CHAPITRE XI

J'ai fait une visite aux Heights, mais je n'ai pas vu Catherine depuis

son départ. Joseph m'a retenue à la porte lorsque je suis venue et n'a

pas voulu me laisser passer, me disant que Madame Linton était

souffrante et que le maître était sorti. J'ai eu des nouvelles par

Zillah, sans quoi je saurais à peine s'ils sont vivants ou morts. Elle

croit Catherine fière et je devine à sa façon d'en parler qu'elle ne

l'aime pas. Ma jeune dame, en arrivant aux Heights, lui avait demandé

de l'aider, mais M. Heathcliff le lui a défendu et c'est pour avoir

obéi à cet ordre qu'elle s'est attiré le mépris de Catherine. J'ai

eu une longue conversation avec Zillah, il y a à peu près six

semaines, peu de temps avant votre arrivée; et voici ce qu'elle m'a

dit:

«La première chose qu'a faite Madame Linton en arrivant aux Heights, a

été de monter l'escalier sans même me dire bonsoir et de s'enfermer

dans la chambre de Linton, où elle est restée jusqu'au matin. Le

lendemain, pendant que le maître et Earnshaw étaient à déjeuner,

elle est entrée dans la maison et a demandé en frissonnant si l'on ne

pourrait pas envoyer chercher le médecin, son cousin étant très

malade.

--Nous savons cela, répondit Heathcliff; mais sa vie ne vaut pas un

liard et je ne voudrais pas dépenser un liard pour lui.

--Mais moi je ne sais pas ce qu'il y a à faire, dit-elle, et si

personne ne m'aide, il va mourir.

--Sortez de la chambre, cria le maître, et que je n'entende plus un mot

à son sujet! Personne ici ne s'inquiète de ce qui lui arrive; si vous

vous en inquiétez, soignez-le, sinon, enfermez-le dans sa chambre et

laissez-le tranquille.

«Comment ils se sont arrangés ensemble, je ne puis le dire. J'imagine

que Linton a dû s'agiter et gémir jour et nuit et qu'il ne lui a

guère laissé de repos: je l'ai deviné à la pâleur de sa figure et

à voir ses yeux tout alourdis. Parfois elle venait à la cuisine d'un

air égaré et paraissait hésiter à demander mon assistance; mais je

n'avais pas envie de désobéir à mon maître, je n'ose jamais lui

désobéir, Madame Dean; je pensais bien que c'était mal de ne pas

envoyer chercher Kenneth, mais je n'avais pas de conseil à donner, ni

le droit de me plaindre, et j'ai toujours refusé de m'en mêler. Une ou

deux fois, après que nous étions tous couchés, il m'est arrivé

d'avoir à rouvrir ma porte et je l'ai vue assise toute en larmes au

haut de l'escalier. Une nuit enfin, elle s'est décidée à venir dans

ma chambre et m'a épouvantée en me disant: «Prévenez M. Heathcliff

que son fils est en train de mourir; je suis sûre qu'il l'est, cette

fois. Allez tout de suite et prévenez-le.» Après quoi, elle sortit.

«En recevant son message, M. Heathcliff poussa un juron, alluma une

chandelle et marcha vers leur chambre; je le suivis, Madame Heathcliff

était assise à côté du lit, les mains repliées sur ses genoux. Son

beau-père s'approcha, tint la lumière près de la figure de Linton, le

regarda, le toucha, puis se retourna vers elle:

--Eh bien, Catherine, dit-il, comment vous sentez-vous?

«Elle restait muette.

--Comment vous sentez-vous, Catherine? répéta-t-il.

--Il est sauvé et je suis libre, répondit-elle: je devrais me sentir

bien, mais vous m'avez laissée si longtemps seule à lutter contre la

mort que je ne sens plus et ne vois plus que la mort. Je me sens comme

morte.

«Et elle en avait l'air aussi. Je lui ai donné un peu de vin, puis le

maître, après avoir renvoyé Hareton que le bruit avait attiré,

ordonna à Joseph de porter le cadavre dans sa chambre, me dit de

rentrer dans la mienne et laissa la jeune dame toute seule.

