CHAPITRE XII

La journée d'hier a été claire, calme et froide. Je suis allé aux

Heights, comme j'en avais l'intention; ma femme de ménage m'a supplié

de me charger d'un petit mot d'elle pour sa jeune maîtresse et je n'ai

pas cru devoir refuser. La porte de la maison était ouverte, mais la

grande porte était verrouillée comme à ma dernière visite. Je

frappai et appelai Earnshaw, qui était dans le jardin, et qui vint

m'ouvrir. Le gaillard est un très beau type de rustre, mais il a l'air

de faire son possible pour ne pas profiter de ses avantages.

Je lui demandai si M. Heathcliff était chez lui. Il me répondit qu'il

n'y était pas, mais qu'il rentrerait pour le dîner. Il était onze

heures, je lui annonçai mon intention d'entrer et d'attendre: sur quoi

il jeta aussitôt sa pioche et m'accompagna, remplissant l'office d'un

chien de garde bien plutôt que d'un hôte. Nous entrâmes ensemble.

Catherine était là, occupée à préparer des légumes pour le repas;

elle paraissait plus maussade et moins animée que la première fois que

je l'avais vue. C'est à peine si elle leva les yeux pour me voir entrer

et aussitôt elle se remit à son travail avec le même dédain des

formes ordinaires de la politesse.

Elle ne paraît pas si aimable que Madame Dean voudrait me le faire

croire, pensais-je. C'est une beauté, c'est vrai, mais pas du tout un

ange.

Earnshaw, lui ordonna durement de porter ses affaires dans la cuisine.

«Portez-les vous-même», dit-elle, en les écartant sur la table; puis

elle se retira près de la fenêtre, sur une chaise, et se mit à

découper des figures d'oiseaux et d'animaux dans des épluchures de

raves. Je m'approchai d'elle, comme si je voulais voir le jardin et je

laissai adroitement tomber sur ses genoux la note de Madame Dean. Mais

elle me demanda tout haut: «Qu'est-ce que c'est que cela?» et le jeta

par terre.

--C'est une lettre de votre vieille connaissance, la ménagère de la

Grange, répondis-je, effrayé de penser que l'on pouvait croire à un

billet de moi-même. En apprenant la provenance du papier, Catherine fit

un effort pour le ramasser, mais Hareton la repoussa, saisit le billet

et le mit dans son gilet, disant qu'il fallait d'abord que M. Heathcliff

le vit. Alors, Catherine, sans rien dire, se détourna, tira son

mouchoir et se l'appliqua sur les yeux. Son cousin, après avoir lutté

un instant pour retenir ses bons sentiments, sortit la lettre et la jeta

à côté d'elle sur le plancher, le plus grossièrement qu'il put.

Catherine la ramassa et la lut avec empressement; puis elle me fit

quelques questions au sujet des habitants, humains et autres, de son

ancienne maison; et, jetant un coup d'œil vers les collines, elle

murmura:

«J'aimerais tant à descendre la côte, sur mon cher poney! Oh! je suis

lasse, je suis au bout, Hareton!» Et elle appuya sa tête charmante

contre le mur avec un soupir, et elle tomba dans une façon de tristesse

inconsciente, sans se soucier de nous.

--Madame Heathcliff, dis-je après un silence, vous ne vous doutez pas

que je vous connais, et si intimement qu'il me paraît tout drôle de

rester ainsi à côté de vous en étranger. Ma femme de ménage ne se

fatigue pas de me parler de vous et de faire votre éloge; elle sera

bien désappointée si je reviens sans nouvelles de vous et si je lui

dis que vous avez lu sa lettre sans rien répondre.

Mon discours l'étonna. Elle me demanda:

--Est-ce qu'Ellen vous aime?

--Oui, certes, répondis-je, après une hésitation.

--Dites-lui, reprit-elle, que j'aurais voulu répondre à sa lettre,

mais que je n'ai rien pour écrire, pas même un livre d'où je puisse

déchirer une feuille.

--Pas de livres? m'écriai-je. Comment pouvez-vous vivre sans livres?

--J'étais toujours à lire, quand j'en avais, dit Catherine, et M.

Heathcliff ne lit jamais, de sorte qu'il s'est mis dans la tête de

détruire mes livres. Pendant des semaines, je n'en ai pas vu un. Une

fois, seulement, j'ai mis la main sur la bibliothèque théologique de

Joseph, à sa grande colère; et une autre fois, Hareton, j'ai trouvé

un stock de livres caché dans votre chambre, quelques livres de latin

et de grec, des livres de contes et de poésies, ces derniers rapportés

par moi de la Grange. Vous me les avez volés, simplement pour le

plaisir de m'en priver. Ils ne peuvent vous être d'aucun usage,

évidemment, vous les avez cachés pour empêcher que personne n'en

tirât profit. Peut-être est-ce vous qui, par jalousie, avez conseillé

à M. Heathcliff de me priver de mes livres? Mais j'ai la plupart

d'entre eux écrits dans ma tête et dans mon cœur, et de ceux-là vous

ne pouvez pas me priver.

En entendant ainsi révéler le secret de ses accaparements

littéraires, Earnshaw devint d'un rouge pourpre.

--M. Hareton désire sans doute élargir ses connaissances, dis-je,

venant à son aide. Ce n'est pas de l'envie, mais de l'émulation qu'il

éprouve à votre égard. Il deviendra très fort d'ici quelques

années.

--Et il veut que je devienne une sotte en attendant, répondit

Catherine. Oui, je l'entends qui essaie d'épeler et de lire; il fait

assez de fautes! Je voudrais que vous puissiez répéter la petite

scène d'hier, c'était extrêmement drôle. Je vous ai entendu tourner

et retourner le dictionnaire pour chercher les mots difficiles, et jurer

devant l'impossibilité de comprendre.

