L'après-midi du cinquième jour, j'entendis un pas différent et je vis
entrer Zillah, couverte de son châle écarlate, avec un bonnet de soie
noire sur la tête et un panier au bras.
--Ah! Dieu! Madame Dean! s'écria-t-elle, eh bien, on parle de vous à
Gimmerton! Je vous croyais perdue dans le marais de Blackhorse, jusqu'à
ce que M. Heathcliff m'a dit tout à l'heure que vous aviez été
retrouvée et logée ici. Bien sûr que vous aurez atterri à une île?
Et combien de temps êtes-vous restée dans l'eau?
--Votre maître est un vrai brigand, fis-je, mais il répondra de sa
conduite. Il ne lui servira de rien d'avoir répandu cette fable.
--Que voulez-vous dire? demanda Zillah; ce n'est pas une fable, tout le
monde dans le village dit que vous vous êtes perdues dans le marais.
Quand je suis arrivée ici, je demande à M. Earnshaw si ce n'était pas
triste, que vous et Miss Catherine vous fussiez perdues. Il m'a
regardée comme s'il avait mal entendu. Mais M. Heathcliff avait bien
entendu, lui, et c'est lui qui m'a dit: «Si elles ont été dans le
marais, Zillah, elles en sont dehors à présent. Nelly Dean est en ce
moment logée dans votre chambre. Vous pouvez lui dire de descendre
quand vous y monterez. Voici la clé. J'ai voulu la forcer à rester ici
jusqu'à ce qu'elle ait tout à fait repris ses sens. Vous pouvez lui
dire d'aller tout de suite à la Grange, si elle en est capable, et
d'annoncer de ma part que la jeune dame s'y rendra à temps pour
assister aux funérailles de M. Edgar.
--M. Edgar n'est pas mort! m'écriai-je. Oh Zillah! Zillah!
--Non, non, rasseyez-vous, ma bonne dame; vous êtes encore malade. Il
n'est pas mort; le docteur Kenneth, que j'ai rencontré sur le chemin,
croit qu'il pourra encore durer un jour.
Au lieu de me rasseoir, je profitai de ce que le chemin était libre
pour m'élancer dans l'escalier. En entrant dans la maison, je cherchai
autour de moi quelqu'un qui pût me renseigner sur Catherine. La chambre
était toute pleine de soleil et la porte restait large ouverte; mais je
ne voyais personne. Je me demandais s'il fallait m'en aller tout de
suite ou chercher ma maîtresse, lorsqu'une petite toux attira mon
attention du côté du foyer. Je vis Linton couché sur le banc, occupé
à sucer un bâton de sucre candi et observant mes mouvements d'un
regard apathique.
--Où est Miss Catherine? lui demandai-je d'un ton rude. Est-elle
partie?
--Non, répondit-il, elle est en haut; et nous ne la laisserons pas
sortir.
--Vous ne voulez pas la laisser sortir, petit idiot? m'écriai-je.
Indiquez-moi tout de suite sa chambre, ou je vous ferai siffler une
bonne fois.
--C'est papa qui vous ferait siffler si vous essayiez d'y aller,
répondit-il. Il me dit que je n'ai pas à être doux avec Catherine:
qu'elle est ma femme, et qu'il est honteux qu'elle désire me quitter.
Il me dit qu'elle me hait et désire ma mort pour avoir mon argent; mais
elle ne l'aura pas et elle n'ira pas chez elle. Jamais elle n'ira. Elle
peut pleurer à être malade autant qu'il lui plaira.
Il reprit sa première occupation, fermant les yeux comme s'il voulait
s'endormir.
--Maître Heathcliff, repris-je, avez-vous oublié toute la bonté de
Catherine pour vous l'hiver dernier, lorsque vous affirmiez que vous
l'aimiez et qu'elle tous apportait des livres et vous chantait des
chansons, et souvent venait par le vent et la neige pour vous voir? Vous
sentiez bien qu'elle était cent fois trop bonne pour vous. Et
maintenant vous croyez les mensonges que vous raconte votre père,
malgré que vous sachiez qu'il vous déteste tous les deux. Et vous
êtes avec lui contre elle. Voilà de belle reconnaissance!
Les coins de la bouche de Linton s'abaissèrent et il ôta de ses
lèvres le sucre candi.
--Est-ce donc par haine pour vous qu'elle est venue à Wuthering
Heights? poursuivis-je. Réfléchissez donc un peu pour votre compte.
Quant à votre argent, elle ne sait même pas que vous en avez. Et vous
dites qu'elle est malade, et vous la laissez seule, ici, dans une maison
étrangère, vous qui avez éprouvé combien il est pénible d'être
négligé de tous: ah! vous êtes un garçon égoïste et sans cœur!
--Je ne puis rester avec elle, répondit-il avec mauvaise humeur. Elle
pleure tant que je ne puis le supporter. Et elle ne veut pas s'arrêter,
malgré que je la menace d'appeler mon père. Je l'ai appelé une fois
et il lui a promis de l'étrangler si elle ne se tenait pas tranquille.
