CHAPITRE X

Le soir qui suivit les funérailles, ma jeune dame et moi étions

assises dans la bibliothèque, occupées à de pénibles méditations.

Nous convînmes que ce qui pouvait arriver de mieux à Catherine serait

d'être autorisée à demeurer à la Grange, au moins aussi longtemps

que vivrait Linton; celui-ci demeurerait avec nous et je resterais

chargée du ménage. L'arrangement était trop favorable pour que nous

puissions espérer beaucoup de le voir réalisé, et pourtant j'avais un

vague espoir, et nous étions en train de combiner un plan, lorsqu'une

des servantes congédiées, qui n'était pas partie encore, entra

précipitamment et nous dit que ce démon d'Heathcliff était dans la

cour: elle nous demanda si elle devait lui fermer la porte au nez.

Quand même nous aurions été assez folles pour y songer, nous n'en

aurions pas eu le temps. Heathcliff ne prit pas la peine de frapper ou

de s'annoncer; il était le maître, et il usa de son privilège pour

entrer tout droit sans dire un mot; après quoi il fit sortir la

servante et ferma la porte.

C'était la même chambre où il avait été introduit comme hôte

dix-huit ans auparavant; la même lune brillait à travers la fenêtre,

et au dehors s'étendait le même paysage d'automne. Nous n'avions pas

allumé de bougie, mais tout l'appartement était éclairé, et l'on

voyait même les portraits sur le mur: la tête splendide de Madame

Linton et la tête gracieuse de son mari. Heathcliff s'avança vers le

foyer. Le temps ne l'avait guère changé lui non plus. C'était le

même homme, avec son visage sombre, plus pâle et plus affermi; sa

stature était un peu plus forte, voilà tout. En le voyant, Catherine

s'était levée et avait fait un mouvement pour sortir.

--Halte! lui dit-il, l'arrêtant par le bras. Plus d'escapades! Où

voudriez-vous aller? Je suis venu vous chercher pour vous ramener; et

j'espère que vous serez une fille obéissante et que vous

n'encouragerez plus mon fils à me désobéir. J'ai été embarrassé

pour le punir, quand je vous ai vue partir; c'est une telle toile

d'araignée, qu'il suffirait de le toucher pour l'anéantir. Mais vous

verrez à son regard qu'il a eu son affaire. Avant-hier soir, je l'ai

descendu de sa chambre et installé dans un fauteuil; et je suis

simplement resté deux heures, seul, à côté de lui. Depuis lors

j'imagine qu'il doit me voir souvent, même absent. Hareton me dit que

la nuit il s'éveille et crie pendant des heures et vous appelle pour le

protéger contre moi. Ainsi, que vous aimiez ou non votre précieux

mari, il faut que vous veniez. C'est vous qui aurez désormais à vous

occuper de lui; je vous transmets ce soin entièrement.

--Pourquoi ne pas laisser Catherine demeurer ici, fis-je, et ne pas lui

envoyer Master Linton? Comme vous les haïssez tous les deux, ils ne

vous manqueront pas.

--Je suis en quête d'un locataire pour la Grange, et puis je veux avoir

mes enfants près de moi. Et puis, cette fille me doit son service en

échange du pain qu'elle mangera. Je ne suis pas disposé à

l'entretenir dans le luxe et la paresse, lorsque Linton ne sera plus

là. Allons, hâtez-vous de vous préparer, et ne me forcez pas à agir.

--Non, dit Catherine. Linton est tout ce que j'ai à aimer dans le

monde; et bien que vous ayez fait tout ce que vous pouviez pour me le

rendre odieux, vous ne pourrez pas faire que nous nous haïssions. Et je

vous défie de lui faire du mal pendant que je serai près de lui, et je

vous défie de me faire peur.

--Vous êtes un adversaire plein de morgue, répondit Heathcliff, mais

je vous déteste assez pour ne jamais lui faire du mal; je veux que

votre tourment dure jusqu'au bout. Ce n'est pas moi qui vous le ferai

haïr, mais sa propre petite nature.

--Je sais qu'il a une mauvaise nature, dit Catherine; il est votre fils.

Mais je suis heureuse d'en avoir une meilleure, pour pardonner; et puis

je sais qu'il m'aime, et pour cette raison je l'aime. Vous, M.

Heathcliff, vous n'avez personne pour vous aimer; et si misérables que

vous nous fassiez, nous aurons toujours la revanche de penser que votre

cruauté vient de ce que vous l'êtes plus que nous. Car vous êtes

misérable, n'est-ce pas? Solitaire comme le démon et envieux comme

lui! Personne ne vous aime, personne ne pleurera pour vous quand vous

mourrez; je ne voudrais pas être vous!