Le jeune homme, gêné au possible, ne trouva pas d'autre issue que de

rire lui-même. Je me rappelai ce que m'avait dit Madame Dean sur la

façon dont ses premiers essais d'instruction avaient été rabroués.

--Mais, dis-je, Madame Heathcliff, nous avons tous eu des commencements

et nous avons balbutié sur le seuil; si nos maîtres s'étaient moqués

de nous au lieu de nous aider, nous continuerions encore.

--Oh! répondit-elle, je ne cherche pas à limiter ses connaissances;

mais il n'a pas le droit de s'approprier ce qui est à moi et de le

rendre ridicule par ses fautes et sa mauvaise prononciation. Ces livres,

prose et vers, sont consacrés pour moi par d'autres souvenirs, et je ne

puis souffrir de les voir dégradés et profanés dans sa bouche. Sans

compter qu'il a choisi, entre toutes, mes pièces favorites, celles que

j'aime le mieux répéter, et cela comme par malice délibérée.

Je vis la poitrine d'Hareton se soulever une minute en silence, sous le

poids de la mortification et de la colère. Puis il sortit, et revint

avec une demi-douzaine de livres qu'il jeta dans le tablier de

Catherine, en s'écriant:

--Prenez-les, je ne veux plus jamais ni les lire ni y penser.

--Je n'en veux plus maintenant, répondit-elle, leur souvenir se mêle

maintenant au vôtre, et je les hais. Elle ouvrit l'un d'eux au hasard

et se mit à lire quelques lignes sur le ton pleurard d'un débutant,

puis éclata de rire, et voulut recommencer cette comédie.

Mais l'amour-propre du jeune homme ne put en supporter davantage. Je

m'étais détourné, mais j'entendis le bruit d'un coup destiné à la

faire taire. Après quoi il ramassa les livres et les jeta dans le feu.

Je lus sur sa figure tout le chagrin qu'il avait à s'en séparer. Sans

doute, en les voyant brûler, il se rappelait le plaisir qu'il en avait

déjà tiré et songeait à celui qu'il s'était promis d'en tirer

encore. Jusqu'au moment où Catherine avait traversé son chemin, il

s'était contenté du travail quotidien et des rudes plaisirs de la vie

animale. Ensuite la honte de son dédain et l'espoir de son approbation

l'avaient excité à des aspirations plus hautes; et voilà que ses

efforts produisaient exactement l'effet contraire.

--Oui, c'est tout le bien qu'une brute comme vous peut retirer de ces

livres! dit Catherine, furieuse, suivant de l'œil les progrès du feu.

--Vous feriez mieux de vous taire, à présent! répondit Hareton.

Son agitation était au comble, et il allait sortir de la chambre, n'y

tenant plus, lorsqu'il croisa M. Heathcliff qui entrait, et qui lui mit

la main sur l'épaule.

--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a, mon garçon? demanda-t-il.

--Rien, rien, dit-il en s'éloignant.

Heathcliff le suivit des yeux et poussa un soupir.

--C'est étrange, murmura-t-il, quand je cherche sur sa figure les

traits de son père, c'est elle que je trouve tous les jours davantage.

Comment diable peut-il lui ressembler si fort? C'est à peine si je

supporte sa vue.

Il baissa les yeux et s'avança d'un air songeur. Il y avait en lui une

expression inquiète et anxieuse que je n'avais jamais remarquée

auparavant: de plus il paraissait maigri. En le voyant par la fenêtre,

sa belle-fille s'était aussitôt enfuie dans la cuisine, de sorte que

je restai seul.

--Je suis heureux de voir que vous pouvez enfin sortir, M. Lockwood, me

dit-il en réponse à mon salut. Je me suis demandé plus d'une fois ce

qui avait bien pu vous amener dans cette solitude.

--Un caprice, j'en ai peur, monsieur, répondis-je, et c'est encore un

caprice qui m'en fait partir. Je retournerai à Londres la semaine

prochaine; et je ne crois pas que je pourrai vivre ici désormais.

--Oh vraiment! Êtes-vous déjà fatigué d'être loin du monde? Mais si

vous venez ici pour plaider votre droit à ne pas payer un loyer dont

vous ne voulez pas profiter, c'est peine perdue: je ne me relâche

jamais d'exiger de chacun ce qui m'est dû.

--Je ne viens plaider rien de pareil! m'écriai-je piqué. «Si vous le

voulez-bien, je vais régler tout de suite la chose avec vous.» Et je

tirai mon portefeuille de ma poche.

--Non, non, répondit-il froidement, ce n'est pas si pressé.

Asseyez-vous et dînez avec nous. Un hôte que l'on est assuré de ne

plus revoir peut en général être bien accueilli. Catherine, apportez

le dîner. Où êtes-vous?

Catherine reparut, avec un paquet de couteaux et de fourchettes.

--Vous aurez à dîner avec Joseph, lui murmura Heathcliff à part, et

vous resterez dans la cuisine jusqu'à ce qu'il soit parti.

Entre M. Heathcliff, sombre et maussade, et Hareton absolument muet, je

fis un assez triste repas. Je partis de bonne heure. J'aurais voulu

sortir par derrière, pour revoir encore Catherine et pour vexer le

vieux Joseph; mais Hareton reçut l'ordre d'amener mon cheval à la

porte, et mon hôte lui-même m'escorta jusqu'au seuil.

«Quelle sinistre vie on mène dans cette maison! pensais-je en m'en

retournant. Comme c'eût été quelque chose de plus qu'un conte magique

pour madame Linton Heathcliff, si nous nous étions aimés, comme le

désirait sa bonne nourrice, et si nous avions émigré ensemble dans

l'atmosphère bruyante de la capitale!

Un amant · 第 47 / 49 题