Mais elle a recommencé dès l'instant où il avait quitté la chambre,
gémissant et soupirant toute la nuit.
--M. Heathcliff est-il sorti? demandai-je, voyant qu'il n'y avait à
espérer aucune sympathie chez cette misérable créature.
--Il est dans la cour; il cause avec le docteur Kenneth qui dit que mon
oncle est en train de mourir pour de bon, cette fois. J'en suis heureux,
parce que je serai le maître de la Grange après lui. Catherine parlait
toujours de sa maison; mais cette maison n'est pas à elle, elle est à
moi; papa dit que tout ce qu'elle a est à moi. Tous ses beaux livres
sont à moi. Elle m'a offert de m'en faire cadeau, et de ses beaux
oiseaux, et de son poney, si je voulais lui avoir la clé de notre
chambre et la laisser sortir, mais je lui ai dit qu'elle n'avait rien à
me donner puisque tout cela était à moi. Alors elle s'est mise à
pleurer; elle a pris une petite peinture qu'elle portait à son cou, et
m'a dit qu'elle me donnerait cela: c'étaient deux portraits dans un
cadre d'or, d'un côté sa mère et de l'autre mon oncle, quand ils
étaient jeunes. C'était hier. Je lui dis que ces portraits étaient à
moi aussi et j'essayai de les lui enlever. La méchante créature ne
voulut pas me les laisser prendre. Elle me poussa et me blessa. Je me
mis à crier, quand elle entendit s'approcher papa, elle partagea le
cadre en deux et me donna le portrait de sa mère. Elle essaya de cacher
l'autre, mais quand j'eus expliqué à papa de quoi il s'agissait, il
m'enleva le portrait que j'avais et ordonna à Catherine de me donner
celui qu'elle avait gardé. Alors, comme elle refusait, il l'abattit par
terre, lui enleva le portrait et l'écrasa sous ses pieds.
--Et cela vous plaisait-il de la voir ainsi frappée?
--J'en frémis, répondit-il: je tremble dès que je vois mon père
frapper un chien ou un cheval, tant il le fait durement. Pourtant,
d'abord je fus content, car elle avait mérité d'être punie pour
m'avoir poussé; mais quand papa fut parti, elle m'appela à la fenêtre
et me montra sa joue coupée en dedans, et sa bouche toute remplie de
sang. Puis elle ramassa les morceaux du portrait et s'assit, la face
contre le mur, et depuis lors elle ne m'a pas dit un mot; je me demande
parfois si ce n'est pas la douleur qui l'empêche de parler. Cette
pensée me fait de la peine, mais elle est une vilaine créature pour
pleurer ainsi sans cesse, et puis elle est si pâle et si farouche
qu'elle me fait peur.
--Et il vous serait impossible d'avoir la clé, si vous le vouliez,
demandai-je?
--Je peux l'avoir quand je suis en haut, répondit-il, mais je ne puis
monter en ce moment.
--Mais en quel endroit est-elle?
--Oh! cria-t-il; je ne puis vous dire où elle est! C'est notre secret.
Personne, ni Hareton ni Zillah ne doit le savoir. Mais allons, vous
m'avez fatigué. Allez-vous-en!»
Il s'enfonça la figure sur les bras et referma les yeux.
Je jugeai que le meilleur était de partir sans voir M. Heathcliff et de
ramener du monde avec moi de la Grange pour faire sortir ma jeune
maîtresse. En me voyant rentrer, l'étonnement des domestiques et leur
joie furent grands; et lorsqu'ils apprirent que leur petite maîtresse
était en vie, ils furent sur le point d'aller le crier à la porte de
M. Edgar; mais c'est une chose dont je voulais me charger moi-même.
Combien ces quelques jours l'avaient changé! Il était couché,
attendant la mort, comme une image de la tristesse et de la
résignation. Il avait l'air très jeune. En réalité il avait
trente-neuf ans, mais on lui en aurait donné dix de moins. Il pensait
à Catherine et murmurait son nom. Lui prenant la main:
--Catherine va venir, mon cher maître, lui dis-je; elle est en vie et
se porte bien; et j'espère qu'elle sera ici ce soir.
À cette nouvelle, il se souleva à demi, jeta un regard joyeux tout
autour delà chambre, puis retomba évanoui. Dès qu'il eut repris ses
sens, je lui racontai notre visite forcée et notre détention aux
Heights. Je lui dis que Heathcliff nous avait forcées à entrer. Je
parlai aussi peu que possible de Linton, et j'évitai de décrire la
brutale conduite de son père.