Catherine dit cela avec une sorte de triomphe lugubre; elle semblait

s'être décidée à entrer dans l'esprit de sa future famille et à

tirer plaisir, du chagrin de ses ennemis.

--Vous vous repentirez amèrement si vous restez ici une minute de plus,

dit son beau-père. Allez, sorcière, et emportez vos affaires!

Elle sortit, le regardant avec mépris. En son absence, je commençai à

demander la place de Zillah aux Heights, offrant de lui céder la mienne

à la Grange, mais il ne voulut pas en entendre parler. Il me dit de me

taire, et alors pour la première fois fit l'inspection de la chambre.

Ayant considéré le portrait de Madame Linton, il me dit:

--Je veux avoir cela à la maison. Non pas que j'en aie besoin, mais...

il se retourna tout à coup vers le feu et poursuivit avec une

expression que j'appellerai un sourire, faute d'un meilleur nom:

--Je vais vous dire ce que j'ai fait hier. J'ai dit au fossoyeur qui

creusait la tombe de Linton d'enlever la terre de dessus son cercueil à

elle, et je l'ai ouvert. Je crus d'abord que j'allais rester là

toujours; quand j'ai revu son visage--car c'est encore son visage!--le

fossoyeur eut bien à faire de me faire relever; mais il me dit qu'il

fallait empêcher que l'air ne soufflât dessus. Mais j'ai laissé un

des côtés du cercueil non scellé, et j'ai fait promettre à l'homme

de me mettre à côté d'elle dans le cercueil quand mon tour viendra.

De cette façon, Linton ne pourra pas s'y reconnaître.

--Vous avez très mal agi. Monsieur Heathcliff, m'écriai-je.

N'aviez-vous pas honte de déranger les morts?

--Je n'ai dérangé personne, Nelly, répondit-il, et je me suis donné

du soulagement à moi-même. Je vais être beaucoup plus tranquille

maintenant et vous aurez bien plus de chances que je reste sous la terre

quand une fois j'y serai. La déranger, elle? Non, c'est elle qui m'a

dérangé, jour et nuit, pendant dix-huit ans, sans cesse, sans remords,

jusqu'à la nuit dernière, où enfin j'ai été tranquille. J'ai rêvé

que je dormais mon dernier sommeil, à côté d'elle, mon cœur immobile

contre le sien et mes joues glacées contre les siennes.

--Et si vous l'aviez trouvée réduite à rien dans son cercueil, de

quoi auriez-vous rêvé, demandai-je?

--De me changer en terre avec elle, et d'en être encore plus heureux,

me répondit-il: supposez-vous que j'aie peur d'un changement de cette

sorte? Je m'attendais à le trouver en soulevant le couvercle, mais

j'aime mieux savoir qu'il ne commencera que lorsque je serai là pour le

partager. Et puis, jamais je n'aurais pu perdre l'étrange sentiment qui

me hantait, si je n'avais pas revu sa calme figure. Vous savez combien

j'ai été égaré lorsqu'elle est morte: je ne cessai pas de la

supplier de revenir vers moi. Je crois fortement aux esprits, j'ai la

conviction qu'ils peuvent exister parmi nous. Le jour de son

enterrement, il neigeait. Dans la soirée, je vins au cimetière: il

faisait un triste temps d'hiver; tout, à l'entour, était solitaire.

