ne suis pas un

moment dans ma chambre que l'on ne vienne voir ce que j'y fais.

Ne m'attendez plus au pavillon. Pour moi, je ne sais pas si l'on

se doute que vous me donnez des lettres; quand vous m'en

donnerez, ne m'en donnez qu'à bonnes enseignes, que l'on ne s'en

aperçoive pas. Je vous avoue que j'ai bien du chagrin; si ce

n'était pour un peu, je m'en irais passer trois mois dans un

couvent. Qu'en dites-vous? Ne me demandez point: N'avez-vous rien

à me donner? Quand j'aurai quelque lettre, je vous la donnerai

quand j'en pourrai trouver les occasions.»

On fit, en ce temps-là, une noce chez une personne de qualité de mes

parentes et de mes bonnes amies; j'y avois dîné, et je résolus d'y aller

en masque après souper; il devoit y avoir des violons. J'allai aussitôt

chez moi, et proposai à mes belles voisines de leur donner à souper, et

de se masquer ensuite. De jeunes personnes ne demandent pas mieux. Je fis

habiller mademoiselle Charlotte en garçon, je louai un habit complet,

fort propre, avec une belle perruque; c'était un fort joli cavalier. On

me reconnut d'abord, parce qu'on y avoit vu souvent ma robe de chambre;

ainsi je fus obligé d'ôter mon masque et de me mettre dans le rang des

dames du bal; le reste de la troupe demeura masqué. Charlotte me prit

pour danser; la compagnie fut assez contente du menuet que nous dansâmes

ensemble; l'agitation ne me fit point de tort, et je revins à ma place

avec un rouge que je n'avois pas avant que de danser. La maîtresse du

logis qui n'est pas louangeuse, me vint embrasser et me dit tout bas:

--J'avoue, ma chère cousine, que cet habillement vous sied bien; vous

êtes, ce soir, belle comme un ange.

Je changeai de discours, et appelai Charlotte qui ôta son masque et

laissa voir un petit minois fort aimable.

--Voilà, madame, lui dis-je, mon petit amant; n'est-il pas bien joli?

On vit bien que c'étoit une fille; elle remit son masque et me donna la

main pour nous en aller. La petite Charlotte me servit d'écuyer pendant

toute la soirée, et nous nous en aimions bien mieux; elle s'en aperçut et

me dit tendrement:

--Hélas! madame, je m'aperçois que vous m'aimez davantage en justaucorps;

que ne m'est-il permis d'en porter toujours!

J'achetai dès le lendemain l'habit que j'avois loué pour elle et qui

sembloit fait exprès; je le fis mettre dans une armoire avec la perruque,

les gants, la cravate et le chapeau, et lorsque mes voisines me vinrent

voir, le hasard fit qu'on ouvrit cette armoire et qu'on vit cet habit;

aussitôt on se jeta dessus, et c'est ce que je demandois: on le mit à la

petite fille, et la voilà redevenue un beau garçon.

Après la visite, elle voulut se déshabiller; je ne voulus jamais le

souffrir, et lui dis que je lui en faisois présent, qu'aussi bien je ne

le mettrois jamais, et que, pour me le payer, je lui demandois seulement

qu'elle le mît toutes les fois que mes voisines me feroient l'honneur de

venir souper chez moi.

La tante de Charlotte, car elle n'avoit plus ni père ni mère, fit

quelques façons, et puis se rendit, toutes les autres lui ayant protesté

qu'elles feroient un pareil marché quand je voudrois. Ainsi j'eus le

plaisir de l'avoir souvent garçon, et comme j'étois femme, cela faisoit

le véritable mariage.

J'avois un cabinet au bout de mon jardin, et il y avoit une porte de

derrière par où elle venoit me voir le plus souvent qu'elle pouvoit, et

nous avions des signaux pour nous entendre. Quand elle étoit entrée dans

le cabinet, je lui mettois une perruque afin de m'imaginer que c'étoit un

garçon; elle n'avoit pas de peine, de son côté, à s'imaginer que j'étois

une femme; ainsi tous deux contents, nous avions bien du plaisir.

J'avois dans mon cabinet beaucoup de beaux portraits; je proposai à mes

deux jeunes voisines de les faire peindre, mais à condition que Charlotte

seroit peinte en cavalier. Sa tante qui mouroit d'envie d'avoir son

portrait, y consentit; je voulus en même temps me faire peindre en femme,

afin de faire un regard avec ma petite amie; je n'avois point de vanité,

elle étoit bien plus belle que moi. Je fis venir monsieur de Troyes, qui

nous peignit dans mon cabinet; cela dura un mois, et quand les deux

portraits furent faits, et dans de belles bordures, on les pendit dans

mon cabinet l'un auprès de l'autre, et chacun disoit: «Voilà un beau

couple; il faudroit les marier, ils s'aimeroient bien.» Mes voisins et

voisines rioient en disant cela et ne croyoient pas si bien dire; les

mères, en mille ans, ne se seroient pas défiées de moi, et je

crois,--Dieu me veuille pardonner!--que sans aucun scrupule elles

m'auroient laissé coucher avec leurs filles; nous nous baisions à tous

moments, sans qu'elles le trouvassent mauvais.