«Le lendemain matin, il me chargea de lui dire qu'elle eût à

descendre pour le déjeuner. Mais je la trouvai déshabillée et sur le

point de se coucher. Elle me dit qu'elle était malade, ce qui ne me

surprit guère.»

Cathy resta dans sa chambre une quinzaine, à ce que m'a dit Zillah, qui

venait la voir deux fois par jour, mais qui voyait toujours ses efforts

affectueux fièrement et promptement repoussés.

Heathcliff vint la voir une fois, pour lui montrer le testament de

Linton. Le jeune homme léguait toute sa fortune et toute la partie

mobilière de la fortune de sa femme à son père; c'est pendant

l'absence de Catherine qu'il avait été forcé à rédiger cet acte.

Étant mineur, il ne pouvait disposer des terres, mais, M. Heathcliff

les a réclamées et gardées, tant les siennes que celles de sa femme;

je suppose qu'il en avait le droit, mais en tout cas, il est bien sûr

que Catherine, sans argent et sans amis, ne peut rien pour le contrarier

dans sa possession. Zillah m'a encore dit que, pendant ces quinze jours,

personne ne s'était informé d'elle. La première fois qu'elle

descendit dans la maison, ce fut un dimanche après-midi. «Quand je lui

apportai son dîner, elle me dit en pleurant qu'elle ne pouvait pas

rester davantage au froid, et je lui répondis que le maître allait

partir pour Trushcross-Grange et qu'il ne fallait pas que ma présence

ou celle d'Earnshaw l'empêchât de descendre; et en effet, aussitôt

qu'elle eut entendu le trot du cheval d'Heathcliff, elle apparut toute

vêtue de noir et ses cheveux blonds tombant simplement sur ses

épaules.

«Joseph, poursuivit Zillah, était parti pour l'église et je restais

seule avec Hareton, à qui je dis que, comme notre jeune maîtresse

allait descendre pour nous tenir compagnie, il ferait bien de laisser

pour le moment son travail de poudre et de nettoyage de fusil. À cette

nouvelle, il rougit, jeta un coup d'œil sur ses mains et ses

vêtements, et fit disparaître en une minute toutes les traces de son

travail. Devant ses efforts pour être présentable, je ne pus

m'empêcher de rire, de lui offrir mes services et de railler sa

confusion, ce qui le mit de mauvaise humeur et le fit jurer.

«La jeune dame entra, froide comme un glaçon et hautaine à son

ordinaire. Je me levai et lui offris ma place dans le fauteuil, mais

elle se détourna de moi. Earnshaw aussi s'était levé, lui disait de

venir sur le banc et de s'asseoir tout près du feu; il lui dit qu'il

était sûr qu'elle devait être gelée.

--J'ai été gelée pendant un mois et plus, répondit-elle de son ton

le plus méprisant. Après quoi elle prit une chaise et la plaça à une

certaine distance de nous. Lorsqu'elle se fut réchauffée, elle fit des

yeux le tour de la chambre; elle découvrit un certain nombre de livres

sur le dressoir, se releva, essaya de les atteindre; mais ils étaient

trop haut. Alors son cousin, après avoir observé quelque temps ses

efforts, trouva enfin le courage de l'aider; il prit les livres et les

lui tendit.

«C'était une grande avance pour le garçon. Elle ne le remercia pas,

mais je vis bien qu'il était tout heureux de ce qu'elle eût accepté

son assistance. Il se hasarda à se tenir derrière elle tandis qu'elle

examinait ces livres et même à montrer du doigt certaines choses qui

amusaient son imagination dans les vieilles images. Elle retirait

vivement le livre pour lui faire lever le doigt, mais il ne s'en

troublait pas, et se contentait de la considérer elle-même au lieu du

livre. Son attention se concentra par degrés à observer la chevelure

épaisse et soyeuse de la jeune dame: sa figure, il ne pouvait la voir,

pas plus qu'elle ne le voyait. Alors, sans se rendre compte peut-être

de ce qu'il faisait, attiré comme un enfant par une chandelle, il se

mit à caresser doucement une boucle de ces cheveux. Il lui aurait

enfoncé un couteau dans le cou qu'elle n'aurait pas été plus saisie.