Sûr que personne ne viendrait me déranger, et sachant que deux yards

de terre seuls me séparaient d'elle, je me dis: «Je veux l'avoir de

nouveau dans mes bras. Si elle est froide, je penserai que c'est ce vent

du Nord qui me glace, et si elle est sans mouvement, je penserai qu'elle

dort.» Je pris un grand couteau et commençai à faire mon travail,

après avoir enlevé la terre. Le bois commençait à craquer lorsqu'il

me sembla entendre le soupir de quelqu'un qui se serait penché vers

moi, debout au bord du tombeau. «Si seulement je peux ouvrir ceci,

murmurai-je, je souhaite qu'on puisse nous recouvrir de terre tous les

deux» et je travaillais avec plus d'ardeur encore. Il y eut un autre

soupir, tout à mon oreille. Je savais bien qu'il n'y avait là aucune

créature vivante en chair et en os; mais de même que, la nuit, vous

percevez l'approche d'un être vivant sans pouvoir le distinguer, de

même je sentais avec certitude que Cathy était là, non pas sous moi,

mais sur la terre. J'éprouvai tout à coup un énorme soulagement; et

je laissai là mon terrible ouvrage. Sa présence était avec moi: elle

me tint compagnie pendant que je comblais la tombe, et me ramena chez

moi. Vous pouvez rire si vous voulez, mais j'étais sûr de la voir et

je ne pouvais m'empêcher de lui parler. Et arrivant aux Heights, je

trouvai la porte fermée et je me rappelle que ce maudit Earnshaw et ma

femme voulurent m'empêcher d'entrer. Je me rappelle que je me suis à

peine arrêté un instant en bas et que je me suis élancé dans

l'escalier, dans sa chambre où j'étais sûr qu'elle était. Je fis

impatiemment le tour de la chambre: je la sentais près de moi, je

pouvais presque la voir et pourtant je ne la voyais pas. Je dois avoir

eu une sueur de sang, tant j'ai souffert et gémi, tant je l'ai

suppliée de me laisser la voir un instant. Mais non, elle n'a pas

voulu. Elle s'est montrée un démon pour moi, comme elle l'avait

souvent fait de son vivant, et depuis lors, quelquefois plus,

quelquefois moins, j'ai toujours été la victime de cette indicible

torture. Mes nerfs, depuis, sont toujours restés dans un tel état

d'excitation que, s'ils n'avaient pas été solides comme des câbles,

ils seraient maintenant dans l'état de ceux de Linton. Quand j'étais

assis dans la maison avec Hareton, il me semblait que, en sortant,

j'allais la rencontrer; lorsque je me promenais sur la lande, j'étais

sûr que j'allais la rencontrer en rentrant aux Heights. Mais le pire

était quand je voulais dormir dans ma chambre: impossible de rester

couché. Dès l'instant où je fermais les yeux, elle était en dehors

de la fenêtre, ou se glissait le long des panneaux, ou bien elle

entrait dans la chambre, ou même elle reposait sa chère tête sur le

même oreiller qu'autrefois; et il fallait absolument que j'ouvre les

yeux pour la voir. Et ainsi je les ouvrais et les refermais cent fois

par nuit, et toujours pour être désappointé. Cela m'avait mis hors de

moi. Souvent il m'arrivait de grogner tout haut, si bien que ce vieux

scélérat de Joseph ne peut pas manquer de croire que le diable s'est

installé dans ma conscience. Mais maintenant, depuis que je l'ai vue,

je suis calmé, un peu calmé. Ah! c'est une étrange façon de tuer un

homme, cheveu par cheveu, en l'affolant pendant dix-huit ans du fantôme

d'une espérance!

M. Heathcliff s'arrêta et s'essuya le front, où se collaient ses

cheveux trempés de sueur. Ses yeux regardaient fixement les cendres

rouges du feu. Les sourcils relevés aux tempes rendaient l'expression

de sa figure moins sinistre, mais lui donnaient un air singulier de

trouble et de tension morale. C'est à peine s'il s'adressait à moi en

parlant et je me gardais de répondre. Après un court repos, il se

remit à méditer sur le portrait, le décrocha et l'appuya contre le

sofa pour mieux le voir. Il était plongé dans cette occupation lorsque

Catherine rentra, annonçant qu'elle était prête et qu'on sellait le

poney.

--Envoyez-moi cela aux Heights demain, me dit Heathcliff en désignant

le portrait. Puis, se tournant vers elle: «Vous pouvez vous passer de

votre poney; la soirée est belle et à Wuthering Heights, vous n'aurez

pas besoin de poney. Les courses que vous aurez à faire, vous pourrez

les faire à pied. Allons, venez!

--Adieu, Ellen! murmura ma chère petite maîtresse. Elle m'embrassa et

je sentis que ses lèvres étaient froides comme la glace. Venez me

voir, Ellen, ne l'oubliez pas!

--Ayez bien soin de ne rien faire de pareil, madame Dean, interrompit

son nouveau père; quand j'aurai à vous parler, je viendrai ici, je

n'ai pas besoin de vos visites chez moi.

Il fit signe à Catherine de marcher devant, et elle obéit, jetant

derrière elle un regard qui me coupa le cœur. Par la fenêtre, je les

vis descendre le long du jardin. Heathcliff avait pris le bras de

Catherine sous le sien, malgré la résistance de la jeune fille et il

l'entraînait rapidement sous les arbres de l'allée.

Un amant · 第 45 / 49 题