Une vie si douce fut troublée par la jalousie. Mademoiselle ***--elle

m'aimoit aussi,--s'aperçut bientôt que je ne l'aimois pas; je ne me

pressois pas de la faire peindre; elle observa sa compagne, et la vit

entrer dans mon cabinet par la petite porte de derrière. Elle courut en

avertir la tante qui d'abord voulut gronder sa nièce, mais la pauvre

enfant lui parla avec tant de simplicité qu'elle n'en eut pas le courage.

--Ma chère tante, lui dit-elle en l'embrassant, il est bien vrai que

Madame m'aime; elle m'a fait cent petits présents, et peut faire ma

fortune; vous savez, ma chère tante, que nous ne sommes pas riches; elle

me prie de la venir voir toute seule dans son cabinet; j'y ai été cinq ou

six fois, mais à quoi croyez-vous que nous passions le temps? à habiller

madame, qui veut aller faire quelque visite, à la coiffer, à mettre ses

pendants d'oreilles et ses mouches, à parler de sa beauté. Je vous

assure, ma chère tante, qu'elle ne songe qu'à cela; je lui dis sans

cesse, «Madame, que vous êtes belle aujourd'hui!» elle m'embrasse

là-dessus, et me dit: «Ma chère Charlotte, si tu pouvois toujours être

habillée en garçon, je t'en aimerois bien mieux, et nous nous marierions;

il faut que nous trouvions le moyen de coucher ensemble sans que Dieu y

soit offensé. Ma famille n'y consentiroit jamais, mais nous pourrions

faire un mariage de conscience. Si la tante veut venir demeurer avec moi,

je lui donnerai un appartement dans ma maison, et ma table; mais je veux

que tu sois toujours habillée en garçon; un de mes laquais te servira.»

Voilà, ma chère tante, de quoi nous nous entretenons; or, voyez

vous-même, si cela arrivoit, si nous ne serions pas bien heureuses?

A ces douces paroles, la tante s'apaisa, et ma petite amie, pour mieux

jouer son jeu, la mena au petit cabinet.

La première fois qu'elle y vint, je l'accablai d'amitiés, et lui offris

de faire avec sa nièce une simple alliance fort innocente.

Elle dit qu'elle feroit tout ce que je voudrois.

Je fis donc préparer toutes choses pour faire la fête le jeudi gras. Je

priai tous les parents de Charlotte; elle avoit deux cousins germains,

corroyeurs et tanneurs, leurs femmes et trois de leurs enfants; tout cela

vint souper chez moi. Je me parai de toutes mes pierreries et eus une

robe neuve; j'avois fait faire un habit neuf à la petite fille, que je

fis appeler monsieur de Maulny, du nom d'une terre de deux mille livres

de rente, que je voulois lui donner.

Nous fîmes la cérémonie avant souper, afin de nous mieux réjouir toute la

soirée; j'avois une robe de moire d'argent et un petit bouquet de fleurs

d'oranger derrière la tête comme la mariée; je dis tout haut, devant tous

les parents, que je prenois monsieur de Maulny ci-présent pour mon mari,

et il dit qu'il prenoit madame de Sancy pour sa femme; nous nous

touchâmes dans la main, il me mit au doigt une petite bague d'argent, et

nous nous baisâmes; j'appelai aussitôt les corroyeurs mes cousins, et les

corroyeuses mes cousines; ils croyoient que je leur faisois beaucoup

d'honneur.

Nous soupâmes ensuite fort bien, on se promena dans le jardin, on dansa

aux chansons. Je fis des petits présents à la compagnie, des tabatières,

des cravates brodées, des coiffes, des gants, des stinquerques; je donnai

à la tante une bague de cinquante louis, et quand tous les esprits furent

bien disposés, mon valet de chambre, qui avoit le mot, vint dire tout

haut qu'il étoit près de minuit; chacun dit qu'il falloit coucher les

mariés; le lit étoit tout prêt et la chambre fort éclairée; je me mis à

ma toilette; on me coiffa de nuit avec de belles cornettes et force

rubans sur la tête; on me mit au lit.

Monsieur de Maulny, à ma prière, s'étoit fait couper les cheveux en

homme, de sorte qu'après que je fus couchée, il parut en robe de chambre,

son bonnet de nuit à la main, et ses cheveux attachés par derrière avec

un ruban de couleur feu; il fit quelque façon pour se coucher, et puis se

vint mettre auprès de moi.