M. Edgar devina que son ennemi voulait assurer à son fils, ou plutôt
s'assurer à soi-même, sa fortune personnelle. Mais pourquoi Heathcliff
n'avait pas attendu sa mort, c'était une chose qu'il ne pouvait
comprendre, ne sachant pas que son neveu était, lui aussi, menacé de
mourir. Il sentit qu'en tous cas il ferait mieux de changer son
testament; et au lieu de laisser la fortune de Catherine à sa
disposition, il résolut de la confier à des tuteurs, qui en feraient
usage pour elle pendant sa vie; et pour ses enfants après elle, si elle
en avait. De cette façon, la fortune de Catherine ne pouvait échoir à
M. Heathcliff, en cas de mort de Linton.
Ayant reçu ses ordres, je dépêchai un homme pour aller chercher
l'attorney, et quatre autres, suffisamment armés, pour aller demander
ma jeune dame à son geôlier. L'homme envoyé à Gimmerton revint le
premier; il nous dit que M. Green, l'avocat, était sorti, et qu'il
avait dû l'attendre deux heures; et puis que M. Green lui avait dit
qu'il avait à faire quelque chose de pressé au village, mais qu'il
viendrait la nuit à la Grange. Les quatre hommes envoyés aux Heights
revinrent également seuls. Ils rapportèrent que Catherine était trop
malade pour quitter sa chambre, et que Heathcliff ne leur avait pas
permis de la voir. Je grondai les imbéciles d'avoir écouté cette
fable, et sans rien dire à mon maître, je résolus de retourner
moi-même aux Heights le lendemain matin, avec toute une bande, et de
faire une vraie tempête, jusqu'à ce qu'on nous ait rendu la
prisonnière.
Par bonheur, ce voyage et cet ennui me furent épargnés. J'étais
descendue à trois heures pour chercher de l'eau, lorsque j'entendis un
coup frappé à la porte d'entrée. Je pensai que c'était Green, et
comme il n'y avait personne pour ouvrir, je me hâtai d'y aller
moi-même. La lune brillait claire au dehors. Ce n'était pas
l'attorney. C'était ma douce petite maîtresse, qui sauta à mon cou en
sanglotant.
--Ellen, Ellen, papa est-il vivant?
--Oui, m'écriai-je, oui mon ange, que Dieu soit loué puisque vous
êtes de nouveau avec nous!
Elle voulait, toute essoufflée qu'elle était, courir droit à la
chambre de M. Linton; mais je la forçai à s'asseoir, et à prendre
quelque chose, et à laver sa pâle figure. Puis je lui dis que j'irais
la première annoncer son arrivée, et je la suppliai de dire qu'elle
espérait être heureuse avec le jeune Heathcliff, ce qu'elle me promit
malgré sa répugnance. Je ne voulus pas assister à leur entretien, et
je restai un quart d'heure en dehors de la chambre. Mais tout se passa
tranquillement: le désespoir de Catherine fut aussi silencieux que la
joie de son père.
Celui-ci mourut en extase, oui, M. Lockwood. Baisant la joue de sa
fille, il murmura:
--Je vais vers elle; et vous, enfant chérie, vous viendrez nous
rejoindre!
Après quoi il ne fit plus un mouvement, et ne cessa pas de la
considérer avec un regard radieux jusqu'à ce que son pouls s'arrêta
insensiblement.
Soit qu'elle eût dépensé toutes ses larmes, ou que son chagrin fût
trop lourd pour leur donner issue, Catherine resta assise sans pleurer
toute la nuit, et toute la journée, auprès du lit de mort. Je finis
par la forcer à descendre et à prendre un peu de repos; et il est
heureux que j'y aie réussi, car, à l'heure du diner, nous vîmes
arriver l'attorney, qui était allé chercher ses instructions à
Wuthering Heights. Green s'était vendu à M. Heathcliff: ainsi
s'expliquait son retard à obéir à l'appel de mon maître, qui,
heureusement, n'eut pas le loisir d'occuper ses derniers instants à des
soucis terrestres. M. Green prit sur lui de donner tous les ordres dans
la maison. Il congédia tous les domestiques, excepté moi. Il voulait
pousser l'autorité qu'on lui avait déléguée jusqu'à insister pour
qu'Edgar Linton ne fut pas enterré à côté de sa femme, mais avec sa
famille, à la chapelle. Toutefois le testament, qui était formel
là-dessus, et mes bruyantes protestations, finirent par avoir gain de
cause. On pressa les funérailles. Catherine, désormais Madame Linton
Heathcliff, était autorisée à rester à la Grange jusqu'à ce que le
corps de son père en fût sorti.
Elle me raconta que son angoisse avait enfin décidé Linton à se
compromettre pour la délivrer. Elle avait entendu les gens que j'avais
envoyés se disputer à la porte, et la réponse d'Heathcliff avait
achevé de la désespérer. Linton, qui pour rien au monde n'aurait osé
aller chercher la clé, eut la ruse de faire le tour de clé à la porte
sans la fermer; et quand vint l'heure d'aller au lit, il demanda à
coucher avec Hareton, ce qui lui fut tout de suite accordé. Catherine
s'enfuit avant le petit jour. N'osant pas se heurter aux portes, pour ne
pas éveiller les chiens, elle visita les chambres vides et examina les
fenêtres; c'est ainsi qu'elle arriva par bonheur dans la chambre de sa
mère, dont la fenêtre, étant toute proche d'un arbre, lui rendit
l'évasion possible.