--Allez-vous-en tout de suite! Comment osez-vous me toucher? Pourquoi

vous arrêtez-vous derrière moi? Je ne puis vous souffrir! Je vais

rentrer dans ma chambre si vous m'approchez encore.

«M. Hareton se recula d'un air hébété; il s'assit sur le banc et la

regarda pendant une demi-heure encore, continuant à parcourir les

volumes. Enfin il s'approcha de moi et me dit tout bas:

--Voulez-vous la prier de nous faire la lecture, Zillah? Je suis ennuyé

de ne rien faire et j'aime, j'aimerais tant à l'entendre lire! Mais ne

lui dites pas que c'est moi qui l'ai demandé, demandez-le de

vous-même.

--M. Hareton désirerait que vous nous fassiez la lecture, madame,

dis-je aussitôt. Il vous en serait bien obligé.

«Elle fronça le sourcil et, sans nous regarder, répondit:

--M. Hareton et vous tous, vous aurez la bonté de comprendre que je

rejette toute prétention à l'obligeance ou à l'affection que vous

avez l'hypocrisie de m'offrir; je vous méprise et ne veux avoir rien à

dire à personne d'entre vous. Alors que j'aurais donné ma vie pour une

bonne parole, ou même pour voir la figure de l'un de vous, vous vous

êtes tous tenus à l'écart. Mais, je ne veux pas me plaindre à vous.

J'ai été attirée ici par le froid, mais je n'y suis pas venue pour

vous amuser, ni pour jouir de votre société.

--Qu'aurais-je pu faire? demanda Earnshaw. Comment étais-je à blâmer?

--Oh! vous, c'est autre chose, répondit Madame Heathcliff; ce n'est

pas, en effet, votre absence qui m'a affligée beaucoup.

--Mais je me suis offert plus d'une fois, répondit-il, tout animé à

cette insolence, et j'ai demandé à M. Heathcliff de me laisser veiller

à votre place.

--Taisez-vous. Je sortirai d'ici, j'irai n'importe où, plutôt que

d'avoir dans l'oreille votre désagréable voix.

«Hareton murmura qu'elle pouvait bien aller au diable, et ne se gêna

plus pour reprendre ses occupations. Il s'était mis maintenant à

parler librement, et la jeune dame avait été sur le point de se

retirer; mais le froid était trop fort, il fallut bien qu'elle se

résignât, malgré tout son orgueil, à notre compagnie. Je m'arrangeai

seulement en sorte qu'elle n'eût plus à mépriser mes tonnes

intentions; toujours, depuis lors, j'ai été aussi sèche

qu'elle-même, et elle n'a personne pour l'aimer parmi nous et ne

mérite personne: qu'on lui dise le moindre mot, la voilà qui se replie

sur elle-même, sans égard pour qui que ce soit. Elle ne se gêne pas

avec le maître lui-même. Plus on la blesse, plus elle prend de

venin.»

«D'abord, me dit en terminant Madame Dean, j'eus l'idée d'abandonner

ma place ici, de prendre une petite maison et de décider Catherine à

venir y demeurer avec moi; mais M. Heathcliff ne lui permettrait cela

pas davantage qu'il ne permettrait à Hareton de vivre de son côté. Je

ne vois pas d'autre remède pour elle à présent qu'un second mariage;

et cela, il n'est pas en mon pouvoir de l'arranger.»

C'est ainsi que finit l'histoire de Madame Dean. En dépit des

prophéties du médecin, je reprends rapidement mes forces; et bien que

ce soit seulement la seconde semaine de janvier, je me propose de monter

à cheval dans un jour ou deux et d'aller à Wuthering-Heights pour

informer le propriétaire que je vais passer à Londres les six mois

prochains et qu'il aura à se trouver un autre locataire, après

octobre. Pour rien au monde, je ne voudrais vivre un second hiver dans

ce pays.

Un amant · 第 46 / 49 题