Tous les parents vinrent nous baiser, la bonne tante nous tira le rideau,

et chacun s'en alla chez soi. C'est alors que nous nous abandonnâmes à la

joie, sans sortir des bornes de l'honnêteté; ce qui est difficile à

croire et ce qui est pourtant vrai.

Le lendemain de notre alliance ou de notre prétendu mariage, j'avois fait

mettre à ma porte un écriteau à louer au deuxième étage; la tante le loua

et y vint demeurer avec Charlotte qui étoit toujours habillée en homme

dans la maison, parce que cela me faisoit plaisir; mes valets n'osoient

pas la nommer autrement que monsieur de Maulny.

J'envoyois quelquefois le matin chercher des marchands pour me montrer

des étoffes, afin qu'ils me vissent dans mon lit avec mon cher mari; on

nous apportoit devant eux des croûtes pour déjeuner, et nous nous

donnions une petite marque d'amitié; ensuite monsieur prenoit sa robe de

chambre et s'alloit habiller dans son appartement, et je demeurois avec

mes marchands à choisir mes étoffes. Il se trouve quelquefois des garçons

qui ont de l'esprit et qui me parloient de la bonne mine et des grâces de

monsieur de Maulny, quand il étoit sorti:

--Ne suis-je pas heureuse, leur disois-je, d'avoir un mari si bien fait

et si doux? car il ne me contredit en rien; aussi je l'aime de tout mon

cœur.

--Madame, me répliquoient-ils, vous n'en méritez pas moins. Une belle

dame demande un beau cavalier.

Au reste, notre maison étoit fort bien réglée; à la réserve de la petite

foiblesse que j'avois de vouloir passer pour femme, on ne me pouvoit rien

reprocher.

J'allois tous les jours à la messe à pied, dans un des petits couvents

qui sont autour de ma maison; un laquais me portoit mes queues, et les

autres un tabouret de velours noir pour m'agenouiller, et mon sac aux

heures.

J'allois une fois la semaine avec monsieur le curé ou monsieur Garnier,

visiter les pauvres honteux et leur faire des charités; cela me faisoit

connoître dans toute la paroisse, et j'entendois les porteuses d'eau et

les fruitières qui disoient assez haut derrière nous:

--Voilà une bonne dame; Dieu la bénisse!

--Pourquoi, disoit l'une un jour, quand elles sont si belles, a n'aiment

qu'elles, a n'aiment point les pauvres?

Une autre fois, une vendeuse de pommes à qui j'achetai tout le devanteau

pour le donner à une pauvre famille, me dit en joignant les mains:

--Dieu soit avec vous! ma bonne dame, et vous conserve encore cinquante

ans aussi fraîche que vous êtes!

Ces sortes de louanges naïves font grand plaisir, et même je m'aperçus

que monsieur le curé n'y étoit pas insensible:

--Vous voyez, madame, me disoit-il, que Dieu récompense les bonnes

œuvres par de petits plaisirs humains; vous aimez un peu votre personne,

il faut que vous en tombiez d'accord, et parce que vous faites des bonnes

œuvres, vous en êtes récompensée par les acclamations du peuple, et nous

sommes forcés d'applaudir nous-mêmes à ce que nous appellerions foiblesse

dans un autre.

Nous achevions ainsi en discourant nos petites courses, et puis nous

venions à la paroisse entendre la messe, et j'y retrouvois mes laquais à

qui je donnois ordre de s'y trouver à une certaine heure pour me

reconduire au logis.

Je hasardai un jour d'aller à la comédie avec mon cher Maulny et sa

tante, mais je fus trop regardée, trop considérée; vingt personnes par

curiosité vinrent m'attendre à la porte lorsque nous remontâmes en

carrosse. Quelques-uns furent assez insolents pour me faire des

compliments sur ma beauté, à quoi je ne répondis que par une mine modeste

et dédaigneuse; mais je n'y retournai pas de longtemps, pour éviter

scandale.

L'opéra n'est pas de même; comme les places y sont chères et qu'on veut

profiter du spectacle, chacun s'y tient en respect, et j'y ai été vingt

fois sans qu'on m'ait jamais rien dit. Je pris alors la résolution de

demeurer souvent dans ma maison, ou du moins dans mon quartier du

faubourg, où je pouvois faire tout ce qui me plaisoit sans qu'on y

trouvât à redire.

Il m'arriva un petit accident en me promenant dans mon jardin. Je me

donnai une entorse si violente qu'il me fallut garder le lit huit ou dix

jours, et la chambre plus de trois semaines.

Aventures de l'abbé de Choisy habillé en femme · 第 1 / 6 段